‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 19 sur 155 · Histoire de M. Fayet · texte numérisé non relu

Histoire de M. Fayet

2. Voir les Amoureux deRaciDe , notamment le farouche Hippoyte, si peu farouche.

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ton toujours égal, sans gestes, le sourire aux lèvres, comme il convient lorsqu'on est sur un beau fauteuil, parmi vingt personnes choisies, sachant fort bien qu'en un tel heu les émotions fortes donnent des ridicules, et que les éclats de voix Indiquent un malotru. En raillant, il effleure ; l'âpreté et la vivacité blessante seraient ici de mauvais ton ; le style mesuré est de mode, pratiqué et universel au même titre que Tart de bien attacher ses canons 'et son rabat. Voyez ces moqueries à peine indiquées sur Mme Talon, vieille pédante qui se croit une mère de TÉglise, et régente impérieusement les couvents : « Le premier abus qu'elle trouve, c'est que les ursulines se lèvent à quatre heures et demie en été et à cinq heures en hiver ; elle tient que c'est trop dormir pour des religieuses ; que c'est faire comme les vierges folles de l'Évangile, qui s'endormirent lorsqu'il fallait recevoir l'Époux, ou qu'il ne faut point tant de repos dans les cloîtres. Elle veut donc qu'en tout temps elles se lèvent à quatre heures, et trouble ainsi le sommeil de ces pauvres filles. Sa seconde imagination est qu'il faut qu'elles disent le grand office les fêtes, et qu'elles fassent chanter une messe haute avec diacre et sousdiacre, quelques exemptions qu'elles en aient à cause qu'elles instruisent des jeunes filles, parce que cela excite à la dévotion et donne une plus grande idée de la religion par les cérémonies extérieures ; et le dernier désordre qu'elle trouve fort important et qu'elle veut réformer à tout prix que ce soit, c'est qu'elles portent une ceinture de laine au lieu qu'elles en devraient porter une en cuir selon leur statut. Voilà ce qu'elle entreprend avec beaucoup ^e chaleur. > Toutes

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ces moqueries sonl énuitissées, presque caaresfiaBtes. Les louanges, quoique extrêmes, sont aussi peu émue$» Quand on essaye de se représenter les sentiment de cette littérature, il semble que Ton respire le faible ^ suave parfum d'une ros&-thé flétrie et ccmsenfée de^ puis cent ans.

Le grand style oratoire réTap(H*e encore davantage; tout se délaye et s*efface dans la longue pbrase pério«dique ; le talent consiste à développer; on analyse et on explique à Vinfini tout ce que l'on touche. Voiture avait besoin d'une énorme période pow lancer un mot. Flécfaier a besoin d'une énorme période pour hasarder une déclaration galante : «< Si je n'avais appréhendé que ma confidence fût mal reçue, il y a longtemps, madame, que vous sauriez tout le secret de mon cœur, et je né serais plus dans l'embarras où je me trouve de vous déclarer une passion qui ne vous devrait pas être tout à fait inconnue; mais puisque vous avez la bonté et de m'ordonner que je vous en fasse confidence et de me promettre même le se* cret, je vous avouerai, madame, que j'aime, et que j'aime passionnément, mais avec tout le respect possible, la personne du monde la plus aimable. » Les harangueurs de Tite-Live débutaient par des phrases semblables, quand ils se drapaient dans leurs toges pour sauver l'État. Naturellement ce goût oratoire enseignait tous les effets oratoires; Fléchier use et abuse de la symétrie et de l'antithèse, et raconte ainsi le discours que les Pères de l'Oratoire firent aux magistrats : « Il fallut haranguer devant tes pre* miers orateurs du Parlement, et prêcher la justice à ceux qui la rendei^t; il faUiit leur prononcer les

