Jkmilbey and son, 1. 1**, p
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note les coiileurs difiérentes des yieax troncs d'arbres; il voit le tonneau fendu, les dalles verdies et casséses, les crevasses des murs humides ; il distingue les singuli^es odeurs qui en sortent; il marque la grosseur des tadies de mousse, il lit les noms d'écoliers mscrits sur la porte et s'appesantit sur la forme des lettres. Et cette minutieuse description n'a rien de froid; si elle est si détaillée, c'est que la contemplation était intense ; elle prouve sa passion par §on exactitude. On sentait cette passion sans s'en rendre compte; on la distingue tout d'un coup au bout de la page ; les témérités du style la rendent visible , et la violence de la phrase atteste la violence de l'impression. Des métaphores excessives font passer de*vaut l'esprit des rêves grotesques. On se sent assiégé de visions extravagantes. M. Mell prend sa flûte , et y sou£fle , dit Copperfield , « 3IL Jjoint c[ue je finissais par penser qu'il ferait entrer tout son être dans le grand trou d'en haut pour le faire sortir par les clefe d'en bas. > Tom Pindi , désabusé , découvre que son maître Pecksniff est un coquin hypocrite. « Il avait été si longtemps accoutumé à tremper dans son thé le Pecksnitr de sou imagination, à l'étendre sur son pain, à le savourer avec sa bière, qu'il fit un assez pauvre déjeuner le lendemain de son expulsion. » On pensé aux fantaisies d'Hoffmann ; on est pris d'une idée fixe et l'on a mal à la tête. Ces excentricités sont le style de la maladie plutôt que de la santé.
Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On voit qu'il -éprouve celles de ses personnages , qu'il est obsédé de leurs idées , qu'il
entre dans leur folie. En sa qualité d'Anglais et de moraliste , il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être dira-t-on qu'il en fait un épouvantail , et qu'un artiste a tort de se transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur. Il n'importe ; le portrait de Jonas Gbuz^ei^it est si terrible y qu'on peut lui pardonner d'être utile. Jonas , sorti en cachette de sa cbambre , a tué en trahison son ennemi, et croit dorénavant respirer en paix ; mais le souvenir du meurtre, comme un poison, désorganise insensiblement son esprit. H n'est plus maître de ses idées; elles remportent avec la fougue d'un cheval effaré. Il pense incessamment et en frissonnant à la chambre où on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideatix sombres, les creux du lit qu'il a défait, la porte à laquelle on peut frapper. A mesure qu'il veut se détacher de cette vision , il s'y enfonce ; c'est un gouffre ardent où il roule en se débattant avec des cris et des sueurs d'angoisse. Il se suppose couché dans ce lit, comme il devrait y être, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de cet autre lui-même. Le rêve est si fort , qu'il n'est pas bien sûr de n'être pas là-bas à Londres. « Il devient ainsi son propre spectre et son propre fantôme. » Et cet être imaginaire, comme un miroir, ne fait qlie redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du châtia ment. Il revient , et se glisse en pâlissant jusqu'à la porte de la chambre. Lui, homme d'afiaires, calculateur, machine brutale des raisonnements positifs, le voilà devenu aussi chimérique qu'une femme nerveuse. U avance sur la pointe du pied , comme s'il
avait peur de réveiller Thomme imaginaire cpill se figure couché dans le lit. Au moment où il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse le saisit : si l'homme assassiné aUait se lever là, devant lui ! Il entre enfin , et s'enfonce dans son lit, bnllé par la fièvre. D relève les draps sur ses yeux , pour essayer de ne plus voir la chambre maudite ; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures , le bruissement d'un insecte , les battements de son cœur, tout lui crie : Assassin ! L'esprit fixé avec une frénésie d'attention sur la porte , il finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses sensations sont perverties ; il n'oise s'en défier, il n'ose plus y croire, et dans ce cauchemar, où laraisoti engloutie ne laisse surnager qu'un chaos de formes hideuses,ilne trouve plus rien de réel que l'oppression incessante de son désespoir convulsif. Dorénavant toutes ses pensées, tous ses dangers, le monde entier disparaît pour lui dans une seule question : quand trouveront-ils le cadavre dans le bois ? — Il s'efforce d'en arracher sa pensée ; elle y reste imprimée et collée ; elle l'y attache comme par une chaîne de fer. Il se figure ton* jours qu'il va dans le bois, qu'il s'y glisse sans bruit, à pas furtifs, en écartant les branches, qu'il approche, puis approche encore, et qu'il chasse « les mouches répandues sur la chair par files épaisses, comme des monceaux de groseilles çéchées. » Et toujours il aboutit à l'idée de la découverte ; il en attend la nouvelle, écoutant passionnément les cris et les rumeurs de la rue , écoutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre, écoutant ceux qui descendent et ceux qui montent. En même temps, il a toujours sous les yeux ce
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cadavre abandonné dans le bois ; il le montre m^italement à tous ceax qu'il aperçoit , comme pour leur dire : Regardez l connaissez-vous cela? Me soupçonnez-vous î Le supplice de prendre le corps dans ses bras , et de le poser, pour le faire reconnaître , aux pieds de tous les passants , ne serait point plus lugubre que Tidée fixe à laquelle sa conscience i'a condamné.
