Tite Live agrandit parce que la passion exagère
suprême. Il souhaite que la puissance tribunitienne, respectée elle-même, respecte aussi le commandement à Rome, et que le peuple n'anéantisse pas en lui le dictateur et le droit de la dictature ; s*il le fait, ce n'est pas Papirius, ce sont les tribuns et le funeste jugement du peuple qu'accusera la postérité, bien vainement, alors que, la discipline militaire une fois profanée, le soldat n'obéira plus au centurion, le centurion au tribun, le tribun au lieutenant, le lieutenant au consul, le maître de la cavalerie au dictateur; que personne n'aura plus de respect, ni pour les hommes, ni pour les dieux; qu'on n'observera ni les ordres des généraux, ni les auspices; que les soldats, à l'aventure, sans permission, iront errer eh pays ami ou ennemi, et qu'oubliant leur serment ils* se mettront en congé à leur caprice, où il IcfUr plaira; lorsque le drapeau, moins entouré d'abord, finira par être tout à fait désert ; lorsqu'on ne se rassemblera plus à Tordre ; lorsque sans distinction, le jour, la nuit, en lieu favorable ou désavantageux, sans l'ordre ou par l'ordre du général, on combattra ; lorsqu'on ne gardera plus son rang ni son drapeau, et que le service militaire se fera au hasard comme un brigandage, au lieu de s'exercer comme une institution consacrée. Tribuns du peuple, offrezvous à tous les siècles pour répondre à ces accusations; dévouez vos têtes à leur jugement pourl caprice de Q. Fabius.- «
S68 GHÂPITBE m.
Cette complète décomposition d'une idée en ses moindres parties, cette logique pénétrante qui suit sans s'arrêter les dernières consé/jpiences d*un pardon téméraire, cette multitude de mouvements qui se réunissent en une même passion, ce souffle continu et croissant, qui finit par tout renverser, sont réloquence même. La riche imagination oratoire coule à pleins bords, comme un grand QeuTe, d'un élan irrésistible' et régulier.
c Les tribuns étaient dans la stupeur, et déjà plus inquiets pour eux-mêmes que pour celui qui implorait leur aide, lorsqu'ils furent délivrés de ce fardeau parle concours du peuple romain, qui, passant aux prières et aux supplications, demanda au dictateur de faire grâce *du châtiment au maître de la-cavalerie. De leur côté, les tribuns, suivant le mouvement qui poussait tout le monde à la prière, conjurèrent instamment le dictateur de pardonner à la faiblesse humaine, à la jeunesse de Fabius. Il était déjà, assez puni. Déjà le jeune homme lui-même, déjà son père, M. Fabius, cessant toute résistance, tombaient à ses genoux et essayaient de fléchir sa colère ; alors le dictateur, imposant silence : c C'est « bien, dit-il, Romains. La victoire reste à la discipline « militaire, à la majesté du commandement, qui auc jourd'hui ont couru danger de périr. Q. Fabius n'est « pas absous du crime qu'il a commis en combattant « contre l'ordre du général ; mais, condamné pour ce
c crime, il doit sa grâce au peuple romain, il la doit « à la puissance tribunitienne, qui lui accorde la profit tection non pas de son autorité, mais de ses prières. « Vis, Q* Fabius, plus heureux de l'accord que montre « la cité pour te défendre que de cette victoire dont « tu te glorifiais tout à Theure. Vis, après avoir osé « un attentat que ton père lui-même, s'il eût été à la « place dePapirius, ne t'eûtpoint ](iardonné. Tu ren- « treras en grâce avec moi quand tu le voudras. Pour « le peuple romain, à qui tu dois la vie, tu ne peux « lui rendre de plus grand service que d'avoir appris « en ce jour à te soumettre en paix et en guerre aux c commandements légitimes. » Ayant déclaré qu'il ne retenait plus le maître de la cavalerie, il descendit du temple ; le sénat plein de joie, et le peuple en-> core plus joyeux, les entourèrent et les suivirent, félicitant ici le mattre de la cavalerie, là le dicta^ teur; et le commandement militaire paraissait aussi bien affermi par le péril de Fabius que par le supplice déplorable du jeune Manlius. »