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maximes de l'Évsngile avec autant de gravité qu'ils prononcent leurs arrêts; faire le juge des juges mêmes, et leur parler de la chaire avec autant d'autorité qu'ils parient de leur tnbfunal. » Ces oppositions pr<4ongées plaisaient au xrir siècle, comme un mot piquant au rmi* siècle , comme une image impré^ vue aujourd'hui. Par la même raison, on youlait de l'ordre en toute chose, une disposition calculée^ et des propositions équilibrées entre les diverses parties du discours, des exordes, des transitions, une conclusion. Fléchier compose son journal avec autant de soin qu'un sermon ou une tragédie. On avait l'amour de la règle. Ayant fait un poème latin sur les Grands Jours, il le justifiait en ces termes: « Ce poème a trois parties : la préparation, la narration, la conclusion. La préparation contient dix-sept vers. Voici les démarches que j['y fais : premièrement je dis que le crime règne encore au milieu de la paix ; ensuite j'en cherche les causes ; après je fais espérer la vengeance ; enfin je l'annonce, etc. » Le plan d'un madrigal était alors aussi étudié et aussi parfait que le plan d'un rapport au Conseil d'État.

Ne voilà-t-il pas nos seigneurs féoclaux bien adoucis et bien polis? Dans les hauts appartements, près du lit à baldaquin, le long d'une ruelle précieuse, ils causent. (Mie^ de Mlle de Scudéry, est sur la table ; Voiture développe une plaisanterie ; M. de La Rochefoucauld compose une maxime ; le chevalier de Méré établit la définition de l'honnête homme ; Mme de Sablé impose aux hommes la théorie de l'adoration respectueuse et de la fidélité espagnole ; Fléchier écoute, et quelquefois parle. Délivrée de soucis humanitaires,

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de discussions politiques et de controverses religieuses, libre d'inquiétude, de passion et de révoltes, la conversation se déploie sur la galanterie, sur les sentiments et les amusements de société avec une aisance, un agrément, une sécurité et des ménagements inconnus et bientôt perdus. C'est dans ces salons que s'épanouit pour la première et la dernière fois la frêle fleur de la politesse ; elle commençait à se faner dès la fin du siècle; Saint-Simon et La Bruyère trouvaient déjà les jeunes gens grossiers.

Novembre 1857.

CHARLES DidKENS

Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain de l'enterrement d*un homme célèbre, ses amis et ses ennemis se mettent à l'œuvre ; ses camarades de collège racontent dans les journaux ses espiègleries d'enfance ; un autre se rappelle exactement et mot poar mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq ans. L'homme d'afiaires de la succession dresse la liste des brevets, nominations, dates et chiffres, ^t révèle aux lecteurs positifs l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune ; les arrière-^nevenx et les petits-cousins publient la description de ses actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de dissertations, et vient dix ans après, un jour dé Noël, avec une perruque neuve et des souUers à boucles, offrir à la famille assemblée trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux ;

on le fait asseoir ; il est le plus bel ornement de la fête, et Ton envoie son œuvre à la Revue d'Edimbourg. Celle-ci frémit à la vue de ce présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose avec la table des matières ime vie telle quelle. Autre avantage des biographies posthumes : le défunt n'est plus là pour démentir le biographe ni le docteur.

Malheut'eusement Dickens vit encore et dément les biographies qu'on fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents : il répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute David Copperfield j son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence ; mais à quel point cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut d'abord sténographe lui-môme, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de conjecturer le reste ; Dickens le lui apprendra un jour, quand il écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du public ; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en réserver. Si on livre ses œuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas sa vie. Contentons-nous de ce que

Dickens nous a donné. Quarante volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme ; d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire; c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie d'un homme ressemble à une horloge : il a sa structure, et parmi toutes ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez comment il communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pièce en pièce jusqu'à l'aiguille oCl il aboutit. Cette histoire intérieure du génie ne dépend point de l'histoire extérieure de l'homme, et la vaut bien.

L'écrivain.