Jonas est sur le bord de la folie. D'auU'es y sont tout à fait. Dickens a fait trois ou quatre portraits de fous, très-plaisants au premier coup d'œil, mais si vrais, qu'au fond ils sont horribles. Il fallait une imagination comme la sienne, déréglée, excessive, capar ble d'idées ûtes , pour mettre en scène les maladies de la raison. Il y en a deux surtout qui font rire et qui font frémir : Augustus , le maniaque triste , qui est sur le point d'épouser missPecksnifif, et le pauvre M, Dick, demi -idiot, demi-monomane , qui vit Éivec miss Trotwood. Comprendre cesexaMatioBS sou^ daines , ces tristesses imprévues , ces incroyables souliresauts de la sensibilité pervertie, reproduire ces arrêts de pensée, ces interruptions de raisonnement, cette intervention d'un mot toujours le môme qui brise la phrase commencée et renverse la raison renaissante; voir le sourire stupide , le regard vide, la physionomie niaise et inquiète de ces vieux enfants hagards qui tâtonnent douloureusement d'idées en idées , et se heurtent à chaque pas au seuil de la vérité qu'ils ne peuvent franchir, c'est là une faculté qu'Hoffmann seul eut au même degré que Dickens. Le jeu de ces raiscms délabrées ressemble an grincement d'une porte disloquée : il fait mal à entendre.
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On y trouve, si Ton veut, un éclat de rire discordant ; mais on y découvre mieux encore un gémissement et une plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidité, l'étrangeté, l'exallation , la violence de l'imagination qui a ^ifanté de telles créatures, qui les a portées et soutenues jusqu'au bout sans fléchir, et qui s'est trouvée dans son vrai monde en imitant et en produisant leur déraison.
A quoi peut s'appliquer cette force ? Les imaginations diffèrent, non- seulement par leur nature, mais encore par leur objet ; après avoir mesuré leur énergie, il faut circonscrire leur domaine ; dans le large monde, l'artiste se fait un monde ; involontairement il c^msit une classe d'objets qu*il préfère ; les autres le laissent froid,. et il ne les aperçoit pas. Dickens n'aperçoit pas les choses grandes : ceci est le second trait de son imagination. L'enthousiasme le prend à propos de tout , paticulièrement à propos des objets vulgaires , d'une boutique de bric-à-brac , d'une enseigne, d'un crieur public. Il a la vigueur, il n'atteint pas à la beauté. Son instrument rend des sons vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il décrit une maison, il la dessinera avec une netteté de géomètre , il en mettra toutes les couleurs en relief , il découvrira une physionomie et une pensée dans les contrevents et dans les gouttières , il fera de la maison une sorte d'être humain, grimaçant et énergique, qui saisira le regard et qu'on n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des longues lignes monumentales , la calme majesté des grandes ombres largement découpées par les crépis blancs , la. joie de la lumière qui les couvre, et devient palpable
dans les noirs enfoncements où elle plonge , comme pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il apercevra les cénelles qui parsèment de leurs grains rouges les haies dépouillées , la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les mouvements d'un insecte dané l'herbe ; mais la grande poésie qu'eût sai^e l'auteur de Valentine et d'André lui échappera. Il se perdra, comme les peintres de son pays , dans l'observation minutieuse et passionnée des petites choses; il n'aura point l'amour des belles formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le bleu et le rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des concerts immenses qui , parmi tant d'expressions diverses , gardent une sérénité grandiose , et ouvrent au plus profond de l'âme une source de santé et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque; son inspiration est une verve fiévreuse qui ne choisit pas ses objets , qui ranime au hasard les laideurs, les vulgarités, les sottises , et qui, en communiquant à ses créations je ne sais quelle vie saccadée et