‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 29 sur 155 · Par exemî^au duc d» Cboiseut, 1 1, ji · texte numérisé non relu

Par exemî^au duc d» Cboiseut, 1 1, ji

lis. saluaient quelque diosa de plwv La soif qm brûlait leur cœur, la furieuse passioa qui l<es proster* uait aux geifeoux du uialtre, F&pre aigtiiUoa du désir inmdble qui les précipitait dans les extrêmes ter^ reurs et jusqu'au fond des plus basses complaisances, était la vanité insatiable et l'acharnement du raag. Tout était matière à distinctions» à rivalités à ion suites. De là. une échelle immense, le roi au sommet,, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de commun entre lui et les vermisseaux pro^ sternes dans la poussière» au-dessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans l'égalité, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distances, le trem-* hlement de co&ur, la vénération, rbumiUté prolonde qui saisissdent un homme devant son supérieur, la rage obstinée avec laquelle il s'accrochait àTintrigue» à la faveur, au mensonge, à l'adulation et jusqu'à l'infamie, pour se guinder d'un degré au-dessus de.^ son état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des voluxnes et consuma des années pour des que-^ relies de préséance. Le glorieux amirsd de Tourville se confondait en déférences devant un jeune duc qui sortait du collège. Mme de Guise était petite-fille de France; « M. de Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa femme. Tous les jours à diner il lui don^ naît la serviette, et, quand elle était dans son fauteuil et quTelle avait déplié sa serviette, M. de Guise debout, elle ordonnait qu'on hii apportât un couvert. Ce cou^ vert se mettait en retour au bout de la table ; puis elle disait à IL de Guise de s'y mettre, et il s'y met->

tait. » M. de Boufflers, qui à Lille avait presque sauvé la France, reçoit en récompense les grandes entrées : éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et embrasse les genoux du roi. Il n'y avait point d'action qui ne fût un moyen d'honneur pour les unç, de mortification pour les autres. Ma femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les carrosses du roi? Pourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je en manteau chez M. le duc? M*accordera-t-on l'insigne grâce de me conduire à Meudon? Aurai-je le bonheur suprême d'être admis

ratix Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au cardinal officiant que le prédica-

Iteur adressera la parole? Puis-je me dispenser d'aller à Tadoration de la croix? — C'est peu d'obtenir des distinctions pour soi; il faut en obtenir pour ses domestiques; les princesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa prospérité; il faut en obtenir pour ses supplices : la famille du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se désole, non de le voir exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme. C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire ; il faut obtenir des distinctions de honte : les bâtards simples du roi ont la joie de draper à la mort de leur mère, au désespoir des bâtards doubles qui ne le peuvent pas. Dans quel océan de minuties, de tracasseries poussées jusqu'aux coups de poings « et de griffes, » dans quel abîme de petitesses et de ridicules, dans quelles chidanes inextricables de cérémonial et d'étiquette la noblesse était tombée, c'est ce qu'un man-

dariii chinois pourrait seul comprendre. Le roi con-" fère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du rang des bâtards ; et pour établir ce rang, i on invente, par le plus pénétrant effort d'un sublime génie, trois moyens sûrs : Premièrement, M. du Maine aura le bonnet qu'ont les princes du sang et que n'ont pas les pairs ; mais il prêtera le serment que font les pairs, et que ne font pas les princes du sang ; et de plus il entrera simplement comme les pairs et non comme les princes du sang, qui ont l'honneur de traverser le parquet. Secondement, on l'appellera par son nom comme les pairs pour lui demander son avis, mais avec le bonnet à la main, un peu moins baissé que pour les princes du sang, qui ne sont que regardés sans être nommés. Troisième- \ mont, il sera reçu et conduit en carrosse par un seul huissier, à la différence des princes du sang qui le sont par deux, et des pairs qui ne le sont point du tout. Par cette invention d'huissiers et de bonnets, un ) rang est fondé, une puissance instituée, la succession fixée, et la monarchie sauvée.

Ces détails suffisent : de 1689, on aperçoit 1789.

père la vénération de son titre, la foi parfaite au droit divin des nobles, la persuasion enracinée que les charges et le gouvernement leur appartiennent de naissance comme au roi et sous le roi , la ferme croyance que les ducs et pairs sont médiateurs entre le prince et la nation , et par-dessus tout l'âpre volonté de se maintenir debout et entier dans « ce long règne de vile bourgeoisie. » Il hait les ministres , petites gens que le roi préfère , chez qui les seigneurs font antichambre , dont les femmes ont l'insolence de monter dans les carrosses du roi. Il médite des projets contre eux pendant tout le règne , et ce n'est pas toujours à l'insu du maître ; il veut « mettre la noblesse dans le ministère aux dépens de la plume et de la robe, pour que peu à peu cette roture perde les administrations et pour soumettre tout à la noblesse. » — Après avoir blessé le roi dans son autorité , il le blesse dans ses afTections. Quand il s'agit « d'espèces , » comme les favoris et les bâtards , il est intraitable. Pour empêcher les nouveaux venus d'avoir le pas sur lui , il combat en héros , il chicane en avocat , il souffre en malade ; il éclate en expressions douloureuses comme s'il était coudoyé par des laquais. C'est « la plus grande plaie que la pairie pût recevoir, et qui en devint la lèpre et le chancre. » Lorsqu'il apprend que d'Antin veut être pair, « à celte prostitution de la dignité, » les bras lui tombent; il s'écrie amèrement que « ce triomphe ne coûtera guère sur des victimes comme lui. » Quand il va faire visite . chez le duc du Maine , bâtard parvenu, c'est parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque , ployé par l'exemple « des hommages

