Dans la Revue d^ Edimbourg
. 2. Rôle d'Amélia dans Tanity Pair, — Rôle du colonel NeWeome , dans Newcomet,
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Cette colère exaspérée par la réflexion est encore année par la réflexion. On voit qu'il, n'est pas emporté par une indignation ou par une pitié passagère, n s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les motifs, l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. II est sûr de son jugement, et Ta mûri, n punit en homme convaincu, qui tieirt sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document ou un raisonnement, qui a prévu toutes les objections et réfuté toutes les excuses , qui ne pardonnera jamais , qui a raison d'être inflexible , qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa vengeance de toutes les forces de la méditation et de l'équité. L'effet de cette haine justifiée et contenue est accablant. Lorsqu'on achève de lire les romans de "^Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste promené dans un hôpital à travers une belle collection de maladies: Lorsqu'on achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement d'un étranger amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'cNEi pose les moxas et où l'on fait les amputations.
En pareil cas, Tarme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car elle témoigne d'une haine réfléchie : celui qui remploie supprime son premier mouvement ; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette attitude pénible^ et voulue est le signe d'un mépris excessif; la protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des insultes. Il semble qu'on lui dise : « J'ai honte de vous attaquer ;
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TOUS £tes si faible, que même avec un appui tous tombez ; vos raisons sont votre opprobre, et vos excuses sont YOtrë condamnation. » Aussi plu§ l'ironie est grave, plus elle est forte ; plus on met de soin à défendre son ennemi, plus on l'avilit ; plus on paraît l'aider, plus on l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible ; on croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation. Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans le Livfe des Snobs S par exemple celui des snobs littéraires, sont dignes de Gulliver. L'auteur vient de passer en revue tous les snobs d'Angleterre : que va-t-il dire de ses frères, les snobs littéraires î Osera-t-il en parler ? Certainement. Mon cher et excellent lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à ses propres fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la littérature moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez qu'un seul d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de son confrère en cas de besoin pubUc.
Mais le fait est que dans la profession de littérateur il n'y a point de snobs. Regardez de tous côtés dans toute rassemblée des écrivains anglais, et je vous défie d*y montrer un seul exemple de vulgarité, ou d'envie, ou de présomption. — Hommes et femmes, tous , autant que j'en connais j sont modestes dans leur maintien , élégants dans leurs manières , irréprochables dans leur vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit à Tégard du monde. — Il n'est pas impossible peut-être que (par hasard) vous entendiez un littérateur dire du mal de son frère; mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune façon. Simplement par amour
1. Snob y mot d'argot intraduisible, désignant un homme « qui admira bassement des choses basses. »
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de la yérité et par devoir public. Supposez par exemple qtie , tout bonnement, j'indique un défaut dans la personne de mon ami M. Punch , et que je dise que M. Punch est bossu , que son nez et son menton sont plus crochus que le nez et lemen* ton de l'Apollon et de rAntinoiis ; ceci prouve-t-il que je veuille du mal à M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir du critique de montrer les défauts aussi bien que les mérites , et invariablement il accomplit son devoir avec la plus entière sincérité et la plus parfaite douceur. — Le sentiment de l'égalité et de la fraternité entre les auteurs m'a toujours frappé comme une des plus aimables qualités distinctives de cette classe. C'est parce que nous nous apprécions et ndus nous respectons les uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous tenons un si bon rang dans la société et que nous nous y comportons d'une manière si irréprochable. La littérature est si fort en honneur en Angleterre , qu'il y a une somme d'environ douze cents guinées par an mise de côté pour pensionner les personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux ,.et aussi une preuve que leur condition est généralement prospère et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si économes , qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider.
On est tenté de se méprendre^ et pour entendre ce passage on a besoin de se rappeler que, dans une société aristocratique et marchande, sous le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et roturier est traité comme le méritent sa roture et sa pauvreté *. Ce qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur durée; il y en a qui se prolongent pendant un roman entier, par exemple celui des Bottes fatales. Un Français ne pourrait continuer aussi longtemps le sarcasme. Il s'échapperait à droite ou à gauche par
1. c L'esprit et le génie perdent yingt-cinq pour cent de leur valeur en abordant en Angleterre. » (Stendhal.)
