Ëdilioa Lemaire, t. m, p
M. DE MirrALEtfBERT. 367
présente oomme juste et bienfeisante. H. Troplong célébrait ravèDement d'un gouvernement absolu, proteeteur de la multilude; M. de Montalembert attaque la mnltilude et le gouremement absolu. Il edmbat les institutions qui ruinent Tarislocratie au profit de régalité ou du pouvoir central. Il juge que « le moreellement des héritages et Tuction dissolu vante de l'égalité absolue des partages sont l'instru» ment le plus efficace que le despotisme ait jamais pu intenter pour broyer toutes les résistances et pulvériser toutes les forces collecttves ou individueHes. » Il souhaite que l'Angieterre < refoule le flot continental de la bureaucratie , ' et réprime « la teiMiuioe démocratiqee qui multiplie les emplois^ qui fait remplir par des agents salariés, nommés et révoqués au gré du gouvernement, les fonctions naguère gratuites, inamovibles ou électives. » H nous offre pour exemple le génie actif, libéral , indépen^ «knt, politique, du peuple anglais, c Là nul gou* reniement n'a encore imaginé de se substituer k l'action collective ou individudte des citoyens, de comprimer partout la force spontanée, la volonté responsable, de vouloir tout subordonner à son ini- 4iatiTe , à sa correction , h son autorisation , à sa surveillance, à son intervention, à son intérêt peraon- «d. » Il oppose aux Anglais les peuples du continent, « qui ne savent s'émanciper de la tutelle d'un maître que pour se précipiter dans une orgie anarcbique. Après quoi , éperdus, étotuxlis, épuisés par un effort violetftet court, Us deviennent la proie du premier .audadeux qui leur offire le joug accoutumé, en attendant que hi démagogie revienne et ne trouve en
face d'elle que des hommes déshabitués de toute action virile et libre , et endormis dans une léthargie chronique. » Pour achever d'être intelligible» il ajoute : « Éclairés par de si grands exemples, sachons accepter Thumiliation provisoire de la liberté comme un châtiment mérité de -l'ingratitude , de la légèreté , de l'esprit de discorde et d'indiscipline qui ont accompagné parmi nous ses premiers bienËùts ; mais continuons à croire en elle et à conquérir par l'épreuve, pour nous ou pour notre postérité, les mérites qui nous ont manqué. »
Voilà deux méthodes semblables et deux conclusions opposées. Tous deux regardent l'histoire d'un peuple étranger pour savoir quel gouvernement est bon et durable en France : mais l'un , considérant Rome, trouve que ce gouvernement est la monarchie absolue; l'autre, considérant l'Angleterre, trouve que ce gouvernement est l'aristocratie libérale. La vérité est qu'ils n'ont cherché dans l'histoire que des arguments pour leur doctrine et des armes pour leur cause. De ce que le gouvernement absolu était nécessaire et durable à Home, il ne suit pas qu'il soit nécessaire et durable partout. De ce que l'aristocratie libérale est utile et durable en Angleterre, il ne suit pas qu'elle soit utile et durable ailleurs. Chaque peuple a son génie distinct ; c'est pourquoi chaque peuple a son histoire distincte. Les gouvernements, comme les plantes, sont indigènes. Transplantés, ils périssent ou ils languissent. La France n'est point Rome, et l'Angleterre n'est point la France. Nul ne trouvera chez nous les causes qui établirent à Rome la monarchie absolue; nul ne
découvrira chei nous les forces qui maintiennent en Angleterre l'aristocratie libérale. Ceux qui aiment mieux la politique que l'histoire effacent ou mécon* naissent ces différences. Pour moi , qui aime fort peu la politique, et beaucoup Thistoire, je vais essayer de les marquer, et pour les marquer, j'ai l'esprit très-libre. Le lecteur verra si je songe au temps présent ; j'y pense autant qu'au Japon ou au Mexique. Je tâche d'exposer des faits; je ne cherche pas un masque. Je commettrai sans doute bien des fautes ; à tout le moins je m'efforcerai de ne point tomber dans celle que j'ai blâmée.
Ce qui élabHi à Rome la monarchie absolue, ce fut la décadence.