arrachés à une cour esclave , » le cœur brisé, à peine dompté et tratné par toute la volonté du roi jusqu'à « ce calice. » Le jour où le bâtard est dégradé est une « résurrection. » « Je me mourais ^e joie, j'en étais à craindre la défaillance. Mon cœur, dilaté à l'excès , n'avait plus d'espace pour s'étendre. Je triomphais, je me vengeais , je nageais dans ma vengeance. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien. » Il est clair qu'un homme aussi mal pensant ne pouvait être employé. C'était un seigneur d'avant Richelieu , né cinquante ans trop tard, sourdement révolté et disgracié de naissance. Ne pouvant agir, il écrivit ; au lieu de combattre ouvertement de la main , il combattit secrètement de la plume. Il eût été mécontent et homme de ligue; il fut mécontent et médisant.

Il choquait par ses mœurs comme par ses prétentions ; il y avait en lui toutes les oppositions , aristo-^ cratiques et morales : s'il était pour la noblesse comme Boulainvillier, il était, comme Fénelon, con-î tre la tyrannie ; le grand seigneur ne murmurait pas | plus que l'honnête homme ; avec la révolte du rang , on sentait en lui la révolte de la vertu. Dans ce voisinage de la Régence, sous l'hypocrisie régnante et le libertinage naissant, il fut pieux, même dévot, et passa pour tel : c'était encore un legs de famille. « Mme sa mère, dit le Mercure^ l'a fait particulièrement instruire des devoirs d'un bon chrétien. » Son père, pendant plusieurs années, allait tous les jours à la Trappe. « Il m'y avait^ mené. Quoique enfant pour ainsi dire encore , M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m'attachèrent , et la sainteté du lieu m'enchanta. » Chaque année, il y fit une retraite.

parfois de plusieurs semaines; il y prit beaucoup d'inclination pour les chrétiens sévères , pour les jansénistes , pour le duc de Beauvilliers , pour ses gendres. Il y prit aussi des scrupules; lui si prompt à juger, si violent, si libre quand il faut railler « un cuistre violet, » transpercer les jésuites ou démasquer la cour de Rome , il s'arrête au seuil de l'histoire, inquiet, n*osant avancer, craignant de blesser la charité chrétienne , ayant presque envie d'imiter les deux ducs « qu'elle tient enfermés dans une bouteille, » s'autorîsant du Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à peu près comme Pascal, qui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu. Celte piété un peu timorée contribua à le rendre honnête homme, et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se respecte; les bassesses semblent une roture , et Ton se défend de la séduction des vices commodes empiétements des parvenus. Saint-Simon est un noble cœur, sincère , sans restrictions ni ménagements , implacable contre la bassesse , franc envers ses amis et ses ennemis , désespéré quand la nécessité extrême le force à quelque dissimulation ou à quelque condescendance, loyal, hardi pour le biqn public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement épris de la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide que ses contemporains, un peu antique comme Tacite, on apercevait en lui, avec le défenseur de l'aristocratie brisée l'interprète de la justice foulée , et, sous -les ressentiments du passé, les menaces de l'avenir.

Comment un Tacite a-t-il subsisté à la cour? Vingt fois, pendant ces détails, involontairement je l'ai vu.

en cnai^e 8e porte, sur la roxiXe de Blaye, avec tm ordre da roi qui le renvoie dans ses terrcls. H est-s rerté pourtant ; sa femme ftrt dame dTionneur de la f duchesse de Bourgogne ; il a eu raahites fois le bon- ! geoîr; le roî Ta grondé parfois, majestueusement, | « d'un vrai ton de père , » mais ne Ta jamais fou- j droyé. Comptez d'abord son î>eau litre , ses gratides amitiés, ses alliances, M. de Lorges , M. de Beanvilliers, le duc d'Opléans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son ambition , instruite par la vue des choses. H voulait parvenir, et savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva le roi demi-dieu. C'était au siège de Namur, en 16% : quarante ans de gloire , point, de revers encore ; les plus grands réduits , les trois Ordres empressés sous le despotisme. 11 prît d'abord des impressions de respect et d'obéissance , et pour faire sa cour accepta et tenta tout ce qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre et subir. Les cavaliers"/ de la maison du roi , habitués aux distinctions , re- : fusaient de prendre des sacs de grain en croupe. « J'acceptai ces sacs, parce que je sentis que cela ferait ma cour après tout le bruit qui s'était fait. » j Soldat, il voulait bien obéir en soldat; courtisan, il voulait bien parler en courtisan. Écoutez ce style : « Je dis au roi que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa disgrâce , sans me hasarder à chercher à apprendre par où j'y étais tombé.... qu'ayant été quatre ans durant de tous les voyages de Marly, la privation m'en avait été une mîu'que qui m'avait été très-sensible , et par la disgrâce et par la privation de ces temps longs de l'honneur de lui faire ma