violente, leur ôtele bien-être et l'harmonie qu'en d'autres mains elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille ménagère ; elle met son tablier : quel trésor que ce tablier ! Dickens le tourne et le retourne , comme un commis de nouveautés qui voudrait le vendre. Elle le tient dans sa main , puis elle l'attache autour de sa taille , elle lie les cordons, elle l'étalé, elle le froisse pour qu'il tombe bien. Que ne fait-elle pas de son tablier ! Et quel est Tenchantement de Dickens pendant ces opérations innocentes ! Il pousse de petits cris d'espièglerie joyeuse : « Oh ! bon Dieu , quel méchant petit cor-
sage I » Il apostrophe la bague , il gambade autour de Ruth , il frappe dans ses mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y a là une scène entière, dramatique et lyrique, avec exclamations, protase, péripéties, aussi complète qu'une tragédie grecque. Ces gentillesses de cuisine et ces mièvreries d'imagination font penser (par contraste) aux tableaux d'intérieur de George Sand. Vous rappelezvous la chambre de la fleuriste Geneviève ? EUe fabrique, comme Ruth, un objet ulOe, très-utile, puisqu'elle le vendra dix sous le jour d'après; mais cet objet est une rose épanouie , dont les frêles pétales s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fée , dont la fraîche corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de ses joues, frêle chef-d'œuvre éclos un soir d'émotion poétique , pendant que de sa fenêtre elle contemple au ciel les yeux perçants et divins des étoiles , et qu'au fond de son cœur vierge murmure le premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pa3 besoin d'un pareil spectacle : une diligence le jette dans le dithyrambe ; les roues, les éclaboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des chevaux, des harnais et de la machine, en voilà assez pour le mettre» hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture ; elle l'emporte avec elle ; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle, et part en lançant cette ode, qui semble sortir de la trompette du conducteur.
c En avant sous les arbres qui se resserrent I Nous ne pensons pas àla noire obscurité de leurs ombres; nous franchissons du même galop clartés, ténèbres, comme si la lu-
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mière de Londres à cinquante milles d'ici suffisait, et au delà, pour illuminer la route! En avant par delà la prairie du village, où s'attardent les joueurs de paume, où chacjue petite marque laissée sur le frais gazon par les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs, répand son parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux frais, par delà Tauberge dn Cerf'SafU'Comes, où les buveurs s'assemblent à la porte avec admiration, pendant que l'attelage quitté, les traits pendants, s'en, va à l'aventure du côté de la mare, poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par les petits ei^ fants qui courent en volontaires pour le ramener sur la route! A présent, c'est le vieux pont de pierre qui résonne sous le sabot des chevaux, parmi les étincelles qui jaillissent. Puis nous voilà encore sur la route onibragée, puis sous la porte ouverte, plus loin, bien loin au delà, dans la campagne. Hurrah I
« Holà ho ! là-bas , derrière , arrête cette trompette un io'stant ; viens ici, conducteur, accroche-toi à la bâche, grimpe sur la banquette. On a besoin de toi poujp tâter ce panier. Nous ne ralentirons point pour cela le pas de nos bétes ; n'ayez crainte. Nous leur mettrons plutôt le feu au ventre pour la plus grande gloire du festin. Ah I il y a longtemps que cette bouteille de vieux vin n'a senti le contact du souffle tiède de la nuit,comptez-y« Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter le gosier d'un donneur de cor. Essayela, n'aie pas peur, Bill, de lever le coude. Maintenajit re- . prends haleine et essaye mon cor, Bill. Voilà de la musique ! voilà un air! c Là-bas, là-bas, bien loin derrière les collines. 9 Ma foi, oui! hurrah l la jument ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah 1 hurrah !