La vaillante armée de petits propriétaires qui avait conquis et exercé la liberté avait péri. Elle avait péri par la conquête : la victoire avait usé les vainqueurs. Après avoir supporté seize ans l'effort d'Annibal , le soldat romain, embarqué pour la Macédoine, avait combattu le roi Philippe, après Philippa les Étohens, après les Étoliens Antiochus, après Antiochus Persée, après Persée Corinthe, Carlhage, Numance. Lorsque, après avoir suivi le char de triomphe, il s'en revenait à sa ferme du Sabinum, le consul lui mettait la main sur l'épaule : « J'ai besoin de toi ; la légion part demain pour la Cisalpine. » Là durait la guerre acharnée , meurtrière , éternelle. Les Boïens en dix ans
ZIQ M. TROPLONG.
lassaient quinze consuls, tuaient deux préteurs et plus de légionnaires que n'en coûtèirent en cinquante ans toutes les guerres de Grèce et d'Asie. Les Liguriens luttaient* quarante ans. En Espagne , c'était pis. Il fallait conquérir château par châieau la péidnsule entière. Caton en prit quatre cents. Les légionnaires périssaient dans les défilés des sierras , égorgés dans les embuscades. Il fallait couper les mains aux captife, dévaster méthodiquement les cultures. Lavictoh'e gagnée , les otages livrés , le pays soumis , le légionnaire se consumait en travaux gigantesques, roules à bâtir, canaux à creuser, ponts à jeter, arsenaux à construire. Devenu colon, il restait soldat sédentaire, sentinelle perdue sur une frontière, parmi des barbares désespérés , sans cesse en alarmes , souvent massacré avec toute sa famille , pendant qu'il usait ses dernières forces à labourer le champ que son consul avait brûlée Le quart des hommes valides était dans les camps. De dix-sept ans â quarante-cinq, on ne pouvait refuser son nom à l'enrôlement. De la Grèce à l'Asie, de la Macédoine à la Gaule , de l'Afrique à l'Espagne , les citoyens romains laissaient leurs os sur tous les rivages. Dès l'an 180, les levées se faisaient avec peine. Le censeur Métellus effrayé voulut forcer tous les célibaliires au mariage. « Rome, dit Tite Live, qui levait contre Annibal vingt-trois légions, ne pourrait aujourd'hui en armer huit. »
La conquête attaquait la classe moyenne par la ruine comme par la mort. Elle était pernicieuse à leurs biens autant qu'à leur vie. La petite propriété disparaissait. Retenu vingt ans soUs les drapeaux, le
l^^kmiiaire vendait son champ ou le laissait e& Mcbe. S*il le fardait, il succombait sous la concurrence de F Afrique , de la Sicile, de la Sardaigne. S'il persâslait et vivait de l'argent distribué au triomphe, son riche voisin , ancien préteur, sénateur, ami des juges, déplaçait sa borne et prenait sa terre. S'il allait tromer le riche et lui demandait de tenir à ferme ce champ volé ou acheté, on lui montrait des bandes d'esclaves. Ge sont eux qui désormais mènent les troupeaux dans les t^res à blé converties en pâturages ; ce sont eux qui désormais remplacent le petit laboureur Ubre. Le maître les achète par troupes : la conquête et Fadministration des traitants les prodiguent sur les marchés. Il les accouple : le croit appartient au propriétaire. Uii-mème, enrichi par son proconsulat ou sa préture , par la dépouille des provinciaux ou de ses petits voisiné, par la concession ou l'ufiurpati^ des terres publiques , agrandit son domaine, qui devient large comme une province. « Plusieurs , dit Goliunelle , ne sauraient faire le tour de leurs terres à cheval. » Un Domitius, qui avait vingt mille soldats , promit à chacun d'eux sur ses biens quatre arpents. Sur tout le territoire de Léontini €n Sicile, il n'y avait que quatre-vingt-trois propriétaires. Des troupeaux d'esclaves, quelques riches, voilà la population des campagnes. Il n'y a plus de place ici pour le petit propriétaire. Qu'il s'en aille ; qu'il tente la fortune à Rome ; qu'il devienne ouvrier; que de ses rudes mains, accoutumées à l'épée et à la charrue , il essaye de tisser des étoffes, de polir l'acier des miroirs, de servir k luxe et la civiUsatioii nouvelle : là aussi la place est prise.
Les grands possèdent la ville comme la campagne ; ils exploitent Tindustrie comme Tagriculture; ils ont pour ouvriers des esclaves, comme ils ont des esclaves pour laboureurs. Chaque temple, chaque corporation, chaque office de l'administration a les siens. Ce sont eux qui font les travaux publics ; ce sont eux qui font les travaux privés. Chaque grande famille possède , exploite et loue des tisserands , des ciseleurs , des brodeurs, des peintres, des architectes, des médecins, des précepteurs qui lui appartiennent. Ni les champs ni la ville ne nourrissent plus le citoyen libre. A la viUe comme aux champs, le travail est aux esclaves, la propriété est aux riches. César trouva que les trois quarts du peuple romain mendiaient. Le tribun Philippe déclare un jour qu'il n'y a pas dans l'État deux miUe citoyens qui possèdent. Si le petit laboureur veut vivre, il faut qu'il vienne à Rome; s'il veut vivre à Rome , il faut qu'il se f^pe vendeur de votes, coupe-jarret ou mendiant.
