‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 34 sur 155 · Tome vin de Wisloire de France · texte numérisé non relu

Tome vin de Wisloire de France

ment : il ne décrit jamais pour décrire ; il n'imagine que pour sentir. On en verra la preuve dans ses paysages : comparez ceux de Victor Hugo * à cette page sur Fontainebleau, qu'avait choisi pour ses promenades François !•' malade et vieilli.

Fontainebleau est surtout un 'paysage d'automne, le plus original, lé plus sauvage et le plus doux, le plus recueilli. Ses roches, chaudement soleillées, où s'abrite le malade, ses ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font rêver avant Thiver, à deux pas la petite Seine entre des raisins dorés : c'est un délicieux dernier ^id pour reposer et boire encore ce qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange.

Il y amenait ses artistes d'Itanè qui, livrés à euxmêmes, se livrèrent aux hasards de leur génie et à tous les caprices de Tart. « De là ces Mercures, ces mascarons effrayants de la cour Ovale; de là ces Atlas surprenants qui gardent les bains dans la cour du Cheval-Blancy hommes-rochers qui, depuis trois cents ans, cherchent encore leur forme et leur âme, témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et la velléité de devenir. »

Cette dernière phrase n'est-elle pas frappante? Il a découvert leur vie ; il souffre de leur effort. L'apparence extérieure et sensible, traversant l'imagination de l'artiste, est allée frapper jusqu'à son cœur.

1. On entendait gémir le Simoun meurtrier , E^t sur les cailloux blancs les écailles crier

Sous le ventre des crocodiles.

Les obélisques gris s'élançaient d'un seul jet ; Comme une peau de tigre au couchant s'allongeait

Le Nil jaune tacheté d'tles.

Le Rosso ôta la bride à son coursier effréné. K'ayant affaire qu'à un mattre qui ne voulait qu'amusement et qui disait toujours : Osez^ il a, pour la petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant. Tri boulet, Brusquet, sans nul doute, ont donné leurs sages conseils. Le beau, le laid, le monstrueux, s'arrangent pourtant sans disparate. Vous diriez le Gargantua harmonisé dans TArioste^ Prêtres gras, vestales équivoques, héros grotesques, enfants hardis, toutes les figures sont françaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et dont la voisine touche le sein avec une douce main de sœur, toutes ces images charmantes» ce sont nos filles de France, comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes, inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres boudeuses et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est la nature, et c'est un ravissement.

Ce- second tableau peint à Tàme ce que celui de Rosso peint aux yeux. Nulle épithète d'atelier ; nul mot pour marquer la forme d'un contour ou la nuance d'une couleur ; tous expriment des émotions, des joies, des peines, des pensées, des actions de l'être intérieur et invisible. )L.es sensations se sont traduites en sentiments ; la peinture, en poésie ; et cette traduction si exacte, si involontaire, si heureuse, indique et explique le besoin le plus intime et la faculté maîtresse de l'auteur.

Le premier effet de ce genre d'imagination est l'éloquence. M. Michelet est si vivement ému qu'il ne peut manquer d'émouvoir les autres. Les événements qu'il raconte l'atteignent au vif; il combat avec ses personnages ; bien plus, il combat avec les idées

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philosophiques qu'il aime, et qu'il voit entrer dans le monde pour le gouverner. Ce volume, par exemple, est un long plaidoyer en faveur de l'esprit moderne qui s'efforce de naître, et qui amène avec lui l'art, la science, la liberté et Thumanité. Les ennemis qu'il rencontre sont pour l'auteur des ennemis personnels. Chaque blessure qu'ils font à son idole, il la ressent et il la venge. Railleries amères, insultes outrageantes, mépris brûlant, haine et colère, toutes les passions violentes s'accumulent en lui, débordent, et vont rouler sur eux pour les accabler. En même temps, les transports d'amour, les exclamations de joie, les élans de tendresse, les cris d'admiration, naissent d'eux-mêmes au passage de la divinité qu'il défend et qu'il adore. Cette histoire est une ode; elle est composée, comme une ode, d'apostrophes, de figures téméraires, de phrases brisées, de métaphores éblouissantes; on entend partout le chant lyrique. Il sent plus que les autres hommes, et je ne sais si le fanatisme de Genève montait plus haut que l'exaltation de ce morceau.

Contre rimmense et ténébreux filet où l'Europe tombait par TabandoQ de la France, il ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. A tout peuple en péril, Sparte, pour armée, envoyait un Spartiate. Il en fut ainsi de Genève. A l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à l'Ecosse, Marnix aux PaychBae : trois hommes et trois révolutions.

Et maintenant commence le combat 1 Que, par en bas, Loyola creuse les souterraios I <^ue, par en haut, Tor espagnol, l'épée des Guises, éblouissent ou corrompent 1 Dans cet étroit enclos, sombre jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de l'âme, ces sanglantes roses sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en Europe du sang et des supplices, un

homme pour brûler ou rouer, cet homme est à Oenève, prèi et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui chantant ses psaumes.

, Cette sensibilité de rimagination donne rinstinct historique, je veux dire l'art de démêler, à travers une foule de faits et de causes, la cause et le fait importants. Elle supplée à l'analyse rigoureuse, et, ])ar une autre voie, atteint le même but. Chaque manuscrit que Fauteur déchiffre, chaque gravure qu'il feuillette, laisse en lui, entre mUle impressions, une impression dominante. Au bout de quelques mois cette émotion, 1 sans cesse accrue, devient une passion, et il se trouve \ naturellement que c'est celle du siècle. En se faisant contemporain des générations éteintes, il a pris involontairement leur manière de sentir; par sa capacité* d'être ému, il a recueilli les sentiments qui semblaient détruits pour toujours et ensevelis dans la poussière des vieux livres. La faculté de souffrir et de jouir ainsi au contact du passé, est pour l'esprit ce que l'enduit chimique délicat est pour la plaque brillante où on l'étalé. L'une garde les empreintes morales, l'autre garde les empreintes physiques ; et le même mécanisme fait l'art du photographe et le talent de l'historien.

Prenons pour exemple la prédication de Luther. A ne considérer en lui que sa doctrine, et par la méthode ordinaire, on le regardera comme un ennemi delà liberté et un destructeur de l'homme. Il exagère le dogme de la corruption originelle ; il écrit le traité du serf arbitre ; il exalte la grâce plus que les plus âpres jansénistes; il outre les doctrines outrées de

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saint Augustin et de saint Paul. Mais prenez l'autre méthode : entendez comme M. Michelet la rude voix, les effusions passionnées, la trivialité puissante et généreuse du tribun populaire ; vous verrez le funeste système se changer en une prédication bienfaisante, la théorie du despotisme produire la pratique de l'indépendance, et le mysticisme spéculatif engendrer la vertu active. Ce vaillant Allemand, sensuel, brutal, distributeur d'injures, que la chair tourmente, dont le sang s'agite et fermente comme le vin, musicien, chanteur, poète , bon père de famille , ne peut pas établir une doctrine d'ascètes. C'est aux logiciens français, aux magistrats, aux lettrés, aux savants de Port-Royal, de reconstruire dans un coin la méthode de mortifications et de direction spirituelle, et de faire revoir au monde « la face pâle du crucifié. »

Tant vaut rhomme, tant vaat la doctrine. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque, elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille; elle fit à Thomme la belle illusion de sentir, au lieu de son cœur, battre en son sein le cœur d'un Dieu.

