Refusé un duel
Pour en sortir, il a épousé une bonne vçuve créole qui traite outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net. Il la ruine, se met à genoux devant elle pour obtenir des écus et son pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes , et court en sortant che;s l'usurier* De tous les coquins que les romanciers ont mis en scène , il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volonté ni bon sens : c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure, de-* mande pardon et recommence, H s'humilie, se pros* terne, et un instant après jure et tempête, pour re^ tomber dans l'abattement de la plus extrême lâcheté. Il implore , menace , et dans le même quart d'heure prend l'homme menacé pour confident intime et ami de cœur, « N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une seule cuiller ? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il esX bien cruel à elle de ne pas me montrer plus de confiance I Et les domestiques qui commencent à rire, les infimes gre* dins ! Ils ne répondent plus à ma sonnette. Et mon valet qui était au Yauxhall la nuit dernière avec une de mes cheiQises de toilette et mon gilet de velours ! je l'ai bien reconnu , mon gilet. Ce maudit chien d'insolent ! Et il est venu danaer devant mon nez, le diable l'emporte* Tous ces infernaux gredins de valets ! » Sa conversation est un composé de jurons, de. lamentations et de radotages; ce n'est plus un homme, mais les débris d'un homme : il ne subsiste en lui que des restes discordants de passions viles, pareilles aux tronçons d'un serpent écrasé > et qui , faute de pouvoir mordre, se froissent et se tordent dans la bave et dans la boue. L'aspect d'un
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billet de banque le fait courir les yeux fermés à travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui l'aveoir a disparu; il ne voit que le présent, n signera une lettre de change de vingt louis à trois mois pour avoir vingt francs tout de suite. Son abru^ tissement est devenu de Timbécillité ; ses yeux sont bouchés ^ il ne voit pas que ses protestations excitent la défiance, que ses mensonges excitent le dégoût, qu'à force de bassesse il perd le fruit de ses basses* ses , tellement qu'en le voyant entrer on éprouve la violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du parlement, auguste habitant d'un manoir historique , pour le jeter, comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier.
- Il faut s'arrêter ; un volume n'épuisei'ait pas la liste des perfections que Thackeray découvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis de Farintosh , vingtcinquième du nom, illustre imbécile, bien portant et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde» tyrannique et corrompue, qui fait la guerre à sa fiUe et la chasse aux mariages ; c'est sir Bames Newcome , un des êtres les plus poltrons , les plus méchants , les plus menteurs , les mieux bafoués et les plus battus qui aient souri dans un salon et harangué dans un parlement. Je n'en vois qu'un seul estimable , personnage effacé , lord Kew, qui , après beaucoup de sottises et de débauches , est touché par sa vieille mère puritaine et se repent. Mais ces portraits sont doi^ auprès des dissertations ; le commentateur est plus amer encore que l'artiste ; il blesse mieux en parlant qu'en faisant parler. U fout
lire ses poignantes diatribes contre les mariages de convenance et le sacrifice des filles, contre Tinégalité des héritages et l'envie des cadets, contre l'éducation des nobles et leurs traditions d'insolence , contre l'achat des grades à l'armée, contre l'isolement des classes , contre tous les attentats à la nature et à la famille inventés par la société et par la loi. Par derrière cette philosophie s'étend une seconde galerie de portraits aussi insultants que les premiers : car l'inégalité, ayant corrompu les grands qu'elle exalte, corrompt les petits qu'elle ravale , et le spectacle de l'envie ou de la bassesse dans les petits est aussi laid que le spectacle de l'insolence ou du despotisme dans les graifds. Selon Thackeray, la société anglaise est un composé de flatteries et d'intrigues , chacun s'efforçant de se guinder d'un échelon et de repousser ceux qui montent. Être reçu à la cour, voir son nom dans les journaux sur une liste d'illustres convives , offrir chez soi une tasse de thé à quelque illustre pair hébété et bouffi, telle est la borne suprême de l'ambition et de la félicité humaine. Pour un maître, il y a toujours cent valets. Le major Pendennis, homme résolu, de sang-froid et habile, a contracté cette lèpre. Son bonheur aujourd'hui est de saluer un lord. Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans un parc d'aristocratie. Il a besoin d'être traité avec cette bienveillance humiliante dont les grands assomment leurs inférieurs. Il embourse très-bien les manques d'égards, et «dîne gracieusement à une table illustre où on l'invite en trois ans deux fois pour boucher un trou. Il quitte un homme de génie ou une femme d'esprit pour causer avec une pécore titrée ou un
