M. H1GH£LET
vain veut à toute force être admiré» qu'il est moins occupé de son sujet que de lui-même, et qu'il â cherché dans l'histoire le pathétique et l'intérêt plutôt que la vérité.
L'histoire est un art y il est vrai , mais elle est aussi une science ; elle demande à l'écrivain l'inspiration , mais elle lui demande aussi la réflexion; si elle a pour ouvrière l'imagination créatrice , elle a pour in* struments la critique prudente et la généralisation circonspecte; il faut que ses peintures soient ai^si vivantes que celles de la poésie, mais il faut que son style soit aussi exact, ses divisions aussi marquées, ses lois aussi prouvées , ses inductions aussi précises que celles de l'histoire naturelle. M. Micbekt a laissé grandir en lui rimagination poétique. Elle a couvert où étouffé les autres fiicultte qui d'abord s'étaient développées de concert avec elle. Son histoire a toutes les qualités de l'inspiration : mouvement, grâce , esprit , couleur, passion , éloquence ; die n'a point celles de la science : clarté, justesse, certitude, mesure, autorité. Elle est admirable et incomplète; elle séduit et ne convainc pas. Peut-être, dans cinquante ans, quand on voudra la défiiur, on dira qu'elle est l'épopée lyrique de la France.
Février 1855.
324 M. MIGHELET.
Réforme».
Il y a quatre mois, eu parlaut du volume précédent, on essayait ici de décrire le talent de M. Michelet; aujourd'hui Ton peut recommencer sans crainte : pour toucher le fond de cette nature si délicate et si étrange^ il est bon de s'y reprendre à deux fois.
En quoi consiste ||ette imagination inspirée, que
ses amis et ses ennemis lui reconnaissent, et qui est
la source de ses qualités et de ses défauts? D*autres,
/par exemple Victor Hugo, voient intérieurement,
avec une netteté parfaite et un relief étonnant, les
\ couleurs et les formes, et les objets réels qui subsistent
: dans la nature n*ont point de traits plus marqués ni
j de détails plus achevés que les objets fantastiques
i qui traversent leur cerveau. Mais ils sont peintres
plutôt que poètes ; ils comprennent mieux la figure
d'un objet que sa pensée intime; ils se représentent
mieux les sensations que les sentiments; ils ont
^ l'imagination des yeux plutôt que celle du cœur.
M. Michelet a l'imagination du cœur plutôt que celle
\^ des yeux ; sa plus grande puissance est la faculté
'. d'être ému ; il ne regarde les formes et les couleurs
^ que pour pénétrer l'âme et la passion qu'elles expri-