Cette phrase est une péroraison; Tite Live ré* sume les faits et conclut, comme dans un discours. Au fond, dans ses récits, tout est discours; quand il raconte, son ton est aussi véhément que lorsqu'il harangue; soit qu'il parle, soit qu'il fasse parler les autres, il garde le même génie et le même accent. Voyez cette peinture des Romains après la capitulation des Fourches caudines: « Le retour des
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consuls renouvela dans le camp le désespoir, an point que les soldats s'abstenaient à peine de porter les mains sur ceux dont la témérité les avait poussés dans ce piège, et dont la lâcheté allait les en faire sortir plus honteusement qu'ils n'y étaient tombés. « Ils n'ont point pris de guides, ils n'ont « point eu d'éclaireurs; ils se sont jetés en aveugles, « comme des bêles féroces, dans une fosse. * Les soldats se regardent les uns les autres, ils regairdent leurs armes qu'ils vont livrer tout à l'heure, leurs mains qui seront désarmées^ leurs corps qui seront livrés à la merci de l'ennemi. Ils voient déjà par avance le joug détesté, les railleries des vainqueurs, leurs visages insultants, et ce passage d'hommes sans armes au milieu d'hommes armés, puis cette lamentable marche de soldats déshonorés à travers les villes alliées, ce retour dans leur patrie et dans leurs familles, où souvent eux-mêmes et leurs ancêtres sont revenus triomphants. < Seuls, ils ont été « vaincus sans blessures, sans coups, sans combat. Ils « n'opt pas même pu tirer leurs épées, en venir aux « mains avec l'ennemi ; c'est pour rien qu'ils ont eu « des armes, des forces, du courage. » Voilà ce qu'ils disaient en frémissant, lorsqu'arriva l'heure fatale de l'ignominie, moins amère encore dans la prévision que dans l'effet. D'abord on leur ordonne de sortir des retranchements, sans armes, avec un seul vêtement. Les otages sont livrés les premiers.
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et mis sous une garde ; puis on ôte aux consuls le paludamenlum, et ou renvoie leurs licteurs. Cette vue excita une si grande pitié, que ceux qui tout à l'heure les maudissaient et voulaient les livrer et les déchirer , oubliant leur propre sort , détournaient les yeux de cette profanation d*une si haute majesté, comme d'un spectacle infâme.
«Les consuls, les premiers, passèrent souple joug ; puis chacun, selon son grade, subit à son rang rignominie ; puis les légions tour à tour. Les ennemis armés les entouraient et les chargeaient de 1 railleries et d'insultes ; des épées même furent souvent levées sur eux, et plusieurs blessés ou tués, lorsque l'indignation trop visible sur leur visage | offensait le vainqueur. Ih passèrent ainsi sous le joug, et, ce qui était pire peut-être, devant les yeux des ennemis. Lorsqu'ils furent sortis du défilé, quoiqu'ils fussent arrachés pour ainsi dire aux enfers, et qu'ils crussent voir pour la première fois la lumière, la lumière en leur montrant leur déplorable troupe leur parut plus pénible que toute mort. Ils auraient « pu arriver à Gapoue avant la nuit ; mais doutant de la fidélité dé leurs alliés, el retenus par la honte, non loin de Gapoue, manquant de tout, ils se jeté- j rent à terre au bord du chemin.... Ni l'accueil ! affable de leurs alliés, ni leur air de bonté, ni leurs propos ne purent, je ne dis pas leur arracher une parole, mais leur faire lever les yeux et regarder
en face les amis qui les cohsolaient.... Ils s'en allé* rent silencieux et presque muets.... Ils ne rendaient point le salut, ils ne répondaient pas quand on les saluait ; pas un d'eux n'ouvrait la bouche.