«c Voyez là-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous l'ayons aperçue. Sous sa lumière, la terre réfléchit les objets comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumières^ les clochers d'églises, les troncs mutilés, les jeunes pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont envie de contempler leurs belles Images jusqu'au matin. Là-^bas , les peupliers brmssent, pour que les fouilles
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tremblottantes puissent se voir sar le 8ol ; le chêne, point ; 11 ne lui convient pas de trembler. Campé dans sa vieille solidité massive, il veille sur lui-même, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal assise sur ses gonds grinçants, boiteuse et décrépite, se balance devant son mirage, cx)mme une douairière fantastique, pendant que notre propre fantôme voyage avec nous. Hurrahl hurrahl à travers fossés et broussailles, sur la terre unie et sur le diamp labouré, sur le flanc joide de la colline, sur le flanc plus roide encore de la mu* raille, comme si c'était un spectre chasseur 1
c Des nuages aussi ! Et sur la vallée un brouillard I non pas un lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur légère, aérienne, pareille à un voile de gaze , qui, pour nosyeux d'admirateurs modestes, ajoute un charme aux beautés devant lesquelles il est étendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze, ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous déplaise, quand nous serions le pape en personne. Hurrah 1 Eh hien ! voilà que nous voyageons comme la lune elle-même. Cachés dans un bouquet d'arbres, la minute d*après dans une tache de vapeur , puis reparaissant en pleine lumière , parfois effacés , mais avançant toujours, notre course répète la sienne. Hurrah ! Une joute contre la lune! Holà ho 1 hurrah 1
a: La beauté de la nuit ne se sent plus qu'à peine, quand le jour arrive bondissant. Hurrah ! Deux relais, et les routes de la campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah ! par-là des jardins de maraîchers, des files de maisons, des villas, des terrasses, des places , des équipages, des chariots, des charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attardés, des ivrognes, des porteurs à jeun ; par delà toutes les formes de la brique et du mortier, puis sur le pavé bruyant, qui force les geos juchés sur la banquette à se bien tenir. Hurrah l à travers des tours et détours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans nombre, jusqu'à ce qu'on atteigne une vieille cour d'hôtellerie, et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout étourdi, se trouve à Londres ! >
Tout cela pour dire que Tom Plndi arrive à Lon*
dres ! Cet accès de lyrisme où les folies les plus poétiques naissent des banalités les plus vulgaires, semblables à des fleurs maladives qui pousseraient dans un vieux pot cassé, expose dans ses contrastes naturels et bizarres toutes les parties de l'imagination dç Dickens. On aura son portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans une main et un fouet de poçlillon dans Fautre, se mettrait à pro-« phétiser.
^Le lecteur prévoit déjà quelles violentes émotions ce genre d'imagination va produire. La manière de concevoir règle en Thomme la manière de sentir. Quand l'esprit, à peine attentif, suit les contours indistincts d'une image ébauchée, la joie et la douleur Teffleurent d'un attouchement insensible. Quand
l'esprit, avec une attention profonde, pénètre les détails minutieux d'une image précise, la joie et la douleur le secouent tout entier. Dickens a cette attention et voit ces détails; c'est pourquoi il rencontre partout des sujets d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionné ; il ne se repose jamais dans le style naturel et dans le récit simple ; il ne fait que railler ou pleurer ; il n'écrit que des satires ou 'des élégies. Il a la sensibilité fiévreuse d'une femme qui part d'un éclat de rire ou qui fond en larmes au choc imprévu du plus léger événement. Ce style passionné est d'une puissance extrême, et on peut lui attribuer la moitié de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a que des émotions faibles. Nous travaillons machina-
lement et nous bâillons beaucoup ; les trois quarts des objets nous laissent froids ; nous nous endormons dans l'babitude, et nous finissons par ne plus remar* quer les scènes de ménage, les minces détails, les aventures plates qui sont le fond de notre yie. Un homme vient qui tout d*un coup les rend intéressantes ; bien plus, jl en fait des drames ; il les change en objets d'admiration, de tendresse et d'épouvante. Sans sortir du coin du feu ou de Tomnibus, nous voilà tremblants, les yeux pleins de larmes ou se-, coués par les accès d'un rire inextinguible. Nous nous trouvons transformés, notre vie est do'ublée ; notre &me végétait; elle sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la succession rapide, le nombre des sensations ajoute encore à son trouble ; nous roulons pendant deux cents pages dans un torrent d'émotions nouvelles, contraires et croissantes, qui communique à l'esprit sa violence, qui l'entraîne dans des écarts et des chutes, et ne le rejette sur la rive qu'enchanté et épuisé. C'est une ivresse, et sur une âme délicate l'effet serait trop fort ; mais il convient au pubUc, et le public l'a justifié.
