‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 112 sur 155 · Montesquieu, Conai^ratiQTis, etç;, p · texte numérisé non relu

Montesquieu, Conai^ratiQTis, etç;, p

libérateurs ; il soutient les traîtres pour commander par eux chez les peuples libres. Il exige pour otages les proches parents des princes, afin de pouvoir exciter chez eux des révoltes. Il trouve des prétextes de guerre, en se portant comme arbitre entre deux rois ennemis, en se disant héritier d'un pays, en s'attirant des insultes par les paroles insolentes de ses ambassadeurs. Vaincus, les Romains se dispensent du traité en disant qu'il n'est pas ratifié ; vainqueurs, ils abusent des mots ambigus pour exiger au delà dés conventions. Ils ruinent le vaincu par la paix comme par la guerre, le condamnant à payer des tributs énormes, à brûler ses vaisseaux, à tuer ses éléphants, à ne plus entretenir de mercenaires, à ne plus faire la guerre que de leur consentement. Ils tolèrent en lui une liberté douteuse pour l'acheminer à la servitude ; ils l'enchaînent par la terreur pour prévenir ses attaques. « Rome mit d*abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides; il ne s'agissait pas de leur puissance, mais leur personne propre était attaquée. Risquer une guerre, c'était s'exposer à la captivité, à la mort, à Tinfaniie du triomphe; ainsi les rois, qui vivaient dans les délices et le faste, n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain ; et, perdant courage, ils attendaient de leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils étaient menacés. > L'histoire intérieure est moins parfaite. On ne

savait pas encore au dix-huitième siècle que les dissensions des deux ordres furent la lutte de deux nations réunies, l'une conquise, Vautre maîtresse. Montesquieu attribue la révolte du peuple à l'amour de la liberté que le sénat lui inspira pour repousser Tarquin : faible raison d'un mouvement si grand, si nécessaire, si durable. Mais quand il faut montrer et mesurer les ressources et les armes politiques des patriciens et de la plèbe, exposer comment deux nouvelles classes s'élèvent, les nobles et le bas peuple, expliquer pourquoi les nobles, appuyés sur leurs richesses, résistent mieux que les patriciens odieux par leur prérogative, il retrouve son génie et la vérité. Mêmes erreurs, même clairvoyance, quand il s'agit de la décadence. Il comprend, comme Machiavel, que la république périt par la prolongation des commandements et par l'éloignementdes armées qui se donnent à leur général. Mais il remarque à peine les pernicieux effets de la conquête, et juge à tort que le droit de cité, accordé aux Italiens, ruina l'amour de la patrie, la concorde des citoyens, « et changea les tumultes populaires en guerres civiles. » La plupart des nouveaux citoyens, trop éloignés, ne vinrent pas voter et n'eurent qu'un titre. On les mit dans huit tribus nouvelles qui donnaient leur suffrage après les autres. Celui des trente-icinq tribus romaines annulait leurs voix. D'ailleurs, avant la guerre Sociale, l'État était déjà

la propriété de quelques nobles ^ C'est la conquête qui abolit la liberté. En détruisant la classe moyenne, elle ne laissa contre les grands qu'une populace impuissante ; en corrompant leurs mœurs, elle leur donns^ le mépris des lois.

Mais Montesquieu est admirable lorsqu'il développe chaque groupe d'événements, les guerres de Mithridate, de Sylla, de Pompée, de César, le règne d'Octave, le progrès insensible de la tyrannie, rétablissement de la monarchie militaire, raffermissement du despotisme oriental. Il a le rare talent de comprendre la pratique par la théorie. Ordinairement, les idées générales portent le philosophe si haut qu'il n'aperçoit plus les vérités particulières. La philosophie de Montesquieu, loin de lui cacher les détails, les lui découvre, et « ces ailes de l'âme,» dont parle Platon, au lieu de l'emporter dans les nuages, le mènent plus aisément et plus vite dans toutes les parties du pays qu'il doit explorer. Cette qualité pourtant n'en diminue-t-elle point une autre ? Il suit les faits pas à pas, et les commente tour à tour, avec les raisons précises et pratiques d'un jurisconsulte, d'un financier, d'un géographe, exact et soigneux jusqu'à employer de longs chapitres pour expliquer la chute de ce misérable empire byzantin. Sa méthode rappelle celle du légiste qui