Malentendu sublime ! Quand de sa voix tonnante à faire crouler des trônes, Luther criait : V homme ri est rien^ le peuple entendait : Lhomme est tout.

Traduisons clairement sa prédication. Replaçons -ht au vrai jour populaire : «Bonnes gebs, on vous vend la dispense des œuvres. Remettez Taisent dans vos poches. Dieu vous sauve gratis. Des œuvres, la seule nécessaire est de croire en lui, de Taimer. >

Chose curieuse I Le pape recommandait les œuvres, et tout s^est réduit aux œuvres de la caisse. Luther dispense des œuvres, et elles recommencent, les vraies œuvres morales, celles de piété et de vertu. II disait : c Aime et crois. > Qui aime n*a pas besoin qu'on lui impose et prescrive des œuvres

agréables à Tobjet aimé. Il les fera bien de Uii*mémei et il les ferait malgré vous.

Prenons pour second exemple une découverte de M. Michelety très-nouvelle et très-curieuse. On a lu dans Robertson les dernières années de François P'. Pourquoi le roi change4-il de politique ? Pourquoi se livre-t-il à son rival? D'où vient cette négligence croissante, cette impuissance, ce discrédit ? Les solides raisonnements de Fecclésiastique anglais n'expliquaient pas grand'chose ; il fallait, pour comprendre cette décadence, l'habitude de se mettre à la place des personnages , et de retrouver leurs sentiments en les éprouvant. Sortons du conseil où Robertson écoute les délibérations des politiques; entrons dans la chambre à coucher du roi , que soigne ^Ojunther, à qui Barberousse envoie des pilules mer- \ curielles. Déjà, en 1535, il parle difficilement; il a , perdu la luette par la maladie ; souffrant et morose, il va chercher un peu de gaieté sous le soleil de Fon- ^ tainebleau. Réduit à ne plus jouir que par les yfeux, ! il lit Rabelais ou regarde les bacchanales et le cary naval que Rosso peint sur ses murailles. En 1538, un I abcès affreux le mène à deux doigts de la mort ; on ; le guérit à peine, par des remèdes aussi terribles que I le mal. Il reste bouffi, la machine bouleversée, l'âme s à demi éteinte. Désormais, il laisse régner Montmorency, puis les cardinaux; il n'a plus que des réveils, et sans cesse il s'affaisse et retombe.

Telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. Le règne de Louis XIY se partage en deux parts : Avant la fistule, après la fistule. Avant, Golbert et les conquêtes; après, IJjlme Scarron et les défaites, la proscription

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de 500000 Français. François I*' varie de même : Avmit VabcèSy ofrès Vabcès, Avant, l'alliance des Turcs, etc. Après, l'élévation des Guises et le massacre des Yaudois, par lequel finira son règne. )»

Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.

Saisi de dégoût à la vue des derniers portraits du prince, rhistorien a compris deux phrases d*Hubert et de Brantôme. Il a vu le triste « galant » flétri, gâté , balbutiant des phrases embrouillées , signant sans lire l'ordre de détruire les Vaudois, pendant que Diane de Poitiers et le dauphin jouent au roi de son vivant. Cette alcôve où travaillent les médecins, où intriguent les maîtresses, lui a donné la nausée; sa sensation lui a servi de critique, et Fa bien servi.

Cette faculté de pénétrer dans l'âme des personnages fait de l'auteur un psychologue. Noter au passage les sentiments les plus délicats , les plus sin*gulîers, les plus obscurs, suivre les détours de leur ligne capricieuse et brisée, sans fatigue, sans efforts, sans erreur, se plier de soi-même aux ondulations incessantes de la passion changeante et sinueuse, ainsi qu'une feuille légère qui coule et tourne avec les remous incertains de l'eau qui la mène, on a déjà vu i^Sir Y Histoire de la direction au xvir siècle combien ce genre d'imagination est eii lui naturel et puis-sant. On le reconnaît ici dans le récit de la passion que la pauvre Marguerite eut pour François I" son frère. Petite-fille du poète Charles d'Orléans, poète elle-même, savante, d'une curiosité infinie, et d'une finesse charmante , un peu mystique , délicate , nerveuse, maladive, elle aima le roi, uniquement, toute

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sa vie, comme mu frère, comme mi fils, comme an dieu, c Ce qui étomoie et ce qui confond en elle, c'est Finvariable permanence d'un sentiment toujours le même, qui n'a ni phases ni crises de diminution ou d'aggravation , ni haut ni bas ; jamais l'arc ne fut si constamment tendu. » La vive et ardente imagination s'était prise, et ce fut pour toujours. Elle fut sacrifiée, selon la règle ordinaire; elle souffrit sans cesse, c'est le lot de ceux qui aiment beaucoup. On l'eût deviné d'avance en voyant le contraste de cette frêle , mignonne et pensive créature, et du vigoureux gaillard, chasseur, homme d'armes, trois fois égoïste à titre d'enfant g&té, de fat sensuel et de roi. Il est brusque, inégal avec elle ; de temps en temps reviennent des accès de tendresse, par exemple lorsqu'il est malheureux; puis il la néghge ou la rudoie, ne sentant pas que, pour une âme si tendre, tous les coups sont es blessures. Un jour par caprice, le cœur abaissé par les jouissances vulgaires, « il conçut l'idée indigne de voir jusqu'où irait sa puissance sur une personne si dévouée. » Elle parvint à s'enfuir, brisée, « pis que morte ; »• et, craignant encore d'avoir blessé cet être ] tyrannique et brutal, elle lui écrivit une lettre humble, \ gémissante, pour le supplier d'être généreux, de lui ; faire grâce , de n'exiger d'elle que ce qu'il a déjà , J l'entière, l'absolue, l'éternelle possession de son cœur. Le roi, inîpatienté, et pour complaire à sa maîtresse, finit par marier celle qui l'avait sauvé dans sa prison de Madrid, au jeune d'Albret, roi sans royaume. « Elle épousait l'exil , la pauvreté , la ruine ; elle en pleura, comme elle le dit, à creuser le caillou. » A la vérité , en manière de reconnaissance, on lui avait

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lait une pension. Vous aviez déjà vu ces fines et touchantes analyses, et vous retrouvez dans Fliistoricn de Marguerite l'historien de Mme de Chantai.

Mais la sensibilité d'imagination est un instrument aussi dangereux qu'utile. Elle guide et elle égare. Elle assemble en amas les découvertes et les erreurs. Aucune sorte de talent ne pénètre le lecteur d'impressions plus vives et plus contraires. On admire l'auteur et on se révolte contre lui à la même page. On jette le livre de dépit, et on le reprend avec enthousiasme. Il étonne en toutes choses, dans le mal comme dans le bien. Il ressemble à ces aveugles d'Ecosse dont la vue merveilleuse perçait les murs , franchissait l'espace , atteignait les secrets par une révélation prophétique, et qui trébuchaient contre la première pierre du chemin.

Comprend-on qu'en expliquant la religion des Yaudois, il parle ainsi des Alpes : « Leurs glaciers bienfaisants dans leur austérité terrible, qui donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps la lumière, la force nM}rale? » Quoi! s'il y a des hommes courageux et sensés en Allemagne , en Angleterre , en France , c'est l'aspect des glaciers qui les a produits ?