lord iTTOgne. 11 aime mieux être toléré chez mi marquis que respecté chez un bourgeois. Ayant érigé ces belles inclinations en principes , il les inculque à son neveu qu'il aime, et, pour le pousser dans le monde, lui oflfre en mariage une fortune escroquée et la ôUe d'un convict. — D'autres se glissent dans les salons augustes, non plus par mœurs de parasites, mais à beaux deniers comptants. Autrefois en France les seigneurs , avec des écus bourgeois , fumaient leurs terres ; aujourd'hui en Angleterre les bourgeois, avec un mariage noble , anoblissent leur argent. Moyennant cent mille guinées données au père, Pump le marchand épouse lady Blanche Cou-Roide, laquelle reste lady, quoique sa femme. Naturellement il est méprisé par elle , comme bourgeois, et de plus détesté, comme l'ayant faite à demi bourgeoise. Il n'ose voir ses amis chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme. Il n'ose visiter les amis de sa femme chez eux, ce sont gens trop hauts pour lui. Il est le sommelier de sa femme , la risée de son beau-père , le domestique de son fils, et se console en espérant que ses petits-fils , devenus barons Pump , rougiront de lui et ne voudront jamais prononcer son nom. — Une troisième façon d'entrer dans la noblesse est de se ruiner et de ne voir personne. Ce moyen ingénieux est employé à la campagne par Mme la majoresse Punto. Elle a pour ses filles une gouvernante incomparable, qui croit que Dante s'appelait Alighieri parce qu'il était d'Alger, mais qui a fait l'éducation de deux marquis et d'une comtesse. « Cette solitude est triste , lui dit quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme de loi. — Une famille comme la nôtre, cher
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monsieur, est-ce possible ? — Le docteur ? — Lui peut-être ; mai$ sa femme et ses enfants^» fl donc ! ^ Les gens de cette grande maison là'.bas ? — Là'bas î Le château calicot ? un drapier retiré ! Des gens comme nous sont obligés de se respecter eux-mêmes. — Le ministre ? — Horreur ! Il prêche en surplis, mon cher monsieur, c'est un puséiste. » Cette famille sensée bâille toute seule six mois durant , et le reste de Tannée jouit de la gloutonnerie des hobereaux qu'elle régale et des rebuffades des grands lords qu'elle visite. Le fils, officier de hussards, a besoin de luxe pour vivre de pair avec les seigneurs ses camarades, et son tailleur prend au père trois cents gui» nées par an sur neirf cents qui font tout le revenu de toute la famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes les vilenies et toutes les misères que Thackeray attribue à l'esprit aristocratique : la division des fa^* milles , la hauteur de la sœur anoblie , la jalousie de la sœur roturière, l'abaissement des caractères dres* ses dès réoole à vénérer les petits lords, la dégrada» tion des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage des vanités refoulées , la lâcheté des complai** sances offertes , le triomphe de la sottise , le mépris du talent , l'injustice consacrée, le cœur dénaturé, Ibs mœurs perverties. Devant ce tableau frappant àa vérité et de génie» on a besoin de se rappeler que cette inégalité blessante est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires est une classe d'hommes d'Ëtat héréditaires, qu'en un siècle et demi l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un siècle et demi la France a eu oent
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vingt ans de mauvak gouvernement, que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une po» litique suivie, des élections libres, et la surveillance du gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce talent , fondé sur la réflexion intense et concentré dans les préoccupations morales , a dû transformer la peinture des mœurs en satire systématique et militante , exaspérer la satire jusqu à l'animosité calculée et implacable , noircir la nature humaine, et s'acharner, avec une haine choisie, redoublée et naturelle , contre le vice principal de son pays et de son temps.
L'artiste.
£n littérature coznme eu politique, on ne peut tout avoir* Les talents conune les bonheurs s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse, un peuple est toujours à demi malheureux; quelque génie qu*il ait, un écrivain est toujours à demi impuissant. Nous ne pouvons garder à la fois qu'une attitude. Transfor* mer le roman, c'est le déformer : celui qui donne au roman la satire pour objet cesse de lui doimer J att pour règle, et toutes les forces du satirique sont des faiblesses du romancier.
Qu'est-cequ'unromancier? A mon avis, c'est un
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psychologue, et ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime à se représenter des sentiments, k sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs suites, et il se donne ce plaisir. A ses yeux, ce sont des forces ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou de leur injustice, il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères, conçoit la qualité dominante, aperçoit les traces qu'elle laisse sur lès autres, note les influences contraires ou concordantes du tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester le monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures par le monde visible des paroles et des actions extérieures. A cela se réduit son œuvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe. Un vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attaché et des muscles vigoureux, quand même ils seraient employés à assommer un homme. Un vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un sentiment nuisible ou du mécanisme ordonné d'un caractère pernicieux. Pour talent il a la sympathie , car elle est la seule faculté qui copie exactement la nature; occupé à ressentir les émotions de ses personnages, il ne songe qu'à en marquer la vigueur, l'espèce et les contre-coups. Il nous les représente telles qu'elles sont, tout entières, sans les blâmer, sans les punir, sans les mutiler ; il les transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre visibles, de dégager les types obscurcis et altérés par les accidents et les imperfections de la vie réelle, de mettre en relief les larges passions humaines, d'être ébranlé par la grandeur
des êtres qu'il ranime, de nous soulever hors de nous-mêmes par la force de ses créations. Nous reconnaissons Tart dans cette puissance créatrice, indiflférente et universelle comme la nature, plus libre et plus puissante que la nature, reprenant l'œuvre ébauchée ou défigurée de sa rivale pour corriger ses fautes et effectuer ses conceptions.
