‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 22 sur 155 · Voyez Vanity Pair · texte numérisé non relu

Voyez Vanity Pair

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et en espérance dans la substantielle masse (Técus qu'elle voyait luire. £t cependant un spectateur difficile eût pu trouYer quelques défauts dans sa manœuvre. Ellegouyemait trop.£lle oubliait qu'une femme persé« cutée de sermons, manœuvrée comme un ballot, réglée comme une biHrloge, pouvait prendre en ayerâonuneaulorifté si harassante. Ce qui est pis, elle oubliait qu'une Tieîlle femme peureuse, confinée chez elle, accabléede prédications, empoisonnée de pilules, p<mvait mourir avant d'avoir changé son testament, et tout laisser , hélas ! h son bandit de neveu. Exemple instructif et redoutable ! Mistress Bute, l'honneur de son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant ruiné sa santé pour soigner sa belle-sœur bien-^imée et préserver le précieux héritage , était justement sur le point, grâce à son dévouement exemplaire, de mettre sa belle-sœur dans la bière et l'héritage entre les mains de son neveu.

L'apotlucaire Glump arrive; il tremble pour sa chère cliente ; elle lui vaut deux cents guinées par an ; il est bien décidé à' sauver, contre mistress Bute, cette vie prédeuse. Mistress Bute lui coupe la parole : < Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. Son neveu Ta tuée, et je viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur, et c'est moi qui l'y Teille. Je ne suis point égoïste, moi ; je ne refuse jamais de m'immoler pour les autres, moi ; je donnerais ma vie pour mon devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari. » L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge. Surle^hamp elle repart de plus belle ; l'éloquence coule

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de ses lèvres comme d'mie cruche trop pleine» Mistress Bute crie du haut de sa tête : « Jamais, tant que la nature me soutiendra» je ne déserterai la place où mon devoir m'enphatne. Mère de famille, femme d'un ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle, Quand mon petit James avait la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner ! Non. y»' Le patient Glump se répand en compliments doucereux, et, poussant sa pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de sacrifices, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre. Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air. c La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc où l'on dit que le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du sac de la di^imulation), lui causerait une telle secousse que nous aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur Glump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour veiller sur elle. Et quant à ma santé, qu'importe? je la sacrifie de bon cœur, nlonsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir. » Il est clair que l'auteur en veut à mistress Bute et aux captateurs d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases pompeuses, une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le lecteur éprouve de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle parle. Il voudrait la ' démasquer ; il est content de la voir pressée,, acculée , prise par les manœuvres polies de son adversaire, et se réjouit avec l'auteur, qui lui arrache

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et lui souligne la confession honteuse de sa grimace et de son avidité.

Arrivée à cet endroit , la réflexion satirique quitte la forme littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous tancer ou nous instruire ; il ajoute la morale de théorie à la morale en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes d'essais à la façon de La Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour, sur la vanité , stu: Thy pocrisie , sur la bassesse, sur toutes les vertus, sur tous les vices, et, en tournant quelques#pages , on en trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop empressés.

Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son banquier! Avec quelle tendresse nous regardons ses imperfections si elle est nqtre parente l et puisse chaque lectejar avoir une vingtaine de telles parentes 1 Qui de nous ne la juge une bonne et excellente vieille? Gomme le nouvel associé de Hobs et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée , garnie du gros cocher asthmatique 1 Comme nous savons , lorsqu'elle vient nous rendre visite , découvrir l'occasion d'apprendre à nos amis sa position dans le monde ! Nous leur disons (et avec une parfaite sincérité) : « Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter pour un bon de cinq mille guinées. — Elle ne serait pas à court , dit votre femme. — Elle est ma tante , » dites-vous d'un air aisé , insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à chaque instant de petits témoignages d'affection; vos petites filles font pour elle un nombre infini de paniers en tapisserie, de coussins, de tabourets. Quel bon feu dans sa chambre lors-

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qa^^e vient vous rendre visite! Yotre fenmie s'en passe quand elle lace son corset. La maison, pendant tout le temps de cette visite, prend un air propre, agréable, confortable , joyeux, un air de fête qu'elle n*a point en d'autres saisons. Vous-même, mon cher monsieur , vous oubliez d'aller dormir après dîner, et vous vous trouvez tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement) très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous offrez! Du gibier tous les jours, du madère* malvoisie, et régulièrement du poisaon de Londres. Les gens de cuisine eux-mêmes prennent part à la prospérité générale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais pendant le séjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bière est devenue beaucoup plus forte , et dans la chambre des enfants ( où sa bonne prend ses repas) la consommation du thé et du sucre n'est plus surveillée du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en appelle aux classes moyennes. Ah I pouvoirs célestes ! que ne m'envoyez-vous une vieille tante , — une tante fille ,* — une tante avec une voiture blasonnée et un chapeau couleur café clair ! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs à ouvrage ! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour elle 1 Douce , douce vision ! 0 vain ; trop vain rêve!