« Ce silence obstiné, ces yeux fixés à terre, ces oreilles sourdes à toutes les consolations, cette hante de voir la lumière indiquaient un grand amas de colère qui s'amoncelait au plus profond de leurs cœurs, et le souvenir de Gaudium devait être un jour plus douloureux pour les Samnites que pour les Romains*. » Dans tout ce passage respire une sombre et farouche douleur, digne d'un de ces soldats si humiliés et si braves ; et Tite Live n'eût pas mieux dit si le lendemain, à Rome, il eût voulu les exhorter à la vengeance et au combat.
Cette passion si vive est vraie. Le cœur, comme l'esprit, a sa logique, et l'orateur sait l'une aussi bien que l'autre. Le grand sens de Tite Live est mis au jour par la maladresse de Denys. Comparons les deux récits de la mort de Lucrèce, Voici la narration de Tite Live * :
« Quelques jours après, Sextus Tarquin, à l'insu de CoUatin vint h CoUatie avec un seul compagnon. Personne ne soupçonnant son dessçin, il fut
1. Comparez à cette narration celle de Thucydide (les Spartiates à Sphactérie). C'est la narration pure opposée à la narration oratoire. — 2. Tite Live, I, 58.
reçu avec amitié et conduit après souper dans la chambre des hôtes. Là, brûlant d'amour, dès qu*il crut chacun endormi et son entreprise sûre, il vint Tépée nue vers Lucrèce qui dormait, et lui appuyant la main gauche sur la poitrine : « Silence, Lucrèce, « dit-il, je suis Sextua Tarquin ; mon épée est dans « ma main. Tu mourras, si tu pousses un cri. » Quelles gaucheries et quelles bévues dans Denys I c La femme s'étant éveillée au bruit, et demandant qui était là, il lui ordonna de se taire et de rester dans la chambre, menaçant de la tuer, si elle essayait de fuir ou'de crier, »• Elle eût fui ou crié, si les choses se fussent passées ainsi. Le malheureux Grec la déshonore. Il faut, pour qu'elle soit chaste» qu'elle n'ait pu prononcer un mot, qu'elle ait i'épée sur la gorge et la main de Sextus sur la poitrine. Il faut la montrer, comme Tite Live, < éveillée en sursaut, effrayée, ne voyant d'aide nulle part, et la mort sur sa tète, pendant que Tarquin avoue son amour, la supplie, mêle les menaces aux prières» la tente de toutes les manières dont on attaque le cœur d'une femme. » J'admire ce même discours dans Denys ! Gomme Lucrèce doit être tranquille en écoutant la tranquille dissertation de Sextus I < Si tu consens à me satisfaire, dit-il, je ferai de toi ma femme, 'tu régneras avec moi sur la ville que mon père m'a donnfe, et, après sa mort, sur les Romains, sur les Sablns, sur les Etrusques, et tous les
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autres peuples auxquels il commande. Car je sais que j'hériterai'du royaume de mon père, comme il est juste, étant Tatné de ses fils. Quant aux autres biens dont jouissent ceux qui régnent, et dont tu seras maîtresse avec moi, qu'est-il besoin de te les dire, puisque tu les connais bien? » — Il y a de Tamour et de la fureur dans ces menaces de Tile Live: « Dès qu'il la voit inflexible, inébranlable même à la crainte de la mort, il ajoute à Ja terreur le déshonneur ; il déclare qu'il la tuera, et mettra près d'elle un esclave égorgé, afin qu'on la dise poignardée dans un ignoble adultère. Par cette menace, sa brutalité triompha d'une chasteté inflexible. Quand Tarquin fut parli, fier d'avoir vaincu l'honneur d'une femme, Lucrèce, accablée d'un si grand malheur, envoya un messager à Rome et à Àrdée pour avertir son père et son mari de venir chacun avec un ami fidèle : une chose horrible est arrivée. » Denys ne comprend pas que ce corps et ce cœur sont brisés, qu'elle a honte de paraître au jour, qu'elle voudrait se cacher à la lumière, aux yeux des autres, à sa propre pensée. « Elle monte sur un char, dit-il, et se rend au plus vite à Rome. > Mais laissons Denys qui gâte et glace ce qu'il touche. Le récit de Tite Live est trop beau maintenant pour qu'on l'interrompe : « Ils trouvent Lucrèce dans sa chambre, assise, le visage sombre. A l'arrivée des siens, ses larmes coulent, et son mari lui deman-