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des éinotioDS différentes, il changerait de yisage et ne soutiendrait pas une attitude si fixe, indke d'une animosité si décidée, si calculée et si amère. H y a des caractères que TTiackeray développe pendant trois volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne parle jamais sans insulte ; toutes deux sont des coquines , et jamais il ne les introduit sans les combler de tendresses : la chère Rebecca ! la tendre Blanche ! La tendre Blanche est une jeune fille sentimentale et littéraire, obligée de vivre avec des parents qui rie la comprennent pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout haut devant tout le monde ; elle est si opprimée par la sottise de sa mère et de son beau-père, qu'elle ne perd pas une occasion de leur faire sentir leur stupidité. En bonne conscience, peut-elle faire autrement ? Ne serait-ce point de sa part un manque de sincérité que d'affecter une gaieté qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut ressentir? On comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie; en quittant les poupées, ce cœur aimant s'est épris d'abord de Trenmor, de Sténio, du prince Djalma et autres héros des romanciers français. Hélas ! le monde imaginaire ne suffit pas aux âmes blessées, et le désir de l'idéal, pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux êtres de la terre. A onze ans, Mlle Blanche eut une inclination poiu* un petit Savoyard, joueur d'orgue à Paris, qu'elle crut un jeune prince enlevé ; à douze ans, un vieux et hideux mattre de dessin agita son cœur vierge ; à l'institution de Mme de Caramel, elle eut une correspondance avec deux jeunes écoliers du collège Charlemagne. Chère âme délaissée, ses pieds délicats se
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sont déjà froissés aux sentiers de la vie ; chaque jour ses illusions s*effeuillent, et c'est en vain qu'elle les consigne en vers, dans un petit livre reUé de velours bleu avec un fermoir d'or, intitulé : Mes Larmes. Dans cet isolement, que faire ? Elle s'^itbousiasme pour les jeunes âUes qu'elle rencontre, elle ressent à leur vue une aitracti<m magnétique, elle devient leur sœur, sauf à les mettre de côté demain, comme une vieille robe : nous ne commandons pas k nos sentiments, et rien n'est plus beau que le naturel. Du reste, comme l'aimable miss a beaucoup de goût, l'imagination vive, une inclination poétique pour le changement, elle tient sa femme de chambre Pincott à l'ouvrage nuit et jour. En personne délicate, vraie dilettante et amateur du beau, elle la gronde pour ses yeux battus et son visage pâle. Là*dessus, pour l'encourager, elle lui dit avec ses ménagements et sa franchise ordmaires : « Pincott, je vous renverrai, car vous êtes beaucoup trop faible, et vos yeux vous manquent, et vous êtes toujours à gémir, à pleurnicher, à demander le médecin ; mais je sais que vos parents ont besoin de vos gages, et je vous garde pour l'amour d'eux ! — Pincott^ votre air misérable et vos façons serviles me donnent vraiment la migraine. Je crois que je vous ferai mettre du rouge. — Pincott, vos parents meurent de faim ; mais si vous me tiraillez ainsi les cheveux, je vous prierai de leur écrire et de leur dire que je n'ai plus besoin de vos services. » Celte pécore de Pincott n'apprécie pas son bonheur. Peut-on être triste quand <m sert un être aussi supérieur que miss Blanche? Quelle joie de lui fournir des sujets de style ! car, il faut bien
l'avouer, miss Blanche n'a pas dédaigné d'écrire une charmante pièce de vers sur la petite servante arrachée au foyer paternel, « triste exilée sur la terre étrangère. » Hélas I le plus petit événement suffit pour blesser ce cœur trop sensible. A la moindre émotion, ses larmes coulent, ses sentiments frémissent, comme un papillon délicat qu'on écrase dès qu'on le touche. La voilà qui passe, aérienne, les yeux au ciel, un faible sourire arrêté sur ses lèvres roses, touchante sylphide, si consolante pour tous ceux qui l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un puits.
