‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 143 sur 155 · TileLive, V · texte numérisé non relu

TileLive, V

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pour la guérir. Mais défendez-Yous ou attaquez* vous le peuple? Étes-vous les adversaires des soldats ou plaidez-vous leur cause ! A moins peut-être que vous ne disiez : « Tout ce que font les Pères nous c déplaît, que ce soit pour le peuple ou contre le < peuple; » et comme les mdtres défendent à leurs esclaves d'avoir affaire avec les étrangers , jugeant convenable qu'ils n'en reçoivent ni bien ni mal; de même vous défendez tout commerce entre les Pères et le peuple, de peur que nous n'attirions à nous le peuple par notre douceur et notre libéralité, et que le peuple ne s'avise d'écouter nos conseils et d'y obéir. Combien plutôt devriez*vous , s'il y avait en vous, je ne dis pas une &me de citoyen, mais quelque chose d'humain, favoriser et, autant que vous le pourriez, entretenir la bienveillance des Pères et la déférence du peuple I Car, si cette concorde est perpétuelle , qui hésiterait à promettre que cet empire sera bientôt le plus grand entre tous ses voisins ?

« J'expliquerai tout à l'heure combien mes collègues, en refusant de ramener l'armée de Yéies avant la an du siège, ont pris une résolution nonseulement utile , mais nécessaire. Je veux parler d'abord de la condition des soldats. Là-dessus, je crois, mon discours paraîtrait juste, non-seulement à vous , mais dans le camp même , si je le faisais avec l'armée pour juge. Aussi bien, s'il ne me ve-

nait à Tesprit aucune raison, j*auraiâ assez du discours de mes adversaires. Dernièrement, ils ne voulaient pas qu'on donnftt une solde aux soldats , parce qu'on ne leur en avait jamais donné. Comment donc peuvënt-ils maintenant s'indigner que , les soldats ayant reçu un nouvel avantage , on leur impose en proportion un travail nouveau ? Il n'y a jamais de travail sans payement ; mais d'ordinaire aussi, sans travail dépensé , il n'y a pas de payement. La peine et le plaisir, si dissemblables de nature, sont joints entre eux par une sorte d'alliance naturelle. Auparavant le soldat trouvait pénible de servir la république à ses frais ; mais il était content d'avoir une partie de l'année pour cultiver son champ, et récolter de quoi se nourrir lui et les siens, en paix et en guerre. Il se réjouit maintenant de trouver profita servir l'État, et reçoit sa solde avec plaisir. Qu'il se résigne donc à rester un peu plus longtemps éloigné de sa maison et de son bien, qui n'ont plus de charge pesante ; si la république l'appelait à compter j n'aurait-elle pas le droit de lui »

dire : < Ta es payé pour un an ; tu me dois un an de c travail. Trouves-tu juste, pour un service de six « mois^ de recevoir la solde entière ? »

« Je m'arrête malgré moi, Romains ^ sur cette partie de mon discours. On ne doit agir ainsi qu'avec un soldat mercenaire. Nous, nous voulons agir avec vous comme avec des concitoyens, et nous trouvons

juste qu'on agisse avec nous comme avec la patrie. Ou bien il fallait ne pas entreprendre la guerre, ou bien il faut la faire selon la dignité du peuple romain et Tacheter au plus tôt. Or, nous l'achèverons, si nous pressons le siège, si nous ne nous retirons pas avant d'avoir , par la prise de Véies , touché le but de notre espérance. Et, par Hercule, quand nous n'auiions pas d'autre motif, la honte devrait nous imposer la persévérance. Jadis , pendant dix ans, à cause d'une seule femme^ une ville fut assiégée par la Grèce entière ; à quelle distance ! par combien de terres et de mers séparée de leur pays ! Nous , à vingt milles d'ici, presque en vue de notre ville, nous ne pouvons supporter un siège d'un an ! Sans doute, parce que la cause de la guerre est légère, et que pous n'avons pas assez de justes ressentiments qui nous piquent à persévérer. Ils se sont révoltés sept fois; jamais ils n'ont gardé la paix fidèlement; ils ont mille fois ravagé nos champs; ils ont forcé IcsFidénates à nous trahir; àFidènes, ils ont tué nos colons ; ils ont conseillé, contrairement au droit des gens , le meurtre impie de nos députés ; ils ont voulu soulever contre nous toute TÉtrurie , et ils y travaillent aujourd'hui. Quand nos députés sont allés leur demander réparation^ ils ont violé, peu s'en fiml, leurs personnes. Est-ce à de tels hommes qu'il faut faire une guerre molle et interrompue ? ; c Si une jusle haine ne vous touche pas, ceci»