GompFend-on qu'en comptant les effets de l'avénement de Charles -Quint et de la réunion de tant d'États, il dise de l'Espagne : « L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se voler elle-même. Indigente par eux, elle se fait mendiante en détruisant les Maures. » Concevez-vous qu'un taureau se perce de ses (5ornes?

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et croyez^vous que l'Espagne ait chassé les Maures par fureur contre soi ?

Comprend-on que l'historien du peuple , l'apôtre de la puissance des masses, le lucide révélateur des grandes causes , déclare que , si l'électeur eût livré Luther, l'avenir du monde était changé? « La Réforme» étoufTée encore une fois , eût laissé le vieux système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès lors, ni de jésuites. Point de jansénistes, point de Bossuet,, point de Voltaire; autre était la scène du monde. » Saviez- vous que les causes du protestantisme en France furent les dévastations de Charles-Quint? « Ces terribles calamités, l'abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on appelle Réformation. »

Le mécanisme de ces étranges affirmations est visible. Une idée entre à l'improviste dans cette âme si sensible , la trouble et la transporte comme par une vision. Sur un autre homme , elle n'agirait pas ; il resterait tranquille dans son fauteuil, manierait l'hypothèse, et finirait par la rejeter, la trouvant trop fragile. Sur celui-ci , elle agit aussi fortement qu'une vérité évidente ; l'émotion la transforme en conviction ; 11 sent si violemment qu'il ne peut s'empêcher de croire ; les causes de doute sont effacées ; il n'aper^ çoit plus que son rêve : le voilà pour lui prouvé. Il affirme la chose comme si elle était réelle et présente; pour lui, en effet, elle est réelle et présente; et il ne la verrait pas mieux, si elle était en ce moment devant ses yeux.

L'émotion trop vive l'empêche de douter quand il

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compose. L'émotion trop vive Tempéche d'être clair ^ quand il écrit. Car supposez un homme qui senté^ trop : pourra-t-il s'astreindre à suivre en logicien et en narrateur le fil des événements, à les exposer euxmêmes, tels qu'ils se sont passés, à réfléchir le passé comme fait une glace pure, à n'y rien ajouter de son émotion personnelle, à faire abstraction de soi-même, à ne pas paraître dans son récit? Au contraire, il rompra à chaque instant la narration, il sautera d'un siècle à l'autre et d'un pays à l'autre, pour noter les rapprochements subits où s'aventure son imagination effrénée; il expliquera un portrait de Marguerite par un portrait de Pénelon; il mêlera une discussion de textes au récit d'une bataille ; il appellera Anquelil Duperron et Eugène Burnouf au secours de Reuchlin et de Pic de La Mirandole ; il parcourra par des voyages subits et surprenants tout le royaume de la fantaisie et toutes les régions du réel ; il forcera le lecteur déroulé, qui à grand'peine se traîne à terre, sur la grande route frayée et au pas de promenade, à s'envoler avec lui dans les domaines de l'air, franchissant d'un coup d'aile montagnes et précipices , étourdi, ébloui de la violence de son élan et des caprices de son guide, incapable de reconnaître son chemin, ne distinguant rien que l'èssof furieux de sa course involontaire, et le souffle de feu du génie ailé qui l'emporte avec lui. Avec la suite naturelle des faits disparaîtra leur couleur naturelle. Ils se transforment en exclamations, en cris d'allégresse, en invectives sanglantes. Je disais tout à l'heure qu'ils formaient une ode : une ode est-elle facile à comprendre? Prenez du sable, des minéraux, du fer, des

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roches> tels que vous les trouvez dans la nature, et comme vous les présentent les montagnes et les vallées; jetez-les dans une fournaise ardente : ils s'embrasent, ils pétillent, ils se fondent ; les flammes serpentent et tourbillonnent, sifflent et grondent sous la vaste lueur qui rougit l'antre mugissant. C'est un chaos étrange et terrible, où toutes les natures s'altèrent, où toutes les formes se confondent, où rien ne subsiste de ce que vous aviez vu dans la campagne, où l'œil du chimiste peut seul reconnaître sous leur figure nouvelle les pierres et les métaux calcinés, transformés ou tordus. Telle est l'image de cette histoire ; on a besoin de se la traduire- Pour la comprendre, il faut dépouiller les faits de leur apparence oratoire, déchirer la parure étincelante d'allégories et de métaphores qui couvre et cache les idées générales , et changer la fantasmagorie d'images en récits simples et en raisonnements nus.

Je copie le commencement du chapitre iv» et je demande au lecteur s'il est aisé de l'entendre au premier coup. Il s'agit de la vente des indulgences et de l'élection de Charles-Quint.

Si Plutus est aveugle, comme on a dit, il dut le regretter. Lo temps dont nous contons Thistoire eût pu satisfaire ses regards. L*heureuse çxtension des activités en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée. Pour lui, par lui, les trois grandes^ choses modernes apparaissent, bureaucratie, diplomatie et banque; Tusurier, le commis, l'espion.

Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les dieux grecs dans Aristophane. D'euxmêmes, ils introduisent leur successeur, le bon Plutus. Ils

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avouent franchement que sans lui ils mourraient de faim. Mercure quitte son métier de dieu qui ne va plus; pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes, et dit en sage : c Où Ton est bien, c*est la patrie. >

Gela est franc et net. Mais combien est détestable Thypocrisie moderne I cet effort d^accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la rapacité financière de férocité fana* tique!

Pour s'expliquer ce passage, il faut d'abord connaître» et très-bien , Aristophane. Or, combien de gens ont étudié Aristophane ?

Il faut de plus être depuis longtemps en commerce avec les idées, pour deviner que cette allégorie et ces allusions mythologiques signifient simplement qu'au xvi« siècle le besoin et la puissance de l'or sont plus grands qu'autrefois.

Il faut en outre savoir l'histoire ancienne et moderne pour comprendre d'abord cette indication lyrique du fanatisme et de l'avidité des Espagnols, de l'avidité et de la tolérance des peuples anciens.

U faut enfin avoir Thabitude du style pour n'être point efifarouché par la violence et l'étrangeté de cette expression : saveter de fërociié fanatique la rapacité financière. Et, surtout, il faut avoir l'esprit naturellement très-calme : car quiconque se laisserait saisir par l'enthousiasme et la verve amère du morceau serait troublé jusqu'au fond de l'âme, et les idées seraient en lui noyées sous les émotions.

