‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 26 sur 155 · Q9 iont 869 propres paroUg. (Préfaeo de Vanity Fw · texte numérisé non relu

Q9 iont 869 propres paroUg. (Préfaeo de Vanity Fw

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Rebecca Sharp, intrigante et courtisane, mais femme supérieure et de bonnes façons. Comparons-le à un personnage semblable de Balzac dans les Parents pauvres, Valérie Mameffe. La différence des deux œuvres marquera la différence des deux littératures. Autant les Anglais l'emportent comme moralistes et satiriques , autant les Français l'emportent comme artistes et romanciers.

Balzac aime sa Valérie ; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il ne travaille pas à la rendre odieuse , mais intelligible. Il lui donne une éducation de cour- ^ tisane, un mari « dépravé comme un bagne, » l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalité, des nerfs de femme , des dégoûts de jolie femme , une verve d'artiste. Ainsi née et élevée, sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'élégance comme on a besoin d'air. Elle en prend n'importe où , sans remords , comme on boit de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son métier ; elle en a toutes les excuses innées, acquises, de tempérament, de tradition, de circonstance , de nécessité ; elle en a toutes les forces , l'abandon , la grâce , la gaieté folle , les alternatives de trivialité et d'élégance, l'audace improvisée, les inventions comiques , la magnificence et le succès. Elle est parfaite en son genre , pareille à un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se plaît à la Q^indre sans autre but que de la peindre. Il l'habille , il lui pose des mouches , il déploie ses robes, il frémit devant ses mouvements de danseuse. Il détaille ses gestes avec autant de plaisir et de vérité que s'il eût été femme de chambre. Sa curiosité d'artiste trouve un aliment dans les

moindres traits de caractère et de mœurs. Au bout d'une scène violente , il s'arrête sur un moment vide, et la montre, paresseuse, étendue sur des divans, comme une chatte qui bâille et se détire au soleil. En physiologiste , il sait que les nerfs de la béte de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de bondir que pour dormir. Mais quels bonds! Elle éblouit, elle fascine, elle tient tête coup sur coup à trois accusations prouvées ; elle réfute l'évidence ; tour à tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle raille, elle adore , elle démontre, changeant vingt fois de ton, d'idées, d'expédients, dans le même quart d'heure. Un vieux boutiquier, cuirassé contre les émotions par le métier et par l'avarice, tressaille sous sa parole : « Elle me met les pieds sur le cœur, elle m'écrase , elle m'abasourdit ; ah 1 quelle femme ! quand elle me regarde froidement, elle me remue autant qu'une colique.... Comme elle descendait U*escalier en Féclairant de ses regards ! » Partout la fougue, la force, l'atrocité, couvrent la laideur et la corruption. Attaquée dans sa fortune par une femme honnête , elle improvise une comédie incomparable , jouée avec Téloquence et l'exaltation d'un grand poëte, et rompue tout d'un coup par l'éclat de rire et la trivialité crue d'une actrice fille de portier. Le style et les actions s'élèvent jusqu'à la grandeur de l'épopée. « Au mot Hulot et deux cent mille francs , Valérie eut un regard qui passa comme la lueur du canon dans sa fumée entre ses deux longues paupières. » Un peu plus loin, surprise en flagrant délit par un de ses amants, Brésilien et capable de la tuer, elle fléchit un instant ; redressée dans la même seconde, ses larmes sèchent. « Elle vint à lui et le regarda si fièrement

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que ses yeux étincelèreut comme désarmes. » Le danger la relève et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient k flots le génie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette nature impétueuse, supérieure et mobile , Balzac au dernier instant la fait repentante. Pour mesurer sa fortune à son vice, il la conduit triomphante à travers la ruine, la mort ou le désespoir de vingt personnes, et la brise au moment suprême d'une chut^ aussi horrible que son succès.

Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Aebecca Sharp? Une intrigante raisonnable, d'un tempérament froid, pleine de bon sens, ancienne sous->maitresse , ayant des habitudes de parcimonie , véritable homme d'affaires, toujours décente, toujours active, dénuée du caractère féminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain diabolique qui peuvent donjoier de l'éclat à son caractère et de la grâce à son métier. Ce n'est pas une courtisane , c'est un avocat en jupon et sans cœur. Rien de plus propre à inspirer l'aversion. L'auteur ne manque pas une occasion de lui témoigner la sienne ; pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de mésaventures; il ne lui prête que des paroles fausses, des actions perfides, des sentiments révoltants. Dès son entrée en scène , à. dix-sept ans, accueiUie avec la bonté la plus rare par une honnête famUle,. elle ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations grossières, essaye d'y pêober im mari. Pour mieux l'accabler, Thackeray fiait ressortir lui-même toutes ces bassesses, tous cesmenson^es et toutes ces indécences. Rebecea a serré tembr^ment la main du gros Joseph. « C'était

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une avance, Qt, à ce titre, quelques dames d'une éducation et d*un ton parfait condamneront l'action connue immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chère Rebecca était obligée de faire tout par elle-même. Quand une personne est trop pauvre pour avoir une servante, si élégante qu'elle soit, elle est bien forcée de balayer sa propre chunbre. Si une chère jeune fille n'a pas de chère maman pour arranger TafTaire avec les jeunes gens, il faut bien qu'elle l'arrange elle-même. » — Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne l'amitié de ses élèves en lisant avec elles Grébillon jeune et Voltaire. « La femme du recteur , écrit-elle , m'a fait une vingtaine de compliments sur les progrès de mes élèves , penr sspot sans doute tQuchér mon cœur ; pauvre et simple campagnarde I comme si je me souciais pour un fétu de mes élèves l » Cette phrase est une imprudence peu naturelle dans une personne si réfléchie , et que l'auteur ajouta au rôle pour rendre le rôle odieux. Un peuplas loin, Rebeccaest grossièrement flatteuse et vile avec la vieille miss Grawley , et ses tirades pompeuses, visiblement fausses , au lieu d'exciter l'admiration f soulèvent le dégoût. Elle est égoïste et men*teuse avec son mari , et , le sachant sur le champ de bataille , ne s'occupe qu'à se faire une petite bourse. Thackeray insiste à dessein sur le constrate : le lourd officier a compté en partant tous ses effets , calculant la somme qu'ils pourront produire à sa femme ; il endosse pour être tué économiquement son habit le plus ' vieux et le plus râpé. « Il y eut sur ses lèvres quelque chose de pareil à une prière pour celle qu'il quittait. Il la souleva de terre , la garda une minute serrée conti:e son cœur qui battait fort. Son visage était

pourpre et ses yeux mouillés , quand il la déposa à terre. Pour Rebecca, comme nous l'avons dit, elle avait pris la sage résolution de ne point céder à une sentimentalité inutile, c Je suis affreuse à voir, » ditelle en s' examinant dans la glace. « Qujelle figure vous donne cette toilette rose ! » « Là-dessus elle se débarrassa de sa toilette rose , posa son bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au lit et dormit très-confortablement. » Par ces exemples , jugez du reste ; Thackeray n'est occupé qu'à dégrader Rebecca Sharp. Il la convainc de dureté envers son fils , de vol contre ses fournisseurs, d'imposture contre tout le monde. Pour l'achever , il fait d'elle une dupe ; quoi qu'elle fasse , elle n'arrive à rien. Compromise par les avances qu'elle a prodiguées à l'imbécile Joseph, elle attend de minute en minute une demande en mariage. Une lettre arrive , portant que Joseph est parti pour l'Ecosse , et qu'il offre ses compliments à miss Rebecca. — Trois mois plus tard , elle a épousé secrètement le capitaine Rawdon , lourdaud pauvre. Sir Pitt , père de Rawdon, se jette à ses pieds, muni de cent mille livres de rentes, et s'offre pour mari. Consternée, elle pleure de désespoir. « Mariée , mariée , mariée déjà ! » c'est là son cri , et il y a de quoi percer les âmes sensibles. — Plus tard elle essaye de gagner sa belle- sœur en se donnant pour bonne mère. « Pourquoi m'embrassez-vous ici, maman? lui dit son fils; vous ne m'embrassez jamais à la maison. » Làdessus , discrédit complet ; cette fois encore elle est perdue. — Lord Steyne, son amant, la présente dans le monde, la comble de bijoux, de banknotes, et fait nommer son mari gouverneur de quelque fle orien-

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taie. Le mari rentre maladroitement , soufïlette'lord Steyne, restitue les diamanset la chasse. — Vagabonde sur le continent, elle essaye cinq ou six fois de devenir riche et de paraître honnête. Toujours, au moment de parvenir, le hasard la rejette à terre. Thatckeray se joue d'elle, comme un enfant d'un hanneton, la laissant grimper péniblement au haut de l'échelle pour la tirer parle pied et la faire honteusement choir. Il finît par la traîner dans les tavernes et dans les coulisses, et de loin la montre du doigt , joueuse, ivrogne, sans plus vouloir la' toucher. A la dernière page, il l'installe bourgeoisement dans une médiocre fortune escroquée par des manœuvres obscures, et la laisse, décriée, inutilement hypocrite, reléguée dans le demi-monde. Sous cette pluie d'ironies et de mécomptes, l'héroine s'est rapelissée, l'illusion s'est affaiblie, l'intérêt a diminué , l'art s'est amoindri, la poésie a disparu, et le personnage, plus utile, est devenu moins vrai et moins beau.

Supposez qu'un heureux hasard écarte ces causes de faiblesse et ouvre ces sources de talent. Entre tous ces romans altérés paraîtra un roman véritable, élevé, touchant, simple, original, l'histoire de Henry Esmond. Thackeray n'en a pas fait de moins populaire ni de plus beau.

Ce livre comprend les mémoires fictifs du colonel Esmond, contemporain de la reine Anne, qui, après une vie agitée en Europe, se retira avec sa femme en Virginie, et y fut planteur. • Esmond parle , et l'obli-

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gation d'approprier le ton au personnage supprime' le style satirique, l'ironie répétée, le sarcasme sanglant, les scènes apprêtées pour railler la sottise, les événements combinés pour écraser le vice. Dès lors on rentre dans le monde réel, on se laisse aller à l'illasion, on jouit d'un spectacle varié, aisément déroulé, sans prétention marale. Vous n'êtes plus persécuté de conseils personnels; vous restez à votre place, tranquille, en sûreté, sans que le doigt d'un acteur, levé vers votre figure, vous avertisse, au moment intéressant, que la pièce se joue à votre intention et pour opérer votre salut. En même temps, et sans y penser, vous vous trouvez à votre aise. Au sortir de la satire acharnée, la pure narration vous charme ; vous vous reposez de haïr. Vous oies comme un chirurgien d'armée qui, après une journée de combats et d'opérations , s'assiérait sur un tertre et contemplerait le mouvement du camp, le défilé des équipages et les horizons lointains adoucis par les teintes brunes du soir.

D'autre part, les longues réflexions, qui semblaient banales et déplacées sous la plume de l'écrivain, deviennent naturelles et attachantes dans la bouche du personnage. Esmond est un vieillard qui écrit pour ses enfants et leur commente son expérience. Il a le droit de juger la vie ; ses maximes appartiennent à son âge; devenues des traits de mœurs, elles perdent leur air doctoral; on les écoute avec complaisance, et l'on aperçoit , en tournant la page, le sourire calme et triste qui les a dictées.