dant : « Tout va-t-il bien? — Non, dit-elle ; car quel « bien reste à une femme qui a perdu l'honneur? « Les traces d'un autre homme, GoUatin, sont dans « ton lit. Pourtant le corps seul à été souillé, l'âme « est innocente: ma mort en sera le témoin. Mais « donnez-moi vos mains pour gage et votre promesse « que radullère ne sera pas impuni. C'est Sextus « Tarquin qui, ennemi sous le nom d'hôte, la nuit « dernière, armé, a remporté d'ici un plaisir mortel ^ « pour moi, et pour lui, si vous êtes des hommes. » J^ Tous lui donnent tour à tour leur parole ; ils conç soient son âme malade, l'excusent puisqu'elle a été » contrainte, rejettent le crime sur l'auteur de l'at-
^ tentât : Tâme pèche et non le corps ; quand Tinten- I tion a manqué, il n'y a pas de fauté^. « C'est à vous
g « de voir, dit-elle, ce qui est dû h l'autre. Pour moi,
« si je m'absous du crime, je ne m'exempte pas de ^ « la peine. Nulle femme désormais n'aura l'exemple
, « de Lucrèce pour être flétrie et vivre. >» Elle en-
fonce dans son cœur un couteau qu'elle avait sous son vêtement, et tombe sur sa blessure, mourante ; { son père et son mari s'écrient. »
I Ceci ne ressemble guère à tant de tragédies où
l'on meurt facilement, pour finir la pièce, et comme I en cérémonie. Lucrèce est calme et sombre avant
l'arrivée de son père, car sa résolution est fixe. La , nature fléchit un instant quand elle les voit ; elle
( pleure. Mais quand elle commence ce discours si
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court, si ferme) si libre S sa volonté est de nouveau tendue ; elle a sa justification toute prête. Les mots qui la trahiraient sont obscurs et certainement prononcés à voix basse , et le dernier, qui est clair, rejeté au bout de la phrase, arrive avec le coup de poignard.
Par cette imagination dramatique i Tite Live transforme ses originaux, entre autres Polybe; ôtons Polybe de Tite Live : ce qui reste est le talent de Tite Live, c'est-à-dire Fart de raconter.
« Annibal, dit Tite Live *, de la Durance jusqu'aux Alpes, marcha pi^sque toujours en plaine sans être inquiété par les Gaulois' de ce pays. Là, quoique les soldats fussent déjà prévenus par la renommée qui a coutume d'exagérer les choses incertaines, cependant la hauteur des montagnes vues de près, ces neiges presque confondues avec le ciel, ces toits informes posés sur les roches, ces troupeaux et ces bêtes de somme brûlés parle froid, ces hommes aux longs cheveux, à l'aspect sauvage, tous ces êtres animés et inanimés, roidispar l'air glacé, et le reste plus hideux à voir qu'à dire, renouvelèrent leur terreur. »
Ici, comme ailleurs, Tite Live ne décrit les circonstances physiques que pour expliquer les émotions morales, et c'est en vue de l'âme qu'il observe
1. f Vestigia yîrî alieni in lecto tuo sunt, » etc. — 2. Tile Live, XX, 32.
le corps. Polybe ne peint ni l'un ni l'autre. Le passage des Alpes n'est pour lui qu'une ascension, àvaSoX^, qu'il s'agit non de faire voir, mais de faire comprendre. C'est pourquoi il a la maladresse de nous prévenir qu'Annibal courra de grands dangers, et que les montagnards sont en embuscade sur les côtés de la route. Tite Live n'ôle pas l'imprévu, de peur d'ôter l'intérêt. Il suit les sentiments des soldats, il marche avec eux, et ne peut voir les ennemis avant eux.