Or, le volume entier, et tous les volumes de l'Histoire de France^ sont de ce style. M. Michelet sans doute n'écrit pas pour quelques lettrés, amateurs d'analyse. Il veut persuader le public; bien plus, le

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peuple. Il considère Thistoire comme une école po* pulaire de patriotisme et de morale. Est-il probable qu'avec cette manière d'écrire il se fasse entendre de l'ouvrier qui sort de sa fabrique, ou qui pour se reposer ouvre un livre sur son établi?

y. Encore un mot sur le style. Il est composé d'exagérations. La sensibilité chez l'auteur est devenue maladive. Les chocs que nous sentons à peine le font crier. Plusieurs diront même qu'il crie de parti pris / et par habitude. Cette fièvre de l'âme déborde en expressions convulsives. Il outre l'excès de la passion. Il n'écrit que par petites phrases saccadées , qui ressemblent è. des accès de douleur. J'en prends au hasard, elles sont par milliers. « C'est en 1517 qu'éclate la dispute de Las Casas et de Sépulvédâ, le jour horrible qui révèle la fosse où , pour Tamour de l'or, on a jeté deux mondes, le noir par-dessus l'Indien. » Un peu plus loin , après l'élection de Charles-Quint : «On avait fait un monstre : l'Espagne et l'Allemagne collées l'une sur l'autre et, face contre face, Torquemada contre Luther. » Ces phrases ne sont que violentes. Mais une fois que le violent devient le beau, il n'y a plus de limites, et l'on finit par tomber dans la rhétorique, et même dans le ridicule. Est-ce M. Michelet qui, après avoir exposé la détestable grossièreté de François l", et la fuite de Marguerite, écrit en manière de résumé, cette phrase vague qui n'est qu'une phrase : « La terre avait vaincu le ciel et l'avait abaissé jusqu'à soi? » — « Faute d'idée, dit Béranger, il allait faire une ode. » Très-certainement c'est dans une ode de cette espèce que trébuche l'auteur eu racontant la moin de Zwingle : « Son ami

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Myoonîus, pour sauvar son cœur des outrages, le jeta au courant du Rhin, le jleuife des anciens héros en reste plus héroïque. » — Enfin n*est-il pas curieux de voir un historien ^ à bout d'expressions « chercher des métaphores dans les découvertes de la physique moderne , et dire , en style de précieuses , que Guichardin écrivit l'arrivée de Bourbon et de ses mercenaires d'une encre froide à geler du mercure? Il n*y a que lui pour assembler de tels contrastes, et pour amener devant imagination, la main dans la main, le marquis de Mascarille et M. Gay-Lussac.

Pouvait-il éviter ces taches? Non ; par malheur, son talent tient à ses défauts. Il est comme un peintre qui puiserait sur sa palette l'écarlate éclatante et au môme endroit la maudite huile qui viendrait brouiller et salir sa toile. Notre esprit est une machine construite aussi mathématiquement qu'une montre. Si tel ressort l'emporte , il accélère ou fausse le mouvement des autres , et l'impression qu'il leur communique échappe au gouvernement de notre volonté, parce qu'elle est notre volonté môme. L'impulsion donnée nous emporte ; nous allons irrésistiblement dans la voie tracée ; et Tautomate spirituel qui fait notre ôtre ne s'arrête plus que pour se briser. LeX moteur tout-puissant chez M. Michelet est cette sen- ? sibilité exaltée qu'on a nommée l'imagination du »; cœur. Elle lui donne l'éloquence , l'instinct de la vé- i rite historique , le sens psychologique , la faculté de faire revivre les âmes. Elle lui impose avec une né- | cessité égale l'obligation de prendre des hypothèses \ douteuses pour des vérités certaines, de transformer J les faits en exclamations , les idées générales en al- /

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légories, d'obscurcir son style , d'exagérer et de fausser ses expressions. Elle lui met devant les yeux, comme modèle et comme souveraine, une beauté idéale, souffrante, passionnée, tendre, au sourire terrible ou gracieux , parfois divin , mais maladive et boiteuse. Heureux pourtant ceux qui en ont une, qui peuvent y croire , et qui n'ont point perdu leur foi première en étudiant le mécanisme de l'admiration!

Juillet 1855.

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L*Oiseau.

Prenez ce livre un jour de beau soleil, et allez, à dix heures du matin, au Jardin des Plantes. Personne encore ; les bêtes sont seules ; on est en bonne compagnie. Entre les lamas et les ours est un petit étang limpide. Deux filets d'eau, qui courent entre les racines d'acacias, s'y dégorgent en soulevant de longues ondulations brillantes. Des canards lustrés, de forme bizarre, aux plumes splendides, y barbotent et travaillent de leurs pattes et de leurs ailes. La grue de Numidie, délicate et frêle, s'avance comme une demoiselle timide, et considère avec inquiétude ces turbulents ébats. Le héron étique pique de son bec pointu les vers qui se tortillent dans la vase, puis, debQutsurune patte, regarde d'un air résigné devant lui, sans savoir quoi. Des flottes d'oies asiatiques abordent gravement sur la plage. Les mouettes rieusesvont sautant » voletant , bavardes , infatigables , plongeant furieusement, éclaboussant toute la mare; elles se culbutent, elles caquettent, elles se battent dans Teau et sur le sable, jusqu'entre les pieds des bœufs noirs leurs bons amis, jusque sur les branches des jeunes saules penchés qui commencent à s'habiller d'une verdure cotonneuse. Au plus haut des arbres, les moineaux chantent ; du fond du jardin arrive une sourde rumeur : cris de gypaètes, gloussements de

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poules, piaulements de faisans, de râles, d*alouettes, ramages d'oiseaux chanteurs, concert lointain de toute la création ailée amenée des extrémités du monde, volatiles huppés, aigrettes, palmés, aquatiques, aériens, terrestres, croasseurs, musiciens, dont Tâme tressaille à l'aspect de la lumière agile, des belles eaux frissonnantes, des jeunes pousses qui s'ouvrent, de la sève qui fait éclater les boutons rouges, de la vie printanière qui fleurit la terre et qui entre avec l'air suave jusqu'au plus profond de leur cœur. Au bout d'une heure, allez- vous-en. Voici venir ce désagréable bipède, Thomme, les goutteux et les marmots, les soldats et les servantes. Une fois dans votre chambre, si vous ouvrez ce livre, vous croirez être encore devant l'étang, en compagnie du héron, du rossignol et du cygne. 11 faut une volière et un muséum.

Gomment M. Michelet est-il devenu naturaliste? . Par hasard, par bonté et par compagnie. Malade, \ occupé d'une personne malade, il a regardé la cam- \ pagne avec elle. Un rossignol, un rouge-gorge dans ; sa chambre, des poules dans sa cour, des corbeaux, , des hirondelles sur son toit, ont tourné ses yeux vers les oiseaux. Involontairement il les a aimés, et le voilà qui plaide leur cause. « Que faut-il pour les protéger? révéler l'oiseau comme âme, montrer qu'il est une personne. L'oiseau donc, un seul oiseau, c'est tout le livre, mais à travers les variétés dje sa destinée^ se faisant, s'accommodant aux mille conditions de la terre, aux mille vocations de la vie ailée.... Tel il nous apparut dans son idée chaleureuse, celle de la prhnitive alliance que Dieu a faite entre les êtres,

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da pacte d'amour qu*a mis la mère universelle entre ses enfeints. »

M. Michelet reste donc ici dans son œuvre. Ce volume de psychologie poétique ne fait point disparate avec les autres; il les complète. L'historien que. vous connaissez paraît à travers le naturaliste que vous découvrez. Le livre de TOweaw n'est qu'un chapitre ajouté au livre du Peuple. L'auteur ne sort pas de sa carrière; il élargit sa carrière. Il avait plaidé pour les petits, pour les simples, pour les enfants, pour le peuple. Il plaide pour les bêtes et pour les oiseaux.