Avec les réflexions, on souffre les détails. Ailleurs les minutieuses descriptions paraissaient souvent pué-

nies; nous blâmions Tauteor de s'arrêter, avec un scmpnle de peintre anglais , sur des atentiires d'école, des scènes de diligence, des accidents d'auberge ; nous jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux grands sujets de l'art, se rabaissait enchaînée à des observations de microscope et à des détails de photographie. Ici tout change. Un auteur de mémoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance. Ses souvenirs lointains , débris mutila d'une vie oubliée, ont un charme extrême ; on redevient enfant avec lui. Une leçon de latin, un passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des événements importants que la distance embellit ; on jouit de son plaisir si paisible et si intime, et l'on éprouve une douceur très-grande à voir renattre avec tant d'aisance, et dans une lumière si pleine, les fantômes familiers du passée Le détail minutieux ajoute à l'intérêt en ajoutant au naturel. Les récits de campagnes, les jugements êpars sur les livres et les événements du temps, cent petites scènes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela même illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se trouve transporté cent ans en arrière, et l'on a le contentement extrême et si rare de croire à ce qu'on lit.

En môme temps que le sujet supprime les défauts ou les tourne en qualités, il offt*e aux qualités la plus belle matière. Cette puissante réflexion a décomposé et reproduit les mœurs d« «temps avec une fidélité étonnante. Thackeray connaît Swift, Steele, Addison, Saint-John, Marlborough, aussi profondément que rhistorien le (dus attentif et le plus instruit. Il peint

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leurs habits, leur ménage, leur con^rsation, comme Walter Scott lui-même, et, ce que Walter Scott ne sait pas faire , il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et que plusieurs de leurs phrases authentiques intercalées ci^ns son texte ne. s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas à quelques scènes choisies ; elle embrasse tout le volume. Le colonel Esmond écrit comme en 1700*. Le tour de force, j'allais dire le tour de génie, est aussi grand que l'efifort et le succès de Courier retrouvant le style de l'antique Grèce. Celui d'Esmond a la mesure, la justesse, la simplicité, la solidité des classiques. Nos témérités modernes, nos images prodiguées, nos figures heurtées, notre usage de gesticuler, notre volonté de faire effet, toutes nos mauvaises habitudes littéraires ont disparu. Thackeray a dû remonter au sens primitif des mots, retrouver des tours oubliés, recomposer un état d'intelligence effacé et une espèce d'idées perdue, pour rapprocher si fort la copie de l'original. L'imagination de Dickens elle-même eût manqué celte œuvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir, toute la sagacité, tout le calme et toute la force de la science et de la méditation.

Mais le chef-d'œuvre du livre est le caractère d'Esmond. Thackeray lui a donné cette bonté tendre, presque féminine, qu'il élève partout au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de' soi qui est l'effet de la réflexion habituelle. Ce sont là toutes

1. Cette louante est trop forte : il est impossible d'imiter exactement un style et des sentiments oubliés. Le drame ou roman historique n'est jamais qu'uae demi-yérité ou une belle fausseté.

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les plus belles qualités de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un héros, mais original et nouveau, Anglais par sa volonté froide, moderne par la délicatesse et la sensibilité de son cœur.

* Henry Esmond est un pauvre enfant, bâtard présumé d'un lord Castlewood et recueilli par les héritiers du nom. Dès la première scène, on est pénétré de l'émotion modérée et noble qu'on gardera jusqu'au bout du volume. Lady Castlewood, arrivant pour la première fois au château, vient à lui dans la grande bibliothèque ; instruite par la femme de charge, elle rougit, s'éloigne ; un instant après, touchée de remords, elle revient. « Avec un regard de compassion et de tendresse infinie , elle lui prit la main, lui posant son autre belle main sur la tête, et lui disant quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que l'enfant, qui jamais n'avait vu auparavant de créature si belle, sentit comme l'attouchement d'un être supérieur ou d'un ange qui le faisait fléchir jusqu'à terre, et baisa la belle main protectrice en s'agenouillant sur un genou. Jusqu'à la dernière heure de sa vie , Esmond se rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de ses belles mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses yeux éclairés par la bonté et la surprise, un sourire épanoui sur ses lèvres, et le soleil faisant autour de ses cheveux une auréole d'or.... Il semblait, dans la pensée de l'enfant, qu'il y eût dans chaque geste et dans chaque regard de cette belle créature une douceur angélique, une lumière de bonté. Au repos, en

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monvement, elle était également gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses. paroles, lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu'à Taagoîsse. On ne peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans, presque un domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa maîtresse ; c'était de l'adoration. » Ce sentimeait si noble et si pur se déploie par une suite d'actions dévouées, racontées avec une simplicité extrême ; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase, dans un entretien indifférent, on aperçoit un grand cœur, passionné de gratitude, ne se lassant jamais d'inventer des bienfaits ou des services, consolateur, ami, conseiller, défenseur de l'honneur de la famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est interposé entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun ; il n'a point tenu à lui que l'épée du meurtrier ne trouvât sa poitrine. Quand lord Castlewood mourant lui révèle qu'il n'est point bâtard, que le titre et la fortune lui appartiennent, il brûle sans rien dire la confession qui pourrait le tirer de la pauvreté et de l'humiliation où il a langui si longtemps. Outragé par sa maîtresse, malade d'une blessure qu'il a reçue aux côtés de son maître, accusé d'ingratitude et de lâcheté, sa justification dans sa main, il persiste à se taire. « Quand le combat fut fini dans son âme, un rayon de pure joie la remplît, et, avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du parti qu'il lui avait donné la force d'embrasser. » Plus tard, amoureux d'une autre femme, certain de ne pouvoir l'épouser si sa naissance reste tachée aux yeux du monde, acquitté euvers sa bienfaitrice dont il a sauvé le fils, supplié par

elle de reprendre le nom qui lui appartient, il sourit doucement, et lui répond de sa voix grave :

c La chose a été réglée , il y a dooze ans , auprès do lit de mon cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses héritiers porteront notre nom. Il est à lui lé^timement ; je n'ai pas même la preuve du mariage de mon père et de ma mère * , quoique mon pauvre cher lord , à son lit de mort , m'ait dit que le P. Holt en avait apporté une à Gastlewood. Je n*ai pas voulu la chercher quand j'étais sur le continent. Je suis allé regarder le tombeau de ma pauvre mère dans son couvent ; que lui] importe maintenant ? Aucun tribunal sur ma simple parole n'ôterait à milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis le chef de la maison, chère lady; mais Franck reste vicomte de Gastlewood, et, plutôt que de le troubler, je me ferais moine, ou je disparaîtrais en Amérique. »

Comme il parlait ainsi à sa chère matlresse, pour laquelle ii aurait consenti à donner sa vie ou à faire à tout instant tout sacrifice , la tendre créature se jeta à genoux devant lui et baisa ses deux tnains dans un transport d'amour passionné et de gratitude tel- que son cœur fondit et qu'il se sentit trèsfier et très-reconnaissant que Dieu lui eût donné le pouvoir de montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit sacrifice de sa part. Être capable de répandre des bien* faits et du bonheur stïr ceux qu'on aime est la plus grande bénédiction accordée à un homme. Et quolle richesse ou quel nom , quel contentement de vanité ou d'ambition eût pu se comparer au plaisir qu'éprouvait Ësmond en ce moment , de pouvoir témoigner quelque affection à ses meilleurs et à ses plus chers amis?

< Ch^e sainte , dit-il , âme pure qui avez eu tant à souffirir, qui avez comblé le pauvre orphelin délaissé d'un si grand trésor de tendresse, c'est à moi de m'agenouiller, non à vous; c'est à moi d'être reconnaissant de ce que je puis vous

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rendre heureuse. Béni soit Dieiï de ce que je puis vous servir! »

Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le contraste des actions qui les entourent. Esmond fait la guerre, sert un parti, vit au milieu des dangers et des affaires, jugeant de haut les révolutions et la politique, homme expérimenté , instruit, lettré, prévoyant, capable de grandes entreprises, muni de prudence et de courage, poursuivi de préoccupations et de chagrins, toujours triste et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le prétendant, frère de la reine Anne, et le tient déguisé à Gastlewood, attendant l'instant où la reine mourante et gagnée va le déclarer héritier du trône. Ce jeune prince, Vrai Stuart, fait la cour à la fille de lord Castlewood, Béatrix, aimée d'Esmond, et s'échappe de nuit pour la rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la couronne perdue et sa'maison déshonorée. Son honneur insuhé et son amour outragé éclatent d'un élan superbe et terrible. Pâle, les dents serrées, le cerveau fiévreux par quatre nuits de pensées et de veilles, il garde sa 'raison lucide, son ton contenu, et exphque au prince en style d'étiquette , avec la froideur respectueuse d'un rapporteur officiel, la sotUse que le prince a faite et la lâcheté que le prince a voulu faire. Il faut lire la scène pour sentir ce que ce calme et cette amertume témoignent de supériorité et de passion.

Le prince murmura le mot de guet-apens.

c Le guet-apens , sire , n'est pas de nous.* Ce n'est pas nous qui vous avons invité ici. Nous sommes venus pour venger, non pour achever le déshonneur de;iotre famille.

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— Déshonneur I dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y a point eu de déshonneur, seulement un peu de gaieté i nnocente ....

— Qui devait avoir une fin sérieuse.

— Je jure, milords, cria le prince impétueusement, sur l'honneur d'un gentilhomme. . . .

— Que nous sommes arrivés à temps. 11 n'y a point eu de mal encore , Franck , dit le colonel Esmond en se tournant vers le jeune Gastlewood. Regardez ; voici un papier où Sa Majesté a daigné commencer quelques vers en l'honneur ou au déshonneur de Béatrix. Voici madame et flamme , cruelle et rebelle, amour et jour, avec l'écriture et l'orthographe royale. Si l'auguste amant eût été heureux, il n'eût point

•passé son temps à soupirer.

— Monsieur , dit le prince enflammé de fureur , suis-je venu ici pour recevoir des insultes?

— Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majesté, dit le colonel en s'inclinant très-bas, et les gentilshommes de notre famille sont venus pour vous remercier.

— Malédiction I dit le jeune homme, les larmes aux yeux de rage impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi, messieurs?

— Si Votre Majesté veut bien entrer dans l'appartement voisin , dit Esmond du même ton grave , j'ai quelques papiers que je voudrais lui soumettre , et avec sa permission je vais l'y conduire. > Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le prince avec grande cérémonie , M. Esmond passa dans la petite chambre du chapelain, c Franck, veuillez avancer un siège pour Sa Majesté , ) dit le colonel ; et, ouvrant le secret au-dessus delà cheminée , il en tira les papiers qui y étaient demeurés si longtemps.

a: Plaise à Votre Majesté, dit- il, voici la patente de marquis envoyée de Saint-Germain par votre royal père au vicomte Gastlewood mon père. Voici le certificat du mariage de mon père avec ma mère , de ma naissance et de mon baptême. J'ai été baptisé dans la religion dont votre père canonisé a donné pendant toute sa vie un si éclatant exemple.

