‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 28 sur 155 · Par M. Chéruel · texte numérisé non relu

Par M. Chéruel

galimatias avec une admiration respectueuse. L'admiration était de trop ; le galimatias appartenait aux éditeurs; il y a un point après extrêmement. « Mais sans louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un. » La phrase redevient sensée et claire. — Les anciens éditeurs, trouvant des singularités dans Saint-Simon, lui ont prêté des bizarreries ; on est libéral avec les riches : « La nouvelle comtesse de Mailly, disent-ils, avait apporté tout le gaoclie de sa province , fet entra dessus toute la gloire de la toute-puissante faveur de Mme de Maintenon. » Cette métaphore inintelligible vous effarouche ; ne vous effarouchez pas. Saint-Simon a mis enta; s'il y a là une broussaille littéraire, ce sont les éditeurs qui l'ont plantée. Ils en ont planté bien d'autres, plus embarrassantes, car elles sont historiques : des noms estropiés, des dates fausses, Villars à la place de Villeroy ; le comte de Toulouse et la duchesse de fierry mariés avant leur mariage ; et, ce qui est pis, des contresens de mœurs. En voici un singulier : « Le roi , tont content qu'il était toujours, riait aussi. » 0n s'étonnait de trouver Louis XIV bon homme, guilleret et joyeux compère, et l'on ne savait pas que le manuscrit porte eonûenu au lieu de content. — Le pis, c'est que le Saint-Simon prétendu complet ne l'était pas. Les éditeurs l'a** valent écourté, comme autrefois les minisl-res ; l'inadvertance littéraire lui avait nui comme la pruderie monarchique. Plusieurs passages, et des plus cu^ rieux, manquaient, entre autres les portraits de tous les grands personnages du conseil d'Espagne. Celui-ci, par exemple, était^il indigne d'être conservé? « Escalona , mais qui plus ordinairement portait le nom

SAIKT-SIMON. 255

de Villena , était la vertu , l'honneur, la probité , la foi, la loyauté, la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie môme , je dis celle de l'illustre Bayard , non pas celle des romans et des romanesques. Avec cela beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de hauteur et de sentiment, sans gloire et sans arrogance; de la politesse , mais avec beaucoup de dignité ; et par mérite et sans usurpation, le dictateur perpétuel de ses amis, de sa famille, de sa parenté, de ses alliances, qui tous et toutes se ralliaient à lui. Avec cela, beaucoup de lecture , de savon*, de justesse et de discernement dans l'esprit , sans opiniâtreté, mais avec . fermeté ; fort désintéressé, toujours occupé, avec une belle bibliothèque , et commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe, attaché aux étiquettes et aux manières d'Espagne sans en être esclave; en un mot, un homme de premier mérite, et qui par là a toujours été compté, aimé, révéré beaucoup plus que par ses grands emplois , et qui a été assez heureux pour n'avoir contracté aucune tache de ses malheurs militaires en Catalogne. »» Ce portrait épanouit le cœur. On s'étonne et on se réjouît qu'il y ait eu un si honnête homme dans un pays si perdu , parmi tant de coquins et d'imbéciles , aux yeux d'un jnge si pénétrant, si curieux, si sévère. On loue l'édition, et l'on remarque, en relisant la première page, que l'on aurait pu sans examen la louer sur le titre : c'est M. Chéruel qui a corrigé le texte ; c'est M. Sainte- Beuve qui a fait l'introduction.

Le siècle.

Il y a des grandeurs dans le xvii* siècle,* des établissements, des victoires, des écrivains de génie, des capitaines accomplis , un roi homme supérieur qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais lés grandeurs sont égalées par les misères ; ce sont les misères que Saint-Simon révèle au public.

Avant de l'ouvrir, nous étions iu parterre, à distance, placés comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant du théâtre , Bossuet, Boileau, Racine, tout le chœur des grands écrivains, jouaient la pièce officielle et majestueuse. L'illusion était parfaite ; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les galeries de Versailles, près des ifs taillés, sous les charmilles géométriques , nous regardions passer le roi, serein et régulier comme le soleil son emblème. £n]ui,chezlui, autour delui,toutétaitnoble.Les choses basses et excessives avaient disparu de la vie humaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du devoir. Jusque dans les moments extrêmes, la nature désespérée subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi , quand Monsieur serraient Madame mourante de si tendres et de si vains embrassements, nul cri aigu, nul sanglot rauque ne venait rompre la belle harmonie de cette douleur suprême ; les yeux un peu rougis , avec des plaintes

modérées et des gestes décents, ils pleuraient, pendant que les courtisans , « autour d'eux rangés , » imitaient par leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand on expirait, c'était sur une phrase limée , en style d'académie ; si Ton était grand homme, on appelait ses proches et on leur disait :

Dans cet embrassement dont la douceur me flatte, Venez et recevez l'âme de Milhridate.