^ur.... que j'avais grand soin de ne parler mal de personne; que pour Sa Majesté j'aimerais mieux être mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi de la longue absence que j'avais faite» de douleur de me trouver mal avec lui, d'où je pris occasion de me répandre moins en respects qu'en choses afTec tueuses sur mon attachement à sa personne et mon désir de lui plaire en tout, que je poussai avec une sorte de familiarité et d'épanchement.... Je le suppliai même de daigner me faire avertir s'il lui revenait quelque chose de moi qui pût lui déplaire, qu'il en saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner à mon ignorance, ou pour mon instruction, ou pour voir si je n'étais pas en faute. » On parlait au roi comme à un dieu, comme à un père, comme à une maîtresse; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style, il était difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua, parut bienveillant; Saint- Simon demeura à la cour, sans charge , au bon point de vue , ayant le loisir de tout écouter et de tout écrire, un peu disgracié, point trop disgracié, juste assez pour être historien.

Il l'était autant par nature que par fortune; son tour d'esprit comme sa position le fit écrivain. Il était trop passionné pour être homme d'action. La pratique et la politique ne s'accommodent pas des élans impétueux ni des mouvements brusques; au contraire, l'art en profite. La sensibilité violente est la moitié du génie; pour arracher les hommes à leurs affaires , pour leur imposer ses douleurs et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le papier est muet sous ]*effort d'une passion vul-

gaire; pour qu'il parle, il faut que l'artiste ait crié./ Dès sa première action, Saint-Simon se montre ardent et emporté. Le voilà amoureux du duc de Beau* viUiers ; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il épouse. Mais le duc n'ose contraindre sa fille, qui veut être religieuse. Le jeune homme pousse en avant avec la verve d'un poôle qui conçoit un roman et sur-le-champ passe la nuit à l'écrire.... Il attend le duc « d'un air allumé de crainte et d'espérance. » Son désir l'enflamme ; en véritable artiste , il s'échauffe à l'œuvre. <« Je ne pus me contenir de lui dire à l'oreille que je ne serais point heureux avec une autre qu'avec sa fille. » On lui oppose de nouvelles difficultés; à l'instant un poëme d'arguments, de réfutations, d'expédients, pousse et végète dans sa tête; il étourdit le duc « de la force de son raisonnement et de sa prodigieuse ardeur ; » c'est à peine si enfin , vaincu par l'impossible, il se déprend de son idée fixe. Balzac courait comme lui après des romans pratiques ou non pratiques. Cette invention violenté et cet acharnement de désir sont la grande marque / littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et l'élan de jeunesse; il y a telle phrase dans le procès des ducs qui court avec une prestesse de gamin. La mère de Saint-Simon ne voulait pas donner des lettres d*Ëtat, essentielles pour l'affaire. » Je l'interrompis et lui dis que c'était chose d'honneur, indispensable, promise, attendue sur-le-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du cabinet, puis les lettres d'État, et cours encore. » Cependant le duc de Richelieu arrivait avec un lavement dans le ventre, fort pressé, comme

on petit croire , « exorcisant » Mme de SainP-Shnon entre deux opérations et dn pins vite qu'il put : \eilh. Molière et le malade imaginaire. — Oes gaielés ne «ont point le ton habituel ; la sensibilité exaltée n'est comique que par accès; elle tourne vite au tragique : elle est naturellement effrénée et terrible. Saint-Simon a des fureurs de haine, des ricanements de vengeance, des transports de joie, des folies d'amour, des abattements de douleur, des tressaillements d'horreur que nul, sauf Shakspeare , n'a surpassés. On le voit les yeux fixes et le corps frissonnant, lorsque, dans le suprême épuisement de la France, Desmarets établit l'impôt du dixième : « La capitation doublée et triplée à la volonté arbitraire des intendants des provinces , les marchandises et les denrées de toute espèce imposées endroit au quadruple de leur valeur, taxes d'aides et autres de toute nature et sur toutes sortes de choses : tout cela "écrasait nobles et roturiers , seigneurs et gens d'Église , sans que ce qu'il en revenait au roi pût suffire, qui lirait le sang de ses sujets sans distinction, qui en exprimait jusqu'au pus. On compte pour rien la désolation de Timpôt même dans une multitude d'hommes de tous les états si prodigieuse , la combustion des familles par ces cruelles manifestations et par cette lampe portée sur leurs parties les plus honteuses. Moins d'un mois suffit à la pénétration de ces humains commissaires chargés de rendre leur compte de ce doux projet au Gyclope qui les en avait chargés. Il revît avec eux l'édit qu'ils en avaient dressé, tout hérissé de foudre contre les délinquants. Ainsi fut bâclée celte sanglante affaire, et immédiatement après signée, sce^