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Voilà mes titres, cher Franck, et voici ce que j'en fiûs. Au feu baptême et mariage, et le marquisat , et Tauguste seing dont votre prédécesseur a daigné honorer notre famille. » Et comme Esmond parlait , il jeta les papiers dans le brasier ; puis, continuant : a: Vous voudrez bien, sire, vous rappeler que notre famille s'est ruinée par sa fidélité ppur la vôtre » que mon grand-père a dépensé son domaine et donné son sang et le sang de son fils pour votre service , que le grand* père de mon cher lord (car vous êtes lord maintenant, Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la même cause, que ma pauvre parente , la seconde femme de mon père, après avoir sacrifié son honneur à votre race perverse et parjure, a envoyé toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce précieux titre que voilà en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu. Je le mets à vos pieds et je marche dessus; je tire cette épée, et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achevé l'outrage que vous méditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais passée dans votre cœur, et je ne vous aurais ' pas plus pardonné que votre père n'a pardonné à Monmouth. »

Deux pages après, il parie ainsi de son mariagie avec lady Gastlewood : « Ce bonheur ne peut être écrit avec des paroles. Il est de sa nature sacré et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la reconnaissance, excepté à Dieu, et à un seul cœur, à la chère créature, à la plus fidèle, à la plus tendre, à. la plus pure des femmes qui ait été accordée à un homme. Et quand je pense à l'immense féUcité qui m'était réservée, à la profondeur et à Tintensité de cet amour qui m'a été prodigué pendant tant (fannées, j'avoue que je ressens un transport d*étonnement et de gratitude pour une telle faveur. Oui, et je suis reconnaissant d'avoir reçu un cœur capable de connaUre et d'apprécier la beauté et la gloire 4m-

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mense du don qne Dieu m'a &it. Sûrement Tamour vindt omwia; il est à cent mille lieues au^iessus ée toute ambition, plus précieux que la richesse, plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore ]a yie ; celui qui n'en a pas joui n'a pas senti la plus^ hante faculté de l'âme. En écrivant le nom de ma femme, j'écris l'achèvement de toute espérance et le comble de tout bonheur. Avoir possédé un tel amour est la bénédiction unique. Auprès d'elle toute joie terrestre est nulle. Penser à elle, c'est, louer Dieu. »

Un caractère capable de tels contrastes est une grande œuvre ; on se souvient que Thackeray n'en a point £sût d'autre ; on regrette que les intentions mo-* raies aient détourné du but ces belles facultés litté-* raires, et Ton déplore que la satire ait enlevé à l'art un pareil talent.

Qui estait» et que vaut cette littérature dont ii est un des princes? Au fond, comme toute littérature, elle est \me définition de l'homme» et pour la juger il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous connaissons ses facultés, leur liaison , leurs suites, leur degré ; nous avons sous les yeux un exemplaire de la natum humaine. Nous avons le droit de juger de la copû$ par l'exemplaire et de contrôler la, définition qua ses romans rédigent par la définition que son caractère fournit

Les deux définitions sçmi contraires, et son portrait

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est la critique de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défçiite ; que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances satiriques, le rabaisse dans l'art ; qu'après avoir répandu sur ses romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles œuvres ; que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de la haine avec les effusions et les délicatesses de l'amour. Le mal et le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne sont donc en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés par la rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les autres hommes. Ni leurs vices ni leurs vertus ne sont leur nature ; ce n'est point les connaître que les louer ou les blâmer ; ni l'approbation ni la désapprobation ne les définissent; les noms de bon et de mauvais ne nous disent rien de ce qu'ils sont. Mettez Cartouche dans une cour italienne du xv« siècle ; il sera un grand homme d'État. Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique ; ce sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de milieu, elle devient un vice ; changez un vice de milieu, il devient une vertu. Regardez la même qualité par deux en-

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droits ; d'un côté elle est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de l'homme se trouve cachée t^ bien loin au-dessous de ces étiquettes morales : elles ne désignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution intérieure ; elles ne révèlent pas notre constitution intérieure. Elles sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées sur notre nom pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de nous ; elles ne sont point la carte explicative de notre être. Notre véritable essence consiste dans les causes /^ de nos qualités bonnes ou mauvaises, et ces causes se trouvent dans le tempérament, dans l'espèce et le degré d'imagination, dans la quantité et la vélocité de l'attention , dans la grandeur et la direction des passions primitives. Un caractère est une force comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par accident d'effets pernicieux ou profitables, mais dont la nature est indépendante de ces effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit définir autrement que par la quantité des poids qu'il soulève ou par la valeur des dégâts >qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme que de lé réduire, comme fait Thackeray et comme fait la littérature anglaise, à un assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond intime et naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur cri- ^ tique, toujours morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le degré d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisiûe de nos sentiments et de nos facultés ; vous trouverez le même défaut dans leur religion, qui n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie, comblée de

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sermons, vide de métaphysicpie, et si vous remontez à la source, selon la règle qui fait dériver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez toutes ces faiblesses dériver de leur sévérité morale, de leur supériorité pratique et de leur génie social.

Janvier 1856.

Le laid est beau sans doute, mais le beau est plus beau. Boileau Despréaux , ce célèbre romantique , a bien osé dire :

D'un pinceau délicat Tartifice agréable Du plus afhreitx objet fait un objet aimable.

Aimable ? La rime ici feit dire une sottise à la raison. Il n'y a d'objets aimables que ceux qu'on peut aimer ; voilà pourquoi je demande au lecteur de passer une demi-ieure avec les jeunes gens de Platon. J'ai encore une autre excuse : ce monde moderne est fort triste, parce qu'il estfert civilisé. Chacun y fait effort; chacun peine et travaille de corps et d'esprit, et les œuvres d'art, qui devraient nous calmer, nous agitent, depuis que. nos poêles cherchent ce qui intéresse, non ce qui est beau, et se font artisans de passion, non de bonheur. Platon est plus heiireux; l'antiquité est la jeunesse du monde, et partant la nôtre. Reportons-nous vers ces belles années que nous n'avons pas vécues, et jouissons-en du moins par le souvenir.

Quoique philosophe, il fut .poète. Un Grec eût été bien embarrassé de ne pas l'être. Parménide , le

216 LES JEUXES GE5S DE FLATOX.

Spinoza du temps, écririt son système en vers, et ces Ters sont beanx. Maton mit ses syllogismes en con- Tersations, et fit de ses théories nne peinture de mcEors. Il est le senl parmi les philosophes qui ait sa donner la yie à des dissertations. Les Théotime de Halebranche, les PhUalèthe de Leibnitz, sont des abstractions sons des noms d'hommes. Ces fictions ôtent le naturel sans apporter l'intérêt, et les raisonnements plairaient mieux sans les raisonneurs. Le dialogue n'est là qu'un ornement d'emprunt, ajouté après coup, par un efibrt d'imagination, pour cacher la sécheresse du sujet et ne pas efiaroucher le lecteur. Au contraire, si Platon représente des personnages, c'est qu'il les copie; s'il écrit des dialogues, c'est qu'il en écoute. Il trouve le beau en peignant le vrai, et, parce qu'il est historien, il est poète : car la philosophie naquit en Grèce, non comme chez nous dans un cabinet et parmi des paperasses, mais en plein air, au soleil, lorsque, fatigués de la palestre et appuyés contre une colonne du gymnase, les jeunes gens conversaient avec Socrate sur le bien et sur le vrai.

On peut s'arrêter un instant devant ces contemporains de Périclès, qui, la première année de la guerre, disait sur leur tombe : « L'année a perdu son printemps. »

Platon a pris plaisir à figurer aux yeux les plus jeunes, ceux en qui la- pensée pour la première fois s'éveille, et qui sont encore presque enfants. Son style

si aisé, si doux, presque fluide, convient pour peindre ces âmes molles et tendres, ces cprps flexibles. Corrége eut le même don et le même amour. La beauté naissante est la plus belle, simple et riante comme le premier rayon du jour.

On les rencontre partout, dans les palestres, sous les portiques, dans l'agora, interrogeant Socrate et lui répondant sur tous les sujets avec une liberté enr- Hère. « On les laisse, comme de jeunes chevaux consacrés aux dieux, paître et errer au hasard, pour voir s'ils trouveront la sagesse et la vertu. » Jusqu'à ce moment, ils n'ont eu qu'une éducation de poètes et d'athlètes. Us ont passé la journée dans le gymnase à lutter, à sauter, à courir; ils ont répété des vers de Tyrtée et d'Homère, et chanté des hymnes. « Les enfants d'un même quartier, dit Aristophane, allaient cheï le maître de cithare, marchant ensemble et en bon ordre, nus, quand même la neige serait tombée comme de la grosse farine. Là, ils apprenaient l'hymne : « Pallas terrible, qui ravages les villes, » ou : • Un cri qui perce au loin, » et tendaient leur voix avec la forte harmonie que leurs pères leur avaient transmise. Si quelqu'un faisait le bouffon, ou chantait avec des inflexions molles, on le chargeait de coups comme ennemi des Muses. — 0 jeune homme, dit le Juste dans sa plaidoirie contre l'Injuste, prends-moi hardiment pour ton guide, moi qui suis le meilleur conseil, et tu iras à l'Académie courir sous les oliviers sacrés, couronné de joncs aux fleurs blanches, avec un sage ami de ton âge, respirant l'odeur du smilax, du blanc peuplier, jouissant du loisir et du beau prmtemps, lorsque l'ormeau mur-

mê L£S JS:UN£S GfiMS M£ PLATON.

wave auprès du platane. » Ainsi formés , ils coinraeaoent maintenant à réfléchir, aidés de Socrate qui « accouche » leurs esprits, et leur donne le plaisir de penser.

Entrés dans le gymnase, dltr-il, nous trouvâmes que les jcfunes garçons avaient sacrifié , et que les cérémonies étaient déjà presque achevées. Ils jonaiént aux osselets et étaient loas parés; la plupart s'amusaient «u dehors , dans la eour ; <{Bek]ttes-u&s , dans vn coin dti vestiaire, jouaieiit à pair ic^pair avec un grand nombre d'osselets qu'ils prenaieiit^ass des corbeilles. D'autres alentour les regardaient , et parmi eux Lysis , qui se tenait debout dans un groupe déjeunes gens et d'enfants, la couronne sur la tête, d^une figure vraiment rare , et digne d'dtre appelé non-seulement beau , mais beau <«t bon. Pour nous, noos allâmes neus asseoir dfi côté opposé, ei l*<m était tranquille , et nous commençâmes à nous entretenir sur quelque sujeL Lysis se retournait souvent pour sous regarder, et on voyait bien qu'il désirait venir auprès de nous; mais il était embarrassé et n'osait approcher tout seul. En ce moment, Ménexène, qui revenait de la cour, entra tout en jouant, et, dès qu'il me vit avec Ctésippe, il vint s'asseoir 'auprès de moi ; Lysis le suivit et s'assit à côté de lui ; les autres s'approchèrent aussi. Alors je levai les yeux vers Blésexène ei je lui dis : <0 filsde Démophoa, lequel de vousdeux est le plus âgé? — Nous ne sommes pas d'accord là-dessus, jég[>ondit-il. — Et si je demandais lequel est le plus brave, vous contesteriez aussi? — Certainement. — Et lequel est le plus beau? encore de même? » Tous deux se mirent à rire, c Je ne vous demande pas lequel est le plus riche; car tous êtes amis, n'est-ce pas? — Très grands «mis, dirent-ils. — fin effet , on dit que tout est commun entre anôs., de sorte ^u'cB fait de richesse, il n^y a pas de difiëreace entoe vous, si vous ^tes amis comme vous le dites. » Ib l'acordèrent.

Cela est généreux et dmimant; aussi nayea de

L£S JEUNfiS GENS DE PLATON. 219

quel ton Socrate parle de cette amitié, comme il fâicUe ces eufanls, avec combien de grAce, de bonhomie et de tendresse :

Depuis mon enfance , je me troave désirer un bien , comme les autres hommes qui tous en désirent un , chacun le akm. Car ceUû-d désire des chevaux , oelui-là des chiens , Ymi des richesses, l'autre des honneurs. Pour moi, à l'égard de toutes ces choses , je suis fort tranquille; mais je souhaite très-ardemment acquérir des amis , et j'aimerais mieux avoir un bon ami que la meilleure caille et le meilleur coq de la terre , oui par Jupiter , et que le plus beau cheval et que le phu beau chien. Et par le chien 1 je youdrais , je crq^s , posséder un ami plutôt que le trésor de Darius , plutôt que Darius lui-même , tant je suis désireux d'amitié. Aussi en vous voyant, Lysis et toi, je suis tout surpris, et je vous trouve heureux de cequ'étant si jeunes, vous avez été capables d'acquérir un tel bien si aisément et promptement.