je vous prie, vous touchera-t-il ? La ville est enfermée par de grands ouvrages qui resserrent l'ennemi entre ses murs. Il n'a pas cultivé ses champs , et ce qu'il a cultivé a été ravagé par la guerre. Si nous ramenons l'armée, qui ne voit que, non-seulement par le désir de se venger, mais par la nécessité de piller les récoltes des autres, puisqu'ils ont perdu les leurs , ils viendront envahir nos campagnes ? Ainsi, par ce conseil, nous ne différons pas la guerre, nous l'amenons sur notre territoire. Mais quoi ! l'intérêt propre des soldats à qui ces excellents tribuns veulent du bien tout d'un coup , après avoir tenté de leur arracher leur solde , quel est-il ? Ils ont conduit, par tout ce vaste circuit, un retranchement et un fossé, deux ouvrages d'un grand travail. Ils ont fait des redoutes d'abord peu nombreuses, puis, quand l'armée s'est accrue, très-rapprochées. Ils ont élevé des fortifications non-seulement du côté de la ville, mais encore du côté de l'Étrurie, contre les secours qui p^ourraient venir de là. Parlerai-je des tours, des mantelets , des tortues, de tout l'appareil dont on a besoin pour le siège des villes ? Maintenant que tant de travaux sont achevés , et qu'on est enfin parvenu au terme de l'ouvrage , pensez-vous qu'il faille abandonner tout cela pour venir recommencer l'été prochain et s'épuiser dans un nouveau labeur ? Combien il est moins pénible de défendre les ouvrages faits, de poursuivre, de

persévérer, d'en finir avec ce souci ? La chose sera courte si nous Tacbevons d'une haleine, et si, par ces interruptions et ces relâches » nous ne ralentissons pas nous-mêmes l'accomplissement de nos espérances.

<x Je vous parle de l'ouvrage -et de la perte de temps. Mais quoi ! le péril où nous nous jetons ea difTérant la guerre , pouvons-nous l'oublier, après les conseils si fréquents tenus en Étrurie pour envoyer du secours à Yéies? A présent, ils sont irrités, pleins de ressentiment ; ils disent qu'ils n'enverront rien ; autant qu'il dépend d'eux, ils vous permettent de prendre Yéies. Qui peut promettre que, si nous différons la guerre, ils resteront dans les mêmes sentiments î Car si vous donnez à Yéies quelque relâche, des députations plus nombreuses et plus fréquentes iront en Étrurie ; ce qui choque aujourd'hui les Étrusques, cette royauté instituée à Yéies, pourra cesser au bout d'un temps , soit par une décision de la cité qui voudra regagner les Étrusques, soit par l'abdication du roi lui-même qui ne voudra pas que sa royauté soit un obstacle au salut de ses concitoyens. Yoyez que d'embarras, quels inconvénients suivent ce parti : la perle d'ouvrages faits avec tant de labeur, le ravage imminent de nos champs, et, au lieu de la guerre contre Yéies, la guerre contre l'Étrurie. Tels sont vos conseils, tribuns, semblables, par Hercule, à ceux d'un homme

dont le malade pourrait se rétablir à Tinstant^ s*il souffrait un traitement énergique , et qui , en lui offrant un aliment, un breuvage, un plaisir d'un instant, rendrait la maladie longue et peut-être incurable.

« Si ce n'est l'intérêt de cette gueiTe, par le dieu Fidius, c'est grandement l'intérêt de la discipline que nos soldats s'habituent non-seulement à jouir d'une victoire gagnée, mais encore > si l'affaire traîne en longueur, à souffrir l'ennui , à attendre l'issue même tardive de leur espérance, et, si l'été ne suffit pour achever la guerre, ù la continuer l'hiver, à ne pas faire comme les oiseaux d'été , qui, dès l'automne, regardent autour d'eux pour trouver un toit et un abri. Voyez, je vous prie : le.plaisir et le goût de la chasse entraînent les hommes, parmi les neiges et les frimas, dans les montagnes et dans les forêts. N'appliquerons-nous pas aux nécessités de la guerre cette patience que fait déployer un amusement, un plaisir? Croyons-nous les corps de nos soldats si efféminés, leurs âmes si molles, qu'ils ne puissent endurer un hiver, au camp , hors de leurs maisons? Faudra-t-il que, comme dans les guerres navales, ils consultent le temps et choisissent les saisons? Ne pourront-ils supporter le chaud ni le froid ? Ils rougiraient, j'en suis sur, si on leur opposait ces raisons. Us soutiendraient qu'il y a dans leurs corps et dans leurs âmes une patience virile, qu'ils peu*