Cette sensibilité ne peut guère avoir que deux issues, le rire et les larmes. Il y en a d'autres ; mais on n'y arrive que par la haute éloquence ; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour Dickens il est fermé. Cependant il n'y a pas d'écrivain qui sache ipieux toucher et attendrir ; il ifait pleurer, cela est à la lettre ; avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de pitié dans 'le cœur. Le chagrin d'une enfant qui voudrait être aimée de son père et que son père n'aime point, l'amour désespéré et la mort lente d'un
pauvre jeune homme à demi imbécile, toutes ces peintures dé douleurs secrètes laissent une impression ineffaçable. Les larmes qu'il verse sont vraies, et la compassion est leur source unique. Balzac, George Sand, Stendalh ont aussi raconté les misères humaines ; est-il possible d'écrire sans les raconter ? Maisilsne les cherchent pas, ils les rencontrent; ils ne songent point à nous les étaler ; ils allaient ailleurs, ils les ont trouvées sur leur roule. Ils aiment Fart plutôt que les hommes. Ils ne se plaisent qu'à voir jouer les ressorts des passions, à combiner de grands systèmes- d'événements, à construire de puissants caractères ; ils n'écrivent point par sympathie pour les misérables, mais par amour du beau. Quand vous finissez Valentine, votre émotion n'est pas la pitié pure; vous ressentez encore une admiration profonde pour la grandeur et la générosité de l'amour. Quand vous achevez le Pèrq Gorioty vous avez le cœur brisé par les tortures de cette agonie ; mais l'étonnante invention, l'accumulation des faits, l'abondance des idées générales, la force de l'analyse, vous transportent dans le monde de la science, et votre sympathie douloureuse se calme au spectacle de cette physiologie du cœur. Dickens ne calme jamais la nôtre ; il choisit les sujets où elle se déploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des enfants tyrannisés et afiÈimés par leur maître d'école, la vie de l'ouvrier Stéphen, volé et déshonoré par sa femme, chassé par ses camarades, accusé de vol, languissant six jours au fond d'un [puits où il est tombé , blessé, dévoré par la fièvre, et mourant quand enfin on arrive à lui. Rachel , sa seule amie , est
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là, et 90a égarement, ses cris, le tourbillon de désespoir dans lequel Dickens enyeloppe ses personnages ont préparé la douloureuse peinture de cette mort résignée. Le seau remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et l'on voit la figure pâle épuisée, patiente, tournée yers le ciel, tandis que ' la main droite, brisée et pendante, semble demander qu'une autre, main vienne la soutenir. U sourit pourtant et dit faiblement : « Rachel ! » Elle vient et se pencbe jusqu'à ce que ses yeux soient entre ceux du blessé et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les siens pour la regarder. Alors, en paroles brisées, il lui raconte sa longue agonie. Depuis qu'il est né, il n'a éprouvé que misère et injustice : c'est la règle ; les faibles souffrent et sont faits pour souffrir. Ce puits où il est tombé a tué des centaines d'hommes, des pères, des maris, des fils qui faisaient vivre des cen*taines de familles. Les mineurs ont prié et supplié les bonmies du parlement, par l'amour du Christ, de ne point permettre que leur travail fût leur mort, et de les épargner à cause de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils aiment autant que les gentlemen aiment les leurs : tout cela pour rien. Quand le puits travaillait, il tuait sans besoin; abandonné, il tue encore. Stephen dit cela sans colère, doucement, simplement, comme la vérité. U a devant lui son calomniateur ; il ne s'indigne pas, il n'accuse personne ; il charge seulement le père de démentir la calomnie tout à l'heure, quand il sera mort. Son cœur est là*haut, dans le del où il a vu briller une étoile. Dans son tourment, sur son lit de pierre, il l'a contemplée, et le tendre et touchant regard de la divine étoile a
calmé, par sa sérénité mystique, Tangoisse de son esprit et de son corps. « J'ai vu plus clair, dit-il^ et ma prière de mourant a été que les hommes puissent seulement se rapprocher un peu plus les uns des autres, que lorsque moi, pauvre homme , j'étais avec eux. — Ils le soulevèrent, et il fui ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du côté où l'étoile semblait les conduire. Ils le portèrent très-doucement, à travers les champs et le long des sentiers, dans la large campagne, Rachel tenant toujours sa main dans les siennes. Ce fut bientôt une procession funéraire. L'étoile lui avait montré le chemin qui mène au Dieu des pauvres, et son humilité, ses misères, son oubli des injures, l'avaient conduit au repos de son rédempteur. »
Ce même écrivain est le plus railleur, le plus comique et le plus boujffon de tous les écrivains anglais. Singulière gaieté du reste ! C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilité passionnée. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est sœur de l'élégie : si Tune plaide pour les. opprimés, l'autre combat contre les oppresseurs. Blessé par les travers et par les vices, Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit. Rien de plus accablant que ces longs chapitres d'ironie soutenue où le sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus sanglant et plus perçant dans l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six contre les Américains, contre leurs journaux vendus, contre Içurs journalistes ivrognes, contre leurs spéculateurs charlatans, contre leurs femmes auteurs, contre leur grossièreté, leur familiarité, leur insolence, leur brutalité, capable de ravir un