Lii-defisus Socrate engage l'entretien et fait trouver à llénexène ce qu*est Tamitié et ce qu'elle n'est pas. Lysis est si attentif qu'il oublie qu'on ne l'interroge point, et répond tout d'un coup à la plaoe de son compagnon. « Aussitôt il rougit, et il me parut que ce mot lui était échappé malgré lui, tant il appliquait fortement son esprit aux choses qu'on disait. En effet on voyait bien à son air qu'il écoulait de toute sa force. »

Il a autant de franchise que de pudeur. Sur les questions de Socrate, il raconte sans embarras combien de choses son père lui défend , commeiit il est forcé d'obéir à son gouverneur, à tous ses maîtres. cLocsqœ tu reviens à la maison, auprès de ta mère, te Siîise-t-'eile, pour te rendre heureux, faire ce qu'il te flatt de sa laiae ou de son métier, si elle trayaille?

Ou bien t'empêche-t-elle de toucher à la navette et aux autres instruments du tissage? — Par Jupiter, dit-il en riant, Socrate, non-seulement elle m'en empêche, mais je serais battu si j'y touchais. » Et il avoue de bon cœur qu'il ne sait presque rien encore, qu'il a grand besoin de ses maîtres. En ce moment revient Ménexène, qui était sorti un instant ; Lysis, jugeant utile ce* qu'il vient d'entendre, se penche vers Socrate, et lui dit tout bas très-naïvement et très-affectueusement : « 0 Socrate, ce que tu viens de me dire, dis-le aussi à Ménexène. » Ce mot fait sourire, mais avec complaisance ; l'enfant est si bon et si sincère, que tous les mouvements de son âme le font aimer.

Ce que j'aime ici, c'est la nature. Ces enfants s'y laissent aller ; elle fait tout en eux. Que nous som- .mes loin d'elle! Les, hommes se sont formés, je le veux, mais ils se sont déformés ; vingt siècles de préceptes pèsent sur nos têtes. On trouvait Joas naturel au xvn* siècle, et le pauvre petit, âgé de huit ans, infligeait à la reine Athalie des sentences morales :

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule. Ou des axiomes théologiques :

Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Écartez ces livres, fermez ce piano, ne conter à l'enfant que des contes; qu'il coure au soleil, dans le jardin, qu'il regarde les plantes, les bêtes et les beaux nuages. Ne détruisez pas sous une discipline la beauté native de son corps et de son âme. Ce sang

LES JEUNES GENS DE PLATON. l±i

nouveau qui court dans ces jeunes veines et vient tendre cette peau si fraîche, celte chair rosée où semble vivre encore le lait maternel, ces grands yeux attentifs, cette pensée curieuse et mobile, ce mouvement souple et incessant, cette joie de vivre et de comprendre, cet abandon de soi-même à soi-même : voilà l'homme primitif, tout voisin de sa source, encore parent des êtres inférieurs, simple et heureux comme Feau qui coule, et se ploie autour des roches, et bruït du plus doux murmure, et s'étale riante sous les agiles rayons du soleil. Il parut en Grèce à l'origine de la pensée et de l'histoire ; chaque fois que notre civilisation nous lasse, nous revenons à lui ; Rabelais, Rousseau y sont remontés; mais j'apprends moins à lire Gargantua ou l'Emile qu'à regarder les jeunes gens des Dialogues ou le petit Cyrus de Xénophon.

Mais déjà les jeunes garçons se font disciples des sophistes; ils courent vers la science qu'ils ont une fois goûtée, d'un élan impétueux et aveugle. Quand pour la première fois on désire, on désire de tout son cœur, sans seulement regarder si la chose est difficile ou iippossible. On ne doute pas de soi, parce qu'on n'a pas mesuré ses forces ; il semble qu'il n'y a pas d'intervalle entre le but et le souhait, qu'il suffit d'étendre la main pour l'atteindre, qu'espérer c'est avoir. Et qu'y a-t-il de plus beau et de plus doux que ce développement audacieux des facultés et des passions, lorsqu'elles se portent vers la science î Rappelons-nous l'âge où, pour la première fois, nous avons entrevu des vérités générales, non pas enseignées par nos maîtres ou apprises dans nos livres.

22t LES JEUNES GENS DE PLATON.

mais découvertes par nous, les filtes atnées de notre esprit, les plu^ chères, si charmantes que nulle joie depuis n'a pu effacer ni égaler le sourenir de ce premier bonheur. C'est vers quatorze ou quinze ans qu'on les trouve. Elles sont incomplètes, fausses, qu'inn porte? Vingt autres les avaient rencontrées avant nous, qu'importe encore ? Elles nous appartenaient bien véritablement, puisque nous les avions inventées comme eux et qfle nous ne nous savions pas de devanciers. L'esprit, à ce moment, part d'un essor subit; celte force imprévue dont il n'avait pas conscience, et qui depuis longtemps s'était accumulée en lui sans qu'il la sentît, se déploie, et l'emporte à travers toutes les pensées, tontes les vérités et toutes les erreurs. On touche à toutes choses en véritable en* faut, témérairement, en tranchant d'un coup des dtf* ficultés que plus tard on trouvera invincibles; mais on croit les avoir vaincues, et cette joie de vainere n'est attristée ni. par la prévision d'une défaite, ni par le sentiment d'une faiblesse, ni par la satiété de la jouissance, ni par la fatigue de l'effort. C'est la force et le plaisir d'un homme qui, assis depuis sa naissance, s'élancerait pour la première fois dans lœe plaine ouverte, ravi de la liberté de sa course, de la variété des objets, de l'éclat de la lumière, enivré par les ondées de sang généreux qui font battre ses veines et palpiter sa poitrine. Je ferais bien mieux de me taire : Platon, qui a tout dit, a dit cela divinement. Je le traduis, et qu'on me pardonne. « Le jeune homme qui pour la première fois a goûté de cette source s'en réjouit comme s'il avait trouvé un trésor de sagesse; il se sent transporté de plaisir; Il est

LIS JEUNES GSnS 0E PLATeH. SfS

cfaamié àe remuer tous les dîscaurs, de ramasser tantôl tentes les fiées et de les mêler en une seule, tantôt de les dérouler et de les diviser en parcelles, de jeter dans rembarras d'abord et surtout lui-même, ensuite tous ceux qui rapprochent, jeunes» vieux, gens de son kge^ quels qu'ils soieni, si»is épargner sMi père, ni sa mère, ni aucun de ceux qni l'éeotitenft ; ce n'est pas assez ptmr tuî de s'en prendre anx hommes ; peu s'en faut qu'il n'attaque tous les êtres vivants. H ne ferait pas grâce aux barbares, sTl trouvait seulement un interprète. »

Cette pemtare est un mélange de raillerie et d'enthousiasme. Il admire ses jeunes gens et s'en nu^ que. Voyez maintenant cette foUe charmante mise en comédie :

Au point du jour, Hippocrate, fils d*Âpollodore, frappa très-fort à la porte avec son bâton. Quelqu'un ayant ouvert , il entra aossitèt en toute hâte, et, parlant très-haut : c 0 Socrate, dit-il, es- tu éveillé ou dors^tu? » Je recannua aa voix et je lui dis : c £h bien ! Hippocrate, qu'apportes-tu de nouveau? — Rien que de bon. — Fort bien; mais qu'est-ce, et pourquoi es-tu venu à cette heure? — Protagoras, dit-il , est arrivé. »

Ne dirait-on pas que le grand roi vient d'aborder au Pirée?

« Que t'importe? lui dis-je. Est-ce que Protagoras t*a fait quelque tort? j U répond en riant : c Oui, par les dieux, Socrate, puisqu'il est sage tout seul, et ne méfait point part de sa sagesse I — Mais , par >upiier , si tu lui donnes de l'argent et que tu le persuades , il te rendra sage, toi aussi. — Plût à Jupiter et aux dieux qae la ehoee en fût là \ Je n'épargnerais rien ni de mon bien ni et celui de nés amis. Mais c'est pour cela iBème qoe je viens te trouver à présent , afin que tu lui

parles de moi. Car, outre que je suis trop jeune, je n'ai jamais vu Protagoras, et je ne Tai jamais entendu ; j'étais encore enfant lorsqu'il vint ici pour la première fois. Mais, Socrate, tous le louent , et disent qu'il n'y a point d'homme plus habile dans la parole. Que n'allons-nous vers lui , afin de le trouver encore au logis? Il loge, à ce qu'on m'a dit, chez Gallias, fils d'Hipponicus ; oui, allons. — Pas encore, mon ami, il est trop matin ; mais levons-nous et allons dans la cour. Nous passerons le temps à nous promener jusqu'à ce qu'il soit jour ; puis nous irons : ordinairement Protagoras reste au logis; ainsi ne crains rien, nous le trouverons selon toute apparence. 9

Là-dessus, Socrate interroge Hippocrate, qui est plus ardent qu'avisé, et le met dans l'embarras ; il lui montre que l'élève d'un peintre devient peintre^ et celui d'un joueur de flûte joueur de flûte, si bien que le disciple prend toujours le nom du maître qui l'instruit et de l'art qu'on lui enseigne. Puis il lui demande ce qu'il veut devenir, en prenant des leçons de Protagoras. Et lui, rougissant (car il y avait déjà un peu de jour, en sorte qu'on voyait son visage) : « Si cet art est semblable aux autres, il est évident que je veux devenir un sophiste. » Après cette petite moquerie, Socrate lui fait voir combien il est inconsidéré et précipité, et l'ayant ainsi mimi de réflexions, il le conduit chez Protagoras.

. Nous arrivâmes en causant dans le vestibule. Mais le portier, un eunuque, nous entendit, ce me semble; et il parait qu'à cause de la multitude des sophistes , il est en colère contre ceux qui viennent à la maison. Quand nous eûmes frappé à la porte , il ouvrit , et nous ayant vus : c Allons, dit-il, des sophistes I II n'a pas le temps. » Et ce disant, des deux mains il poussa la porte de tout son coeur, aussi fort

qu'il put. Nous frappâmes de nouveau; et il nous répond la porte fermée : c Hommes, n'avez- vous point entendu qu'il n'a pas le temps ? — Mais , mon ami , lui dis-je , nous ne venons pas pour Gallias, et nous ne sommes pas sophistes, ne crains rien. C'est pour voir Protagoras que nous sommes venus. Annonce-nous à lui. >

Avec tout cela, l'homme eut bien de la peine à nous ouvrir la porte. Lorsque nous fûmes entrés , nous trouvâmes Protagoras qui se promenait sous l'avant-portique , et tout près de lui ; d'un côté , Callias , fils d'Hipponicus, et son frère de mère Paralus, fils de Périclès, et Charmide, fils deGlaucon; de l'autre côté , Xanthippe l'autre fils de Périclès, Philippide fils de Philomèle, et Antimère, de Mende, le plus fameux des disciples de Protagoras, qui apprenait pour exercer l'art de son mattre et afin d'être sophiste. Derrière eux marchait une troupe de jeunes gens qui écoutaient ce qu'on disait. La plupart paraissaient étrangers et du nombre de ceux que Protagoras emmène de toutes les villes où il passe, en les charmant de sa voix comme Orphée; et eux charmés le suivent au son de sa voix. 11 y avait aussi quelques Athéniens dans ce chœur. Pour moi, voyant cette belle troupe, je fus tout réjoui , tant ils prenaient garde de ne jamais se trouver devant Protagoras de peur de le gêner. Lorsqu'il se retournait avec ceux de sa compagnie , ils s'ouvraient en bel ordre de çà et de là, puis, faisant le tour, ils se remettaient toujours par derrière de la plus belle façon du monde.

