‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 139 sur 155 · Tite live, XXV · texte numérisé non relu

Tite live, XXV

C'est Tite live qui en ce moment exhorte ses braves; il en était digne» et il fallait son grand cœur pour trouver ces généreux accents; mais Gracchus n'avait pas le loisir d'être aussi éloquent que lui ^

Après le danger d'être trop orateur, le plus grand inconvénient pour l'orateur est de n'avoir pas d'auditoire. Celui de Tite Live est fictif comme ses discours. Assis dans sa bibliothèque, il oublie qu'il doit être à la tribune, dans un camp, ou sur un champ de bataille. 11 n'entend pas les cris de la multitude ; il ne se figure point son impatience ni sa grossièreté. Il devrait plus souvent songer que la foule est vivante, que chaque parole s'enfonce dans les âmes, soulève des applaudissements, des clameurs, de sourds murmures, qu'une harangue est un dialogue, où les émotions, l'assentiment, le mécontentement du peuple haussent, baissent, changent à chaque instant le ton de Torateur, où l'on suit enfin, non le régulier développement d'une passion maltresse et d'une idée unique, mais les

1. Voici des harangues vraies : Masséna à Essling disait i ses hommes pour les ramener à la charge : € F.... polissons, j'ai quarante millions, tous avez six sous par jour, et vous me laissez seul, en avant, sous les balles! » — A la retraite de Russie, un corps de troupes se trouva coupé. Ne croyez pas qu'on dit alors : < Braves soldats! » etc. Non. « Tas de canailles, vous serez tous morts demain, car vous êtes trop j.... pour prendre un fusil et vous en servir! » (Mérimée, préface des œuvres de Stendhal.)

variations soudaines et les mouvements imprévus de la vie. Écoutez un discours dans une assemblée politique, ou lisez seulement le Coriolan et le Jules César de Shakspeare; vous jugerez que dans Tite Live les auditeurs sont dociles, disciplinés, raison- ' nables à Texcès, que trop com'plaisamment ils laissent l'orateur leur imposer Tordre de ses raisonnements et le développement de sa passion. Ou plutét dans la harangue, on démêle deux hommes, Tite Live et le personnage ancien. L*exposé des raisons est de Tite Live; le débit, du personnage. L'un prête ses idées, l'autre sa parole, et le discours ordinairement est un mélange invraisemblable et trèsbeau.

Les personnages de nos tragédies donnent une idée exacte, quoique exagérée, de ce défaut, lorsqu'ils parlent à leur confident ou au peuple. Le confident ou le peuple sont des êtres abstraits et ne servent qu'à donner lieu à une exposition de sentiments ou d'arguments. Ils écoutent, et n'ont rien de plus à faire. Le discours s'adresse à tout le monde aussi bien qu'à eux. L'auditeur est l'homme en général; c'est pourquoi le personnage parle comme un livre; et sa tirade, excellente en soi, manque, au moment où elle est faite, de naturel et de vérité.

J'ose dire enfin que Tite Live tombe parfois dans le mauvais goût. Né orateur, il a vécu en lettré.

LES DISCOURS DANS flTE LIVE. * 281

Lorsqu'on plaide sur la place publique, ou qu'on opine dans les assemblées, on tourne uniquement sa pensée vers les raisons; lorsqu'on compose un discours dans son cabinet, on devient un artisan de style. On n'est plus soutenu par la nécessité présente d'emporter les convictions ; on ne songe plus qu'à bien dire ; on s'habitue aux figures de rhétorique, aux sentences, à tous les artifices de la parole. Oh a trouvé ridicule cette antithèse de La Motte :

*Toutle camp s*écriait dans une joie exirême : <( Que ne yaincra-t-il pas? il s*est vaincu lui-même ! »

Certaines phrases de Tite Live sont presque aussi mauvaises. Quand Virginius parait tout sanglant du meurtre de sa fille, l-armée romaine lui crie cet(e phrase symétrique, dont le français ne saurait rendre la fâcheuse perfection : « Nec illius dolori, « nec suae libertali se defuturos. >• Et ailleurs, un général arrêtant ses soldats qui fuient devant les torches de l'ennemi : « Détruisez Pidènes par ses flammes, puisque vous n'avez pu la gagner par vos bienfaits *. » — Le jeune Pérolla, sur les prières de son père, renonce à tuer Annibal. Que de rechierches dans son discours ! « La dette de piété que j'ai envers ma patrie, je la payerai à mon père. Je te plains, car il te faudra soutenir le reproche d'avoir

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