Nulle philosophie n*est plus conforme à son génie. • Ce génie est l'inspiration passionnée, la sensibilité extrême et poétique, la faculté de découvrir les émotions en les éprouvant, de connaître les êtres en se transformant en eux. Pour lui la science et l'histoire ne sont pas des œuvres de l'analyse, mais des œuvres de l'instinct. Au lieu de constater les faits im à un, avec circonspection, de raisonner pas à pas, de prouver chaque proposition, d'établir des classifications régulières, de dégager lentement des lois générales, de les noter par des formules sèches, de les vérifier vingt fois avec les doutes d'un sceptique, de corriger minutieusement chaque expression pour atteindre à l'exactitude parfaite, il entre violemment dans l'histoire avec des cris de colère ou d'enthousiasme, devinant un caractère d'après un mot, jugeant un homme sur un portrait, ami ardent ou ennemi acharné de ses personnages, prenant pour guides ses sympathies et ses colères, ayant pour critique le délire de l'ode, et courant à travers l'émotion à la vérité. Les autres écartent la passion comme un voile ;

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,- il l'accepte comme une lumière. Les autres rejettent , rinstinct comme une faiblesse ; il le recueille comme i une force. Les autres évitent le dithyrambe comme ^ un trompeur ; il se livre à lui comme à un révélateur.

De là sa philosophie et la philosophie de ce livre. Chacun de nous fait la sienne à son image. Chacun prescrit à la science les habitudes de sa pensée. Chacun offre à l'univers Tidéal qu'il se propose à luimême. Chacun impose à la nature les besoins qu'il porte en soi. M. Michelet a l'instinct pour méthode : . c'est pourquoi il glorifie l'instinct, hier dans le peuple, aujourd'hui dans les bêtes. Il rabaisse le raisonnement et l'analyse ; il relève la cropnce spontanée et la divination irréfléchie. Hier, il préférait le bon sens du paysan aux théories du lettré, et demandait au peuple la vérité sur la révolution française. Aujourd'hui, il s'indigne contre ceux qui traitent l'instinct de force aveugle, qui ne voient pas « combien cette raison commencée diffère peu en nature de la haute raison humaine ; » qui ne démêlent point dans l'oiseau le génie du constructeur, de l'artisle, du musicien, la faculté d'enseigner et d'apprendre, le profond amour, le dévouement, le courage, les plus beaux sentiments et les plus belles forces de notre âme, une âme enfin parente de la nôtre. M. Michelet a la sympathie pour talent; c'est pourquoi il glorifie la sympathie, hier, celle des hommes entre eux, aujourd'hui, celle des hommes et des bêtes. Il déteste l'orgueil, la dureté, la vie solitaire. Il exalte la bonté, la fraternité, la vie sociale. Hier, il appelait la patrie « une grande amitié, » enseignant pour devoir à

rhomme le dévoaement et la tendresse » appelant les classes opposées à la concorde, donnant pour devise à la révolution future, non la liberté orgueilleuse, non régalité niveleuse, mais la fraternité généreuse. Aujourd'hui, il essaye d'établir la paix entre les oiseaux et l'homme, montrant que plu* sieurs sont nos serviteurs, que presque tous sont nos alliés et nos amis; que ces jeunes Ames, à peine ébauchées, enfantines, doivent être traitées en soeurs par la nôtre, et que le destin de Thomme, barbare et brutal encore, est de rallier tous les vivants en une grande république au soufQede 1* universel amour.

Cette philosophie donne-t-elle la vérité ? À tout le moins elle donne le talent. Si elle n'est pas conforme à la science, elle est conforme à la poésie. Si elle ne fait pas des savants, elle fait des artistes. Quel don que de retrouver tous les sentiments, d'entrer dans l'âme de tous les êtres, de reproduire dans l'étroite enceinte de soi-même toutes le$ formes de la vie et la variété infinie de l'univers ! Ce don parait grand déjà, lorsqu'il s'applique à réformer les pensées et les passions des hommes, choses communes, vulgaires, que nous apercevons en nous-mêmes, et qui n'ont point pour nous Tattrait de la nouveauté. Combien plus grand lorsqu'il s'emploie à faire comprendre l'âme des êtres muets, séparés de nous par l'abtme des espèces, à révéler la vie mystérieuse des animaux, des forêts et des flots!

D'abord les oiseaux-poissons, pingouins, manchots, immobiles en longues rangées sur les îles de glace, parmi les cristaux aigus des terres australes. < Â leur

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tenue verticale, à leur robe blanche et noire, on croirait voir des bandes nombreuses d'enfants en tabliers blancs. Ces ôls aînés de la nature, confidents des vieux âges de transformation , parurent aux premiers qui les virent d'étranges hiéroglyphes. De leur oeil doux, mais terne et pâle comme la face de l'Océan, ils semblaient regarder l'homme, ce dernier né delà planète, du fond de leur antiquité. » Chez d'autres, l'aila peu à peu se dégage, s'agrandît, devient aérienne ; l'oiseau ne nage plus, il vole ; et vous voyez les goélands criards qui planent imperturbablement au-dessus des vagues de la Biscaye, pendant que la houle marine, accumulée depuis l'Âmériqtie, escalade en grondant les escarpements de la côte. « Jour ou nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou vivante,, tout leur est un. Usant de tout, chez eux partout, ils promènent vaguement des flots au ciel leur blanche voile. Le vent nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va où ils voulaient aller. » Leur œil clair et froid a la couleur de la mer du Nord, grise, indifférente. «Que dîs-je? Cette mer est plus émue. Le vieux père Océan, sournois, colère, souvent, sous sa face pâle, semble rouler bien des pensées. Ses fils, les goélands, semblent moins animaux que lui. »

Bien plus haut, « le premier de la race ailée, l'audacieux navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête, contempteur de tous les dangers, » l'aile de mer balance son petit corps sur ses immenses ailes, et, de l'Europe à l'Amérique, rame avec la vitesse de l'orage, d'un vol si égal qu'ilsemble

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endormi. Bien certainement M. Michelet s'est cru oiseau plus d'une fois en écrivant ces pages. Il a souhaité cette récompense au naturaliste Wilson. Une fois, écoutant la chanson d'une fauvette : « Moimême, dit-ily ailé en ce moment, je l'accompagnai dans son rêve. » Il a causé avec les bêtes comme les anciens brames]; un jour, voyant le héron m^anco* lique qui, perché sur une patte, contemplait dans l'eau terne sa maigre image, il se hasarda à interroger ce rêveur :

Je lui dis de loin ces paroles que sa très-fine ouïe perçut exactement : c Ami pêcheur, voudrais-tu bien me dire (sans délaisser ta station) pourquoi, toujours si triste, tu semblés plus triste aujourd'hui? As-tu manqué ta proie? Le poisson trop subtil a-t-il trompé tes yeux? La grenouille moqueuse te défie-t-elle au fond de Tonde?