léa, ftpregista'ée paemi 1#& sanglots sufiGoqués. m L'bomaiô qui écrit ainsi paipile et frémit tout eotiec comme ua prisonnier devant des cannibales; le mol y est : c Bureau d'aatlM?opophages. » Mais reGSet est plus sublime encore, quand le cri de la justice vio" leotée est accru par la furieuse dameur de la souf* ûrance personnelle. L'impression que laisse sa ven* geaniîe contre Noailles est accablante ; il semble que lié et fi3&e, oa sente crouler sur soi Thorrible poids d'une statue d'airain. Trahi , presque perdu par un mensonge, décrié auprès de toute la noblesse» il fit ferme , démentit l'homme publiquement « de la manière la plus diffamatoire et la plus démesurée , :> sans rel&che, en toute circonstance, pendant douze ans. « Noailles soufùrit tout en coupable écrasé sous le poids, die son crime. Les insultes publiques qu'il es«^ suya de moi sans nombre ne la rebutèrrat pas. IL ne se laasa jamais de s'arrâter dsiiant mol chez le ré«^ gent, «» entrant et sortant du conseil à» régence, avee. une révérence extrêmement marquée , ni moi de passer dmii sans le saluer jamais, et quelquefois de tûuruer la tâte avec insulls. It il est très-souvent arrivé que je lui ai fait des sortie» chez M« le duc d'Orléans et au conseil de régence, dès que- j'y trou*^ vais le moindre jour, dont le ton, lestepines et les ' manières effrayaient l'assistance, sans qu'il répimdUf ^unais un seul moi; mais il rougissait , il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelle remise. Cela ^i' vint appoint qu'un jour, au sortir d'un conseil où, après l'avoir foreé de rapporter unfi affaire que je savais qu'il affectionnait ,. et sur laquelle je l'en^epris sus mesxiÊ^e et le fis tondre, je lui dictais Tarvèt tout

de suite, et le lisais après qu'il l'eut écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision ma défiance et à tout le conseil ; il se leva , jeta son tabouret à dix pas, et lui qui en place n'avait osé répondre un seul mot que de raflfeiire même avec l'air le plus embarrassé et le plus respectueux : « Mort.... dit-il, il n'y « a plus moyen d'y durer! » s'en alla chez lui, d'où ses plaintes me revinrent, et la fiè^e lui en prit. » La douzième année , après un an de supplications , Saint-Simon, forcé par ses amis, plia, « mais comme Un homme qui va au supplice , » et consentit par grâce à traiter Noailles en indifférent. Cette franchise et cette longueur de haine marquent la force du ressort. Ce ressort se débanda plus encore le jour de la dégradation des bâtards; là où l'homme d'action se ytontient, l'artiste s'abandonne; on voit ici Fimpu- ' deur de la passion épanchée hors de toute digue, si débordée qu'elle engloutit le reste de l'homme, et qu'on y sent l'infini comme dans une mer. « Je l'accablai à cent reprises dans la séance de mes regards assénés et forlongés avec persévérance. L'insulte , le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue, quand il attrapait mes regards; une fois ou * deux, il fixa le sien sur moi, et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés , mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans salage, et je me délectais à le lui faire sentir. » Un pareil homme ne devait pas faire fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui sous Louis XIY? Il l'a cru; il se trompait; ses regards, le pli de ses lèvres, le tremblement de ses mains , tout en lui criait tout

haut son amour ou sa haine; les yeux les moins clairvoyants le perçaient. Il s'échappait; au fort de .Faction , l'ouragan intérieur l'emportait ; on avait peur de lui ; personne ne se souciait de manier une tempête. Il n'était chez lui et dans son domaine que le soir, les verrous tirés, seul, sous sa lampe, libre avec le papier, assez refroidi par le demi-oubli et par l'absence pour noter ses sensations.

Non-seulement il en avait de trop vives, mais encore il en avait trop. Leur nombre aussi bien que leur force lui défendaient la vie pratique et lui imposaient la vie littéraire. Tant d'idées gênent. Le politique n'en voit qu'une qui est la vraie; il a le tact juste, plutôt que l'imagination abondante; d*instinct il devine la bonne route , et la suit sans plus chercher. Saint-Simon est un poëte épique; le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable entrelacement et les prolongations infinies des conséquences, il a tout embrassé, mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact du labyrinthe est tout entier dans sa tête, sans que le moindre petit sentier réel ou imaginaire ait échappé à sa vision. Ne vous souvient-il pas que Balzac avait inventé des théories chimiques, une réforme de l'administration, une doctrine philosophique, une explication de l'autre monde, trois cents manières de faire fortune, les ananas à quinze sous pièce, et la manière de gouverner l'État? Le génie de l'artiste consiste à découvrir vite , aisément et sans cesse, non ce qui est applicable , mais ce qui est vraisemblable. Ainsi fait Saint-Simon ; à chaque volume il trouve le moyen de sauver l'État. Ses amis, Pénelon, le duc de Bourgogne, à huis clos, les domestiques dehors,

