‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 111 sur 155 · Machiavel, Discours, etc., liv. II, chap · texte numérisé non relu

Machiavel, Discours, etc., liv. II, chap

Mais les hommes se décident ordinairement à suivre les voies moyennes, qui sont encore bien plus nuisibles, parce qu'ils ne savent être ni entièrement bons ni entièrement mauvais*. » Par cette précision de raisonnement, Machiavel, qui ne songeait pas à être historien, a compris l'histoire de Rome.

« Le peuple romain, dit-il, a conquis le monde plutôt par vertu que par fortune ". » Et il en donne deux raisons : l'une est la prudence de Rome, son courage, son amour de la liberté. Celte ville n'a eu pour magistrats que de grands hommes '. « Toute république bien constituée doit produire une pareille succession*, * parce que dans le danger le mérite y arrive aux charges'. Son armée, composée de citoyens, presque toute d'infanterie, formée de trois lignes qui se soutenaient les unes les autres, fut la meilleure de l'antiquité ^ Les généraux, maîtres des opérations, ne craignant point, comme à Garthage, le supplice s*ils étaient vaincus, pouvaient et osaient agir à propos \ Le sénat, qur hâtait la guerre et réservait le butin, avait toujours des troupes et de l'argent pour de nouvelles conquêtes, et les colonies conservaient les anciennes ^ ; intraitable

1. Machiaveli^ Discours, etc., liv. I, ch. 26. — 2. 76., liv. II, ch. 1. — 3. /6., liv. I, ch. 20. — k. Ih,, liv. III, ch. 16. — 5. /6., liv. I, ch. 21 : liv. II, ch. 16, 17. — 6. 76., liv. II, ch. 33. — 7. 75., liv. U, ch*. 6. — 8. 75., liv. II, ch. 30, 1.

PHILOSOPHIE MODBRNfî DK L'HISTOIRE. 163

par système, il persuadait aux nations qu'il faudrait détruire Rome pour la vaincre*. Au dedans la constitution, mélangée d'aristocratie, de monarchie et de démocratie^ avait les avantages de tous les gouvernements sans en avoir les défauts". Les tribuns, défenseurs de la liberté, défendaient l'État, et maintenaient le peuple dans la possession de ses droits, les magistrats dans l'obéissance du sénat'. Rome au besoin changeait sa constitution, inventait des remèdes à ses vices, établissait la cen* sure pour conserver ses mœurs*. Ces mœurs si honnêtes ôtaient leur danger aux magistratures dangereuses, arrêtaient la dictature sur la pente de la tyrannie, duraient avec la religiyn qui les maintenait. L'autre cause de la grandeur romaine fut le traitement qu'ils firent aux vaincus. Sparte*, comme Venise, devenue conquérante, périt parce qu'elle leur ferme ses portes; Rome se fortifie parce qu'elle les fait citoyens, reste maîtresse, parce qu'elle les tient dans un rang inférieur®. « Mais toutes les choses du monde ont un terme et des bornes à leur durée. » La république tombe parce que les lois agraires y mettent la » discorde et que les commandements prolongés rendent les particuliers trop puissants''.

1. Machiavel, Discours, etc., liv. I, ch. 2. — 2. /5.,liv. I, ch. 5, 7, 50. — 3. Ib., liv. I, ch. 49; liv. II, ch. 49; liv. III, ch. 1. — 4. /5., liv. I, ch. 34, 22. — 5. Ih., liv. I, ch.6; liv.II,ch.3,21.—6./6.,liv.III,ch.l.— 7./6.,liv.IIÏ,ch.24.

Mais ces idées, presque toutes justes et grandes, sont perdues dans une poussière de Commentaires et de maximes utiles pour la pratique, inutiles pour la science. Le génie n*agit que là où on rapplique. Machiavel en recueillant des leçons politiques, Tite Live en cherchant des matières d'éloquence, ne font pas la théorie de Thistoire romaine. Il faut, pour expliquer les faits, vouloir les expliquer. On reçoit de Machiavel des conseils pratiques, on admire dans Tite Live des modèles oratoires, et Ton demande la philosophie de Thistoire à Montesquieu.

§ 2. MONTESQUIED.

Soii style. — Causes de la puissance de Rome. — Erreurs sur l'histoire intérieure. — L'esprit légiste. — Un recueil de réflexions n'est point un système de lois, — Construction moderne de l'histoire romaine. — Système du génie romaiii et de son œuvre.