Un degré ajouté à l'ironie sérieuse produit la caricature sérieuse. Ici comme tout à l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain ; la seule différence est qu'il les plaide avec trop de chaleur : c'est une insulte sur une insulte. A ce titre , elle abonde dans Thackeray. Quelques-ims de ses grotesques sont énor-r mes, par exemple M. Alcide de Mirobolan, cuisinier français, artiste en saucée, qui déclare sa flamme à miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un gentleman; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupée à régenter le régiment et à marier hongre mal gré les célibataires; miss Briggs, vieille dame de compagnie, née pour recevoir des affronts, faire des phrases et verser des larmes ; le Docteur, qui prouve à ses élèves mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit à l'échafaud. Ces difformités calculées n'excitent qu'un rire triste. On aperçoit toujours derrière la grimace du personsonnage l'air sardonique du peintre, et l'on conclut
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à la bassesse et à la stupidité du genre humain. D'autres figures, moins grossies, ne sont point ce* pendant plus naturelles. On voit que Fauteur les jette exprès dans des sottises. palpables et dans des contradictions marquées. Telle est miss Crawley, vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les mariages disproportionnés et tombe en convulsions quand à la page suivante son neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son égale, et au même instant lui dit d'apporter les pincettes ; qui, apprenant le départ de sa favorite, s'écrie avec désespoir: « Bonté du ciel! qui est-ce qui maintenant va me faire mon chocolat ? 1» Ce sont là des scènes de comédie , et non des peintures de mœurs. Il y en a vingt pareilles. Vous voyez une excellente tante, raistress Hoggarty, du château de Hoggarty, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh, le jeter dans de grosses dépenses, persécuter sa femme, chasser ses amis, désoler sou mariage. Le pauvre diable ruiné est mis en prison. Elle le dénonce aux créanciers avec une indignation vraie et le foudroie de la meilleure foi du monde. Le misérable a été le bourreau de sa tante. Elle a été attirée par lui hors de chez elle, tyrannisée par lui, volée par lui, outragée par sa femme*. Elle a vu le beurre prodigué comme l'eau, le charbon dilapidé, les chan-. délies brûlées par les deux bouts. « Et maintenant vous avez l'audace, emprisonné comme vous l'êtes et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos dettes ! Non, monsieur, c'est assez que votre mère tombe à la charge de sa paroisse, et que votre femme aille balayer tes rues. Pour moi, je suis à l'abri de vos perfidies. Le mobilier delà maison est à moi, et,
puisqu'il entre àans vos intentions que madame votre femme couche sur le pavé, je vous préviens que je le ferai enlever demain. M. Smithers vous dira que j'étais décidée à vous laisser toute ma fortune. Ce matin en sa présence j'ai solennellement déchiré mon testament, et, par cette lettre, je renonce à toute relation avec vous et avec votre famille de mendiants. J'ai recueilli une vipère dans mon sein, elle m'a piquée.» — Cette femme juste et compatissante rencon* tre son égal, un homme pieux, JohnBrough, esquire, membre du parlement, directeur de la compagiiie
indépendante d'assurances contre l'incendie et sur la vie du Diddlesex oriental. Ce chrétien vertueux a humé de loin la réjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres valeurs mobilières et immobilières. Il court sus à la belle fortune de mistress Hoggarthy, affligé de voir qu'elle rapporte à peine quatre pour cent à mistress Hoggarty , décidé à doubler le revenu de mistress Hoggarty. Il la rencontre à l'hôtel le vi* sage enflé. (Toute la nuit, elle avait été mangée aux puces.) « Bonté du del, s'écrie John Brough esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose ! L'excellente parente de mon cher ami TitmarshI Jamais on ne dira que mistress Hoggarty, du château de Hoggarty, pourra être soumise à une si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison à lui ofllrir, une maison humble, heureuse, chrétienne, madame, quoique peut-être inférieure à la splendeur de celles auxquelles vous avez été accoutumée dans votre illustre carrière! Isabelle, mon amour! Belinda! Parlex à mistress Hoggarty. Dites-lui que la maison de John Brough est à eUe depuis la mansarde
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jusqu'à la cave. Je le répète, madame, depuis la cave jusqu'à la mansarde : je désire, je supplie, j'ordonne que les malles de mistress Hoggarty, du château de Hoggarty, soient en ce moment même pc^rtées dans ma voiture. » Ce style fait rire, si Ton vent, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Affligé, ou se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lèvres que des sarcasmes, sur son front que du chagrin.
Cherchons bien; peut-être en des sujets moins graves trouverons-nous quelque occasion de franc rire. Considérons, non plus une coquinerie, mais une mésaventure : une coquinerie révolte, une mésaveurture peut amuser. Il n'en est rien ; jusque dans un amusement, la satire ici conserve sa force, parce que la réâcTiion conserve ici son intensité. Il y a dans la drôlerie anglaise un sérieux, un effort, une application étonnante, et leurs folies comiques sont composées avec autant de science que leurs sermons. La puissante attention décompose son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un relief qui font illusion. Swift décrit la contrée des chevaux parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs de rile-Volante, avec des détails aussi précis et aussi concordants qu'un voyageur expérimenté, explorateur exact des mœurs et du pays. Ainsi soutenus, le monstre impossible et le grotesque littéraire entrent dans la vie réelle, et le fantême de l'imagination
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prend la consistance des objets que nous touchons. Thackeray porte dans la farce cette gravité imperturbable, cette solidité de conception et ce talent d'illusion. Regardez une de ses thèses morales : il veut prouver que dans le monde il faut se conformer aux usages reçus, et transforme ce lieu commun en une anecdote orientale. Comptez les détails de mœurs, de géographie, de chronologie, de cuisine, la désignation mathématique de chaque objet, de chaque personne et de chaque geste, la lucidité d'imagination, la profusion de vérités locales; vous comprendrez pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si orig[nale et si poignante, et vous y retrouverez le même degré d'étude et la môme énergie d'attention que dans les ironies et dans les exagérations précédentes ; son enjouement est aussi réfléchi et aussi fort que sa haine ; il a changé d'attitude, il n'a point changé de faculté.