Aussi, lorsque les jeunes gens revenaient à la maison, séduits par l'exemple, ils priaient leur père de les mettre aux mains de quelque habile sophiste. Ils s'enflammaient d*eux-mêmes dans leurs entretiens, et cet amour contagieux du raisonnement alarmait les pères. Démodocus vient consulter Socrate pour son fils Théagès. « Quelques jeunes gens, dit-il, de sa tribu et de son âg^ qui descendent dans la ville, lui répètent certains discours qui le troublent, et il leur

22« LES JEUNES GENS BE PLATtm.

porte envie. Depsis longtemps, il me toormenle, en me disant que je dois prendre soin de lui et donner de l'argent à un des sophistes qui le rende sage. Moi, je pense que, s'il va chez eux, il ne s'exposera pas à un petit danger. Jusqu'ici, je l'ai maintenu par mes avertissements ; mais je ne le peux plus maintenamt. Ainsi, je pense que le meilkur est de lui céder, àè peur qu'il ne fréquente quelqu'un sans moi et ne se corrompe. »

Le jeune garçon se fâche un peu contre son père qui lui résiste, et, quand Socrate lui demande dans quelle science il veut être instruit :

« Mon père le sait bien, Socrate, je le lui ai dit sou* vent ; mais il te parle exprès ainsi, comme s'il ne savait pas ce que je désire. C'est par ce moyen et par d'autres encore, qu'il s'oppose à moi et ne veut pas me laisser aller chez un maître. »

On voit que la famille n'est pas gouvernée à Athènes comme à Rome. Elle y est fondée sur l'affection plutôt que sur l'obéissance. Le père n'y est pas un roi, mais presque un égal. Rien ne gène ni n'arrête les mouvements de ces âmes nouvelles. La nature humaine se montre en eux tout entière, telle qu'elle est, et toute nue. Un peu plus loin, Théagès dit qu'il veut apprendre l'art du commandement pour être le chef de l'État. « Mais quoi, dit Socrate, tu veux donc être tyran? — Sans doute, je souhaiterais être le tyran de tous les hommes, ou du moins du plus grand nombre possible. Et toi aussi, je pense, et tous les autres hommes, et peut-êt^e même devenir dîeo. > Le dieu en Grèce n'est pas un être tout-puissant, mystérieux, reculé dans l'inûni hors des atteintes de

LES JEinrES GEHS Dfi PËATOm. 2f7

rfaomine : il n'est que Tboinme même, plus beais, fins feFt, îraiDOilel. Ceci ajoute encore un trait au caractère de ces jeunes gens. Leur âme n'a pas été accablée dès Fenfance sous la pensée d*iin pouvoir' um({ae et formidable. Ils n'ont rien vu dans le moncEe^ réel ni dans le nK)nde imaginaire qui les opprimât de sa grandeur. Hérodote raconte que les babitants d'une yille de Stdle adorèrent un jeune homme pour sa beauté et le mirent au rang des dieux. D n*y a point en Grèce de disproportion entre le dieu et Fbomme'. De là ces désirs hardis et cette fière attitude. Us n'ont jamais appris ni k craindre ni à fléchir.

Mais l'amour de la justice, naturel à l'homme, est au fond de leur cœur, et ils y reviennent d'euxmêmes.

« Je ne Tondrais pas commander par force ni comme les tyrans, dit Théagès, maïs du consentement des citoyens, comme les hommes illustres de la ville. »

Ces sentiments plaisent d'autant plus que ces enfonts disent d'abord tout ce qu'ils sentent, et surtout comme ils le sentent. Une seule de leurs paroles ré*» ftite ceux qui déclarent Tborome mauvais par nature. La bonté est la première entre nos inclinations primitives. Platon peintre pense, comme Platon philosophe, que l'idée divine et immortelle, qui fait notre âme, témoigne de son origine. Il l'honore par ses personnages comme par ses théories, et prouve sa croyance par la science et par Fart.

Considérez maintenant l'esprit de ces enfants, dont vous connaissez le caractère. Platon l'a marqué d'une main délicate et légère d^ns le portrait de Pi^o-

tarque et de quelques autres. Ils inventent peu d'euxmêmes, ils sont trop jeunes encore ; parfois cependant ils rencontrent des mots heureux et tournent leurs jugements d'une façon agréable. Mais un signe particulier de pénétration et de curiosité, est qu'ils suivent sans se lasser les plus longues discussions sur les matières les plus abstraites, et se divertissent à des questions toutes viriles. Us ne sentent pas le poids des idées ; ils courent sous la lourde cuirasse de la dialectique. Quand Achille essayé les armes de Vulcain, il semble, dit Homère, qu'elles le soulèvent comme des ailes. Dès le premier jour aussi, « leurs pieds agiles les emportent » dans la science , et ils manient sans effort la vérité. Ils exhortent Socrate à continuer, ils l'empêchent de s'en aller, ils ne veulent pas qu'il retranche rien de l'entretien. Pourtant cette violence est aimable ; de temps en temps, au milieu de cette attention soutenue et parmi ce grand désir de philosophie, partent des éclats de gaieté en- &ntine :

« Ne vois-tu pas, Socrate, notre multitude, et que nous sommes tous jeunes, et ne crains-tu pas que nous ne fondions sur toi avec Philèbe, si tu nous insultes ? » — Chez nous quand un homme en philosophant laisse échapper un sourire, on se scandalise, chacun crie haro, el répète tout bas ou tout haut : « Cet hommelà déshonore la philosophie; il est incapable de jamais bien raisonner. »

Mais, ce qui est surtout admirable, c'est que, dans ces longues séries de raisonnements enchaînés, l'auditeur ne détourne jamais le discours à droite ni à gauche et se tient toujours dans la question proposée.

Cette suite des idées nous manque. Essayez de discuter avec quelqu'un ; vingt fois vous êtes obligé de le ramener au sujet. Notre esprit est trop bondissant : nous courons trop par brusques saillies ; nous voyons subitement une vive lueur de vérité, et nous voilà lancés de ce côté, oubliant tout ce que nous avons fait de l'autre, rompant notre ouvrage au moment où un seul effort allait l'achever. Platon n'invente pas cette liaison qu'il donne aux idées de ses personnages; vous trouverez le même ordre et la même justesse dans Homère. L'esprit ionien est la logique vivante, et dès ses premières œuvres on devine qu'il est l'ouvrier prédestiné de la science humaine. Comparez, par exemple, les deux sources primitives de notre civiUsation, Homère et la Bible. Dans l'une les pensées sont coupées, séparées les unes des autres, poussées violemment au dehors comme par les bouillonnements inégaux d'une âme qui fermente et ne sait pas se contenir. Les alliances de mots y sont étranges, les métaphores excessives; les images noient les idées. L'homme, oppressé par les sensations qui montent à son cerveau comme un vin fumeux, n'aperçoit pas la pure lumière du vrai ; la cliair et le sang se troublent en lui; il menace, il tressaille de joie, il -souffre, il crie, il ne raisonne pas. Dans le vieux poète grec, les héros développent de longs récits sur le chanip de bataille avant de se donner des coups de lance. Ils expliquent tout, ils ne laissent rien d'obscur, ils ne touchent point une idée sans avoir traversé toutes celles qui précèdent. Jamais le lecteur n'a besoin d'effort pour entendre leurs pensées. Elles se suivent une à une, comme les flots d'un

âSO' * LES JEUNES GENS DE MATOIf.

beau ûeme llaipide» et se portent cTiiit cours êgaï et continu vers un b«t qu'cm aperçoit cPabord. Platon n*est qu'un bistorien exact lorsqu'il donne à ses jeunes gens l'instinct du vrai et le talent naturel de bien passer.

Protarque et la plupart d'entre eux ont deux traits qui paraissent contraires, qui pourtant s'accordent, et dénotent à la fe»s l'enfance et l'excellence de l'esprit.

L'un est l'aveu ingénu de leur ignorance et de leurs incertitudes : ils se défient d'eux-mêmes, ils n'osent prendre sur eux de résoudre les questions difficiles ; ils se laissent gmder par Socrate et le suivent doeilenœnt.

L'antre point est la liberté et Fassurance parfaite avec laquelle ils dcmnent leur avis, lorsqu'ils ont bien entendu ce qu'on leur demande. Ils trouvent naturel de juger par eux-mêmes et non par Fautorité d'autmi. N'est-il pas plaisant et touchant de voir un enfant de quinze ans dire de bonne foi et sans nulle prétention à Socrate : c Selon moi, Socrate, ceci est tout à fait bien dit ? » C'est que tous les esprits ont les mêmes droits devant la vérité; personne n'a dans ce pays d'autre roi que soi-même : c'est la patrie de la liberté. Socrate le sait, et sa méthode consiste à instruire l'esprit, et non les oreilles de l'élève; il ne dicte rien en mattre, d'une voix commandante et du haut d'une chaire; il veut que l'auditeur trouve laimème tout ce qu'il croira ; qu'interrogé , il invente ses croyances et ne récite pas celle des autres. Cette manière d'enseigner convenait au génie grec ; car les Athéniens aimaient autant la liberté dans la science

LES JEUNES GENS DE FLATON. Sdi

que dans la politique, et Toulaient gouyerner leurs optnioiis comme leurs afiàires. Aussi « leur âme vagabonde yoltigeait dans les prairies des Muses, > et, cherchant le vrai sur tous les chemins, amassait pour la postérité la plus ample récolte de connaissaneesk. Ajoutez que Socrate ne leur présentait pas la sdence sèehe et aride. Pour attirer les esprits poétiques, M s'attardait parmi des fables et des allégories riantes, et couvrait ses idées de paroles splendides, leur disani par exemple :

« Puisque tu veux qu'il y ait trois sortes de vies, suppose, pour nous servir de plus beaux noms, que Tune soit de l'or, l'autre de l'argent, la troisième, ni l'un ni l'autre. »

Il se faisait mythologue et parlait comme Homère :

« Invoquons les dieux, Protarque, en mêlant la volupté avec la sagesse, que ce soit Bacchus ou Vulcain, ou quelque autre dieu qui préside à ce mélange. Gomme certains échansons, nous avons deux fontaines : celle du plaisir, qu'(m peut comparer à une fontaine de miel ; celle de la sagesse, source sobre qui ne contient pas de vin, et d'où sort une eau austère et salutaire ; il faut nous efforcer de les mêler ensemble le mieux qu'il se pourra. »

On connaît maintenant les plus jeunes enfants des Dialogues. Laissons -les • dans la poétique vallée de Platon, > se promener, jiouer, causer et se rappeler ks paroles d'or de Socrate. On peut, si l'on veut, aUer voir l'un d'eux au Musée. C'est un jeune athlète fui tient à la main une branche de laurier, d'une figure calme, point pensive ni expressive, inteHigeme et belle pourtant, mais où la passion ni la réûexiMi

n'ont laissé leurs traces. Les bras sont encore faibles ; sans doute le prix qu'il a gagné est celui de la course. Mais rien n'est plus souple que ce corps, rien de plus aisé que les attaches des membres. Tout en lui repose, mais tout est prêt au mouvement. L'œil glisse doucement sur les lignes molles de cette chair jeune et vivante. Il est debout, immobile, ses yeux ne regardent pas. Mais qu'il dise une parole, et dans cette figure sereine vous reconnaîtrez un des compagnons de Ménexène et de Lysis.