1; SallQste, Juguriha, ch. k\\

PHILOSOPHIE MODÏ3RN15 DE L'HISTOIRE, lîl

s'appesantit volontiers sur un texte. Montesquieu s'arrête sur chaque guerre, sur chaque révolution^ sur chaque grand caractère, comme sur un article du code ; il prend plus de plaisir à placer des com« mentaires qu'à saisir des lois universelles ; quoique ses idées se suivent, elles paraissent détachées. Quelquefois même le lien manque ; ce sont < des con* sidérations » plutôt qu'une théorie ; il assemble des notes plutôt qu'il ne forme un système. Or, une suite de remarques, même bien distribuées, n'est pas la philosophie d'une histoire. On sent qu'une idée unique devait embrasser tout l'ouvrage, et démontrer par quatre ou cinq idées subordonnées, qui résumeraient et expliqueraient les moins générales. — Ce système imparfait est encore incomplet; ajoute2-y l'histoire de la législation et de la religion romaine qu'il amise ailleurs, et ses lacunes ne seront pas comblées. Les arts, les sciences, les mœurs, les événements de l'économie politique et domestique ont leurs lois qui tiennent aux autres, et toutes s'unissent en une seule. Il faut que la science soit une et multiple comme la vie du peuple qu'elle doit représenter.

Essayons en quelques ttiots de résumer cette phi*losophie telle qu'elle est dans les contemporains'; ce n'est point s'éloigner de Tile Live que montrer

1'. Ortolan, Michelet, Creulzer, Oanz, Hegel.

comment on a complété son ouvrage. « Grande reine, dit Bossuet devant la tombe d'Henriette d'Angleterre, je satisfais à vos plus tendres désirs quand je célèbre ce grand monarque, et ce cœur, tout poudre qu'il est, se réveille pour m'écouter. » Tite Live n'entendrait point avec indifférence les philosophes modernes qui expliquent, retrouvent et complètent l'histoire de son pays.

Agir en vue d'un intérêt personnel, et parlant organiser des moyens, tel est le trait dominant de l'histoire et du génie de Rome. C'est pourquoi son esprit est la réflexion qui calcule, non l'invention poétique ou la spéculation philosophique; et son caractère consiste dans la volonté raisonnée, non dans les sentiments et les afTections.

De là cette lutte infatigable contre une terre ingrate, ce mépris versé sur celui qui perd son patrimoine, la renommée de celui qui l'augmente, l'économie, la frugalité, l'avidité, l'avarice, l'esprit de chicane, toutes les vertus et tous les vices qui engendrent et conservent la richesse; la propriété tenue pour sainte et sacrée, la borne des champs devenue une divinité, les terres et les créances protégées par des lois terribles, les formes des contrats minutieuses et inviolables; en un mot, toutes les institutions qui peuvent garantir le bien acquis ^

1. Voir les Douze Tables : le sens primitif de fides est crédit, solvabilité; res sigrnifie fortune.

Tandis qu'ailleurs la famille naturelle, établie sur la communauté d'origine, est gouvernée par lesaffections, la famille romaine, toute civile, fondée sur une communauté d'obéissance et de rites*, n'est que la chose et la propriété du père, gouvernée par sa volonté, subordonnée à l'État, léguée chaque fois par une loi en présence de l'État *, sorte de province qui est dans la main du père et fournit des soldat3 au public ^

Formé de races différentes, violemment réunies, œuvre de la force et de la volonté, non de la parenté et de la nature, l'État contient deux corps organisés qui luttent régulièrement et légalement , non par passion, mais par intérêt, et s'unissent sous la constitution la plus composée et la mieux combinée qui fut jamais. Conquérant par système et avec méthode, pour conserver et exploiter, il pousse au plus haut degré l'art militaire, l'habileté politique, le talent d'administrer, et réunit par ia force le monde alors connu en un empire organisé sous une ville maîtresse. Sa politique consiste à changer en soldats de Rome les peuples vaincus, en ministres de Rome les princes et les magistrats étrangers, c'est-à-dire à se donner beaucoup de forces avec peu de dépense. Son art militaire consiste à former les soldats les plus robustes et les plus braves sous la plus stricte obéis^