Saint-Évremond avait écrit sur Rome quelques observations fines, couvent moqueuses, en homme du monde un peu frondeur. Bossuet n'avait guère ajouté à Tite Live. Il résumait l'histoire avec un grand sens, dans un grand style, sous une idée imposante, et rapportait à un seul but toute la vie du genre humain. Mais il parcourait les événements à pas précipités, et l'idée qu'il leur donnait pour

règle, éclatante et contestée, était l'improvisation d'un orateur chrétien plutôt que la découverte d'un historien exact. L'ouvrage de Montesquieu, chapitre détaché de l'Esprit des Lois, est le fragment d'une science.

Dans ce livre, il oublie presque les finesses de style, le soin de se faire valoir, la prétention de mettre en mots spirituels des idées profondes, de cacher des vérités claires sous des paradoxes apparents, d'être aussi bel esprit que grand homme. Il ne garde de ses défauts que les qualités. Il parle de Rome avec plus d'apprêt que Tite Live, mais avec la même majesté poétique. Ses jugements tombent comme des sentences d'oracle, détachés, un par un, avec une concision et une vigueur incomparables, et le discours marche d'un pas superbe et lent, laissant aux lecteurs le soin de relier ses parties, dédaignant de leur indiquer lui-même sa suite et son but. Si l'on ôte quelques passages où la simplicité est affectée et la sagacité raffinée, on croit entendre un des anciens jurisconsultes; Montesquieu a leur calme solennel et leur brièveté grandiose ; et du même ton dont ils donnaient des lois aux peuples, il donne des lois aux événements.

On n'est pas ici, comme dans Machiavel et Tite Live, obligé de ramasser et de réunir de rares théories éparses. Elles abondent et se suivent. A la vérité, il explique avec une assurance trop crédule les

pre^iiers règnes j Voltaire lui a déjà reproché d'être mauvais critique. Mais dès Tabord, il devine que Roiue naissante fut un camp de brigands, « comme les villages de Crimée, faits pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne ; » et au bout d'unie page, il entre dans les faits certains et clans les raisonnements solides. Il montre que I^ome conquit la domination, parce qu'elle fut la plus forte dans la guerre, et la plus habile dans la politique^ Ils apprennent la guerre, parce qu'ils la font sans cesse ; ils la font, parce que le sénat veut occuper le peuple, parce que les consuls cherchent Il se distinguer, parce que le peuple a besoin de gagner du butin et des terres. Ils ne s'y corrompent pas, parce que leurs voisins sont pauvres, parce que Tignorance des sièges et le manque de solde prolongent la lutte. Us s'endurcissent par les exercices du champ de Mars, par les travaux des camps^ par la résistance de leurs ennemis. Us s'approprient tout ce qu'il y a de bon dans la tactique et dans les armes des autres peuples. Ils inventent la légion, le plus flexible et le plus solide de tous les corps^ le mieux préparé pour la défense et l'attaque. Soutenus par l'orgueil national, disciplinés par une règle inflexible, ils sont multipliés par le partage égal des

1 . Montesquieu, Considérations 3ur les causes de la gran^ deur et de ta décadence des Romains, Éd. Panthéon, p. 127.

terres ^ Nul n'eut des soldats plus braves^ plus nombrevix, plus obéissants. Il faut voir ici comment Moptesquieu oppose à Rome les différents peuples qu'elle a vaincus, les Gaulois, Pyrrhus, G^rthage, la Macédoine, la Grèce, la Syrie, l'Egypte, commentil mesure leur force et leur faiblesse d'après leur climat, leur gouvernement, leur sol, leur génie, leur éducation militaire, leurs moyens d'attaque ou de défense, la discipline de leurs armées, leur concorde ou leur discorde, le courage et les talents de leurs rois. Pour la première fois, on trouvç cette description minutieuse et complète qui, comparant les forces opposées, substitue aux chances du hasard des problèmes de mécanique, et met le calcul dans l'histoire.

« Pendant que les armées consternaient tout, )9 sénat tenait à terre ceux qu'il trouvait abattus. » Ni Polybe ni personne n'a exposé comme Montesquieu cette politique. Le sénat est par maximes l'ennemi de la liberté du monde. U divi&e pour régner ; il offre son alliance à ceux qui lui sont utiles ^ pour les asservir quand il n'aura plus besoin d'eux. Il accorde des trêves à ses ennemis pour les détruire quand ilsn'auroAt plus d'amis; il dissaut les ligues j sous prétexte de rendre la liberté aux cités. Il épargne les vaincus pour se servir d'eux contre leurs

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