absolutiste, et de justifier ce libéral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes aux yeux le premier gendarme qu'il aperçut sur le port du Havre. Fondations de sociétés industrielles, entretiens d'un député avec ses commettants^ instructions d'un député à son secrétaire, parade des grandes maisons de banque, inauguration d'un édifice, toutes les cérémonies et tous les mensonges de la société anglaise sont gravés avec la verve et l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux où le comique est si violent, qu'il a l'aîr d'une vengeance, par exemple le récit de Jonas Chuzzlewit. Le premier mot qu'épela cet excellent jeune homme fut « gain. » Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut « argent. » Cette belle éducation avait produit par hasard deux inconvénients ; l'un, c'est qu'habitué par son père à tromper les autres, il avait pris insensiblement le#goût d'attraper son père; l'autre, c'est qu'instruit à considérer tout comme une une question d'argent, il avait fini par regarder son père comme une sorte de propriété, qui serait trèsbien placée dans le co£fre*fort appelé bière. « Voilà mon père qui ronfle, dit M. Jonas. Pecksniff, ayez donc la bonté de marcher sur son pied. C'est celui qui est contre vous qui a la goutte. » Il entre en scène par cette attention : vous jugez du reste. Dickens est triste au fond comme Hogarth; mais, comme Hogarth, il fait rire aux éclats par la bouffonnerie de . ses inventions et par la violence de ses caricatures. Il pousse ^es personnages dans l'absurde avec une intrépidité rare. Son Pecksniff invente des phrases morales et des actions sentimentales si grotesques qu'il en est extravagant. Jamais on n'a entendu de
telles monstruosités oratoires. Sheridan a déjà peint un hypocrite anglais, Joseph Surface ; mais celui-là diffère autant de Pecksniff qu'un portrait d'après nature diffère d'une vignette du Punch. Dickens fait l'hypocrisie si difforme et si énorme, que son hypocrite cesse de ressembler à un homme; on dirait une de ces figures fantastiques dont le nez est plus gros que le corps. Ce comique outré i^ient de l'imagiriktion excessive. Dickens emploie partout le môme ressort. Pour mieux faire voir l'objet qu'il montre, il en crève les yeux du lecteur ; mais le lecteur s'amuse * de cette verve déréglée; la fougue de l'exécution lui fait oublier que la scène est improbable, et il rit de grand cœur en entendant l'entrepreneur des pompes funèbres, M Mould, énumérer les consolations que la piété filiale, bien munie d'argent, peut trouver dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures à quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manleaux de drap et en bottes à revers, les plumes d'autruche teintes en noir , les acolytes à pied habillés dans le grand style, portant des bâtons garnis de bronze ? Oh ! ne disons pas que l'or est une boue, puisqu'il peut acheter des choses comme celles-là ! « Que de bénédictions, s'écrie M. Mould, que de bénédictions j'ai versées sur l'humanité au moyen de mes quatre grands chevaux caparaçonnés, que je ne caparaçonne jamais à moins de 10 liv. 10 shillings la course I »
Ordinairement Dickens reste grave en traçant ses caricatures. L'esprit anglais consiste à dire en style solennel des plaisanteries folles. Le ton et les idées font alors contraste; tout contraste donne des im-
pressions fortes. Dickens aime à les produire, et son public à les éprouver.
Si parfois il oublie de donner les verges au procbain, s'il essaye de s'amuser, s'il se joue, il n'en est pas plus heureux. Le fond du caractère anglais, c'est le manque de bonheur. L'ardente et tenace imagination de Dickens se prend trop fortement aux choses pour glisser légèrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il pénètre, il enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des efforts, et tous les efforts sont des souffi^nces. Pour être heureux, il faut être léger comme un Français du xviii* siècle, . ou sensuel comme nn Italien du xvi* ;. il faut ne point s'inquiéter des choses ou en jouh*. Dickens s'en inquiète et n'en jouit pas. Prenez un petit accident comique, comme on en rencontre dans la rue, un coup de vent qui retrousse les habits d'un commissionnaire. Scaramouche fera une grimace de bonne humeur ; Lesage aura le sourire d'un homme amusé ; tous deux passeront et n'y songeront plus. Dickens y songe pendant une demi-page. Il voit si bien tous les effets du vent, il se met si complètement à sa place, il lui suppose une volonté si passionnée et si précise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempête et en une persécution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en riant on se trouve en soi-même trop de trouble et trop de compassion pour rire de bon cœur.