La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci : Gomment voit-il lés objets? avec quelle netteté, avec quel élan, avec quelle force? La réponse déiinit d*avance toute son œuvre ; car à chaque ligne il imagine ; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent ; car dans un romancier l'imagination est la faculté maîtresse ; l'art de composer, le bon goût, le sens du vrai en dépendent ; un degré ajouté à sa véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle de Dickens» vous y aper-

cevrez la cause de ses défauts et de ses mérites, de sa puissance et de ses excès.

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Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez cette description d'un orage ; les images semblent prises au daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs : « L'œil, aussi rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude d'objets qu'en cinquante fois autant de temps il n'.eût point vus au .grand jour : des cloches dansieurs clochers, avec la corde et la roue qui les faisaient mouvoir ; des nids délabrés d'oiseaux dans les recoins et dans les corniches ; des figures pleines d'effroi sous la bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre ; des herses et des charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois pas d'eux ; une minute de clarté limpide , ardente , tremblotante , qui montrait tout ; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la lumière ; puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité. »

Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans effort les objets inanimés. Elle sou-

lève dans l'esprit où elle s'exerce des émotions extraordinaires, et l'auteur verse sur les objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent hideusement et mystérieusement dans les ténèbres ; des < légions d'êtres étranges tourbillonnent en frisson* nant dans la campagne fantastique. La nature vide se peuple, la matière inerte s'agite ; mais les images restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre ; les objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des détails aussi nombreux que les objets réels, et le rôve vaut la vérité.

Il y a , entre autres , une description du vent de la nuit bizarre et puissante, qui rappelle certaines pages de Notre-Dame de Paris. La source de cette description , comme de toutes celles de Dickens, est l'imagination pure. II ne décrit point, comme Walter Scott, pour offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie de son drame. Il ne décrit point, comme lord Byron, par amour de la magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux grandioses. II ne songe ni à obtenir l'exactitude , ni à choisir la beauté. Frappé d'un spectacle quelconque , il s'exalte , et éclate en figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que le vent poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effarées, d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans les fossés, se perchant sur les arbres. Ici c'est le vent de la nuit qui tourne autour

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d'une église 9 qui tftte en gémissant, de sa main invisible, les fenêtres elles portes, qui s'enfonce dans les crevasses « et qui, enfermé dans sa prison de pierre , hurle et se lamente pour en sortir. « Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il s'est glissé autour des piliers , et qu'il a essayé le grand orgue sonore , il s'envole , va choquer le plafond et tente d'arracher les poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et s'engouffre en murmurant sous les voûtes. Parfois il revient furtivement et se traîne ea rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les épitaphes des morts. Sur quelquesmi^s , il passe avec un bruit strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie et gémit comme s'il pleurait. » — Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la religion passionnée d'un protestant révolutionnaire, lorsqu'il vous parle des sons funèbres que jette le vent attardé autour de l'autd , des accents sauvages avec lesquels 11 semble chanter les attentats que rhomme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un instant l'artiste reprend la parole : il vous conduit au clocher, et dans le cliquetis des mots qu'il entasse , il donne à vos nerfs la sensation de la tourmente aérienne. Le vent sifQe et gambade dans les arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaçants de la tour ; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant ; il fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le vieux beffroi ; sa pensée est nn miroir. Il n'y a pas un des détails les plus minutieux et les plus laids qui lui échappe. Il a compté les barres de fer

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rongées par la rouille, les feuilles de plomb ridées et recroqueTîllées qui craquent et se soulèvent étonnées sous le pied qui les foule « les nids d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des madriers moisis, la poussière grise entassée, les araignées mouchetées, indolentes, engraissées par une longue sécurité, qui, pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des cloches , et qui, sur une alanx^ soudaine, grimpent ainsi que des matelots après leurs cordages, ou ^ laissent glisser à terre, et jouent prestement de leurs vingt pattes agUes, comme pour sauver une vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les nuages volants qui promènent leurs ombres sur la ville et les lumières affaiblies qu'on distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une sorte de vertige, et ï<m n'est pas loin de découvrir, comme Dickens, une pen3ée et une âme dans la voix métallique des cloches qui habitent ce château tremblant.