Si Ton était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec indignation , et l'on s'écriait :

Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté, Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.

Dans les conversations, quelle dignité et quelle pohtesse! Il nous semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs cadres, avec l'air de génie qu'ils ont reçu du génie des peintres. Ils s'abordaient avec un demi-sourire , empressés et pourtant graves, également habiles à se respecter et à louer autrui. Ces seigneurs aux perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées, aux robes traînantes , ces magistrats, ces prélats agrandis par les magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que des plus beaux sujets qui puissent intéresser l'homme ; et si parfois, des hauteurs de la reUgion, de la politique, de la philosophie et de la littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage, c'était avec la condescendance et la mesure de princes nés académiciens. Nous avions honte de penser à eux ;

nous nous t70u¥i(Hi6,bourgeQisK grosûars» pali9S0iis^ fils de E. Dimanche» de Jacques Bonhomme et.deAfol* taire; nous nous sentions devant eux coiamerdfiSt écoliers pris en &ute; nous regardions avec ebagsia notre triste bahît neir, héritage des procureurs ei des saute-^ruisasaux antiques; nous jeti&nfi les yeiuc au bout de nos manches, avec inquiétude, craîgoaafc d'y voir des mains sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, nous mène dans les coulisses , nous montre les gens débarrassés du fard que les peintres et les poètes ont à Fenvi plaqué sur leurs joues. Eh ! bon Dîeu ! queï spectacle !' Tout est haftit dans ce monde. Otez la perruque, la rhîngrave, les canons, les rubans, les manchettes; reste Pierre ou Paul, le même hier qu'aujourd'hui.

Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez Paul : ne craignez pas de v^us compromette, la duc de Saint- Simon nous conduit d'abord chez^ M« le Priace,. âls du grand Gondé» en qui kgrs^d Gondé,. comme dit Bossuet , c avait mi& touites ses complaisances. vYoici [Un intérieur de ménage : « Mme la Piùncesse était ; sa continuelle victime. Me était également laides ¥eir^ i tueuse et sotte; elle était un peu bossue, et avec cda. ; un gousset fin qui s% faisait suivre à la piste^ mAme de loin. Toutes ces choses n'empéchèrei^ paft iL le Prince d'en être jaloux jusqu'à, la fureur et jusqu'à sa mort. La piété, l'attention inMig^Ue de Mme la Princesse,, sa. douceur, sa soumissîM. de novice, ne pureni la garantir ni des. injures» £ré^ I queutes, ni des coups, de pied et de poing,, qui ; n'étaient pas. rares^ » 11 avait, couru après l'aUlatuee ' des bfttardsL,. et,, pendant q|ue sa fille éiatt irbez

SAJiNT-SlMON.

le Koî, Isisall aotiisbambre à la p^rte. Nous a» savions pas qu'un prince eût l'âme et les mœurs d'un laquais*

GebiirJà est le seul sans doute. Gourons chez les

princesses. Ces channanles fleurs de politesse et de

décence nous feront oublier ce efaarretier en habit

brodée « Monseigneur, en entrant che^ lui» trouva

Mme la duchesse de Ghartres et Mme la dujchesse qui

fumaientaTec des pipes qu'elles avaienl envoyé cher-»

eber att corps de garde suisse^ Monseigneur, qui en

lât les suites, si cette odeur gagnait, leur fit quitter

eet exercice. Majs la fumée les a^ait trahies. » G'éiaîl

une gaieté, n'est-ce pas, un enfantillage? — Non pas».