(T C'était un endroit aéré , qui bleuissait le nez , qui rougissait les yeux , qui faisait venir la ichair de poule , qui gelait les doigts du pied , qui faisait claquer les dents, que l'endroit
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où Toby Veck attendait en hiver , et Toby Veck le savait bien. Le vent arrivait en se démenant autour du coin , — principalement le vent d'est , — comme s'il était parti des confins de la terre pour tomber sur Toby. Et souvent on aurait dit qu'il arrivait sur lui plus tôt qu'il n'avait pensé, car, tournant d'un bond autour du coin et dépassant Toby, il revenait soudain sur lui-môme en tourbillonnant , comme s'il criait : Âh ! le voilà! A l'instant, son tablier blanc était retroussé contre sa télé, comme la blouse d'un enfant méchant, et Ton voyait sa faible petite canne lutter et s'agiter inutilement dans sa main; ses jambes subissaient une agitation terrible, et Toby luimême tout courbé , faisant face tantôt d'un côté , tantôt d'un autre, était si bien souffleté et battu , et rossé, et houspillé, et tiraillé, et bousculé, et soulevé de terre, que c'était presque positivement un miracle s'il n'était pas enlevé en chair et en os en haut de l'air, comme l'est parfois une colonie de grenouilles , bu d'escargots , ou d'autres créatures portatives, pour tomber en pluie , au grand étonnement djBS indigènes , dans quelque coin reculé du monde où l'espèce des commissionnaires est inconnue. »
Si l'on veut maintenant se figurer d'un regard cette imagination si lucide, si violente, si passionnément fixée sur Tobjet qu'elle se choisit, si profondément touchée par les petites choses, si uniquement attachée aux détails et aux sentiments de la vie vulgaire, si féconde en émotions incessantes, si puissante pour éveiller la pitié douloureuse, la raillerie sarcaslique et la gaieté nerveuse, oïi se représentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La lumière flamboyante du gaz brûle les yeux, ruisselle à travers les vitres des boutiques, rejaillit sur les figures qui passent, et sa clarté crue, s'enfonçant dans leurs traits contractés, met en relief, avec un détail infini et une énergie blessante, leurs rides, leurs diffor-
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mités, leur expression tourmentée. Si dans cette foule pressée et salie vous découvrez un frais visage de jeune fille, cette lumière artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le détache sur l'ombre pluvieuse et froide avec une auréole étrange. L'esprit est frappé d'étonnement ; mais on porte la main à ses yeux pour les couvrir, et en admirant la force de cette lumière on pense involontairement au vrai soleil de la campagne et à la tranquille beauté du jour.
Le public.
Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littéraire du pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette opinion publique est son opinion privée ; il ne la subit pas comme une contrainte extérieure, il la sent en lui comme une persuasion intime ; elle ne le gène pas, elle le dé* veloppe, et ne £ait que lui répéter tout haut ce qu'il se dit tout bas.
Voici les conseils de ce goût public, d'autant plus puissants qu'ils s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans son propre sens :
« Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent être lus par les jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons pas que la littérature corrompe la vie pratiqué. Nous avons la religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littéra-
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tare peigne les passions qui attaquent la Tîe de famille. NouB sommes protestants, et nous avons gardé quelque chose de la sévérité de nos pères contre la joie et les passions. Entre celles-ci, Tamour est la plus mauvaise. Gardez-vous à cet endroit de ressembler k la plus illustre de nos voisines. L'amour est le héros de tous les romans de George Sand. Marié ou non marié, peu importe ; elle le trouve beau, saint, sublime par lui-même, et elle le dit. Ne le croyez pas, et si vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais exemple. L'amour ainsi présenté se subordonne le mariage. Il y aboutit, il le brise, il se passe de lui, selon les circonstances ; mais, quoi qu'il fasse, il le traite en inférieur; il ne lui reconnaît de sainteté que celle qu'il lui donne, et le jugé impie s'il s'en trouve exclu. Le roman ainsi conçu est une plaidoirie en faveur du cœur, de l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il est souvent une plaidoirie contre la société et contre la loi; nous ne souffrons pas qu'on touche de près ou de loin à la société ni à la loi. Présenter un sentiment comme divin, incUner devant lui toutes les institutions, le promener à travers une suite d'actions généreuses, chanter avec une sorte d'inspiration héroïque les combats qu'il livre et les assauts qu'il soutient, Tei^richir de toutes les forces de l'éloquence, le couronner de toutes les fleurs de la poésie, c'est peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que les autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et de tous les devoirs, dans mie région sublime, sur un trône, d'où il brille comme ime lumière, comme une consolation, cc^nine une
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espérance, et attire à lui tous les. cœurs. Peut-^tre ce monde est-il celui des artistes ; il n'est point celai des hommes ordinaires. Peut-être est-il conforme à la nature ; nous faisons fléchir la nature devant Tiniérèt de la société. George Sand peint des femmes passionnées; pefgnez-nous d'honnêtes femmes. George Sand donne envie d'être amoureux ; donneznous envie de nous marier.