Le voilà donc enrôlé parmi les gladiateurs de Sulpicius, ou solliciteur de distributions dans l'atrium de Crassus. Y est-il seul? Celte tourbe du champ de Mars et ces applaudisseurs du cirque descendentils des orgueilleux paysans qui sont morts à Cannes, et qui au commencement de la guerre de Macédoine ont fait sous leur volonté plier la volonté du sénat? Celui-ci peut-être : ce visage anguleux et énergique, ce front bas et cicatrisé, ces mains calleuses, ce reste de fierté romaine, annoncent un compagnon de Ligustinus , un compatriote de Marius. Mais son voisin qui s'agite et gesticule comme un spectateur d'Olympie, cet autre aux cheveux parfumés comme un
danseur de Lydie, celui-là aux yeux bleus, tout farouche encore » qui sont-ils ? Les captifs ont envahi la cité ; les affranchis font la moitié du peuple ; la race altérée a reçu comme une sentine toute la lie de l'univers. Le maître , au bout de quelques années , a conduit devant le préteur son esclave , s*il est docile. Le Grec , l'Asiatique , louché de la baguette, est devenu citoyen. Il vote pour son patron, il porte son nom, il lui paye une somme chaque année , il lui laisse une partie de son héritage. La générosité est une spéculation politique : cent mille étrangers ou barbares devinrent Romains en soixantedix ans. Ma^s la formule du préteur et la tôge n'avaient point changé leur cœur. « Quand Jupiter fait un homme esclave, dit Homère, il lui ôte la moitié de son âme. > A la vue.de son ancien maître, le nouveau citoyen se rappelait les verges dont son dos gardait l'empreinte, ou la fourche qui avait déformé son cou; il rentrait à l'instant dans la stupeur de l'obéissance. Un jour Scipion Émilien, qu'ils interrompaient, osa leur dire : « Silence, faux fils de l'Italie ! Vous avez beau faire ; ceux que j'ai amenés garrottés à Rome ne me feront jamais peur, tout déliés qu'ils sont maintenant. » Ils se turent sous cette vérité et sous cette insulte. Ni ces mendiants ni ces esclaves ne disputeront la chose publique à Sylla ni à César.
Ils vont la donner à qui voudra la prendre. Les durs paysans qui labouraient nus sous le soleil et défrichaient les rochers du Sabînum, sont restés laboureurs et pauvres tant que les campagnes ont été courtes, et que pour butin ils n'ont eu que des
pâtres gsmniles oa 4es troupeaux gsnilois. Mainte^ nant les guerres longues et idîntaines retiennent le soldat sons les drapauK. Il n'€^ plus ni citoyen, ni laboureur, ni père de famille. Son épée est son gagne-'pain , ses aigles sont sa patrie, son chef est son serviteur ou son dieu. Avec Manlius, avec Sylla, avec Lucullus, H* campe et promène son brigandage dans la voluptueuse Asie. Les rois, les tétrarques, tes riches cités , trop heureux de vivre , lui ouvrent leurs trésors, le comblent de leur luxe. Sous les longs portiques de marbres précieux, entre les tableaux d'Apelle, le légionnaire s'assoit à une table chargée d'argenterie ciselée , emplit son estomac de congres, de surmulets, de vins de Chio et de Chypre, fait danser devant lui des eunuques et des farceurs , et commande à son hôte de lui amener les jeunes filles et les femmes libres du gynécée. Si le père de famille hésite, le Romain a Fépée, et il en use. Sylla a donné aux siens l'Asie en proie et en pâture : çeize drachmes par jour à chaque soldat, avec un festin pour tous les amis qu'il invite; au départ, Bix cents millions pour le général. Le brutal vétéran joue aux dés sur un tableau d'Apelle, et brise d'un coup de pied un Gapidon de Phidias ; il a des courtisans, des baladins, des cuisiniers, des joueurs de harpe ; il emporte des tapis , des lits de bronze, des buffets d'ivoire. Piller et jouir, telle est désormais sa vie. 11 appartient.au chef qui lui donne le plus d'argent et le plus de licence. Quand Sylla revint en Italie, tous lui offrirent leur pécule. La guerre ^ait une si bonne spéculation , qu'ils voulaient en avancer les frais. Si on leur distribue des