« Comme les files gravissaient les premières pentes , on aperçut les barbares postés sur les hauteurs qui les dominaient. S'ils s'étaient tenus dans les vallées plus cachées , pour fondre brusquement tous ensemble sur les Carthaginois, ils auraient tout renversé et mis en fuite. Annibal fait arrêter les drapeaux, envoie les Gaulois en avant pour examiner les lieux, et apprenant qu'il n'y a point de passage en cet endroit, place son camp au milieu de ce terrain tout escarpé et abrupt, dans la vallée la plus étendue qu'il peut trouver. Puis ces mêmes Gaulois, qui sans doute ressemblaient aux montagnards pour la langue et les mœurs, s'étant mêlés à leurs entretiens, lui apprennent que les ennemis n'occupent le défilé que le jour, et que la nuit chacun se retire sous son toit. Dès l'aurore, il s'avance vers les hauteurs , comme s'il voulait ouvertement et en plein jour forcer le passage. Puis, après avoir usé tout le
jour à feindre autre chose que ce qu*il préparait, ayant fortifié le camp à l'endroit même où il s'était arrêté, dès qu'il aperçoit que les montagnards sont descendus des hauteurs et que la garde ne se fait plus, il fait allumer, afin de tromper Tennemi, plus de feux qu'il n'en fallait pour ce qui restait d'hommes ; et, ayant laissé ses bagages , sa cavalerie et la plus grande partie de ses fantassins , il franchit à la hâte les défilés avec les plus braves armés à la légère, et s'établit sur les hauteurs que l'ennemi avait occupées. »
Dans ce morceau, point de passions à décrire. L'important est d'expliquer brièvement les faits. Tite Live supprime seulement plusieurs longues phrases qui traînent après chaque période de Polybe, et ralentissent le mouvement. Puis, dans sa matière grecque, il arrive à ce mot : « Le jour étant venu, les barbares ayant vu ce qui s'était passé, s'abstinrent d'attaquer. » Il le voit comme eux , et d'une sèche indication, il fait une peinture :
« Au point du jour, on leva le camp et l'armée commença à marcher. Déjà les montagnards, au signal donné , sortaient de leurs forts pour venir à leur poste ordinaire, quand tout d'un coup ils aperçoivent les Carthaginois , les uns sur leur tète , mat très de leurs postes, les autres s'avançant sur la route. Ce double spectacle, frappant à la fois leurs yeux et leurs esprits, les tint un instant immobiles.
Ensuite, quand ils virent le trouble de Tarmée dans le défilé et la confusion excitée par le tumulte luimême , surtout par les chevaux qui s'effrayaient , persuadés que pour peu qu'ils ajoutent de crainte à ce désordre, c'en sera assez pour perdre l'ennemi, de toutes parts, habitués aux endroits escarpés et sans chemin, ils s'élancent. »
Je traduis littéralement le même passage dans Polybe : « Ils furent invités par l'occasion à attaquer la marche. Cela s'étant fait , et les barbares étant tombés sur l'ennemi en plusieurs points à- la fois, les Carthaginois périssaient vaincus encore plus par les lieux que par les hommes. » C'est 'faire tort à Polybe et à la science que les comparer à Tile Live et à l'imagination.