1. Agnatio. — 2. Testament devant les curies. — 3. Discours du censeur Métellus sur le mariage.

sance, c'est-à-dire à tirar le plus ^ratid profit de forces très'^^randes. Toute sa sagesse est de s'accroître et de Ee ménager. Institution de la volonté, machine de conquête, matière d'organisation ^ l'État occupe toutes les pensées, absorbe tous les amours, se soumet toutes les actions et touies les institutions.

Cette domination de l'intérêt personnel et de l'égoïsme national produit le mépris de Inhumanité. Le genre humain non conquis est Une matière à conquêtes; conquis, une proie dont on use et abuse*. Les esclaves sont foulés avec une dureté atroce, des peuples entiers détruits, les rois vaincus menés en triomphe et mis à mort.

Les dieux sont des abstractions sans vie poétique^ telles que là sèche réflexion en démêle par l'analyse d'une opération d'agriculture ou des différentes parties d'une maisons des fléaux adorés par crainte, des dieux étrangers reçus dans les temples par intérêt, comme des vaincus dans la cité, mais soumis nu Jupiter du Gapitole, comme les peuples au peuple romain. Les prêtres sont laïques, organisés en corps, simples administrateurs de la religion « sous l'autorité du sénats qui règle l'expiation des prodiges, et seul avec le peuple peut innover. Le culte

1. Douze Tables, Hostis vel peregrinus. — 2. Serrator, OccaBcator, Domiduca, Prema, Pertiinda, Sobigus, Honos, Virtus, Puaicitia^ Limen^ Garduus, Porta^ etc.

coDdiste eh cérémonies minutieuses , scrupuleusement observées, parce que Tesprit philosophique et poétique, interprète des symboles, manque, et que le triste raisonnement ne s'attache qu'à la lettre. Il sett au sénat de machine politique, et n'est, comme le reste, qu'un instrument d*administration.

Dans les arts, rien d'indigène, sauf des mémoires de famille écrits par intérêt de race, des annales sèches rédigées par intérêt public, des rituels, des livres de comptes, des recueils de lois, des livres de sentences morales % le souvenir d'&pres satires politiques; bref, des docuMents d'administration, des maximes de conduite et des pamphlets. Le reste est étranger, importé ou conquis. Le thé&tre vient d'Étrurie, puis de Grèce, simple imitation, que le peuple abandonne pour des combats d'ours, et qui se change en un défilé d'armes et d'ornements magnifiques S parade de guerre et de triomphe. Les monuments des arts sont pillés en Grèce, et du temps de Cicéron ' encore méprisés. En poésie, nulle fiction originale, nulle invention de caractères. Les seuls genres où le génie national soutienne l'imitation étrangère sont l'éloquence, arn* de forum, lasatire, plaidoyer versifié et enseignement de morale, l'histoire, souvenir des faits politiques, et qui n'est à Rome qu'un recueil de mémoires ou un exercice

1. Celui d'Appius Caecus. — 2. Gicéroti, Lettres, — 3. Cfcéron, Discours contrç Verres sur l^s Statues, • *

d'éloquence : tous ces genres touchent à la pratique et au gouverneraent. Si Rome a des poètes, c'est quand son génie périt sous un esprit nouveau. Les seuls spectacles qu'elle invente sont les triomphes et les jeux du cirque, où la victoire continue par l'humiliation et la mort des vaincus, où le spectateur reste conquérant et meurtrier.

Les sciences sont des traductions. On a des compilateurs comme Varron et Pline, des imitateurs comme Cicéron et Lucrèce, quelques recherches dans l'agriculture, la rhétorique, la médecine, l'architecture, toutes sciences*appliquées. Nulle métaphysique ; on ne copie que la grossière physique d'Épicure et des stoïciens. On n'étudie dans la philosophie que la partie pratique, la morale, et dans un but pratique. La seule science romaine, toute pratique et politique, est la jurisprudence. Encore, tant qu'elle reste romaine, elle n'est qu'un recueil de formules dont la lettre, tue l'esprit ; elle est un manuel de procureurs et non un corps de science ; il faut attendre que la philosophie grecque la forme en système, et la rapproche du droit naturel par les mains de Labéon.