" Dans les jeunes gens qui deviennent hommes, le caractère se marque plus fortement, les passions sont plus vives, la volonté plus arrêtée. Nos sentiments dans l'enfance se répandent de tous côtés, incertains de la roule qu'ils prendront ; plus tard, accumulés et portés tous vers un même point, ils forment un courant unique, et l'homme se lance à travers la vie par un chemin qu'il sait ou qu'il ignore, mais qu'il ne quitte plus.

Gtésippe est violent et bouillant, surtout pour défendre ceux qu'il aime. Platon a fait de lui un combattant et Ta employé contre les sophistes. Deux disputeurs , Euthydème et Dionysodore , viennent d'arriver à Athènes. Ils annoncent « qu'ils enseignent la vertu. Ils prennent pour disciple quiconque leur donne de l'argent; ni l'âge, ni la lenteur d'esprit, ni les affaires, n'empêchent d'apprendre à leur école. »

Pour en donner la preuve, ils forcent les gens par des questions ambiguês-à faire des réponses contradictoires. Les curieux Athéniens viennent rire et s'étonner; Gtésippe en est avec son jeune ami Glinias. Mais lorsque Euthydème, par je ne sais quel raisonnement captieux, a conclu que les amis de Glinias veulent le perdre, Gtésippe indigné se lève et s'écrie : « 0 étranger de Thurium, si cela n'était pas trop grossier, je dirais : Retombe sur ta tête le mensonge que tu fais sciemment contre moi et contre les autres, en nous imputant, ce qui est impie même à dire, de désirer la mort de Glinias ! >»^ Puis il les presse et les accable de paroles amères : « Tu nous injuries, Gtésippe, dit Dionysodore, tu nous injuries. — Non pas moi, par Jupiter! Dionysodore, car je t'aime, et je te conseille comme un ami, et j'essaye de te persuader de ne jamais me dire aussi grossièrement en face que je veux la mort de ceux que j'aime le plus. » Socrate, qui est fort calme et d'une malice plus cachée, arrête la dispute. Mais Gtésippe, irrité, s'acharne après les sophistes, déchire les toiles d'araignée de leurs raisonnements, les poursuit de questions ironiques. Us se tournent en tous sens, il font cent efforts pour s'échapper. On croirait voir une chasse, tant le jeune homme y met de fougue. Les deux sophistes prétendaient tout savoir. « Au « nom de Jupiter , Dionysodore , donnez-moi une « marque qui puisse me faire reconnaître que vous « dites vrai. — Quelle marque?. — Sais-tu combien « Euthydème a de dents, et sait-il combien tu en as? « Si vous dites combien, et s*il se trouve, après que « nous aurons compté, que vous saviez ce nombre.

234 LES mmES GENS DE PLATOff.

«< nous TOUS croirons dans tout le reste.» Ilu^t, pensant qu'il se moquait, ne voulaient pas répondre, ixmis déctaraîeiit savoir foutes choses à mesure qae Gtésippe en nommait une. Et GEésippe les interrogeait sans cesse, et sans rien épargner, sur toutes choses et sur les plus honteuses, leur demandant s'îlis les savaient. Ceux-ci, le plus bravement du monde, disaient qu'ails les savaient, allant tête baissée contre la question, comme des sangliers qui se jettent sur le fer. «

Enfin il finit par deviner leur méthode , leur fiait une question à double sens , et les force à se contredire en face de leurs disciples et de tous les assistants. Puis avec un grand éclat de rire : « 0 Euthy- « dème, ton frère a tourné le discours des deux côtés « et l'a perdu , et il est battu. » Glinias se réjouit beaucoup et se mit à rire, de sorte que Gtésippe en devint dix fois plus fort. »

Quelques-uns de ces jeunes gens ont déjà pris les leçons des sophistes, Ménon, par exemple Ils en sont très-fiers, « et se reposent tranquillement et superbement dans le luxe de leur sagesse. » Us ne peuvent manquer de l'avoir, ils en ont quittance. Socrate les raille avec une gravité imperturbable. Il faut dire que Platon ^enthousiaste est le prince des moqueurs. Il est, comme le veut Pascal, à la fois aux deux extrêmes, et remplit tout l'entre-deux, tour à tour comique et lyrique, et en un instant passant de l*un à l'autre, aussi à son aise sur la terre que dans le ciel. Mais cette moquerie est fine, ces piqûres sont légères, et ce sourire, divin ou ironique, est toujours délicat et charmant.

LES J£DNES &EIIS DE PLATON. 235

€ Crorgias, dit-il, tovs a habitaéa à répoMbre sans crainte el nagBÎHquenient lorsqu'on tous denuudo uneGhose, comme il conrieiit à des gei» qoi sauvent ; lui-même il s'offre à tooi le monde pour être interrogé , et ne manque jamais deréponse. Mais ici, mon cher Ménon, le contraire est arrivé. Noue avoBS comme une sécheresse et nné stérilité de sagesse, et la sagesse court bien risque d^avoir quitté ce liea pour aller chez TOUS, j»

Ménon ne devine pas rironie, et, quand Socrate lui demande ce que c'est que la vertu, U répond avec une pkine assurance :

c Cela n'est pas difficile à dire , Socrate. D'abord , si tu yetix. connaître la vertu d'un homme, il est aisé de voir . qu'elle consiste à administrer les affaires de sa ville , et, en les administrant, à faire du bien à ses amis, du mal à ses ennemis, et à prendre garde soi-même de ne rien souffrir de tel. 3

U continue, et répand ainsi devant Socrate « un ess£Ûm » de vertus. Il est si novice dans l'art de raisonner, qu'il comprend à peine ce qu'on lui demande. Quand enfin il s'aperçoit qu'il faut donner une définition commune à toutes les vertus, il tombe de faux pas en faux pas « dans tous les trous et dans tous les puits, » et dit, entre autres sottises, que la vertu est le^ talent de gouverner les hommes. U parait que Ménon n'avait jsunais été gouverné. A son compte, un maître qui aurait de bons bras, uq bon fouet, et qui en userait, serait le plus vertuMix des hommes ; je ne sais si les sujets seraient de cet avis.

Le plaisant est qu'il s'étonne de voir ses définiti<»)â par terre, et ne s'accuse pas, mais Socrate :

c 0 Socrate, j'avais déjà entendu dire, avant de te ren-

contrer , que tu ne fais rien autre chose que douter et mettre les autres dans le doute. Voilà qu'à présent , à ce qu'il me paraît, tu me fascines et m'ensorcelles comme un véritable enchanteur, de façon que je suis rempli de doutes. Et, s'il faut un peu plaisanter , tu me semblés parfaitement semblable pour la figure et pour le reste à cette large torpille marine qui engourdit ceux qui rapprochent et la touchent. lime semble que tu m'as fait quelque chose de pareil , car véritablement je suis tout engourdi de l'âme et de la bouche, et je ne sais que te répondre. Pourtant , plus de mille fois certes j'ai fait toutes sortes de discours sur la vertu devant toutes sortes de personnes , et fort bien , à ce qu'il me parais- •sait. »

. Ménon s'admire de si bonne foi et si franchement qu'on ne lui en veut pas. Ce solide contentement lui donne une sérénité parfaite et une gravité de langage très-louable. Ayant disserté nombre de fois en publie, il a pris le ton posé et la dignité oratoire. Sa vanité n'a rien de léger, de gai, ni d'évaporé. Il marche avec un visage sérieux, d'un pas lent, drapé noblement dans son amour-propre. Il aime les mots qui ont un air tragique, les définitions pompeusesi II donne son opinion d'une voix imposante, en élève de Gorgias, et gouverne la discussion à son caprice, comme s'il était le maître de son interlocuteur.

Un de ces portraits est développé avec plus de soin que les autres, celui d'Alcibiade. Platon y donne un exemple du plus excellent naturel perverti par l'éducation. Que de dons de l'âme et du corps réunis en un seul homme ! Quelle beauté, quelles espérances de vertu ! Jamais il n'y eut sur la terre de nation pour qui la nature fût plus prodigue ni sur qui elle ait répandu tant d'hetu*eux dons.

c Tu penses , Alcibiade , que tu n'as besoin d'aucun homme en aucune chose, et que tes avantages sont si grands , à commencer par le corps et à finir par Tâme, qu'il n'est personne dont tu ne puisses te passer. Car tu crois d'abord que tu es très-beau et très- grand (et en cela, chacun voit aisément que tu ne mens pas) ; ensuite , tu es de la race la plus noble dans cette ville, qui est la plus grande des villes grecques, et tu y as, par ton père , beaucoup d'amis et de parents excellents, qui, s'il le fallait , te serviraient. Ceux que tu as par ta mère ne sont ni moins bons ni moins nombreux. Mais une puissance plus grande est celle que tu as par Péri dès , fils de Xanthippe , que ton père a laissé pour tuteur à ton frère et à toi , et qui peut faire ce qu'il veut , non-seulement dans cette Tille, mais dans toute la Grèce et dans beaucoup de grandes nations barbares. J'ajouterai que tu es riche, quoique tu semblés te glorifier de cela moins que du reste. »

Sans doute, Alcibiade est fier de tant d'avantages; mais il n'est point insolent dans sa vanité; on sourit en l'écoutant, on ne s*irrite pas contre lui. Ses sentiments sont si naturels, et ses paroles si sincères, qu'il est toujours aimable. Écoutez le jeune homme noble qui sait la liste de ses aïeux. Quand Socrate lui rappelle que les rois de Perse et de Lacédémone sont nés de Jupiter :

« Et ma famille, Socrate, remonte à Eurysacès, et celle d'Eurysacès à Jupiter ! »

Déjà il fait voir ces passions profondes, ce vaste cœur, cette, audace de désirs qui, comme la flamme, montent d'abord au faîte. On reconnaît l'homme qui entraînera son pays dans la guerre de Sicile, qui embrassera de ses espérances Carthage, l'Egypte, la mer entière; que le peuple athénien, son émule et son imitateur, aimera comme une idole; le plus

brillant, le plus téméraire , le plus heureux des (généraux et des orateurs, victorieux tour à tour dans les deux partis contraires, détruisant ses victoires par ses victoires, à qui il n'a manqué pour être le plus grand homme de la Grèce que d'avoir eu tocH jours Socrate auprès de luL

€ Si quelqu'un des dieux le disait : c 0 Aldbiade , lequel « aimes-tu mieux, ou bleu de vivre avec les avantages que tu c as à présent, ou bien de mourir à l'instant, s'il ne t'est pas c permis d'en acquérir de plus grands? j» je crois que tu aiaieraismieux mourir. Dans quelleespérance vis-tu maintenant? je vais te le dire : tu penses que , dès que tu paraîtras devant le peuple athénien (et il est probable que ce sera dans peu de jours], tu leur montreras que tu es digne d'être àoBoré comme ni Périclès ni personne ne l'a jamais été , et qu'après cela tu deviendras tout-puissant dans la ville , et par suite dans toutes les villes grecques , et non-seulement chez les Grecs, mais aussi chez les barbares qui habitent notre continent. Si, à ce moment, ce même dieu te disait que, tu seras le premiier en Europe^ mais qu'il ne te sera pas permis de passer en Asie et d'y être le maître des affaires, tu ne voudrais pas vivre à cette condition, je crois, à moins de remplir pour ainsi dire tous les hommes du bruit de ton nom et de ta puissance. Et je pense que, sauf Cyrus etXerxès, tu ne fais cas d'aucun homme. »