— Non, poissons ni grenouilles n^ontpas ri du héron.... Mais le héron lui-même rit de lui, se méprise quand il entre en pensée de ce que fut sa noble race, et de Toiseau des anciens jours....

c La terre fut notre empire, le royaume des oiseaux aquatiques dans rage intermédiaire où, jeune, elle émergeait des eaux. Temps de combat, de lutte, mais d'abondante subsistance. Pas un héron qui ne gagnât sa vie. Besoin n'était d'attendre ni de poursuivre : la proie poursuivait le chasseur ; elle sifflait, coassait de tous côtés. Des millions d'êtres de nature indécise, oiseaux-crapauds, poissons ailés, infestaient les limites mal tracées des deux éléments. Qu'auriez-vous fait, vous autres, faibles et derniers nés du monde? L'oiseau vous prépara la terre. Des combats gigantesques eurent lieu contre les monstres énormes, fils du limon ; le fils de Pair, l'oiseau, prit taille de géant. Si vos histoires in^ates n'odt pas trace de tout cela, la grande histoire de Dieu le raconte au fond de la terre où elle a déposé les vaincus, les vain-

queurs, les monstres exterminés par nous et celai qui les détruisit.

c Vos fictions mensongères nous bercent d'un Hercule humain. Que lui eût servi sa massue contre le plésiosaure? Qui eût attendu face à face cet horrible léviathan? Il y fallait le vol, Taile forte, intrépide, qui du plus haut lançait, relevait, relançait THercule-oiseau, Tépiornis, un aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure, implacable chasseur qui, mfaHre de trois éléments, dans l'air, dans l'eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos. »

Consumé dans cette lutte gigantesque, il s'est amoindri quand s'est amoindri l'élément humide. Les oiseaux de la vase, aux longues échasses, insensiblement ont disparu. Leurs frères, les pélicans, les cygnes, deviennent rares. « On chercherait en vain ces blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio,les marais deMantoue, qui pleuraient Phaéthon à l'ombre de ses sœurs, ou, dans leur vol sublime, poursuivant les étoiles d'un chant harmonieux, leur portaient le nom de Varus. »

C'est la tendresse du poêta qui ranime ses créatures. Celui-ci les aime tant qu'il les aime trop. Le rossignol est Dieu dans ce livre, et M. Michelet est son prophète. Il a eu des visions en l'écoutant, tout comme Mahomet. Il écrit à propos de lui des dialogues comme ceux du Coran. Il l'aperçoit qui passe, timide, muet, dans son habit obscur, sous les feuillages rougissants de l'automne. Pourquoi pars-tu? Que ne restes-tu en Provence, dans les gorges où le tiède soleil d'hiver luit aussi doucement qu'au plus beau printemps?

c Non, il me faut partir. D'autres peuvent rester : ils n'ont

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que faire de rOrleot. Moi, mon berceau m'ajipelle; il faut que je revoie ce ciel éblouissant, ces ruines lumineuses et parées où mes aïeux chantèrent; il faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d*Asie, que je me baigne de soleil.... Là est le mystère de ma vie; là, la flamme féconde où renaîtra mon chant ; ma voix, ma muse est la lumière. »

Il part, et le voilà devant la grande.'porte de l'Italie,, devant les Alpes froides et blanches, peuplées de tous les brigands de l'air, qui l'attendent.

Il s'arrête à l'entrée, sur une maison amie que je sais bien, ou au bois sacré des Charmettes, délibère et se dit : c Si je passe de jour, ils sont tous là : ils savent la saison ; Taigle fond sur moi, je suis mort. Si je passe la nuit, le grand-duc, le hibou, Tarmée des horribles fantômes aux yeux grandis dans les ténèbres, me prend, me porte à ses petits.... LasI que ferai -je?... J'essayerai d'éviter et la nuit et le jour. Aux sombres heures du matin, quand Teau froide détrempe et morfond sur son aire IsT grosse béte féroce qui ne sait pas bâtir un nid, je passe inaperçu.... Et quand il me verrait, j'aurais passé avant qu'il pût mettre en mouvement le pesant appareil de ses ailes mouillées. »

Bien calculé. Pourtant vingt accidents surviennent. Parti en pleine nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent d'est qui s'engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses ailes.... Dieul il est déjà jour.... Ces mornes géants, en octobre, déjà vêtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point noir qui vole à tire-d'ailes. Qu'elles sont déjà lugubres, ces montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul à longs plis I... Tout immobiles que sont leurs pics, ils créent sous eux et autour d'eux une agitation éternelle, des courants violents, contradictoires, qui se battent entre eux, si furieux parfois, qu'il faut attendre, c Que je passe plus bas, les torrents qui hur-lent dans l'ombre avec un fracas de noyades, ont des trombes

350 H. MIGHELET.

qui m'entraîneront. Bt si je monte aux hautes et froides ré* gions qui s'illuminent, je me livre moi-même ; le givre saisira, ralentira mes ailes. »

N'y a-t-il point là tout un drame? Qui ne serait touché des anxiétés du pauvre petit voyageur, perdu dans les tempêtes de neige? Qui ne voit, sous celte main magique, Tautomne des montagnes, les noires profondeurs des gorges où rampent des nuages, les crêtes arides qui s'éclairent à l'aurore d'un triste sourire glacé? Le drame finit par une ode, qui est l'hymne du rossignol* Ge qu'il chante, c'est son amour, sa douleur, ses joies, ses espérances infinies. Bufifon avait noté, avec une prodigalité de mots nobles, les roulades, les coups de voix, les trilles, les arpèges de son ramage, bon observateur, analyste attentif, définissant toutes les opérations de ce gosier, n'apercevant que la partie extérieure de l'hymne. Ge que M. Michelet en aperçoit, c'est ta source intérieure, c'est la passion musicale, c'est l'âme créatrice. «Le rossignol voit les bois, Tobjet aimé qui les transfigure ; il voit sa vivacité tendre,,,et mille grâces de la vie ailée, que la j^ôtre ne peut rendre. Il lui parle, elle lui répond ; il se charge de deux rôles, à la grande voix mâle et sonore, réplique par de doux petits cris. Quoi encore? Je ne fais nul doute que déjà ne lui apparaisse le ravissement de sa vie, la tendre intimité du nid, la pauvre petite maison qui aurait été son ciel.... Rapprochez- vous , c'est un amant; mais éloignezvous, c'est un dieu. La mélodie, ici vibrante et d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et s'amplifie par les effets de la brise ; c'est un chant religieux qui emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de

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l'amante, du ffls qui doit nattre; mais de loin, autre est cette amante, autre est le fils : c'est la Nature, mère et fille, amante étemelle qui se chante et se célèbre ; c'est l'infini de l'amour qui aime en tous et chante en tous ; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remercîments qui s'échangent de la terre au ciel. » Voilà le panthéisme profond, passionné, mystique, où aboutit ce talent, où s'achève cette philosophie. L'artiste aperçoit en toutes choses l'Amour et la Vie. Au plus bas degré de l'être, les substances inertes se fondent les unes dans les autres par les violentes afQnités chimiques, aspirant, avec ipie soif ardente, celles qui doivent transformer et compléter leur être ; et le monde, qui semble immobile, est le mariage incessant, mystérieux, invisible, des corps qui s'unissent, précipités les uns vers les autres par un aveugle désir. La sourde volonté qui attache au sol la pierre pesante, et retient autour du soleil le cortège des planètes, développée dans la plante par des besoins plus compliqués et par une œuvre plus savante, y végète encore engagée dans la matière, et ne se déploie que par la structure qu'elle compose et qu'elle soutient. Dégagée dans l'animal, elle habite en lui sous forme d'instinct et de rêve. Elle se change en idée dans l'homme, et le poète, apercevant par elle l'universelle parenté des choses, reconnaît l'âme infinie, la créatrice immortelle, la grande mère incessamment occupée à amener des vivants sous la clarté du jour. Au fond des bois, pendant les jours d'été, lorsque les exhalations odorantes montent dans l'air, quand le long murmure des feuilles, des oiseaux, des insectes, vient emplir l'oreille, lorsque

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Tair épais enivre comme le vin, et qu'un nuage de lumière enveloppe le dos des collines, on est tenté comme lui de confondre les choses en un seul être, et l'on comprend comment un artiste, entrevoyant la face de Téternelle déesse, a dit qu'elle s'appelle l'Amour.