' « Alors les Carthaginois eurent à la fois à combattre les ennemis et les difficultés du lieu; et chacun s'efforçant d'échapper le premier au péril , ils avaient plus à lutter entre eux qu'avec l'ennemi. Les chevauxsurtoutrendaient la marche désastreuse, troublés et effarouchés par les cris discordants que; les bois et l'écho des vallées augmentaient encore; et, frappés ou blessés par hasard, ils s'efTrayaient tellement qu'ils renversaient autour d'eux les hommes et les bagages de toute sorte. Comme des deux côtés le défilé était bordé par des précipices, la foule fit tomber beaucoup d'hommes à une profondeur immense, quelques-uns tout armés; mais lès plus
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grandes chates étaient celles des bétes de somme, qui roulaient avec leur charge comme un vaste éboulement. Quoique cela fût horrible à voir, Annibal demeura quelque temps immobile , et retint les siens pour ne pas augmenter le tumulte et le désordre; puis, voyant que la colonne était coupée, et qu'il courait risque, s*il perdait ses bagages, d*avoir en vain fait passer son armée sauve, il accourut de la hauteur ; et ayant chassé l'ennemi du premier choc, il augmenta aussi le tumulte des siens. Mais ce trouble fut apaisé en un moment, dès que les chemins furent libres par la fuite des montagnards, et bientôt tous passèrent , non-seulement paisiblement, mais presque en silence. »
Un peu plus loin, d'autres montagnards viennent avec des paroles de paix. Annibal , sans les croire aveuglément, sans les repousser de peur qu'un re~ fus n'en fit des ennemis déclarés , leur répondit avec bienveillance, reçut leurs otages, usa des vivres qu'ils avaient eux-mêmes apportés sur la route, et suivit leurs guides , ne permettant pas à son armée de marcher en désordre comme ou fait en pays ami. » Polybe avait eu soin de décrire l'ordre de l'armée aussitôt après la première attaque. TiteLive a différé et réservé cette remarque ; il attend, pour la faire, qu'elle soit utile, et que la tactique d'Annibal se montre par ses effets. Il suit des yeux le défilé et marque les sentiments du chef : « Les éléphants et
LES NARRATIONS DANS TITE UVE. S7l
les chevaux marchaient d^abord ; lai-ioème à l'arrière-garde avec l'élite de ses fantassins, il s'avançait regardant autour de lui et inquiet.
« Dès qu*on fut arrivé dans un chemin étroit dominé d'un côté par une montagne qui s'avançait au-dessus, les barbares de toutes parts sortent de leurs embuscades » attaquent en tète , en queue , frappent de haut, de près^ roulent des pierres énormes ; la bande la plus nombreuse pressait les derrières. L'infanterie rangée leur fit face, et montra que si l'arrière-garde n'avait été renforcée, on aurait subi de grandes pertes dails ces gorges. Toutefois, l'armée courut les derniers dangers et faillit périr. Car,. tandis qu'Annibal hésite à engager sa troupe dans le défilé, parce qu'elle n'est pas soutenue par derrière comme les cavaliers le sont par lui-même, les montagnards, prenant l'armée en flanc et rompant la colonne par le milieu, occupèrent la roule, et Ànnibal passa une nuit sans cavalerie ni bagages. Le lendemain, les barbares ralentissant leurs atta* ques , les troupes se rejoignent. »
Enfin l'on arrive au sommet. Voyez daps Polybe ce style de savant : « La neige s'était accumulée déjà sur les montagnes, parce que le coucher des Pléiades coïncidait avec leur venue. Annibal, voyant la fojile dans un état de découragement, à cause des misères passées et de celles qu'elle attendait, essaya de les encourager, n'ayant qu'un moyen pour cela,
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le spectacle de l'Italie. » (Le mot grec est bien autrement piédant : 'EvapYeta, terme philosophique, qui signifie évidence.) « Ils étaient déjà las et rebutés de tant de maux,* dit Tite Live, lorsque la chute de la neige , au coucher des Pléiades , les remplit encore de consternation. Au point du jour, les enseignes ayant été levées, l'armée marchait lentement au milieu de la neige qui couvrait tout L'abattement et le désespoir se montraient sur tous les visages , quand Ânnibal, devançant les drapeaux, fait arrêter les soldats sur une hauteur d'où la vue s'étendait au loin, et leur montre l'Italie et les plaines traversées par le Pô, au pied des Alpes. « Vous escaladez, dit-il, c non pas seulement les murs de l'Italie, mais ceux c de Rome. Le reste du chemin est uni et facile; en « un combat ou deux, tout au plus, vous aurez dans « vos mains et en votre pouvoir la tête et la citadelle «de l'Italie. » Ces mots, dans le grec, sont une réflexion de Polybe; ici, ils sont un discours d' Annibal. Tite Live ne perd jamais l'occasion de faire agir ses personnages. Dans Polybe: « LesAlpes ont la disposition d'une citadelle de l'Italie. » Dans Tite Live : * Vous escaladez les murailles de Rome. » Telle est la différence d'un géographe et d'un orateur.