c'était une habitude. Elles recommencèrent à ptan

sieors reprises^ et le roi fut obligé de les gourmadiukr

à plusieurs reprises. Un jour, Mme la princesse de

Gcmti, h haute voix, devant toute la cour, appela

Mme de Chartres « sac. à. via. » Gdle-ci , faisant allu-*

sion aux basses* galanteries de l'autre y riposia par

• sac à guenilles. «^ lues effets se deyinent. « Mme la y

dnchesse de Bourgogne ftt un souper à Saint- GlcHid

avec Mme la duchesse de Berry. Mme la duchesse

de Berry et M. le due d'Orléans, mais elle bien plus

fU€ hû ,. s'y enivrèrent au point que Mme la duchesse

de Bourgogne, Mme la duchesse d'Orléans, et tout

ee fuîi était Ik ne surent quie devenir. L'effet du vin ,

par haïut et bas, fut tel qu'on en fut en: peine, et ne

la désenivra point, tallemrsnt qu'il Êillut la rameneir

en cet état à Versailles* Toius lies gens des équipages

le virent, et ne s'en turent pas. « C'était la Bégence

avant la Régence. Im ^msmm sosipier&de Louis XIV

et les indig«8tifi09. de MtMSf^gneuiv « tout nnyé dana

l'apathie et dans la graisse, » en donnaient un avànt- < goût.

Atout le moins, le roi se respecte; s'il avale eu loup, il mange en monarque. Sa table est noble; on n'y voit point les bouffonneries d'une cour du moyen âge , ni les grossières plaisanteries d'un régal d'étudiants. Attendez; voici un de ses soupers et un de ses convives : « Mme Panache était une petite et fort vieille créature avec des lippes et des yeux éraillés à y faire mal à ceux qui la regardaient, une espèce de gueuse qui s'était introduite à la cour sur le pied d'une manière de folle , qui était tantôt au souper du roi, tantôt au dîner de Monseigneur et de Mme la Dauphine, où chacun se divertissait de la mettre en colère , et qui chantait pouille aux gens à ces dîners-là pour faire rire , mais quelquefois fort sérieusement et avec des injures qui embarrassaient et divertissaient encore plus les princes et les princesses, qui lui emplissaient ses poch)3s de viandes et de ragoûts, dont la sauce découlait tout du long de ses jupes ; les autres lui donnaient une pistole ou un écu; les autres des chiquenaudes et des croquignolet dont elle entrait en furie, parce qu'avec des yeux pleins de chassie, elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappée, et c'était le passe-temps de la cour. » Aujourd'hui l'homme qui s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement pour un goujat de bas étage , et je ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la princesse d'Harcourt.

On répondra que ces gens s'ennuyaient, que ces mœurs étaient une tradition , qu'un amusement est un accident, qu'au fond le cœur n'était pas vil : « Na-

non , la vieille servante de Mme de Maintenon , était une demi-fée à qui les princesses se trouvaient heureuses quand elles avaient occasion de parler et d'embrasser, toutes filles de roi qu'elles étaient , et à qui les ministres qui travaillaient chez Mme de Main- j tenon faisaient la révérence bien bas. » L'intendant Voysin, petit roturier, étant devenu ministre, «jusqu'à Monseigneur se piqua de dire qu'il était des amis de Mme Voysin , depuis leur connaissance en Flandre. » On verra dans Saint-Simon comment Lou-"~7^ vols, pour se maintenir, brûla le Palalinat, comment Barbezieux, pour perdre son rival, ruina nos viC' loires d'Espagne. Les belles façons et le superbe ce- f rémonial couvrent les bassesses et les trahisons ; on est là comme à Versailles, contemplant des yeux la magnificence du palais, pendant que l'esprit compte , tout bas les exactions , les misères et les tyrannies j qui l'ont bâli. J'omels les scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire, et il faut être Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de Mme de Valentinois. Là-dessus les Mémoires de Madame nous édifieraient encore davantage. Les mœurs nobles au xvii* siècle, comme les mœurs chevaleresques au xn% ne furent guère qu'une parade. Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type : celui-ci le chevalier, celui-là l'homme de cour. 11 serait curieux de démêler le chevalier vrai sous le chevalier des poëmes. Il est curieux , quand on a connu l'homme de cour par les écrivains et par les peintres , de connaître par Saint-Simon le véritable homme de cour.