J'ai une aversion naturelle pour Végotismej et je déteste infiniment Thabitude de se louer soi-même ; tnais je ne puis jn'empêcher de raconter ici une anecdote qui éclaire le point en question, et où j'ai agi, je crois, avec une remarquable présence d'esprit.
Étant à Constantinople il y a quelques années pour une mission délicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre côté il devint nécessaire d'envoyer un négociateur supplémentaire)., Leckerbiff, pacha de Roumélie, alors premier galéongi de la Porte , donna un banquet diplomatique dans son palais d*été à Bukjédéré. J'étais à la gauche du galéongi , et l'agent russe, le comte de Diddlof, était à sa droite. Diddlof est un dandy qui mourrait de respirer une rose malade. Il avait essayé trois fois de me faire assassiner dans le cours
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de la négociation ; mais naturellement nous étions amis en public, et nous échangions des saints de la façon la plus cordiale et la plus charmante.
La galéongi est, ou plutôt était (car hélas 1 un lacet lui a serré le cou ) un fidèle sectateur du parti turc. Nous dînâmes avec nos doigts, et nous eûmes des quartiers de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit était l'usage des liqueurs européennes, et il s'y livrait avec un grand goût. Il mangeait énormément. Parmi les plats il y en eut un trèsvaste qu'on plaça devant lui, un agneau apprêté dans sa laine, bourré d*ail , d'assa-fœtida , de piments et autres assaisonnements , le plus abominable mélange que jamais mortel ait flairé ou goûté. Le galéongi en mangea énormément ; suivant la coutume orientale, il insistait pour servir ses amis à droite et à gauche , et , quand il arrivait à un morceau particulièrement épicé , il renfonçait de ses propres mains jusque dans le gosier de ses convives.
Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof , quand Son Excellence, ayant roulé en boule un gros paquet de cette mixture , et s'écriant ttiXc , tuk (c'est très-bon), administra l'horrible piiuler à Diddlof. Les yeux du Russe roulèrent effroyablement au moment où il la reçut. II l'avala avec une grimace qui annonçait une convulsion imminente, et saisissant à côté de lui une bouteille qu'il croyait du sauterne, mais qui se trouva être de Teau-de-vie française, il en but près d'une pinte avant de reconnaître son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emporté presque mort de la salle à manger, et déposé au frais dans une maison d'été sur le Bosphore.
Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je dis Bismillah , et je léchai mes lèvres avec un air de contentement aimable ; puis, quand on servit le plat voisin , j'en fis nàoi-mème une boule avec tant de dextérité et je la fourrai dans le gosier du vieux galéongi avec tant de grâce, que son cœur fut gagné. La Russie fut mise d'emblée hors de cause , et \q traité de Kabobanople fut signé. Quant à Diddlof, tout était fini pour lui ; il fut rappelé à Saint-Pétersbourg , et sir
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Roderick Murcbisoa le vit, 80118 le n* 3967 , traYaiUant aux mines de rOural.
L'anecdote évideminent est authentique, et, quand De Poê racontait Tapparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un procès-verbal.
Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux, comme dés marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne trouverez en rhomme que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray déprécie notre nature tout entière. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de beaux sentiments, il les dérive d'une vilaine source. La teadresse, la bonté, l'amour sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une maladie morale. Amélia Sedley, sa favorite et l'un de ses chefs-d'œuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable de réflexion et de décision, aveugle, adoratrice exaltée d'un mari égoïste et grossier, toujours sacrifiée par sa volonté et par sa faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent injuste, habituée à voir &ux, et plus digne de compassion que de respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve éprise, comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa jalousie sauvage, exercée contre sa fille, implacable contre
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son mari, épanchée Tiolemment en paroles cruelles; montre que son amour yient, non de la vertu, mais du tempérament Hélène Pendennis, le modèle des mères, est une prude provinciale un peu niaise, d'éducation étroite, jalouse aussi et portant dans sa jalousie toute la dureté du puritanisme et de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son fils a une maîtresse : c'est une action « odieuse, abominable, horrible ; » elle voudrait qâe « son enfant fût Imort avant d'avoir commis ce crime. » Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, c son visage prend une expression cruelle et inexorable. » Rencontrant Fanny au chevet du jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée et comme une servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres, est un aveuglement incurable ; son fils est son dieu ; à force d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge d'après les peintures de l'auteur, on ne peut éprouver pour lui que de la compassion, et voir en lui que du ridicule. A un certain âge*, selon Thackeray, la nature parle ; quelqu'un se rencontre ; sot ou non, bon ou mauvais, on l'adore : c'est une fièvre. A six mois, les chiens o'nt leur maladie ; l'homme a la sienne à vingt ans. Si Ton aime, ce n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin d'aimer. « Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim? » Il raconte l'histoire de cette faim et de celte soif avec une