Ce cœur ambitieux ne désire pas moins la vertu que l'empire. La jeunesse pleine de sève et de force aspire à tout et, dans le large champ, de la beauté, veut cueillir toutes les belles choses.

c Que di6-*tu du courage ? A quel prix consentiraistu à eu être privé? — Je ne voudrais pas même vivre, étant Iftche. »

Aussi ce naturel incline vers Ffaonnéteté, et s'y

atUche de liukiBème avec ardeur, sitM ^u'on la lai moBlre:

< Quaad donc viendra oe temps, Socnite? Qui m'instruira? L'homme qui le .fera, avec quelle joie je le verrai! Qu'il dissi(ie mes ténèbres et tout ce 4}u'jl voudra, puisiiue je suis préparé à ne lien &iir de tout ee ^'il me prescrira, 4|uel que soit oet bomme, pourvu que je devieoue meilleur. »

Une marque plus sûre d'un caradère vraiment bon est qu'il avoue lui-même sou jgnoranoe et ses défauts, sans franchise calculée, sans artiâce d'orgueB, comjue ou fait presque toujours pour tirer gloire de son aveu :

« Par les dieux, Socrate, je ne sais moi-méiBe ce que je dis, et il me semble que, sans m'en apercevoir, j'étais depuis longtemps dans le plus bonteux état »

Il ne s'irrite pas contre celui ^qui l'instruit; au contraire, il remercie Socrate de ses reproches, et pour le remercier lui met sa eouronne sur la iète. U est religieux, et, quand Socrate l'a rencontré, il allait au temple l'air recueiUi, les yeux baissés vers la terre, dans l'attitude de la vénération. Cette piété de l'ancienne Grèce survivait Picore dans la jeunesse ignorante et respectueuse, souvenir obarmanit du passé, qui n'était pour ce beau front qu'une gràœ de plus.

Presque enfiaot, il a le goût le plus sensîbk et ie plus délicat. En véritable Atbéniett, ii ne peut souffrir les termes bas et vulgaires ; il veut que le discouis soit ricbe etchoifii. Il est déjà pénéirafit, et, quand il tient la vérité, il la serre avec force, et ne se iaiase détourner du sujet par aucun artifice, il est dha-tissant de voir Proti^oras fui s'agite et sue; el;, avec

l'aide des ;iulres sophistes, essaye d'éluder les questions de Socrate, mais qui sans cesse est ramené sur le terrain par Alcibiade pour y être battu et confondu.

« Si Protagoras, dit-il, avoue qu'il est plus faible que Socrate dans la discussion, cela suffira à Socrate; sinon, que Protagoras discute en interrogeant et en répondant, et qu'à chaque demande il n'étale pas une longue harangue, déjouant le discours et refusant de donner ses raisons, jusqu'à ce que la plupart des auditeurs aient oublié de quoi il est question. » Un peu plus loin, quand un autre sophiste, Hippias, veut intervenir, il l'arrête, et mène déjà toute la dispute en capitaine habile et impérieux.

Avec tous ces avantages de corps, d'esprit, de cœur, de fortune, de famille, comment est-il tombé dans les derniers des vices, tour à tour flatteur, ennemi, tyran du peuple, lui qui était né pour la philosophie, et dont Socrate fut le maître et l'ami î Tout ce mal vint de la mauvaise éducation et des mœurs d'Athènes. La cause qui ruina l'État corrompit le jeune homme. Il avait appris à lutter, à jouer de la cithare, à chanter les vers des poètes, mais rien de plus. Son gouverneur était Zopire, vieil esclave dé Périclès, le rebut de la maison. Puis, lorsqu'il entra dans les années fougueuses de la jeunesse, il tomba parmi les flatteurs et les séductions de la place publique ; ainsi élevé par le peuple, « qui est le plus grand des sophistes, » il oublia la philosophie, passa la nuit en débauches et le jour en intrigues, et finit par ne plus rien désirer que la puissance et le plaisir. En décrivant cet état de r&me, Platon s'emporte jusqu'aux métaphores les

LES JEUNES GENS DE PLATON. 24i

plus poétiques et les plus audacieuses. Il parle comme Alcîbîade agissait : il compare ce désir furieux du pouvoir à un grand frelon ailé, « autour de qui les passions couronnées de fleurs, parfumées d'essences, enivrées de vin et de tous les plaisirs effrénés qui marchent à leur suite, viennent bourdonner, le nourrissant , l'élevant , l'armant enfin de l'aiguillon de l'ambition. Alors ce tyran de l'âme, escorté de la démence, s'agite avec fureur ; s'il trouve autour de lui des pensées ou des sentiments honnêtes qui pourraient encore rougir, il les tue et les chasse, jusqu'à ce qu'il ait purgé l'âme de toute tempérance et l'ait remplie deia fureur qu'il aipène. » Après ses premiers excès, cette âme ravagée et privée de toute règle a pris ce que Platon appelle les mœurs démocratiques, et, comme un vaisseau sans lest, flotte çà et là à travers toutes les occupations et tous les désirs. « Il vit au jour le jour, contentant le désir qui se présente ; tantôt il s'enivre au son des flûtes, puis il boit de l'eau et fait abstinence ; tantôt il s'exerce au gymnase; quelquefois il est oisif et n'a souci de rien. D'autres fois, il est philosophe. Souvent il redevient homme d'État, et, s'élançant tout d'un coup, il va dire et faire la première chose qui s'offrira à son esprit. S'il porte envie aux hommes de guerre, il va de ce côté, aux hommes d'argent, de cet autre. Il n'y a ni ordre ni loi dans sa vie ; il appelle cela une vie douce, libre, heureuse, et la mène jusqu'au bout. » Sous toutes ces marques de folie, il y a pourtant toujours les traces de Tancienne beauté. Il entre dans la salle du banquet, ivre, avec une joueuse de flûte, et vient inviter les convives à boire. Mais ses propos

sont de bon goût, et ses discours ont une gr&ce naturelle, un tour yif et fin, une aisance et une élégance enrichies de poésie ei égayées d'esprit. Il parle de ses amours avec la liberté d'un jeune homme ou d'un -Grec : c'est de l'impudence ou de l'impudeur, je le veux, mais si dégagée de yanité qu'elle est presque aimable. Le cœur est demeuré généreux et juste. « On m'a décerné, dit-il, le prix du courage à Pottdée; c'est Socrate qui le méritait, il m'avait sauvé. > Enfin, il avoue le plus franchement du monde sa propre folie «t ses propres misères, et par quelle fiuUesse il flotte sans cesse entre les deux extrêmes.

c Quand j'écoute Socrate, le cœur me bat encore plus qu'aux Gorybantes. Je verse d«s larmes lorsqu'il parle , et je vois beaucoup d'autres en faire autant. Souvent mêmece Marsyas m'a touché au point que la vie que je mène me paraissait insuppoita^le. Et tu ne diras point , Socrate , que , ceci n'est pas vrai; car en ce moment même , je sens bien que si je voulais le prêter l'oreiâle, je n'y résisterais points et je seraii ému comme d'ordinaire. JJ me contraint d'avouer qu'ayant besoin de beaucoup de choses^ je me néglige moimême pour m'occuper des affaires des Athéniens. Aussi je m'enfuis de force, comme d'auprès des Sirènes, me bouchant les oreilles, afin de ne pas vieillir assis à cêté de lui. J'éprouve devant lui une chose dont personne ne me croirait capable, la honte. Je rougis devant hii seul : car, je le sens moinnême, je ne puis lui rten^opposer, ni dire que je ne dois paslaîre oe qu'il me conseille; et pourtant, quand }e l'ai quille, je succombe au désir d'être honoré par le peuple. Je Tévite donc , comme fait un esclave fugitif, et , quand je le vois , je rougis de ce que je lui ai confessé. Souvent je serais content qu'il ne fût plus parmi les hommes. Mais je sais bien que, si cola aimait, j'en serais encore plus fiiché; de sorte que je ne sais OMiBMntûâr» avec cet bomme. »

LES lEirnSS GENS IHE PLATm. S(i3

Cette hésitation d'un noble caractère à demi gâté exprime en abrégé les sentiments incertains d'un peuple balancé entre la sagesse nouvelle et la corrapiion nouvelle; car jamais mère ne se reconnut mieux dans les traits de son fils que la Grèce dam ceux d'Alcibiade.

Mais il en est d'autres que leur excellent nature! a préservés, ou que la philosophie a déjà « mordus : » Cébès, Glaucon, Adlmante, Agafhon, qui pourtant aime trop les beaux discours riants et fleuris, et parmi les raisonnements s'oublie à cueillir les roses poétiques* Le plus ardent de tous est Apollodore. Il pousse sa passimi à rextrème, suit en tous Heux Socrate, se nourrit de ses actions et de ses discours, et ne croit pas qu'il y ait une autre vie digne d'un homme.

« Lorsque j« parle ou que j^entends parler sur la pbilmo» pfaie , outre le profit que j'y ai, je ressens un plaisir extraor^ dinaire. Mais lorsque ce sont d'autres discours, surtout les vôtres, vous riches et gens d'affaires, je me mets en colère, et j'ai pitié de vous et de vos amis, qui croyez faire quelque dkùte de bon et ne faites rien qui yaille. Peut-être, de votre o6té, me trouvez-vous malheureux, et il me semble que vous pensez vrai. Pour mot, non-eeulement je pense, mais je sais certainement que vous l'êtes. — Tu es toujours le même, Apollodore ; tu dis toujours du mal de toi et des autres. Il me ' semble vraiment qu'excepté Socrate, tu trouves tout le monde malheureux , à commencer par toi. D*où as*to reçu ton surnom de Furieux , je n'en sais rien , moi. Mais dans tes discours tu es toujours le même, irrité centre toi et contre les autres, sauf Socrate. »

Cet emporté d'ÂpoUodore continuerait sa diatribe si on ne Tarrètait. D'autres, plus âgés, sont plu& calmes; Phèdre, par exemple, qui pourtant esipa»-

sionné pour les discours^ et en demande à tout le monde. Soerate le raille joliment sur sa manie. Ces conversations grecques sont toutes françaises, légères, vives, piquantes, et pourtant pleines d'aménité et d'obligeance, sauf les moments oii elles tournent brusquement à l'enthousiasme et au dithyrambe. C'est le vol sinueux et agile d'une abeille qu'un coup de vent emporte tout à coup dans le ciel.

c 0 Phèdre , si je ne connais pas Phèdre ^ je me suis oublié moi-même. Mais ce n'est ni l'un ni Tautre , et je sais bien que Phèdre, lorsqu'il a écouté les discours de Lysias, n*a pas écouté une foiô seulement , mais Ta fait répéter plusieurs fois, et celui-ci a obéi volontiers. Tout cela n'a pas suffi à Phèdre. II a fini par emporter le cahier afin d'y revoir ce qu'il aimait le pli^s. Assis depuis ce matin , il n'a pas fait autre chose; puis, fatigué, il est allé se promener. Et par le chien I il savait déjà le discours , j'imagine , à moins qu'il ne fût extrêmement long! Il est sorti des murs afin de le méditer. Puis, ayant rencontré un homme qui a la manie des discours, il s'est réjoui de le voir venir, espérant avoir un compagnon d'enthousiasme, et l'a obligé d'avancer avec lui. L'amateur de discours le priant de parler, il a fait des façons comme s'il n'en avait pas envie ; tandis que, s'il n'eût pas eu d'auditeur, il l'eût, à la fin, forcé de l'être. Ainsi, Phèdre, supplie-toi toi-même de faire ce que de toute manière tu feras tout à l'heure. »