Rieiii de fim vide çga» cette w. Yoiia dsvoa attam^

dre, suer el.bAiUer iotérieupeiBent wl ou bnÂd beura»

chaque jpur cbM le roi. Il feut qu*ili conoaiesa d^

r-^ toogue 700 votre visage; mnoA vous èlies ua Hoéaoïih

teat. Qna&d oq éemimàmat une grâce pour vous, U

répondra :. « Qui estr*il ? G'est un homme que je im

^ vois point. » Le pcemier foirori, TboBiaie habiî», le

grand courtisan, est le duc de La HûcbefiiMicauldb;

auivez son exemple. « Le lever, le coucher, les^ diBux

autres changemente dfhaèite tous les jours, les chasses

et les promenades^ du roi toua les jours «us^, îi

n'en i^anquait jamais , quelquefois dix ans de suite

sans découcher d'oii était le roi , et sur pied à» de*

mander un congé , non pas pour déeouchev, car en

^us de quarante aus il n*a jamais couché vingt fois

à Paris, mais pour aller diner hors de la cour et ae

I pas être de la promenade. » Vous êtes une décoi^f*

\ tion, vous faites partie des appartements; vous dtes

t compté comme un des baldaquins, pilastres^, eoofioles

i et sculptures que fournil Lepautre. Le roi a beseÎB

de voir vos dentelles» vos broderies, votre chapeau,

vos plumes, voire rabat, votre perruque. Vous êtes

; le dessus d'un fauteuiL Votre absence lui dérobe un

de ses meubles. Restez donc, et &ites antichaminve.

Après quelques années d'exercice on s'y habilue; U

ne s'agit que d'être en représentation permanente*

On manie son chapeau» on seeoue du doigt ses dmr

telles» on s'appuie contre une cheminée , on regisurd»

par la fenêtre une pÂèce d'eau , on calcule ses attft«

Uides et l'on se plie en deux pour les révérence»; oa

se montre et on regarde; on doii»e et on reçoit lavea

embrassades ; on débite et l'on écoute ciiiq Wi sill

ecaiU eoraplimenls par jour. Ce sont des phrases que l'on svbit ei que l'oa inpose sans y donner attention^ par ii0ag«, par cérémonie, in^es des Chinois» utilea pour tiier le temps » plus utiles pour déguiser ceit» chose dangereuse , la pensée. On conte des commérages ; on s'attendrît sur Fantbrax du souverain. Le style est excellent, les uabénagements infinis, les gestes parfaits, les bahits delà bonne faiseuse; mais on n'a rien dit, et pour toute action on a fait antichambre». , Si¥ousétes las^ imitez M. le Prince.. «Il dormaiit le plus souvent sur un tabouret, auprès de la porte,, où je l'ai maintes fois vu ainsi attendre avec les courtisans que le roi vint se coucher. » Bloin , le valet de f chambre, ouvre les battants. Heureux le grand seigneur qui échange un mot avec Bloin ! Les ducs sont trop contents quand ils peuvent dîner avec lui. Le roi entre et se déshabille. On se range en haie. Ceux qui sont par derrière se dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Un prince lui offre la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel for- ; tuné auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche, et les seigneurs s'en vont, supputant ses sou* rires, ses demi-saluts, ses mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, et l'abime infini des conséquences. Iront-ils chez eux se reposer de l'étiquette?, Non pas; vite en carrosse. Gourons à Meudon, tâchons de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut contre-peser le mare* chai d'Uxelles, qui tous les jours envoie des têtes de lapin pour le chien de la maîtresse de Monseigneur. — Mais, bon Dieu! en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa maltresse et le chien de sa mal-

tresse, n'aurais-je point offensé Mme de Maintenon et « son mignon, » M. du Maine, le poltron qui va se confesser pour ne,point se battre en Flandre? Vile à Saint-Cyr, puis à Thôtel du Maine. — J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux bâtards, c'est de flatter les anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine, saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est dur, l'homme est grossier. N'importe, marchons chez lui, et bon courage; mon étoile fera peut-être que je ne le trouverai ni par terre, ivre sous la table, ni trônant sur sa chaise percée. — 0 imprudent que je suis ! voir les princes, sans avoir vu d'abord les ministres ! Vite chez Barbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillart, chez Voysin, chez leurs parents, chez leurs amis, chez leurs domestiques. N'oublions point surtout que demain matin il faut être à la messe et vu de Mme de Maintenon, qu'à midi je dois faire ma cour à Mme la duchesse de Bourgogne, qu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les rebuffades allemandes de Madame et les algarades seigneuriales de M.- le Prince; que je ferai sagement de louer la chimie dans l'antichambre de M. le duc d'Orléans, qu'il me fout assister au billard du roi, à sa promenade, à sa chasse, à spn assemblée, que je dois être ravi en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le cœur brisé s'il me néglige, répandre devant lui, comme La Feuillade et d'Antin, les effusions de ma vénération et de ma tendresse, dire à Marly, comme l'abbé de Polignac, que la pluie de Marly ne mouille point! — Des intrigues et des révérences, des courses en carrosse et des stations d'antichambre, beaucoup de tracas et beaucoup de vide, l'assujettissement d'un