« On arriva ensuite à une roche beaucoup plus étroite et tellement à pic, que le soldat, sans bagages, tâtonnant et se retenant des mains aux broussailles et aux souches qui sortaient de terre.
pouvait à peine descendre. Ce lieu naturellement escarpé était devenu, par un éboulement récent, un précipice de mille pieds de profondeur. Les cavaliers s'arrêtèrent comme si la route eût fini là. Annibal s'étonne et demande ce qui retarde la marche ; on lui répond qu'il n'y a pas de chemin. » Cette halte, cet étonnement, ce dialogue ne sont pas dans Polybe. L'imagination, sinon la raison, demande les détails expressifs. S'ils n'entrent pas dans la sciehce, ils font la vie ; et Polybe n'est froid que parce qu'il ne les marque pas.
« Annibal, dit Tite Live, va lui-même reconnaître l'endroit ; il vit clairement qu'il fallait faire un long détour, et conduire l'armée par des lieux non frayés et sans route. Mais ce chemin fut impraticable. » — «Ce qui arriva alors, ajoute Polybe, est fort particulier et fort singulier. » Laissez donc le lecteur porter lui-même ce jugement. On n'a que faire ici de vos réflexions ; on ne vous demande que des faits. Tâchez plutôt, comme Tite Live, de peindre ce tumulte hideux, l'effort des muscles roidis, ce combat des hommes et des chevaux contre un sol qui leur manqife. « Comme sur la neige ancienne et intacte il y avait une nouvelle couche d'une médiocre épaisseur, le pied portait d'abord assez solidement sur cette couche molle et peu profonde ; mais dès qu'elle fut fondue sous les pas des hommes et des chevaux, il fallut marcher sur la glace
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nue qui était au-dessous, et sur le verglas liquide de la neige fondante. Il y eut là une lutte affreuse, parce que la glace glissante faisait trébucher les hommes, et que sa pente à chaque instant trompait les pas ; et quand ils s'aidaient des mains et des genoux pour se relever, ils glissaient sur leur appui même, et tombaient une seconde fois, sans qu'il y eût alentour ni souches ni racines où ils pussent s'accrocher du pied ou de la main. De sorte qu'ils ne faisaient que rouler sur la glace unie et sur la neige fondue. Les chevaux, parfois, crevaient même la couche inférieure; ils trébuchaient, et frappant du sabot avec un grand effort, ils la perçaient profondément, tellement que la plupart, pris comme* au piège, restaient engagés dans la neige durcie et gelée profondément. Enfin, après avoir en vain fatigué les hommes et les chevaux, on plaça le camp sur le sommet de la montagne. Il fallut, pour cela, déblayer la neige à grand'peine, tant il y en avait à creuser et à enlever. De là on conduisit les soldats pour pratiquer un chemin dans la roche qui seule pouvait donner passage. Et comme il fallait tailler le rocher, ils abattirent tout alentour et ébranchërent des atbres énormes^ et firent un grand mon- Ceati de bois. IJn vent Violent s'étant élevé, propre à entretenir la flamme, ils y mirent le feu, et versèrent sur la pierre. brûlante du vinaigre pour la dissoudre. Ils ouvrent alors avec le fer la roche cal-
LES NARRATIONS DANS TITE LlVE. 275'
cinée par Tîncendie, et par de légers circuits adoucissent la pente, de sorte qu'on pût faire descendre non-seulement les bétes de somme, mais encore les éléphants. » Polybe ne montre pas les travailleurs à l'œuvre. Il n'a pas ces phrases fortes et prèssées, qui combattent contre la roche avec les soldats ; il avait commencé en dissertant aigrement contre les historiens qui embellissent leurs narrations. Il termine dignement par ces paroles : « Maintenant que nous avons conduit en Italie le récit, les deux chefs et la guerre même, avant de raconter la lutte, nous voulons expliquer brièvement ce qui convient à notre histoire. » Brièvement ! II ouvre un long plaidoyer pour prouver que ce qu'il a fait est bien fait. Tite Idve fait mieux et ne le dit pas K
g 2. DisGoims.