rftfiusaieiit eonmna lui k. coyajusie. Ua âtbriqaaisiili û$s SdlenLe et autre» btHmes petiie& monarebies bien absûlue&, ayant pour fpeia Tbonnèteté du foi et Vmieis au boul. C'était une. école de <^ chim^iquesv v SaJAt>Simon fonda aussi (sur te papier) sa rôpublîr qpe ; il limitait la monarcbie en déchirant les eoga-* gements du roi viagers, sans force pour lier le me* cesseur. A son avis cette déclaration repayait tout; quatrer ou cinq pages de cQiiséqaenee& étalent k flots passés le magnifique torrenH de bénédictions et de f^eités qui vont couler siar la nation ; un bout it parchemin délivrait le peuple et relevait k moii«>ohîe ; rien n'était oublié , sinon cet autre bout de fejrdieniin inévitable , publié par tout roi huit JQur& apitès le premier, annulant le premier comoae at-* tentatoire aux droits de la couronne. C'est que nuUe force ne se limite d'elle-même : son invincible dSosi est de s'accroître , non de se restreindre ; limitons4ai» mai& par une force différente ; ce qui pouvait répri** i»er la royauté., ce n'était pas la royauté, mats. Ift nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme < plein da ^nies, » c'est-à-dire romanesque comme Fénelooi, quoique préservé des pastorales. Mais cette Fichasse d'invention systématique , dangereuse en politique » est utUe en littérature; Saint-Simon entraîne, quoft qu'on en ait; il nous mattrise et nous possède. Je ne eomnais rien de plus éloquent que les trois entretiens qiu'il &sA avec le duc d'Orléans pour lui faire rem^voyer sa maltresse. Nulle part on n'a vu une tellet tMrce » une telle abondance de raisons si hardies , si &ap^ pantes , si bien accompagnées de détails précis et de preuve»; tom les intérêts , toutes les passions appch*

SiAiUIT*SUfOIf. ti^

léftAttaecooi», YamiàÈioa:^ rhannew, lerâspwtde Tof iiii^n pQbUque , la soia de ses^ anb, Fintérèt dis VÉlat» la cramte ; toutes les olqectieos vwreBsém^ toiia lea expédiants trouvés, appliqués, agustés^; noft inoadatioa d^évidenee et d'éltoquence cpu tefrasse la résistance, qui n<M6 les doutes, qui verse k flot&dQB6 le cœur ta lumière et la croyance; par-dessvts tout, jme impétuosité généreuse , un emportement d'ami** tié qui fait tout « mollir eft ployer sous le faix de te ▼ébémence; » une licence d'expressions qui^ eu'&ce d'un' prince du sang^, se déchaîne jusqu'cuix insultes, « personne ne pouvant plus soufiï?ir dans ua petit-fils de fraiiee de trente-cinq ans ce que U' magistrat et la police eussent chAtié il y a longtemps dnns tout aiUjre ; » étant certain «. que le dénûment et la saleté de » ^Ae le feraient toffiJ»er plus bas que ces> sei* gneuars péris sous les ruines dekur obscurilé déboiv éée; que c'était à lui, dont les deux mains teu^ diaient à ces deunc si différents ét»ts, d'en ehoisiv un pour toute sa vie , puisque après avoir perdu tant d'années et nouvellement depuis l'affaire d'Espagne^ , meule nouvelle qui l'avait nouvellement suraccablé , un dernier affaissement aurait scellé la pierre du sépulcre où il se serait enterré tout vivant, duquel après nul secours humain, ni sien , ni de personne , ne le pourrait tirer. » Le duc d'Orléans fut emporté par ce torrent et céda. Nous plions comme lui; nous Goaq^enons qu|une paraiUe ftme a.vait besoin de s^épandiei:. Basite de place dans le mimde , il e» prît une dans les lettres^ Comme un histare flamboyant, chargé et eocond^ré de lumièi?es, mms exclu de la grande salle de spactade , il brâia. oaEk aœret dans sa

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chambre, et après ceot cinquante ans il éblouit encore. C'est qu'il a trouvé sa vraie place ; cet esprit qui regorgeait de sensations et d'idées était né curieux, passionné pour rhisloire , affamé d'observations, « perçant de ses regards clandestins chaque physionomie, » psychologue d'instinct, « ayant si fort imprimé en lui les différentes cabales, leurs subdivisions, leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers intérêts , que la méditation de plusieurs jours ne lui eût pas développé et représenté toutes ces choses plus nettement que le premier aspect de tous les visages. » « Cette promptitude des yeux à voler partout en sondant les âmes » prouve qu'il aima l'histoire pour l'histoire. Sa faveur et sa disgrâce, son éducation et son naturel, âes qualités et ses défauts l'y avaient porté. Ainsi naissent les grands hommes, par hasard et nécessité, comme les grands fleuves , quand les accidents du sol et sa pente réunissent en un Ut tous ses ruisseaux.

L'écrivaiD.

Au xvn* siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde ; Saint-Simon, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait. Le public court h lui comme au plus intéressant des historiens.

Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte tt en-

SAiNT-SIMON. 285

tière des objets absents. Les poètes du temps les connaissaient par une notion vague et les disaient par une pbrase générale. Saint-Simon se figure le détail préciSy les angles des formes, la nuance des couleurs, et i il les note avec une netteté de peintre ou de géo-' l mètre ; je cite tout de suite, pour être précis et Ti- I miter; il s'agit de La Vauguyon, demi-fou, qui un | jour accula Mme Pelot contre la cheminée, lui mit la | tête entre ses deux poings, et voulut la mettre en ( compote. «Voilà une femme bien effrayée qui, entre ! ses deux poings, lui faisait des révérences ferpendi^ \ culaires et des compliments tant qu'elle pouvait, et \ lui toujours en furie et en menace. » Legendre n'eût ^ pas mieux dit Chose inouïe dans ce siècle, il imagine le physique, comme Victor Hugo; sans métaphore, ses portraits sont des portraits : « Harlay était un petit homme, vigoureux et maigre, un visage en losange^ un nez grand et aquilin, des yeux beaux, \ parlants, perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un n)agistrat, étaient pour le faire rentrer en terre ; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastiquç, et des manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche, à Versailles. » Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui Saint- Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme

%m sAiiST-suiorr.