c Gela a des inconvénients, il est vrai ; l'art en souffre, si le public y gagne. Si vos personnages sont de meiUeur exemple, vos ouvrages sont de moindre prix. U n'importe. Vous vous résignerez en songeant que vous êtes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul intérêt qu'offre leur âge, c'est la violence de la passion, et vous ne pouvez peindre la passion. Dans Nicolas NichM>y, vous montrerez deux honnêtes jeunes gens, semblables à tous les jeunes gens, épousant deux honnêtes jeunes filles, sembla- Ues à toutes les jeunes filles; dans Martin Chuzzlewit, vous montrerez encore deux honnêtes jeunes gens, parfaitement semblables aux deux premiers, épousant aussi deux honnêtes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premières; dans Dombey and ao9», il n'y aura qu'un honnête jeune homme et une honnête jeune fille. Du reste, nulle différence. £t ainsi de suite. Le nombre de vos mariages est étonnant, et vous en faites assez pour peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils sont tous désintéressés, et que le jeune homme et la jeune fille font fi de l'argent avec la même sincérité qu'à rOpéra-Gomiipie. Vous insisterez infiniment sur le joli embarras des fiancées, sur les larmes des mères,
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. sur les larmes de toute l'assistance, sur les scènes réjouissantes et touchantes du dîner; vous ferez une foule de tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi agréables que des peintures de paravents. Le lecteur sera ému ; il pensera voir les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un petit garçon et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur dire : Bons petits amis, continuez à être bien sages. Mais le principal intérêt sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manière empressée, et pourtant convenable, un prétendu doit faire sa cour. Si vous hasardez une séduction, comme dans Copperfield^ vous ne racontere? pas le progrès, l'ardeur, les enivrements de l'amour ; vous n'en peindrez que les misères, le désespoir et les remords. Si dans Copperfield et dans le Grillon du Foyer vous montrez un mariage troublé et une femme soupçonnée, vous vous hâterez de rendre la paix au mariage et l'innocence à la femme, et vous ferez par sa bouche un éloge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modèle à M. Emile Augier» Si dans Hard Times l'épouse va jusqu'au bord de la faute, elle s'arrêtera sur le bord de la faute. Si dans Z>o»ihey and son elle fuit la maison conjugale , elle restera pure, elle ne commettra que l'apparence dç la faute, et elle traitera son amant de telle sorte qu'on souhaitera d'être le mari. Si enfin dans Copperfield vous racontez les troubles et les folies de l'amour, vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire entendre le souffle ardent, généreux, indiscipliné, de la passion toute-
puissante. Vous ferez d'elle un jouet d'enfants honnêtes ou un joli bijou de mariage ; mais le mariage vous donnera des compensations. Votre génie d'observateur et votre goût pour les détails s'exerceront sur les scènes de la vie domestique : vous excellerez à peindre un coin du feu, une causerie de famille, des enfants sur les genoux de leur mère, un mari qui le soir veille à la lampe près de sa femme endormie, le cœur rempli de joie et de courage, parce qu'il sent qu'il travaUle pour les siens. Vous trouverez de charmants ou sérieux portraits de femmes : celui de Dora, qui reste petite fille dans le mariage, dont les mutineries, les gentillesses, les enfantillages, les rires, égayent le ménage comme un gazouillement d'oiseau; celui d'Agnès, si calme, si patiente, si sensée, si pure, si digne de respect, véritable modèle de l'épouse, capable à elle seule de mériter au mariage le respect que nous demandons pour lui. Et lorsqu'enfin il faudra montrer la beauté de ces devoirs, la grandeur de cette aiîiitié conjugale, la profondeur du sentiment qu'ont creusé dix années de confiance, de soins et de dévouements réciproques, vous trouverez dans votre sensibilité, si longtemps contenue, des discours aussi pathétiques que les plus fortes paroles de Tamour*.
.« Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. Il faut habiter l'autre c6té du détroit pour oser ce que nos voisins ont osé. Chez nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le tolérer. Quelques-uns prétendront qu'il n'est pas immoral;