1. Développements à contre-temps. — Harangnes snr le champ de bataille. *- Phrases symétriques. -~ Un général mota* liste et académicien. — II. Art de développer et de prouver. -— Discpurs d'Appius sur les campements d'hiver. — Art d'émouvoir et d*entratner. •*- Discours de Valérius« — Bi»* cours de Vibius Virius,
I. On pourrait croire, puisque le génie de Tite Live est tout oratoire, que tous se& discours sont
1. Comp. Tîte Live, liv. VII, 9, et Claude Quadrigariu« dans Aulu-Gelle, liv. CC, chap. xiii. C'est le récit du combat singulier de Manlius Torquatus et du Gaulois. On y voit comr ment Tite Live transforme une ancienne narration, avec quelle circonspection il hasarde les détails crus et minutieux rappor-
276 ' CHAPITRE in.
parfaits. Quelques-uns d'entre eux sont imparfaits parce qu'il a partout le génie oratoire.
C'est que l'éloquence n'est pas le drame» ni toute parole une harangue. Faire un discours, c'est distribuer exactement un sujet en ses parties, appuyer chaque raison principale sur un grand nombre de preuves secondaires, unir les arguments par des transitions réguUères, annoncer la conclusion dans l'exorde, réunir toutes les preuves dans, la péroraison. L'pxpression de la passion, brève et brusque, ne souffre ni ces liaisons, ni ces tléveloppements. On ne s'occupe guère à décomposer ni à ordonner son sentiment ou sa pensée/ dans l'élan de l'action ou dans l'angoisse de la douleur. Des cris, des larmes, des .mots entrecoupés, des phrases inachevées, des attitudes violentes, voilà nos raisonnements et notre langage. Tel n'est pas celui des personnages de Tite Live: les passions vivantes entrant dans son esprit y prennent la forme oratoire ; les voilà classées en arguments , accompagnées d'explications, soutenues par des expressions choisies. Elles gardent leur force, mais elles
tés par les anciens auteurs, comment il insère des discours, et met en scène des sentiments, avec quel soin il corrige les négligences, lie les idées, ennoblit le style. Je n*ose traduire ces deux récits, de peur de trop souvent traduire; d'ailleurs, il faudrait les comparer phrase par phrase, noter les tournures, les sons, le choix des mots, imiter la critique de Denys d'Halicarnasse, et ennuyer plus que jamais le lecteur.
perdent leur figure; un homme hors de soi ne trouve pas cette disposition savante. Que tous ces motifs soient en lui, à la bonne heure; mais il ne les démêle pas; c'est l'auteur qui lui prête son style, et la harangue devient pathétique, mais fausse. C'est abuser du discours, que le plier à tout emploi ; il se refuse à ces nouvelles charges, et gâte ce qu'il ne doit pas porter. Cela s'excuse au théâtre, car on peut répondre que le poëtea le droit d'embellir ses personnages, de leur donner avec la passion le génie, de faire d'un héros ou d'une princesse un orateur parfait.. Mais comme l'histoire est une œuvre de vérité autant qu'une œuvre d'art, elle doit ressembler non à la tragédie, mais au drame, et faire parler les personnages en hommes, non en grands écrivains. Reconnaissez-vous ici des femmes éplorées, agenouillées entre les soldats, « parmi les traits qui volent ? Elles supplient leurs pères et leurs maris de ne pas se couvrir d'un sang sacré pour eux. Ne souillez pas nos enfants d'un parricide, vous vos fils, vous vos petits-fils. Si cette parenté, si ce mariage vous est odieux, tournez contre nous vos colères. Nous sommes la cause de cette guerre; nous sommes la cause des blessures et du meurtre de nos maris et de nos pères. Il nous vaut mieux périr que vivre sans nos maris ou sans nos pères, veuves ou orpheUnes ' . »