Laissez»le s'abandonner à sa sensibilité exaltée, à sa sympathie passionnée, à son émotion nerveuse : avec les animaux il ressuscitera les êtres inanimés. Avec la pensée des oiseaux, il nous montrera la pensée des arbres et des pierres. Quels paysages! et que le cœur est meilleur peintre que les yeux! En vain votre esprit serait un miroir où vous apercevriez la forme exacte de chaque contour et la nuance précise de chaque couleur. En vain vous me nommerez le vert et le bleu, la ligne brisée et la ligne sinueuse. Ce que vous me ferez voir est peu de chose. Il faut que vous découvriez le sentiment sous la forme qui l'exprime, et le seul moyen de susciter en moi des images est de soulever en moi des émotions. Si Ton voit les paysages de M. Michelet, c'est qu'on les sent, et qu'il les sent. Il les sentait lorsqu'il a dé« crit sa colline nantaise étendue entre les eaux grises de la Vendée et les eaux jaunes de la Bretagne, antique jardin abandonné, plein de grandes charmilles et de cerisiers rouges, où les pluies sans écoulement nourrissent une verdure exubérante, encombrée de plantes domestiques et sauvages, fouillis de hautes herbes, luxe de végétation négligée, « efflorescence molle et débordante, sous un ciel humide, tiède et doux. » Il les sentait, quand il peignait ces marais d'Amérique, larges bras de mer abandonnés dans la

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retraite des eaux, où le peuple des cèdres enfonce ses pieds dans la vase qui fermente, et sous ses flèches entre-croisées étend un crépuscule sinistre. Mais la yraie patrie de cette imagination ardente est le pays du soleil, la région brûlée du globe, la dévorante nature des tropiques; sa violence, sa concentration fiévreuse en imite Ténergie insensée et les furieux excès. Méry Ta peinte aussi ; mais sa riche s imagination et son enthousiasme n'égalent point l'ivresse maladive et nerveuse, les accès de poésie ' convulsive, les phrases vibrantes, les petits mots dardés en traits de feu, le pétillement d'éclairs qui écla- j tent ici : l'artiste parle de ces insectes, acharnés chasseurs, insatiables gloutons, excités, piqués par la chaleur, par l'excitation d'un monde d'épices et de substances acres, qui pullulent dans les forêts vierges « où tout vous parle de vie, où fermente éternellement le bouillonnant creuset de la nature. »

Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d'une triple voûte, et par des arbres géants, et par des enlacements de lianes, et par des herbes de t^nte pieds à larges et superbes feuilles. Par places, ces herbes plongent dans le vieux limon primitif, tandis qu'à cent pieds plus haut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puissantes se mirent dans le brûlant soleil.

Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c'est une scintillation, un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons, oiseaux-mouches et colibris, pierreries animées et mobiles, qui s'agitent sans repos. I,>a nuit, scène plus étonnante 1 commence l'illumination féerique des mouches luisantes, qui, par milliards de millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effrayantes de lumière, des grimoires de feu.

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Avec toute cette epleiideiir, aux parties basses clapoté un peuple obscur, uu monde sale de caïknans, de serpents d'eau. Aux troncs des arbres énormes, les fantastiques or* chidées , filles aimées de la fièvre, enfants de Tair corrompu, bizarres papillons végétaux, se suspendent et semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles i^e délectent et se baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie, et traduisent, par le caprice de leurs couleurs inouïes, Tivresse de la nature.

N'y cédez pas, défendes^vous, ne laissez point gagner au cbarme votre tête appesantie. Debout! debout! sous cent formes le danger vous environne. La fièvre jaune est sous ces fleurs, et le vomito nero; à vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée silencieuse d'anatomi^es implacables prendrait possession de vous, et d'un million de lancettes fwait de tous vos tissus une admirable dentelle, une gaze, un souf&e, un néant.

Quoi! c'est vous, fleurs animées, topazes et saphirs ailés, c'est vous qui serez mon salut? Votre âpreté libératrice, acharnée à l'épuration de cette surabondante et furieuse fécondité, rend seule accessible l'entrée de la dangereuse féerie.

Ceux qu'il apostrophe ici, ce sont ses frères. Le colibri, l'oiseâu-mouche, sont la vivante image de son génie. Il a leur éclat éblouissant , leur passion folle, leur vélocité, leur furie, leurs ailes. Il fait taire la critique, et il se peint lui-même dans ce portrait :

La vie, che^ ces flammes ailées, est si brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement d'ailes est si vif que l'œil ne le perçoit pas; Toiseau-mouche semble immobile, tout à fait sans action. Un houri houri conlinuel en sort, jusqu'à ce que, tète basse, il plonge du poignard de son bec au fond d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et pèle-méle les petits insectes : tout cela d'un mouvement si rapide que rien n'y ressemble; mouvement âpre, colérique,

M. MiCULET. 355

d'une impatience extrême, parfms emporté de furie, contre

qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et chasse à mort, contre une fleur déjà dévastée à qui il ne pardonne pas de ne pas ravoir attendu. Il s'y acharne, Textermine, en fait voler les pétales.

Les feuilles absorbent, comme on sait, les poisons de Fair, les fleurs les résorbent. Ces oiseaux vivent des fleurs, de ces pénétrantes flenrs, de leara aves brûlants et acres : en réalité, de poisons. Ces acides semblent leur donner et leur âpre cri, et l'éternelle agitation de leurs mouvements colériques. Ils contribuent peut-être bien plus directement que la lumière à les colorer de ces reflets étranges qui font penser à l'acier, à l'or, aux pierres précieuses, plus qu'à 'des plumes et à des fleurs.

