‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 110 sur 155 · LES MODERNES · texte numérisé non relu

LES MODERNES

$ 1. Màchiayel.

Un poliliqae da seizième siècle. — Son livre n*est qa*an recueil de maximes pratiques. — L'esprit chirurgical en politique. — Lois vraies rencontrées par hasard et par justesse d'esprit. — Un manuel d'hommes d'État n'est point une philosophie de l'histoire.

Les anciens n'ont pas considéré l'histoire comme un ensemble de lois. Les modernes seuls lui ont donné son nom et son but, j'entends les plus modernes; et Machiavel ne sait et ne veut encore en tirer que des maximes de gouvernement. Secrétaire d'État de Florence, cinq fois ambassadeur, puis destitué, il écrivit la politique qu'il avait pratiquée, n'observa le passé que pour mieux régler le présent , et fit de l'histoire un traité de conduite : traité admirable où les idées générales ne sont que des résumés d'observations particulières, écrit par la raison sbus la dictée de l'expérience, tout pratique, et qui semble fait pour être lu la veille de chaque

grande entreprise. — Au reste, nul plus que lui ne fut capable de comprendre les anciens. Age étrange que ce seizième siècle, « antiquité moderne, » presque aussi païenne que l'autre, et qui en eut l'activité , la volonté héroïque, la sensualité , la force !

Est-ce un chrétien qui a écrit ces paroles : « Notre religion couronne plutôt les vertus hutnbles et contemplatives que les'vertus actives. Elle place le bonheur suprême dans Thumilité , l'abjection , le mépris des choses humaines, et l'autre au contraire faisait consister le souverain bien dans la grandeur d'âme, la force du corps, et toutes les qualités qui reiident l'homine redoutable. Si là nôtre exige quelque force d*âme, c'est plutôt celle qui fait supporter les maux que celle qui pousse aux grandes actions. Lès méchants ont vu qu'ils pouvaient tyranniser sans crainte des hommes qui , pour aller en paradis j sont pluis disposés à supporter les injures qu'à les venger*. »♦ Ailleurs il oublié enlièreinent quel est son culte. « Les dieux, dit-il, ne crurent pas les lois de Romulus capables d'accomplir les grands desseins qu'ils avaient sur Rome. Ils inspirèrent au sénat romain de lui donner pour suct^esseur Numa *. » Il croit, selon les doctrines antiques, que les affaires humaines tournent nécessairement, sans progrès et à l'infini^ dans un cercle borné de révo-

1. Machiavel, Discours sur Tite Live, liv. II, ch. 2. — 2. /6., liv. I, chap. 11.

lutions fixes: royauté, aristocratie, démocratie, tyrannie ^ Mais il aime en trai Romain TÉtat populaire. « L'expérience prouve^ dit -il, que les peuples n*ont jamais augmenté leur puissance et leur richesse que sous un gouvernement libre, parce que le gouvernement républicain cherche l'utilité commune, et le prince son intérêt particulier*. » Son style a la vigueur, la gravité, la simplicité, l'éloquence mâle et sévère d'un philosophe de l'antiquité.

Pour le but et la (composition, son Discours res-

^ semble fort à la Politique d'Aristote. Il coinmente sans plan marqué les diverses tnaximes de la

' politique, et l'histoire de Rome ne lui sert que d'exemple. Sans s'inquiéter de l'ordre des faits, des temps, des lieux, des causes, il va de Maulius Capitolinus à Romulus', puis à Tibère et Galigula, comparant à Rome Venise, Sparte et Florence ^ introduisant dans son récit les rois de Judée et les sultans de Constantinople, parce que son. but est de prouver sa maxime, et non d'expliquer l'histoire. Il l'annonce lui-même dans sa préface: « Qu'est-ce que la médecine, sinon l'expérience des médecins anciens prise pour guide par leurs successeurs? Et cependant pour fonder une république, maintenir des États, gouverner un royaume, orga-

1. Machiavel, Discours, etc., liv« I, ch. 2. — 2. /ft., liv. I, ch. 58; liv. II, ch. 2. — 3. /6., liv. I, ch. 9, 8

niser une armée, conduire une guerre, dispenser la justice, accroître son empire, on ne trouve ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyen, qui ait recours aux exemples de Fantiquité'. » Son Discours sur Tite Live est une théorie de la république, comme son Prince est une théorie de la tyrannie, et si on y trouve de grandes vues sur la constitution de Rome; c'est par aventure et en passant. — En morale, il est beaucoup moins honnête que Tite Live, et son principe est que les hommes sont méchants et malfaisants * ; opinion fort natu- ^ relie dans un contemporain de César Borgia, de^ Ferdinand le Catholique, de Ludovic le Maure; mais il aime l'Italie comme Tite Live aime Rome ; et si sa politique paraît criminelle, c'est qu'il raisonne en médecin, examinant quel remède comporte tel danger, quand et jusqu'à quel point les opérations cruelles sont nécessaires, abstraction faite du juste et de l'injuste. Vous voyez un savant qui divise les conspirations en plusieurs genres', distinguant les trois sortes de personnes qui peuvent les entreprendre, les trois moments que chacune présente, les deux moyens par lesquels on les découvre, les quatre espèces de dangers qui en accompagnent l'exécution; il note les variétés et éclaircit par des faits chaque point de théorie. « On

1. Machiavel, Discours, etc., liv. I, ch. bk, — 2. /&., liv. I, cil. 3. — 3. Ih,, liv. II, ch. 6.

ne pouvait pas, dit-il quelque part, présenter un exemple qui servît davantage aux conspirateurs et à ceux contre qui on conspire. » C'est le mot d'un homme qui aime son art et se réjouit d'avoir trouvé un cas instructif. « Si j'ai dessein, dit-il ailleurs, de faire la guerre à un prince, j'attaquerai plutôt son ennemi que lui ; ensuite.... *. » Ainsi parle le maître lorsqu'il prend la place de son élève et fait l'opération lui-même, afin que la démonstration soit plus claire. Tel est l'effet d'une longue pratique des hommes et des choses. On est disposé à les regarder comme des ressorts, et l'on fait de la politique une mécanique morale. « Le peuple commit une faute, dit Machiavel, en demandant les décemvirs pour les brûler vifs ; il fallait les demander sans dire pourquoi. » Il n'y a point ici mépris, mais oubli du juste, et l'auteur n'est pas un scélérat, mais un raisonneur. Après avoir dit qu'un prince nouvellement établi doit tout renouveler: « Ces moyens, ajoute-t-il, sont cruels et destructeurs, je ne dis pas seulement du christianisme, mais de l'humanité. Tout homme doit les abhorrer, et préférer une condition privée à l'état de roi au prix de la perte de tant d'hommes. Néanmoins, quiconque se refuse à suivre la bonne voie et veut conserver la domination, doit se charger de tous ces crimes.

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