Walter ScoU, Balzac et tou& les romaneiess. cûntemporaina, lesquels sont volontieca autiquaires» couunifr' sairea^priseurs et marcbaujdes àia toilette ;.aon tale&t et notre: goût se rencontcent : les révolutions de Tes^ prît nous, ont portés jusqu'à lui.

Il voit aussi distinctement le moml quelaphysi^e, et il le peint parce qu'il le distingue. Tout le monde sait qjje le défaut de nos poètes classiqueshest de mettre en scène non des hommes, mais des idées générales; leurs personnages sont des passions abstsraites quimar-* chent et dissertent Vous diriez des vices et des vertus échappés de Y Éthique d*Aristote, habillés d*une r(d>e grecque ou romaine^ et occupés à s'analyser et à se réfuter. Saint-Simon connaît X individu; il le marque par ses traits spéciaux, par ses particularités, pai? ses différences ; son personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jalonx ou un certain brutal ; il y a troja ou quatre mille eoqulns chez \\û^ dont paa uo ne ressemble à l'autre. Noua n'imaginons les ob-< ete q^ par ces précisions et ces contrastes; il faut marquer les qualités distinctives pour rendre lee^ens visible^;. noUte esprit est une toile unie, où les cbosee n'ap^paraissent qu'en ^'appropriant une forme arrêtée et un eontour personnel Voilà pourquoi ce portrait de l'abbé Dubois est un chef-d'œuvre : « C'était ua petit borner, maigre, effilé, cliafouin, à perruque blendû, à mine de fouine^ à physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français appella W sacre^, maiS: qui ne se peut guère exprimer autre* ment. Tousr les vices combattaient en lui à qui eu demeurerait le maître. Ds ; faisaient un bruit et un eeœbat conti^uele entre eux. L'avmce, la^débauidie,.

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rambitioti, étaiem fiRQS dieux; la perfidie, la ftatterre, les servages, ses moyens; hmpiêté parfoile, son repos. Il excellait en basses intrigues, il en vi^it, il ne pouvait s'en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendaient, avec une periience qui n'avait de terme que le succès ou la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que, «chenii* nant ainsi dans la profondeur et les ténèbres,* il ne vît jour à mieux en ouvmnt un autre boyau. Il pas« sait ainsi sa vie dans les sapes. » Ne royez^vous pas la béte souterraine, furet furieux, échauffé par le sang qull suoe, sifflant et jurant au fond des teniers qu'il sonde ? «< La fongue lui feisait faire quelquefois le tour entier et redoublé d'une chambre, courant sur les tables et les chaises sans toucher du pied la terre. » Il vécut et mourut dans les rages et les blasphèmes, « grinçant les dents, » écumant, « les yeux hors delà tête, » avec une telle tempête et si conthiue d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfsd'homme y pouraient résister ; le sang *fièvreux de l'animal de proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par des redoublements exaspérés s'acharnait après le butin. Il y a là une observation pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du monde, pour le psychologue, pour l'auteur dramatique, pour le premier venu. Le génie suffit à tout et fournit à tout; la vision de l'artiste est si complète que son œuvre offre des matériaux aux gens de tout métier, de toute vie et de toute science. •Ame 'dt esprit et caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, passé et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant foutes les Irttéra-

tares, vous ne trouveriez guère que trois ou quatre imaginations aussi comprébensives et aussi nettes que celle-là.

Avec la faculté de Toir les objets absents, il a la yenre; il ne dit rien sans passion. Balzac, aussi pro- ^ fond et aussi puissant visionnaire que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux de bâtisses* énormes, sorte d'éléphant littéraire, capable de porter des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd; Saint-Simon a des ailes. U écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt k la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement exalté par l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des artistes; du premier coup, ils ébranlent; le cœur conquis, la raison et toutes les facultés sont esclaves. Quand un homme nous donne des sensations, nous ne le quittons plus. Quand un homme nous met le feu au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion de sa verve ; par la chaleur, notre esprit arrive à la lumière ; l'émotion l'agrandit et l'instruit. Quand on a lu Saint-Simon, toute histoire parait décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.

Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il note les émotions comme elles viennent, violemment, puisqu'elles sont violentes» et

que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent les oreilles contre les réclamations du bon style et du discours régulier. La cuisine, l'écurie, le gardemanger, la maçonnerie, la ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout. Il est cru, trivial, et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout. Que les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à l'Académie ; il traîne le sien dans le ruisseau en homme qui méprise son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impa- " tienté, il dit de deux évoques « ces deux animaux mitres. » Quand la Choin entra en faveur, « M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma; » et pour Clermont, son amant, « il se fit honneur de le ramasser* » Ailleurs, il « s'espace » sur Dangeau, « singe du roi, chamarré de ridicule?, avec une fadeur naturelle, entée sur la bassesse du courtisan, et recrépic dé l'orgueil du seigneur postiche. » Un peu"l plus haut, il s'agit dé Monaco, « souveraineté d'une \ roche, de laquelle on peut pour ainsi dire cracher | hors de ses étroites limites. » Ces familiarités annon- ^ cent l'artiste qui se moque de tout quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir; î il en prend. Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garde-robe, son fumier,* il fait sauter tout pêle-mêle et retire de ce bourbier l'objet qui peut figurer à nos yeux son personnage, nous le rendre aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où Ton voit un sculpteur qui tripote

dans sa glm% les manches retroussées jusqu'au coude» pétrissant en pleine p&le, obsédé par son idée, précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile* ^ Mme de Gastries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, e:!(trëmement petite, mais \ bien prise, et aurait passé par un médiocre anneau ; I ni derrière, ni gorge, ni menton, fort laide, Tair tou* I jours en peine et étonné ; avec cela une physionomie qui éclatait d'esprit et qui tenait encore plus parole. » Il les palpe, il les retourne, il porte les mains partout, avec irrévérence, fougueux et rude. Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient qu'après la condam*

r nation de Fénelon, un jour, disputant avec le duc de Chevreuse sur Fénelon et Rancé, il cria : « Au moins I mon héros n'est pas un repris de justice. » M. de Chevreuse suffoquait. On lui versa des carafes d'eau sur la tète, et pendant ce temps les dames semonf çaient Saint-Simon. C'est à ce prix qu'est le génie : uniquement et totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de vue la mesure, la décence et le respect.

\ Il y gagne la force ; car il y prend le droit d'aller

\ jusqu'au bout de sa sensation, d'égaler les mouve- [ meuts de son style aux mouvements de son cœur, de ^ ne ménager rien, de risquer tout.. De là cette peinture de la cour après la mort de Uonseigneur, tableau d'agonie physique, sorte de comédie horrible, farce funèbre, où nous contemplons en face la grimace de la Vérité et de la Mort. Les passions viles s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot ou y aperçoit tout l'homme ; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu perdu» « Une foule d'offî-

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cters tfê MonsofgMQr se jetèr^t à genoux tout dit long de la cour, des deux c6lés sur le passage du roi, lui criant avec des hurlemenls étranges d'avoir compasirîon d'eux qm araient tout perdu et qui mou* raient de faim* » Doré seul rendrait cette scène et > ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés I avec des flambeaux, criant après leur marmite. Dans r les salles trottent les valets envoyés par les gens de ^ la cabale contraire, qui questionnent d'un oàl étm«- j celant et bument dans l'air la bonne nouvelle. < Plus ' avant commençait la foule des courtisans de toute espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tiraient des soupirs de leurs talons, et avec des yeux égarés et secs louaient Monseigneur, mais toujours de la même louange, c'est-à-dire de bonté, et p]ai* gnaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les plus politiques, les yeux fichés en terre et reclus dans des coins, méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu attendu, et bien davantage sur eux-mêmes. * Le duc de Berry, qui perdait tout et d'avance se sentait plié sous son firère, s'abandonnait « Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes, tant l'amertume en paraissait grande; il poussait non des sanglots, mais des cris, mais des huiiements. Il se taisait parfois, mais de suffocation, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si fort, la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance. » Un peu plus loin , la duchesse de Bourgogne profitait « de quelques larmes amenées du spectacle, entretenues avec soin, » pour rougir et

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barbouiller ses yeux d'héritière. Survint rAllemande, cérémonieuse et violente, Madame, qui outra tout et barbota à travers les bienséances, « rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement pourquoi ni Tun ni l'autre, et les inonda tous de ses larmes en les embrassant. ^ Dans les coins du tableau, on voit les dames en déshabillé de nuit, par terre, autour du canapé des princes, les unes en « tas, » d'autres approchant du lit, et trouvant le bras nu d'un bon gros Suisse qui bâille de tout son cœur et se renfonce sous les couvertures, fort tranquille, cuvant son vin, et doucement bercé par ce tintamarre de l'hypocrisie et de l'égoïsme. Voilà la mort telle qu'elle est, pleurée par l'intérêt et par le mensonge, raillée et coudoyée par des contrastes amers, entrecoupée de rires, ayant pour vraies funérailles le ho* quet convulsif de quelques douleurs débordées, accusant Thomme ou de faiblesse, ou de feinte, ou d'avarice, traînée au cimetière parmi des calculs qui ne savent se cacher, ou des « mugissements » qui ne savent se contenir.

