Comparez Michelet, Histoire romaine
« En le voyant» les vieux soldats crurent qu'on leur avait rendu Amilcar jeune homme. C'était la même énergie dans la physionomie, la même force dans le regard, la même expression de visage et les mêmes traits. Mais, en peu de temps, il fit en sorte que son père fut la moindre raison de sa faveur, amais esprit ne fut plus propre aux deux choses les plus opposées, obéir et commander. Aussi on n*au* rait pas décidé facilement auquel des deux il était le plus cher, au général ou à l'armée. Asdrubal ne cherchait pas d'autre chef, lorsqu'il fallait pour une entreprise activité et courage ; sous nul autre chef les soldats n'avaient plus de confiance et de hardiesse. Beaucoup d'audace pour braver le péril, et dans le péril même, beaucoup de prudence ; nulle peiné ne pouvait fatiguer son corps ni vaincre son âme. Il supportait également le froid et le chaud ; pour le boire et le manger, il les mesurait, non au plaisir, mais au besoin de la nature. Sa veille et son sommeil n'étaient réglés ni d'après le jour^ ni d'après la nuit. Ce qui lui restait de tetnps après les affaires, il le donnait au repos^ qu'il ne cherchait ni sur un lit moelleux ni dans le silence. On le vit souvent couvert d'une casaque militaire, étendu parmi les gardes et les postes des soldats. Son vêlement ne se distinguait en rien de celui des gens de son âge. On remarquait ses armes et ses chevaux. Il était de beaucoup le meilleur des fantassins et des cavaliers.
II allait le premier au combat ; et, le combat engagé, il se relirait le dernier. Tant de grandes qualités étaient égalées par de grands vices : une cruauté au delà de Thumain, une perfidie plus que punique, rien de vrai en lui, rien de saint pour lui, nulle crainte des dieux, nul serment, nulle religion *.» Ce ton esl oratoire ; Tite Live songe moins à nous faire connaître Ânnibal qu*à nous bien disposer pour les Romains ; c'est intéresser à leur succès et excuser leurs défaites que montrer le génie et les vices de leur cnneïni. Changez l'intention; observons, avec un moderne ', que cette armée, patrie d'Annibal et patrimoine de sa famille, était mercenaire. On comprend quelle éducation admirable et infâme il reçut dans ice camp, assemblage de brigands payés, qui sortaient de la guerre inexpiable, mélange de toutes les religions, de toutes les langues, de toutes les mœurs, sans famille ni patrie, « vraies Sodomes errantes, dont l'ancienne eût eu horreur. » Annibal avait livré sa beauté à Asdrubal, Asdrubal avait livré la sienne à Amilcar, et ainsi se transmettait le commandement*. Mais vingt ans de guerre, trois grands capitaines, tant de combats contre les opiniâtres Espagnols, ont fait d'eux les meilleurs soldats du monde, disciplinés comme ceux de Rome, aussi braves par métier que les Romains par orgueil. An-
1 Tite Live, XXI, 4. — 2. M. Michelet. Voy. pour tous ces portraits son Histoire romaine, — 3. Tite Live, XXT, 2 et 3.
nibal, nourri sous la tente, est comme eux un aventurier et un soldat. Après Zamà, il jette à bas de la tribune Giscon, qui parle contre la paix ; rit tout haut quand les sénateurs s'affligent de payer le tribut ; rhomme d'épée et d'action estime à leur prix ces parleurs et ces marchands. Il ajoute à sa tactique les ruses de l'officier de fortune, embuscades, surprises, intrigues. Il se déguise tous les jours pour rendre vains les complots des Gaulois auxiliaires ; il échappe à Fabius, défait Sempronius, détruit Flamininus, tue Marcellus par des stratagèmes. Il maintient les soldais, comme Wallenstein, « en prodiguant l'argent, dit Dion, en exigeant un dévouement absolu, une obéissance immédiate, outrageusement dédaigneux pour le reste des hommes. » Il traite rilalie comme Tilly traita Magdebourg, jetant dans les puits les sénateurs d'Acerra, brûlant vives les femmes de ceux qui l'abandonnent, transportant en plaine les cités suspectes, égorgeant les Italiens qui ne veulent pas s'embarquer avec lui. L'homme qui fait son dieu du hasard et de la force est volontiers superstitieux. Wallenstein consultait les astres. « Annibal était habile à lire dans les entrailles des victimes. » Tous ces traits de son caractère sont des impressions de l'éducation ; il est habile et injuste, sans doute> mais à sa manière. Dans tout homme les qualités générales deviennent particulières et le.s couleurs sont des nuances. Chacun reçoit de sa for-
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tune distinele une forme originale ; les circonstances
qui façonnent une âme ne s'assemblent que pour elle seule, et les moules où la nature nous coule ne servent qu'une fois. Tite Live eût dû plus souvent briser les siens. Mais si son œuvre a peu de relief, elle a de la grandeur ; il élève son éloquence au niveau de son personnage ; il est digne de faire mouvoir « les colosses de l'antiquité. » Le discours d*Annibal à Scipion est déjà dans Polybe ; mais il n'est là qu'un abrégé de raisons, sans accent ni autorité, tel que tout autre l'eût pu faire. Tite Live met une âme dans ces phrases inertes, l'àme d'Annibal ; celui qui parle est un vieillard, un politique, un vainqueur, qui sait qu'une défaite perdra Garthage, qui sent que la fortune tourne, qui se souvient de Cannes, mais qui prévoit Zama. Il flatte Scipion, mais noblement; c'est un maître de l'art, qui loue un jeune homme heureux et le conseille. Nul n'est plus insinuant, mais nul n'est plus grave ni plus digne. A travers ses raisons perce le sentiment amer de la fatalité et de la fragilité humaine. Il remarque avec un triste sourire les dérisions de la fortune, qui lui donna pour premier ennemi le père de Scipion, et maintenant le conduit auprès de Scipion pour dématider la paix. Il s'avoue suppliant ; Ânnibal seul peut prier sans s'abaisser ; car, quand il confesse que les Romains sont devant Garthage, il rappelle qu'il a mis son camp sous les murs de Rome« Sa patrie est vaincue,
ses deux nobles frères tués ; mais ses regrets sont contenus et sa voix reste ferme. Il juge de haut les hommes et les choses, avec une tranquillité imposante, digne de son expérience et de sa gloire, en homme qui se sent le droit d'instruire les autres. « Je ne nierai pas, dit-il en finissant^ que, voyant la paix peu sincèrement demandée et attendue, vous ne teniez pour suspecte la foi punique. Pour savoir si elle sera fidèlement gardée, il importe beaucoup de savoir qui la demande, Scîpion. Vos sénateurs aussi, me dit-on, nous Font refusée, un peu parce que nos ambassadeurs n'étaient pas assez considérables. Au- * jourd'hui, c'est Annibal qui demande la paix. Je ne la demanderais pas, si je ne la croyais utile; et je la maintiendrai, pour la même utilité qui me la fait demander. J'ai fait la guerre que j'avais commencée, de manière que personne n'y eût regret, jusqu'au moment où les dieux eux-mêmes m'envièrent la victoire ; je m'efforcerai pareillement quft personne n'ait regret à la paix que j'aurai procu-^ rée *. » Çarthage entière repose sur cet homme, et il sait que seul il vaut tout l'État. Ce n'était pas jactance. La seconde guerre punique est entre Annibal et le peuple romain.
Dirons-nous qu'ailleurs , lorsque Annibal quitte l'Italie et quand il s'empoisonne , ses plaintes sont