valet, les agitations d'un homme d'affaires, voilà la vie que la monarchie absolue impose à ses courtisans.

Il y a profit à la subir. Je copie au hasard un petit^ passage instructif : M. le duc d'Orléans, ayant fait Law | contrôleur général, voulut consoler les gens de la ^ cour. « Il donna 600 000 livres à La Fare, capitaine ;

• de ses gardes; 100000 livres à Gastries, chevalieY \

d'honneur de la duchesse d'Orléans ; 200 000 livres au vieux prince de Courtenay, qui en avait grand

1 besoin ; 20 000 livres de pension au prince de Tal-

: mont ; 6000 livres à la marquise de Bellefonds, qui en

avait déjà une pareille, et, à force de cris de M. le prince de Conti, une de 60 000 livres au comte de La Marche son fils, à peine âgé de trois ans. Il en \ donna encore de petites à différentes personnes. * {

*' La belle curée! Saint-Simon, si fier, y met la main |

par occasion et en retire une augmentation d'appoin- 1 tements de 1 1 000 Uvres. Depuis que la noblesse parade à Versailles en habits brodés, elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. Les seigneurs vont à lui ; il est père de son peuple ; et qu'est-ce que son peuple, sinon les gentilshommes *? — Sire, écoutez mes petites affaires. J'ai des créanciers, donnez-moi des lettres d'État pour suspendre leurs poursuites. J'ai « froqué un fils, une fille, et fait prêtre malgré lui un autre fils ; » donnez une charge à mon aîné et consolez mon cadet par une abbaye. Il me faut des habits décents pour monter dans vos carrosses ; ac-

1. <c Toute la France en hommes remplissait la grand'chambre. » | Saint-Simon, tome I, p. 301. La France, c'est la cour. '

cordezHnoi 100 OM franc» de reteane me ma ekarge. Un homme admis h vos levers a besoja de douze dût* mastiques; donnez-moi cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant ; ajoutez-y ce dépôt qu'il m'avait conâé en p^rt^tnl et qcie j^ vonsr: révèle ^ Mest voitures me coûtent gros ; soulagez-moi en m'aecord!knlf0M affaire. Le comte de Gnrammonl a saisi un homme qui fuyaiÊ, condamné au une amende de 12 000 éesis^ ^t ii mi» a. tiré 50000* livres ; donn«0*moi aussi un homaie» un protestant, le inremier venu, cdiii qu'U vous plaira, oo, ^ voua l'aimeje mieux, un droit de* 30^000 livres sur les halles, ou même une rente de 20^0 livres sur les carrosses publics. La source est bourgeoise, vais l'argent sent toujoin^s bon. — fit comme un roi, en véritable père, enirait dans les affaires privées de ses sujets, on ajoulaîÉ : Sire, ma femme me tromjpe, mettez-la au couveuL Sire, un tel, petit compagnon, courtise ma fille, faites-le jeter k la Bastille. Sire, un tel a battu mes gens, ordonnez -lui de me Mre répeuration. Sire, on m'a cbansonné, chassez le médisant de la cour. -^ Le roi^ bon justicier, disait la police, et au besoin, de lui-même, comteaiBidait aux maris d'enfernieF leurs fenuzfees *, aux pères de « laver la tête à leurs fils. » Nous comprenons maintenant l'adoration, les tendresses, les larmes de ym^ les génuflexions des CQwrtisaus auprès de leur maître. Us saluaient le sac d'écus.qui aUait remplir leurs podhes et le hâtos qui allait roâser leurs ennemis.

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