CritoD, discours de Socrate
côté qu'on regardât son âme, on ne voyait en lui que le citoyen.
Le portrait que peignent ces discours a-t-il tous ses traits et sa couleur vraie? Je ne le pense pas. Il est bon de dire que Cincinnatus labourait la terre. Mais un mot jeté en passant ne montre pas les Romains à la charrue. On les imagine mal, tant qu'on ne touche pas les détails crus de leur vie domestique. L'esprit aperçoit plutôt des idées que des figures ; on attend une main qui marque et arrête ces contours vagues et flottantA^ On cherche dans Juvénal , dans Plutarque , dans Gaton , dds faits plus sensibles , des traits plus originaux, des couleurs plus vives. Ceux-ci peignent quand ils représentent leurs ancêtres labourant nus sous le soleil brûlant, « défrichant les cailloux et les rochers du Sabiuum, buvant au bout du champ un peu de vinaigre et d'eau, trois maîtres dans la chaumière , un seul esclave , » le soir tous mangeant des légumes à la même table. C'est peu de dire qu'ils furent pauvres et sobres; ces termes généraux, utiles dans une dissertation, ne servent de rien dans une peinture. Il faut parler, non à la raison, mais à l'imagination^ On ne fa remue que par des faits tout grossiers* et rustiques^ en la promenant dans les granges, dans les élables, parmi les boyaux et l'attirail de la ferme. Tite Live, qui rapporte vingt fois qu'on fit tm grand butin^ frappe moins qu'Aulu-Gelle qui
donne une idée de ce butin : une pique, le fût d'une lance de bois, des navets, des fourrages, une outre, un sac , un flambeau , voilà ce que le soldat peut garder, et il jure aux tribuns militaires que, dans le camp romain et à dix milles à la ronde , il ne volera pas au delà d'une pièce d'argent par jour. Des expressions nobles et des périodes éloquentes he figurent pas aux yeux ces paysans qui pillent des paysans. Conduisez les patriciens à leur maison de campagne; décdhvrez l'homme sous le héros, le maître âpre et écononie sous le grand homme. Dites-nous^ avecGaton queHanius et MarcusManlius ont trouvé le moyen de gratter la lie des tonneaux , que les sénateurs se transmettent des recettes pour guérir les bœufs malades, pour blanchir le sel, pour empêcher les insectes de ronger les vêtements. Nous comprendrons alors qu'ils labourent non par philosophie et pour montrer leur grand cœur, mais par intérêt, « et pour faire une bonne mai* son ; » vrais campagnards qui pour louer un honnête homipe l'appellent un bon laboureur , un bon colon; si excellents ménagers que Métellus, dans un éloge funèbre , mettait parmi les dix vertus de son père l'art de gagner beaucoup d'argent*. Apprenons de Caton comment ils savent compter et profiter. Ce dialogue du fermier et du maître vaut
1. Caton, de V Agriculture , 152. — 2. Cicéron. Il est vrai qu'il ajoute : c par de bons moyens j >
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bien le récit d'une bataille : « Que le père de famille , dès qu'il est arrivé à sa ferme , sitôt qu'il a salué le lare familier , fasse le tour de sa terre le jour même, s'il se peut, sinon le lendemain. Quand il a connu comment la terre est cultivée, quels ou* vrages sont achevés et inachevés, que le lendemain il appelle le fermier , lui demande ce qu'on a fait d'ouvrage , ce qui reste & faire , si l'ouvrage a été achevé à temps , s'il peut achever ce qui reste , ce qu'on a fait de blé> de vin et deitoutes les autres choses. Sitôt qu'il a connu ^out cela , il doit faire le compte des ouvrages et des journées. S'il trouve qu'on n'a pas travaillé , le fermier répond qu'il a fait tous ses efforts, que des esclaves ont été malades, que le temps a été mauvais, que des esclaves se sont enfuis, qu'il y a eu des corvées. Lorsqu'il aura donné toutes ces raisons et beaucoup d'autres, rappelle-le au compte des ouvrages et des journées de travail ; si le temps a été pluvieuse, vois combien il y a eu de jours de pluie , quels ouvrages ont pu Être faits pendant la pluie : laver les tonneaux , les enduire de poix, nettoyer la ferme, transporter le blé, porter dehors le fumier, raccommoder les vieilles cordes, en faire de nouvelles.... Les jours de fête on a pu nettoyer les vieux fossés, travailler à la route publique , couper les broussailles , fouir le jardin , nettoyer le pré , lier l'osier , moudre le grain.... Quand les esclaves ont été malades, on a
pu épargner lant sur leur nourriture.... Qu'il vende rhuile si elle a du prix, et ce qui resle de vin et de blé; qu'il vende les vieux bœufs, les veaux, les petites brebis, la laine, les peaux, les vieilles charrettes, les vieux fers, l'esclave vieux, l'esclave malade; s'il reste quelque chose d'autre, qu'il le vende : il faut que le père de famille soit vendeur, non acheteur. » Terrible style, précis et sec comme un chiËfre , manuel d'administrateurs et de maîtres*! Celte clairvoyance d'avarice, cet interrogatoire réglé d'avance oui arrache au fermier le compte d'une mesure d'orge et d'une heure d'ouvrage, cette exploitation de la maladie, de la vieillesse, des jours de pluie, des jours de fôte, montre de quelles mains vigoureuses et avides le Romain serrera et pressurera la terre et les hommes. Cette âme, comme celle d'Appius Caecus, est un arc toujours tendu. On s'explique enfin ce courage indomptable i Trasimène, à Cannes; il est nourri par l'orgueil et par l'amour de la patrie , mais plus encore par l'éducation et la vie rustique. « Les laboureurs, dit Caton, font les soldats les plus actifs et les hommes les plus braves*. » Ceux qui pendant quinze ans ont fendu le sol pierreux du Sabinum, resleront debout un jour entier dans la poussière, au bord du Vulturne , percés par les flè-
1. Comparer ce livre aux Economiques de Xénophon. — 2. Culon, de VAgnculture, Préface.
ches numides, les épieux gaulois, -les épées espa* gnôles, frappant sur Tennerai comme ils frappaient sur la terre , avec une obstination farouche , ne tombant que lorsque le sang leur manque, et alors encore déchirant de leurs dents le visage des ennemis abatlus , ou enfonçant leur tête dans le sable pour achever dé mourir.
Une fois que le père de famille a fait sa vente, compté la récolte, marqué par écrit quel champ on doit mettre en. blé, quel autre en orge, il rentre à Rome. On le voit dans Tite Live au Forum , discutant les lois , mais non chez lui occupé à plaider et à faire ses affaires. Nous ne connaissons que sa vie publique. Horace et les jurisconsultes nous découvrent sa vie privée. « Le Romain place ses écus prudents en bonnes créances, écoute les anciens, explique au jeune homme par quels moyens on peut accroître son bien, diminuer ses fantaisies dispendieuses*. » De grand matin, TibériusCoruncanius ou Sextus iËlius siègent dans le vestibule de leur maison parmi les images de leurs ancêtres > et répondent sur le droit à leurs clients. Ils leur donnent les formules d*aclion , et leur enseignent les gestes et pantomimes juridiques, les combats simulés sans lesquets on n'est point admis à revendiquer sa fehose. Celui-ci se grave dans la mémoire les