Tout est changé par l'arrivée de la satire, et d'abord le r61e de l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est pour faire comprendre mi sentiment ou marquer la cause d'une faculté; dans le roman satirique , c'est pour nous donner un conseil moral. On a vu combien de leçons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient bonnes, personne n'en dispute : à tout le moins elles prennent la place des explications utiles. Le tiers du volume, employé en avertissements, est perdu pour l'art. Sommés de réfléchir sur nos fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu découvrir et nous montrer. Le personnage, moins complet, est moins vir vant; l'intérêt, moins concentré, est moins vif. Détournés de lui, au lieu d'être ramenés sur lui, nos yeux s'égarent et l'oublient ; au lieu d'être absorbés, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons par éprouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collège ou des manuels de séminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres dorés, à couvertures historiées, qu'on donne pour étrennes aux enfants. Étes-vous bien réjoui d'apprendre que les mariages de convenance
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ont leurs inconvénients, qu'en l'absenee de son ami sm dit yolontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses désordi'es afflige souvent sa mère, que Fégoisme est un vilain défaut? Tout cela est vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons écouter un homme pour entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles moralités, quoique utiles et bien dites, sentent le pédant payé, si conunun en Angleterre, l'ecclésiastique m cravate blanche planté comme un piquet an centre de 9a table, et débitant pour trois cents louis d'admo** nestatlons quotidi^ones aux jeunes gentlemen que les parents ont mis en serre chaude dans sa maison. Cette préfieiiQe assidue d'une intention morale nuit au roman comme au romeûncier. Il faut bien l'a^ vouer : tel volume de Tbaekeray a le cruel malheur de répéter les romans de miss Egdeworth ' ou les contes du chanoine Schmidt. Le voici qui nous, monstre Pendennis orgueilleux, dépensier, écervelé, paresseux, refusé aux examens avec honte, pendant que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reçus avec honneur. Cette opposition édifiante nous laisse froids ; nous n'avons pas envie de retourner à l'école ; nous fermons le livre, et nous le conseillons comme pilule à notre petit cousin. D'autres puérilités moins choquantes finissent par laâser autant On n'aime pas le contraste prolongé du bon colonel Nevrcome et de ses mauvais parents. Ce colond donne de l'argent et des gâteaux à tous tes enfants, de l'argent et des cachemires à toutes les cousines, de l'argent et de bonnes paroles à tous les domestiques, et ces gens ne lui répondent que par de la froideur et di^ grossièretés. Il est dair dès la
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première page que Fauteur veut noite persuader d'être affables, et nous regimbons coi^e cette iuvir latioQ trop claire ; nous n*almons pas à être tancés dans un roman ; nous sommes de mauvaise humein: coiUre cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au théâtre; nous av^ns été trompés par Taffiche, et nous grondons tout bas d'être au sermon.
Consolons-nous : les personnages souffrent autant que nous-mêmes ; l'auteur les gât« en nous prêchant ; ils sont sacrifiés , comme nous , à la satire. Ce ne sont point des êtres qu*il anime, ce sont des marionnettes qu'il fait jouer ^ U ne combine leurs actions que pour leur donner du ridicule, de Todieux ou des désappointements. Au bout de quelques scènes^ on connaît ce ressort, et dorénavant on prévoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prévision Ôt9 au personnage une partie de sa vérité, et au lecteur une partie de son illusion. Les sottises parfaites, les mésaventures complètes, Lès méchaur cetés achevées, sont choses rares. Les événements et les senliments de la vie réelle ne s'arrangent pas de manière à. former des contrastes si calculés et des combinaisons si habiles. La nature n'invente point ces jeux de scène ; l'on s'aperçoit vite qu'on est devant une rampe, en face d'acteurs fardés, dont les paroles so^it écrites et dont les gestes sont notés.
Pour se représenter exactement cette altération de la vérité et de l'art, il faut comparer pied h pied deux caractères. Il y a un personnage que l'on reconnaU unanimement comme le chef-d'œuvre de Thackeray,