Celte crudité de style et cette violence de vérité ne sont que les effets de la passion; voici la passion pure. Prenez l'affaire la plus mince, une querelle de préséance, une picoterie, une question de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse d'Ëscarbagnas : elle s'agrandit, elle devient un monstre, elle prend tout le cœur et l'esprit ; on y voit le suprême bonheur de toute une vie, la joie délicieuse avalée à longs traits et savourée jusqu'au fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les plus soutenus , les mieux combinés et les plus grands ;

on pense assister à quelque victoire romaine, signalée par Tanéantissement d'un peuple entier, et il s'agit tout simplement d'une mortification infligée à un Parlement et à un président. « Le scélérat tremblait en prononçant la remontrance. Sa voix entrecoupée, la contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute sa personne, démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai, avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) pro^ sternes à genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que nous étant assis et couverts, sur les hauts sièges, aux côtés du même trône, ces situations et ces postures, si grandement disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'efiFet sont latérales régis contre ce vas electum du tiers état. Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des sceaux , vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds. » Qui songe à rire de ces pédanteries latines et de : ces détails de costumier? L'artiste est une machine électrique chargée de foudres, qui illumine et couvre toute laideur et toute mesquinerie sous le pétillement de ses éclairs ; sa grandeur consiste dans la grandeur de sa charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il

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peut faire; sa capacité de douieur et de joie mesure le degré de sa force. La misère des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré; la critique, pour définir Saint-Simon, n*a que des adjectifs vagues et des louanges banales ; je ne puis dire combieii il seirt et combien il souffiv ; pour toute échelle, j'ai des exemples, et j'en use. lisez escore <»lui-ci ; je ne sais lien d'égal. U s'agit de la conduite du duc de Bourgogne après la mort de sa femme. Quiconque a la moindre habitude du style y sent non-seidement un cœur brisé, une âme suffoquée sous l'inondation d'un désespoir sans issue, mais le roidistement des muscles crispés et l'agonie de la machine physique qui, sans s*affaisser, meurt debout : « La douleur de sa perte pénétra jusque dans ses plus intimes moelles. La piété y surnagea par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, mais il fut sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit, rien d'indécent. On voyait un homme hors de soi, qui s'extorquait une surfsce unie, et qui y sttcc<Mnbait. » Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-ISmon seul et sans frein; de là acm style, « emporté par la matière, peu att^itif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. » Il n'était point homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la ferme résolution de n'être point lu tant qu'il vin'ait, n'étant guidé ni par le respect de Topinion, ni par le désir de la gloire viagère. Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels dépendent du goût régnant, mais sur des choses personnelles et intimes, uniquement occupé à conserver ses souve-

nirs et ^ se faire plaisir» Toutes ces causes le livré- ^ rent à lui-même. Il violenta le fhtnçais à faire frémir { ses contemporains, s'ils Feussent lu ; et aujoui*d*hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces étran* , getés et ees abandons sont naturels, presque nécessaires; seuls ils peignent l'état d*esprit qui les produit, j 11 n'y a que des métaphores furieuses capables d'ex-^ | primer l'excès de la tension nerveuse ; il n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer les sou*- > bresauts de la verve inventive. Quand il peint les j liaisons de Fénelon et de Mme Guyon, en disant que | c leur sublime s'amalgama, » cette courte image, \ empruntée à la singularité et à la violence des aCQ- \ nités chimiques, est un éclair; quand il montre les / courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, « un je ne sais quoi de plus libre en toute la personne à travers le soin de se tenir et de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux qui les distinguait malgré qu'ils en eussent, » cette expression folle est le cri d'une sensation; s'il eût mis « un air vif, des regards étincelants, » il eût effacé toute la vérité de son image ; dans sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, entouré par la joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus vite et plus d'objets à la fois ; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés, des métaphores à Tinstant traversées par d'autres, des idées explicatives attachées en appendice à la phrase principale, étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la volée, chacun par un trait unique. « L'après-dinée nous nous assemblâmes ; M. deGuéménée rêva à la Suisse, à son

ordinaire; M. de Lesdiguières , tout neuf encore, écoutait fort étonné; H. dç Ghaulnes raisonnait en ambassadeur, a\cc le froid et Taccablement d*un courage étouffé par la douleur de son échange, dont il ne put jamais revenir. Le duc de Béthune bavardait des misères, et le duc d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortit rien> » — Ailleurs , les mots entassés etTharmonie inûtative impriment dans le lecteur la sensation du personnage. « Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne^ et respirait jusqu'au suivant. » La phrase file comme un homiïie qui glisse et . vole effaré sur la pointe du pied. — Plus loin le style lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force des impressions. « La mesure et toute espèce de décence et de bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise superbe sur son trône. » Cette même phrase, qu'il a cassée à demi, montre, par ses deux commencements différents, l'ordre habituel de ses pensées. Il débute, une autre idée jaillit, les deux jets se croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout hérissé d*additions inattendues, sorte de fourré inculte où les sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes s'entre-croisent, s'entassent, s'étouffent et étouffent le lecteur. Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de mode , le vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris partout, pourvu qu'ils suffisent à l'émotion présente, et par-dessus tout une opulence d'images passionnées digne d'un poète. Ce

Style bizarre, excessif, incoliérent, surchargé, est celui de la nature elle-même ; nul n'est plus utile pour l'histoire de Fâme ; il est la notation littérale et spontanée des sensations.

Un historien secret, un géomètre malade de corps! et d'esprit, un bonhomme rêveur, traité comme tel, 1 voilà les trois artistes du xvii* siècle. Ils faisaient rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux, fut le plus parfait; Pascal, chrétien et philosophe, est le plus élevé; Saint-Simon, tout Uvré à sa ! verve, est le plus puissant et le plus vrai. '

Août 1856.

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