Et nous aussi, nous dirons que ce n'est point la ' lumière de l'art et le sens de la beauté qui colorent ce style, mais la passion dévorante où il s'abreuve et s'exalte. Un autr^ y perdrait la raison; il y gagne le génie ; et l'incessante tension de sa machine ner- ; veuse, au lieu de le consumer, le nourrit. ^

De là ces formes de langage étranges qui semblent la violation de la syntaxe et le renversement de la grammaire. Quand il fait des fautes de langue, il les veut presque toujours avec raison. Nul n'a plus étudié la langue. On dira qu'il l'a tordue ; c'est qu'il l'a. façonnée à son usage. U parle autrement que les autres, parce qu'il pense autrement que les autres. Sa phrase se raccourcit; pour égaler la concentration de sa pensée. Le yerbe la quitte, disparaît. Lancée comme une révélation, elle enjambe par -dessus 1 pour aller plus vite. Tantôt elle prend des attitudes | pénibles, et se compose d'inversions ; tantôt elle prend \ un air négligé, et se compose de répétitions. Elle '

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i^opie ridée telle qu^eHe vient, à mesure qu'elle vietit, imitant le mouvement naturel de Tesprit et le progrès saccadé de riaspîration. « Ces oiseaux,- disait-il tout à l'heure, vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs, de leurs sucs brûlants et acres : en réalité, de poisons. » Trois fois le mot primitif est corrigé, dé- / veloppé. Mettez à la place : « Ces oiseaux vivent sur - les fleurs de sucs acres et brûlants qui sont des poisons : » vous avez écrit du premier coup l'expres- ; sion définitive ; mais vous n'avez pas exprimé le j tâtonnement, l'allure passionnée de l'esprit qui I cherche et qui trouve. — Ailleurs, afin d'exprimer TTin mouvement, il est obligé d'employer une pré- I position pour une autre : « La longue belette s'insinue au nid sans frûler une feuiUe. » S'il mettait : ; « La longue belette s'insinue dans le nid , ' la [ phrase n'imiterait point l'action de la bête. — I Pour traduire les sentiments par les sensations, pour j confirmer les impressions de Tâme par les im- ; pressions de l'oreille, il est artiste jusque dans les i prépositions et les articles : nul style n'est plus imiitatif. « Le chat-huant vole d'une aile âlencieuse, i comme étoupée de ouate. » Ces voyelles étouffées qui 1 se heurtent font glisser la phrase aussi silencieusejment que l'oiseau. — Chez lui l'ordre des mots n'est point l'ordre grammatical, mais l'ordre logique, n note les différentes parties de sa vision I à mesure qu'elles passent eu lui, tour à tour, et f la construction marque leur suite. Regardez plutôt ! cette phrase : « Mais le temps noir se dissipe, le i jour réparait, je vois un petit point bleu dans le ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la

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paix au-dessus de l'orage. Dans ce point bleu royalement un petit oiseau d'aile immense nage à dix mille pieds de haut. Gk)ëland? Non : l'aile est noire. Aigle? Non : l'oiseau est petit. » « Heureuse » doit être le premier mot, parce que l'émotion dominante première est un élan de bonheur. Même raison pour la construction renversée de la phrase suivante. Quant à ces mots, c Aigle? Goéland ?» ce sont des cris d'interrogation qu'on ne pouvait noter d'autre manière. — Ailleurs, un passage sur les hirondelles montre^ comment l'abréviation de la phrase et la position du mot font entrer la sensation dans l'âme et dans les yeux : « Souvent elles se précipitaient tombant presque, rasant la terre, mais si vite relevées qu'on les aurait crues lancées d'un ressort ou dardées d'un arc. » Un écrivain régulier aurait coupé la phrase après le mot « terre, » et la phrase, n'ayant plus de continuité, n'eût pas exprimé la continuité du vol. La dernière syllabe de < presque , » muette et tronquée, peint avec une force étonnante la chute arrêtée subitement ; si on eût mis c par un ressort, par un arc, » on perdait tout l'élan imitatif. Par-dessus tout, sa phrase est un chant. Tout poète est musicien. Celui-ci, ami de Virgile, l'est plus qu'un autre. Il a besoin de bercer sa pensée j aux sons cadencés de la période , et la mélodie ; qu'il heurte ou qu'il déroule, douloureuse ou', tendre, ajoute la rêverie à l'idée, et la poésie à la . passion. ^

J'avais noté beaucoup de passages qui paraîtraient extraordinaires dans un autre , les bizarreries naïves d'un panthéiste allemand, les oiseaux comparés au

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Messie, « et participant au divin privilège dn Saint- Esprit, d'être présents partout; » des bénédictions données aux phoques; des mouvements d*envie à Toccasion des baleines; une multitude d'apostrophes, de cris, de transports, l'exaltation d'un fakir, l'abandon d'une femme nerveuse, l'habitude de penser tout haut et trop haut. Doit^n blâmer ces excès? Les beautés les rachètent , et sans eux elles ne seraient pas; sa passion fait son génie. D'ailleurs, cette forme d'esprit est un type ; elle a droit d'exister au même titre que toute autre ; ce qui serait déraison ailleurs est raison chez elle. Chaque type est bien comme il est, dans le monde pensant comme dans le monde animal. Sa perfection et sa loi est de développer son être, et, si jamais esprit fut complet dans son genre, c'est celui-ci. Personne ne reproche au héron ses longues jambes fragiles, son corps maigre, son attitude contemplative et immobile. Personne ne blâme dans la frégate les ailes immenses, les pieds raccourcis : cette maigreur est une beauté dans le héron; cette disproportion est une beauté dans la frégate. L'une et l'autre manifestent une idée de la nature , et l'œuvre du naturaliste est de les comprendre, non de les railler. Le critique est le naturaliste de . l'âme. Il accepte ses formes diverses; il n'en condamne aucune, et les décrit toutes ; il juge que l'imagination passionnée est une force aussi légitime et aussi belle que la faculté métaphysique ou que la puissance oratoire ; au lieu de la déchirer avec mépris , il la dissèque avec précaution ; il la met dans le même musée que les autres et au même rang que les autres ; il se réjouit, en la voyant, de la

diversité de la nature; il ne loi demande point de se dioûnuer, de subir Fautorité' de fitcnltés contraires , de se &ire raisonnable et circonspecte ; il aime jusqu'à ses folies et ses misères. Il fait plus : à force de l'observer, il se transforme en elle ; à force de s'expliquer ses démarches et de les trouver conséquentes, il répète involontairement ses démarches. GeofO f roy. Saint-Hilaire disait qu'en Egypte, couché sur le sable du Nil , il sentait s'éveiller en lui les instincts du crocodile. A force d'analyser l'imagination passionnée, le critique participe à ses visions, à sa passion , jusqu'à trouver sa passion et ses visions raisonnables. S'il la juge, ce n'est point pour dire qu'elle est belle ou laide, mais pour montrer qu'elle est propre ou impropre à tel emploi. Un naturaliste^ prononce que le héron est fait pour vivfe dans les I marécages, que la frégate doit planer sur les mers , ^ et que le héron transporté dans une plaine sèche, et ^ la frégate enfermée dans un bois, ne pourront vivre. \ Un critique pense que la sensibilité passionnée, ap- ^ pliquée comme ouvrière à la philosophie et à l'his- / toire, doit découvrir des vérités supérieures, cora- / mettre beaucoup d'erreurs , hasarder beaucoup I d'hypothèses, prouver peu, exagérer beaucoup; mais / qu'appliquée à l'art, elle formera les caractères les T plus vivants, les drames les plus émouvants , le style / le plus attachant, les paysages les plus visibles; que / d'un souffle de feu elle animera les êtres inertes; que, promenée du pôle à l'équateur, de l'Amérique à l'Asie, elle éveillera dans notre cerveau une fantasmagorie de visions lumineuses,- créatrice, impétueuse, ardente, universelle, pareille à la grande nature,

quiy dans la vie furieuse de ses tropiques, étale une image de sa Tiolence et de son éclat. On dit qu'il y a aujourd'hui trois poètes^ en France : celui*ci est le quatrième, et sa prose pour Fart et le génie yaut

leurs vers.

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