Il fait un roman sur elles. Ce n'est pas le premier Dickens est un poêle; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le réel. Ici ce sont les cloches qui causent avec le pauvre vieux commis* sionnaire du coin et le consolent. Ailleurs c'est le grUl(Hi du foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux du maître désolé les heureuses soirées , les entretiens confiants , le bienêtre, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus. Ailleurs c'est rbistoire d'un enfant malade et précoce qui &e s^it mourir, et qui , w s'endormant dans les bras de sa soeur, entend la (^an$on lointaine

des vagues murmurantes qui Font bercé. Les objets, chez Dickens y prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste, il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de visions ; il s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une jeune fille , jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus simple? quoi de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour lui faire fête, il convoque les oiseaux , les arbres , les maisons , la fontaine, la boîte aux lettres et bien d'autres choses encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement :

(c Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour . des Fontaines pour que les rameaul enfumés eussent senti venir la plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure ; elle passait comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute ! La fontaine du Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans les secs et poudreux canaux de la loi ; les moineaux bavards, nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où passait cette fratcfae pe-

tite crèainre; les branches sombres, qui ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance, auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une sœur , et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les vieilles lettres d*amour enfermées dans les bureaux voisins, au fond d'une botte de fer, et oubliées parmi les monceaux de papiers de famille oi!i elles s'étaient égarées , auraient pu trenïbler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait d'elles. Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu arriver pour l'amour de Ruth. j>

Ceci est tourmenté, n'est-ii pas vrai? Votre goût français, toujours mesuré, se révolte contre ces crises d'afifectation , contre ces mi^eries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle; Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette imagination excessive est comme une corde trop tendue : elle produit d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point ailleurs.

On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand d'instruments de marine. Dickens voit les baromètres, les chronomètres, les compas, les télescopes, les boussoles , les lunettes, les mappemondes, les porte-voix, et le reste. Il en voit tant , il les voit si nettement, ils se pressent et se serrent , et se recouvrent si fort les uns les autres dans son cerveau qu'ils remplissent et qu'ils obstruent , il y a tant d'idées géographiques et nautiques étalées sous les vitrines, pendues au plafond, attachées au mur, elles débordent sur lui par tant de côtés et en telle abondance, qu'il en perd le jugement.

La boutique se Iransfigut'e. « Dans la contagion générale , il semble qu'elle se change en je ne sais quelle machine maritime , confortable , faite en manière de vaisseau , n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour être lancée et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle fle déserte *. »

La différence entre un fou et un homme de génie n'est pas fort grande. Napoléon, qui s'y connaissait, le disait à Esquirol. La même faculté nous porte à la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est l'imagination visionnaire qui forge les fantômes du fou et qui crée les ^rsonnages 4e l'artiste , et les classifications qui servent à l'un peuvent servir à l'autre. L'imagination de Dickens ressemble à celle des monomanes. S'enfoncer dans une idée, s'y absorber, ne plus voir qu'elle , la répéter sous cent fonnes , la grossir, la porter, ainsi agrandie, jusque dans l'œil du spectateur, l'en éblouir, l'en accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pénétrante, qu'il ne puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont là les grands traits de cette imagination et de ce style. En cela, David Copperfield est un chef-d'œuvre. Jamais objets ne sont restés plus visibles et plus présents dans la mémoire du lecteur que ceux qu'il décrit. La vieille maison, le parloir, la cuisine, le bateau de Peggotty, et surtout la cour de l'école, sont des tableaux d'intérieur dont rien n'égale le relief, l'énergie et la préci^on. Dickens a la passion et la patience des peintres de sa nation : il compte un à un les détails , il

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