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vent faire la guerre l'hiver comme Tété, qu'ils n'ont pas confié aux tribuns le patronage de la I&cheté et de la mollesse, qu'ils se souviennent que cette même puissance tribunitienue n'a pas été fondée par leurs ancêtres à l'ombre et sous les toits. II est dig^ne du courage de vos soldats , il est digne du nom romain de coîisidérer non-seulement Yéies, non-seulement la guerre présente , mais de chercher une renommée pour l'avenir, pour les autres guerres , devant les autres peuples. Pensez-vous que la différence dans l'opinion sera médiocre , si les j^euples voisins croient qu'une ville n'a plus rien à craindre du peuple romain quand elle a soutenu quelques jours son premier choc, ou s'ils conçoivent une telle terreur de notre nom qu'ils estiment que ni l'ennui d'un siège éloigné, ni la rigueur de l'hiver ne peuvent arracher d'une place investie une armée romaine, qu'elle ne connaît de fin à une guerre que la victoire, qu'elle fait la guerre avec autant de persévérance que de hardiesse? Nécessaire dans toute, entreprise militaire , la persévérance l'est plus encore dans le siège des villes , puisque la plupart d'entre elles sont inexpugnables par la force de leur position et de leurs remparts, et que le temps seul, par la famine et la soif, les réduit et les emporte. De même,' il réduira Véies, à moins que les tribuns du peuple ne viennent en aide à l'ennemi , et que les Véiens ne trouvent à Rome les

défenseurs qu'ils cherchent vainement en Étrurie. Peut-il arriver aux Véiens une chose plus désirable que de voir la ville romaine, puis, par contagion, le camp , se remplir de séditions ? Au contraire , par Hercule, chez l'ennemi, la modération est si grande, que ni la fatigue du siège ni l'ennui de la royauté n'ont fait chez eux aucune innovation. Le refus de secours fait par les Étrusques n'a point irrité les esprits. Quiconque excite chez eux une sédition est puni de mort à l'instant. Personne n'a le droit de dire ce qu'on dit impunément devant vous. Nous châtions du bâton celui qui abandonne son drapeau ou quitte son poste; et ceux qui conseillent d'aban* donner les drapeaux et de déserter le camp , non pas à un ou deux soldats , mais à des armées entières , sont écoutés pubhquement en pleine assemblée ! Tant vous êtes accoutumés à entendre avec faveur toute parole d'un tribun, quand même ils vous engagent à trahir la patrie et à dissoudre la république ; séduits par la douceur de cette puissance , vous souffrez que sous elle se cachent tous les crimes. Il ne leur reste plus qu'à déclamer dans le camp et devant les soldats comme ici , à corrompre les armées, à leur défendre d'obéir, puisque enfin , à Rome, la liberté consiste à ne respecter ni le sénat, ni les magistrats, ni les lois, ni les coutumes de nos ancêtres , ni les institutions de nos pères, ni la discipHne militaire. »

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D*un discours sur les campements d'hiver le patricien a fait un réquisitoire contre les tribuns ; il parle pour son parti en parlant pour la répobli* ] que; je crois que la passion n'a jamais fait un plus habile usage de la raison.

Mais les hommes, n'étant pas de purs esprits , ont besoin d'être touchés autant que convaincus ; l'élo* quence se nourrit de sentiments comme de raisonnements , et l'on doit souvent donner des tableaux pour preuves. Car il n'y a que les faits sensibles qui émeuvent, et, pour que la démonstration ait son effet , il faut que l'auditeur croie voir les faits euimêmes, qu'assiégé et accablé par une multitude d'images saisissantes, il soit emporté, bon gré mal gré, par son émotion. A chaque instant, dans Tite Live , le raisonnement devient une peinture : «Sommes-nous ici, dit Minucius, pour jouir comme d'un spectacle du massacre et de l'incendie de nos alliés? Tout à l'heure, indignés qu'on assiégeât Sagonte, nous invoquions non*seulement les hommes , mais les traités et les dieux; et nous regardons tranquillement Annibal qui escalade les murs d'une colonie romaine. La fumée de l'incendie des maisons et des champs vient dans notre visage et dans nos yeux; nos oreilles retentissent des cris de nos alliés qui se lamentent, implorant notre aide encore plus souvent que celle des dieux ; et nous conduisons nos légions , comme des troupeaux , par des pâturages

d'été et des gorges écartées, cachés dans les bois et les nuages*!" C'est rimagination qui enfante les passions; plus elle est vive, plus elles sont violentes; plus un homme voit nettement un spec-* tacle douloureux ou indigne , plus il est porté à s'indigner ou à s'attendrir. Pourquoi la péroraison du discours pour Milon est-elle si touchante? Parce ' que Cicéron met en scène son client, fait assister les juges à un entretien, donne des larmes et des plaintes en spectacle. De même les députés de Capoue ! «Un signe de tête, Pères conscrits, accordez aux Campaniens votre divine et invincible protection ; dites-leur d'espérer le salut de Capoue. De quelle foule de citoyens de toute classe pensez-vous que nous ayons été suivis à notre départ? Comme tout était rempli de vœux et de larmes! Dans quelle anxiété pensez-vous que soient maintenant le sénat et le peuple campaniens! Toute la multitude est aux portes, j'en suis sûr, Pères conscrits, debout, regardant au loin sur la route qui mène ici, Tâme pleine d'angoisse , suspendue dans l'attente de ce que vous nous ordonnerez de leur rapporter*.» Le propre de la passion est d'exagérer les images, parce qu'elle naît elle-même d'une image : « Quels changements, combien de changements entreprend Canuléius? La confusion des familles , le trouble des auspices pu-

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