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terres, ils les vendenl et Tout faire la débauche dans les tavernes de Rome , pour s'enrôler quand ils n'auront plus rien. En quelques années, tous les colons d'Antium, de Locres, de Tarenle, s'étaient enfuis. Un consul trouva Sipontum et Bm^entum désertes. La conquête, qui ^ dépeuplé la cité, l|ui a ruiné la classe moyenne, qui Ta déshonorée par des recrues d'esclaves, change les soldats en mercenaires. Le peuple qui gouvernait Rome, affaibli par la mort des hommes, par la peiie des biens, par le changement des cultures , par la concurrence des esclaves , par le mélange des affranchis , par la contagion du luxe, par la corruption des mœurs, ne voulait plus et ne pouvait plus gouverner Rome; et Tarmée, sa dernière force, se livrait et le Uvraitaux grands ambitieux , aux grands hommes et aux grands scélérats. Ni les uns ni les autres ne manquèrent : la victoire el la conquête les avaient formés. On voyait d^à dans les grands la force et la volonté de tout accaparer et de tout usurper. Depuis Manlius, qui rançonna les petits princes d'Asie, la guerre et la paix étaient un brigandage contre les hommes et contre les dieux. « Athènes, Pergame, Cyzique, Milet, Chio, Samos, l'Asie entière, l'Achaïe, la Grèce, la Sicile , disait Gicéron , sont enfermées maintenant dans quelques villas de nos campagnes. » La terre et l'homme, pressurés., lâchaient leur ancienne et leurcouvelle richesse, et le flot d'or qui coulait sur Rome allait s'engloutir dans deux ceQts>maisons. Les cités , pour subvenir aux exactions , engageaient leurs portiques, leurs murailles et leurs autels. Des hommes libres vendaient leurs enfants. Les richesses
immenses, accumulées par le vol, s'accroissaient par l'usure. L'intérêt ordinaire était si terrible , qu'un citoyen intègre pouvait sans se déshonorer demander 48 pour 100. La puissance venait avec l'argent ; avec l'argent et la puissance le noble achetait ou usurflait les terres voisines. A son domaine d'Italie il ajoutait dix domaines en Sicile, en Afrique, en Épire, en Gaule, en Espagne; il y nourrissait des troupes d'esclaves, gladiateurs , pâtres farouches, pépinières de meurtriers et de soldats. Ses esclaves forgerons, maçons, charpentiers, artisans, barbiers, cuisiniers, fournissaient Rome; ses esclaves commerçants, navigateurs, transportaient à Rome les produits du monde ; ses affranchis , ses clients , ses . obligés , ses locataires , ses débiteurs , remplissaient les tribus. Des provinces, des rois, des peuples vivaient sous son patronage héréditaire , lui prodiguant les ambassadeurs, les lions et les esclaves, trop' heureux de subsister à l'abri de son nom , agenouillés devant ses statues comme devant celles des dieux. Par ses gladiateurs, ses clients et son argent, il règne sur la place publique. Il s'attribue les charges, les honneurs, les gouvernements et les armées. S'il sait vaincre, s'il est politique, ses soldats deviendront son patrimoine , et marcheront à sa volonté contre la patrie. Que va-t-il faire de cette puissance énorme? Il a pris beaucoup , il veut prendre davantage. Il a conquis la Gaule ou l'Asie , il veut conquérir Rome. Il a tout osé contre les provinces, il osera tout contre ses concitoyens. Le plaisir de vaincre, d'abattre, de tenir dans sa main la vie et les biens des hommes , de commander, de fonder, de remplacer par sa
pensée et par sa volonté toutes les pensées et toutes les volontés des autres , s'accroît par la jouissance et par l'espérance , et le' conquérant , comme l'avare , n'est jamais assouvi. Un patricien , bourreau méthodique, un plébéien massacreur brutal, un général heureux à demi honnête, un grand homme téméraire, un soldat d'avant-garde, un hypocrite patient, tour à tour dominèrent Rome et le monde. Le hasard établissait ou renversait les hommes; la nécessité amenait et ramenait l'empire. Les uns avaient perdu la force et la volonté d'être libres ; les autres avaient gagné la force et la volonté d'être injustes. Le peuple était trop pauvre, trop dépendant, trop servile; les grands étaient trop riches, trop forts, trop audacieux. L'égalité s'était rompue et les mœurs s'étaient perdues; la chose publique avait trop peu de défenseurs et trop d'ennemis. Après cinquante années de batailles , de proscriptions et d'aventures , elle devint la chose privée d'un homme.