De la nature du génie romain suit son histoire.

Puisque la famille et la religion sont subordonnées

à l'État, puisque l'art et la science sont nuls ou

4out pratiques, puisqu'enfin l'État n'a d'autre but

'que de conquérir et d'organiser la conquête, l'his-

toire de Rome est celle de la conquête et de ses effets.

Dans le travail de cette guerre immense, la classe moyenne se ruine ou périt. Dès le temps des Gracques, au-dessus d'une populace de pauvres et d'affranchis , il ne reste qu'une classe de grands , maîtres de richesses énormes, de clientèles formidables, d'armées entières, des charges et de la chose publique, d'abord unis, puis divisés, et dont l'un, après un siècle , devient maître. Ce pouvoir, fondé sur la force, passe aux armées qui ont la force. Cependant l'univers, dépeuplé et ruiné par la conquête, par les guerres civiles, par le pillage des proconsuls, par le fisc impérial, ne fournit plus de soldats. Dans la décadence des armées, un despotisme oriental, exercé par une administration savante, se fonde. Par la conquête et ses suites, vainqueurs et vaincus, peuples et libertés, tout a péri. Rien ne subsiste qu'un système d'institutions vaines sous le caprice d'un maître qui souvent est à peine un homme.

Dans la contagion des idées grecques et des mœurs orientales, l'ancienne famille se dissout. Les interprétations des jurisconsultes et des préteurs ont éludé la puissance du mari et du père. La famille civile, devenue naturelle, se fond dans l'excès des plaisirs de la conquête. En dépit des lois d'Auguste, les mariages diminuent, et ne sont qu'une matièr^e poiir l'adultère et le divorce. Le mysticisme, la mi-

m CHAPÏTRÉ Vï.

sère> râccablcrrtent des curfales ajoiîlent aux cffels de la débauche par le mépris de la vie terreslre et par le désespoir.

Par ces changements de la ftimille et sous l'effort des philosophies étrangères, le caractère romain de la propriété change. Benrermée d'abord dans la seule main du père (tnancipium^ elle devient un bien de famille (dominium), et finit par s'attacher à l'individu (proprietas). Mais améliorée en théorie, en fait elle cesse d'être, parce que» selon le droit, l'empereur en est le maître, parce que le fisc eu prend les fruits, parce que l'impôt, la tyrannie, l'ignorance, la dépopulation croissante la rendent stérile ou la réduisent au néant.

L'antique religion, fondue aveci celles de la Grèce et de l'Orient, disparaît dans le Panthéon des dieux accru des empereurs morts, et ne laisse de soi qu'une pompe officielle et un prétexte de persécutions. La jalousie des despotes, l'avilissement de la servitude, la perte de tout intérêt et de tout espoir, l'abus des plaisirs, la ruine de la Grèce et de l'Orient éteignent ce qu'on voyait encore d'arts et de science. Les jurisconsultes seuls ordonnent un code , der* nier effet de l'esprit d'organisation.

Ainsi la conquête, effet du génie romain, détruit le génie des peuples et les peuples» laissant, parce qu'elle fut un système, un système d'institutions sur une matière morte. Mais dans cet abattement de

toutes les forces et de toutes les espérances terrestres, rhomme se réfugie en lui-même. Aidé dumysticisnje oriental, il découvre et prépare un nouveau monde dans une nouvelle religion.

Voilà ce jjue les modernes ont ajouté à Tite Live. La critique commencée par lui, renouvelée dans Beaufort, presque achevée dans Niebuhr, la philosophie couverte sous soaéloquence, détournée dans Machiavel vers la pratique, incomplète dans Montesquieu, deviennent chaque jour encore plus exactes et plus profondes. Ces corrections honorent ceux qui les font, sans rabaisser ceux qui les souffrent. Les premiers auteurs sont les pères de la science, et le seul Tite Live a fait plus pour l'hisloire de Rome que tous ceux qui ont voulu le redresser.

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