Mais Phèdre raille aussi agréablement que Soerate ; et, quand il voit que son ami refuse d'improviser un discours sur l'amour, il reprend contre lui ses propres paroles :

« Ne me force pas à dire à mon tour : « 0 Soerate, si je ne connais pas Soerate , je me suis oublié moi-même ; i et encore : c II avait envie de parler, mais il faisait des façons. » Songe bien

que nous ne nous en irons pas d'ici avant que tu n'aies dit ce que tu as confessé avoir dans le cœur. Nous sommes seuls , dans un lieu désert; je suis le plus fort et le plus jeune. Comprends donc bien ce que je dis , et ne prends pas le parti de parler par force , quand tu peux parler de bon gré. i

On est étonné de trouver la philosophie si peu pédante et si naturelle. On ne lui a point vu ailleurs cette malice spirituelle ni ces grâces simples. On connaissait une vieille ridée, habitante des bibliothèques, les yeux attachés sur des in-folio jaunis. La voilà jeune, souriante, une couronne sur la tôte, au bord de Tllissus. « Par Junon, dit Socrate, quel bel endroit pour se reposer! Gomme ce platane est haut -et touffu! et Tagnus-castus, comme il est grand et que son ombrage est beau ! Il est dans sa fleur et parfume toute la place! Et sous le platane coule la plus agréable source de l'eau la plus fraîche, comme on en peut juger en y trempant les pieds. C'est un lieu consacré aux nymphes et au fleuve Achéloûs, à ce qu'il semble par les statues et les figures. Vois aussi, je te prie, comme l'air qui souffle ici est suave et tout à fait doux. Il sent l'été et retentit du bruissement des cigales. Mais ce qu'il y a de plus agréable est le gazon en pente douce , en sorte qu'étant couchés notre tête sera très-bien. Ainsi tu nous as parfaitement conduits, mon cher Phèdre. »

Phèdre n'est pas moins passionné qu'Apollodore • pour la science. Il dit que ce ne serait pas la peine de vivre si l'on n'avait le plaisir des discours. Il s'élève aux pensées les plus nobles parmi les rires du Banquet, et loue l'amour, guide de la vie honnête, qui n'enseigne que le beau et le bien.

Mais le philosophe voulait peindre un esprit tout philosophique ; il a montré dans Théélète l'auditeur qu'il aurait choisi. Ce jeune homme est géomètre, et, selon la méthode de Platon, passe peu à peu de la notion des figures à la contemplation des pUres idées. Déjà, de tous côtés, il cherche la science, embarrassé d'une foule de doutes qui ne retiennent point les esprits ordinaires, et particulièrement des contradictions de la nature sensible. D a lu les livres de Protagoras, mais il n'en est point satisfait. II sent que, sous les apparences qui sans cesse s'écoulent, est un fond stable. Derrière les phénomènes « qui roulent entre le néant et l'être, » il entrevoit les formes fixes et les lois éternelles. Enfin U suit sans se fatiguer, et avec une pénétration singulière, le philosophe éléàte qui l'interroge sur les matières les plus abstraites. Du seul élan de son esprit, il est déjà monté dans la région des intelligibles. Aussi voyez quel éloge fait de lui son maître, le grave et sage Théodore :

« Ce jeune homme, Socrate, n'est pas beau, et^ soit dit sans t'offenser, il te ressemble, ayant le nez relevé et les yeux à fleur de tête, mais cela un peu moins que toi. Sache que, de tous ceux que j'ai rencontrés (et j'en ai connu un trèsgrand nombre), je n'en ai jamais vu «n seul si mêfveiiteosèment doué. Car avoir comme lui une facilité sing«lièrepeiir apprendre , une douceur extrême , et avec cela un courage qui ne le cède à celui de personne, je n'ai jamais vu, je ne . vois nulle part tant de qualités dans un seul caractère. Ceux qui, comme lui, sont vifs, pénétrants, et ont une bonne mémoire , sont la plupart du temps précipités dans leurs désirs, ballottés et emportés coimnedes navires sans lest, oatiH rellement plutôt bouillants que courageux. Au contraire, ceux

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qui ont pla8 de constance dans le caractèro abordent toopdement les sciences et oublient vite. Poor lui , il ya parmi les sciences et les recherches sans heurt, d'une course unie , rapide, aussi doucement que Thuile qui coule sans bruH, telloo ment que tu Tadmirerais de le Toir faire ainsi à son âge. »

Cet endroit est, je crois, Je seul où Haton ne mette pas ensemble k beauté et la jeunesse; un artiste comme lui cherche toujours à les unir; c*est le plaisir de son imagination ; elle habite d'instinct parmi ces heureuses peintures ; elle s'y porte comme une plante vers la lumière, et trouve le portrait de Gharmide le dernier et le plus parfait.

c II me parut admirable pour la taille et pour la heauté. Tout le monde fut frappé et troublé lorsqu'il entra. Qu'il fit cette impression sur nous autres hommes, cela était moins étonnant ; mais je remarquai que, parmi les enfants aussi, personne ne regardait autre part, pas même les plus petits, et que tous le contemplaient comme une statue. »

Voilà cette beauté des corps grecs nés d'un sang pur, fils d'une race libre et oisive, nourris dans les gyilinases. Aujourd'hui on forme encore des chevaux, maisjpoint d'hommes. Les races sont mêlées; le travail manuel les a gâtées ; l'éducation du corps consiste à passer dix heures par jour, courbé sur un pupitre; il ne nous reste que celle de Fesprit. Aussi n'y a-t-il plus de sculpture, et la seule beauté est celle de la tête et de l'expression. Voyez à quoi Socrate attribue celle de Gharmide ;

« Il est naturel , Gharmide, que tu l'emportes sur tous les autres. Gar personne ici , je pense , ne pourrait montrer à

Athènes deux autres maisons dont ralliance puisse produire quelqu'un de plus beau et de meilleur que celles dont tu es issu. En effet, votre famille paternelle, celle de Critias fils de Dropide, a été célébrée par Ânacréon, Selon, et par beaucoup d'autres poëtes , comme excellente en beauté , en vertu, et dans tous les biens où Ton met le bonheur. Et de même celle de ta mère : car personne ne parut plus beau ni plus grand que ton oncle Pyrilampe , toutes les fois qu'on renvoyait en ambassade auprès du grand roi, ou auprès de quelque autre sur le continent. Celte autre maison ne le cède en rien à la première. Étant né de tels parents , il est naturel que tu sois en tout le premier. »

Il a puisé aussi dans son noble sang les dons de l'esprit et de Tâme ; ses compagnons disent qu'il est déjà philosophe et poêle ; et, pour prendre le mot d'Homère et de Platon, sa mère a engendré un homme heureux : car il a l'inlelligence prompte, il n'est point orgueilleux de tant de grands avantages ; sa modestie et sa beauté s'ornent l'une l'autre. Soerate lui demande s'il croit avoir déjà assez de sagesse. « II rougit d'abord et parut encore plus beau (car cette pudeur convenait à son âge) ; puis il répondit d'une façon assez noble que pour le présent il ne lui était pas facile de répondre à ce qu'on lui demandait. « Car si je dis que je n'ai pas de sagesse, d'abord il « est étrange de dire de telles choses sur soi-même ; « ensuite je démentirai Critias et les autres qui, selon « lui, me trouvent sage. Si je dis que je le suis et si je «me loue moi-môme, cela choquera peut-être, de « sorte que je ne sais que te répondre. » Il élude ainsi une question difficile, et dans tout le reste de l'entretien il ne demeure pas au-dessous de lui-même. Il suit fort bien une discussion subtile, et propose des

définitions assez solides. Un moment on voit sur ses lèvres uu fin sourire, lorsque, par une ironie détournée et légère, il engage son cousin Gritias à prendre sa place, et le livre aux réfutations de Socrate ; Tesprit est la dernière parure de sa beauté.

On a dû remarquer le calme de ces discours. Cette tranquillité n'exclut pas Télan ni Tenthousiasme ; elle n'est que la sérénité d'un esprit qui sans effort trouve le >Tai, se déploie sans précipitation et jouit de sa force. Les personnages ne s'interrompent pas les uns les autres ; les auditeurs de Socrate suivent tous les détours de la discussion sans la hâter. Us s'attardent volontiers aux digressions qu'il y mêle ; ils sont de loisir. Lorsqu'ils parlent, ils laissent couler leurs pensées du ton le plus simple et le plus aisé, sans chercher l'esprit ou l'éloquence, suivant la pente unie où ils glissent sans se presser ni se retenir. Ils s'abandonnent à leur nature, qui est belle et qui fait tout bien.

Il me semble que les statues antiques qui nous restent sont un commentaire de ce tableau. Elles expriment, comme les dialogues, la perfection de la race, le plein développement, la jeunesse et l'heureuse sérénité des âmes. Je montrerais au musée celle de Gharmide *. La beauté du corps est merveilleuse, svelte et fort, d'une proportion exquise. Ges sculpteurs n'eussent jamais fait TËve massive ni les trois Grâces charnues de Raphaël. Il est nu, debout, la tète un peu inclinée sur la poitrine, l'air sérieux

1 . Collection des plâtres , derrière les statues du Parthénon , à droite, près du colosse.

SâO LES J£UNBS GSSkS U FLATM,

et calme, immolée comœ on être qui se bisse ¥ivre; l'attilude est d'une noblesse étonnante; il semble au-dessus de toute agitation. La tête n'est pas plus exj^essiye que le reste du corps; le spectateur n'est pas attiré, comme dans les figures nrôdemes , par la pensée du front, par la passion du regard ou des lèvres. On contemple aussi volontiers ces pieds agiles et cette forte poitrine que ce beau visage; on est aussi heureux de sentir ce corps vivre que de voir cet esprit penser. La nature bumaiiie ne s'est pas en lui, comme chez nous, développée toirte d'un cdté ; die est encore en équilibre ; elle jouit de ses sensations autant que de ses sentiments, et de sa vie physique autant que de sa vie morale. Les Grecs honorent l'athlète vainqueur comme le poëte ou le philosophe , et les combats de force et d'agilité qui sont chez nous les divertissements de la populace sont chez eux une fête de la nation. Le corps nu est chaste comme tous les vrais antiques. Ce qui rend la nudité impudique, c'est l'opposition de la vie du corps et de celle de l'âme. La première étant abaissée et méprisée, on n'ose plus en montrer les actions ni les organes. On les cache ; l'homme veut paraître tout esprit. Ici, il ne . rougit de rien, et trouve beau tout ce qui est naturel. Enfin ces yeux sans prunelle conviennent à une tête qui n'est pas expressive. Leur sérénité divine ne descend pas jusqu'à l'action et n'a pas besom de regard. Peu à peu, en contemplant la statue, on devine son âme. On se rappelle le sérieux profond et le regard vague des chevaux de noble race qui paissent l'herbe et s'arrêtent un instant, lerant la tête yers le voyageur qui passe. Une vie sourde se déroule silen-

cieusement dans cet esprit calme ; il ne raisonne pas, il rêve; de lentes images passent en lui, comme la suite des nuages sur le bleu lumineux du ciel. Mais qu'on considère l'ovale pur et fier de ce visage, on verra que ce jeune homme qui repose est un soldat de Périclès et un disciple de Platon.

Octobre 1855.

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