II n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne pas être averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse succession , nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et notre tendresse. L'auteur a pris la place de notre conscience , et le roman, transformé par la réflexion, devient une école de mœurs.

On fouette très-fort dans cette école ; c'est le goût anglais. Des goûts et des verges , il ne faut pas dis*

pater; mais sans disputer on peut comprendre, et le plus sûr moyai de comprendre le goût anglais est dé l'opposer au goût français.

Je Yois chez nous , dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier d'artistes, vingt personnes vites : elles ont besoin de s'amuser, c'est là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine , mais c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère, elles seront choquées ; si vous faites la leçon , elles bâilleront. Riez , c^est ici la règle , non pas cruellemeut et par inimitié visible, mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la roicontre d'une bonne fortune. Gomme une flamme légère, il gUsse et gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets. Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez gai. — Soyez poli , c'est le second commandement , tout semblable à l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un étalage d'éloquence et d'indignation. Faîtes-leur assez d'honneur pour supposer qu'As vous entendent à demi-mot, qu'un sourire indiqué vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion entrevue au vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire géométrique. — Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en reUgion , depuis mille ans , ils sont très-gouvernés , trop gouvernés; que, lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un habit trop étroit craque aux

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coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs ; volontiers ils entendent insinuer les* choses défendues, et souvent par abus de logique , par entraînement , par vivacité , par mauvaise humeur, ils frappent la société à travers le gouvernement, à travers la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop longtemps sous la férule ; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas vous exhorter à leur plaire ; je remarque seulement que pour leur plaire un grain d*humeur séditieuse ne nuit pas.

Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle sévère , garnie de bancs multipliés , ornée de becs de gaz, balayée, régulière, club de controverses ou temple de sermons. Il y a là cinq cents longues figures, tristes, roides S et au premier coup d'œil il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays , un tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus lourde et plus forte , a ôté aux impressions leur mobilité rapide , et la pensée, moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacité sa gaieté. Si vous raillez devant eux, songez que vous parlez à des hommes attentifs, concentrés, capables de sensations durables et profondes, incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles et contractés veulent garder la môme attitude : ils répugnent aux sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et leur rire est une convulsion aussi roide que leur gravités N'effleurez pas, appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne

I . « Their usual englîsh expression of intense gloom , and subdued agony. » (Thackeray , the Book of Snobs.)

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jouez pas, frappez; comptez que vous deyez remuer yiolemment des passions violentes, et qu'il faut des secousses pour mettre ces nerfs en action. — Comptez encore que vos gens sont des esprits pratiques, amateurs de Ùutile, qu'ils viennent ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des réfutations développées et des explications complètes, et qu'ils n'ont payé leur billet d'entrée que pour écouter des conseils applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises. Pour plaire à leur tempérament , il ne faut point égratigner, mais supplicier le vice ; poiu* plaire à leur esprit , il ne faut point railler par des saillies , mais par des raisonnements. — Encore un mot : là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique, royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible ; il y a autour d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont donné rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un acteur coupable d'avoir pour maltresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du monde , vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais , il faut être Anglais ; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire deviendra plus

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âpre , et ajoutera le poids de k croyanee publique à la pression de la logique et à la forée du ressentiment

Nui écrivadn ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire ; c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention concentrée centuple la foifce et la durée des émotions. Celui qui s'est enfoncé dans la contemplation du yice ressent de la haine pour le vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa contemplation. Au premier instant , la colère est un vin généreux qui enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur qui Inille tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la contient^. De tous les satiriques, Thackeray, après Swift, est le plus triste. Ses compatriotes eux-mêmes * lui ont reproché de peindre le monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mépris, le dégoût ,i sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en écarte et imagine des âmes tendres , il exagère leur sensibilité pour rendre leur oppression plus odieuse ; l'égoïsme qui les brise parait horrible , et l«ir douceur résignée est une mortelle injure contre leurs tyrans : c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes et la dureté des persécuteurs *•

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