La décadence avait fait l'empire, la décadence le conserva. De temps en temps un empereur, parvenu éprouvé par la ^ie privée, gouverne avec un peu de modération et de sagesse ; mais quels princes ! et jusqu'à quelles créatures le gouvernement transmis va-t-il tomber ! Un fou, puis un imbécile, puis un parricide, histrion et incendiaire : ainsi finissent les Césars. Un bourreau amateur de tortures : ainsi finissent les Flaviens. Un gladiateur poltron : ainsi finissent les Antonins. Que dire de l'empire mis à l'encan, des assassins militaires, des géants barbares, des fanatiques d'Asie, et de cette tourbe de brutes, de furieux et de monstres, que la monarchie romaine
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léchSL fieodant deux sîècks sur le genre faaaiftin? Gominent^ fail^il qoe personne ne se lèye, que nul peuple ne s'affinanebhiee, que iTui gouvernement sensé ne rende un peu de 4ignité au cœur de rboinine et un peu de liberté au corps de l'bonime ; qu*insen«blement la pesante oppression devienne plus pesante; ^ue la servilité crotasante érige en dieux des juisérablés dignes de Tbôpital ou du bagne; que charan voie sous Tavidilé du fisc la terre s'épuiser, les hommes disparaître, Tempire se vider, et que p^sonne ne s'efforce d*arracber le monde civilisé au gouvernement qui le détruit ? — Les courages manquent, et les hommes commencent à mai»|uer. La conquête, qui a consumé le peuple romain, a consumé les peuples conquis. Polybe déjà disait qu'il ne donnerait pas six mille talents de tout le Péloponèse. Selon Plutarque, il n'y avait pas trois nûUe hommes de guerre dans la Grèce ei^ère. hn woaàié des villes y étaient ruinées. £n Ëpire, en Ëtolie, ai Acamsoiie, on ne trouvait que des masures. L'Arcadie était remplie de troupeaux libres, comme les savanes inhabitées de rAmérique. Pas un navire en Cfète. « Oui veut voir des déserts, disait Sénèque, qu'il aille dans la Lucanie et le firutium. » La Grande-Grèce, le Samnium, restaient vides. L& j«ste de i'italie »'é^ laitque villas et solitudes. Depuis César jusqu'au principal d'Auguste, soixante-trois villes avaient été données aux vétérans, et Ton sait ce qu'entre leurs moins devenaient les villes. César dé^à se plaignait c du terrible manque d'hommes. » Mais le cœur des nations était encore plus brisé que leurs forces. La conqoMe n'avait laissé en elles ni espéran», ni vo-
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loulé, ni objet d'intérêt, ni source d'action. On Tivaif, et l'on ne s'occupait plus que de Yiyre. Il y avait encore des hommes, il n'y avait plus de peu|)les. Leurs dieux étaient dans le Panthéon de Rome, les statues de leurs dieux dans les villas de ht Campanie. Leurs meilleurs citoyens, devenus esclaves, marchands ou citoyens romains, ne connaissaient plus leur patrie. Strabon trouva que les Bithyniens, les Mysiens, les Phrygiens, les Lydiens, avaient perdu leur langue. Les prêtres d'Egypte n'entendaient plus leurs inscriptions ni leurs mystères. La Gaule, l'Espagne et l'Afrique, étaient latines. Nulle ombre de vie publique : la violente conquête et la savante administration romaiœ avaient changé les cités libres et les peuples indépendants en autant de fermes régulières où l'onique souci était d'obtenir une exemption d'impôt. Plus d'invention : la littérature, au bout d'un siècle, devient un amusement de rhéteurs et de sophistes; la philosophie, réduite à la pratique, est une exhortation à jouir ou à bien mourir; les artistes font des copies ; les habiles ouvriers meurent et n'ont point d'élèves; l'industrie s'amoindrit; l'esclave s'abrutit; les curiales s'enfuient ; le mariage devient rare. Dans cet affaissement de toutes les forces et de toutes les espérances terrestres, devant ce spectacle de l'injustice organisée, de la tyrannie invincible, de la décadence croissante, dans cette ruine de la religion, de la cité, de la famille, des arts, de la {diilosophie, des lettres, que reste-t-il à l'homme qui n'est point encore descendu dans l'abrutissement ou dans l'orgie ? Le rêve. Il avait commencé dès les guerres d'Asie : les fiirieuses bacchanales avaient apporté à Rome le
panthéisme impur de FOrlent mystique et la vision frénétique de la grande Nature, qui demande pour offrandes la prostitution et le sang. Les vieilles religions se transformaient ; les philosophies se corrompaient; la cabale s'accroissait. De désespoir et de dégoût on s'enfuyait dans le monde imaginaire. La vie réelle semblait un songe. L'univers, transfiguré par le délire, apparaissait comme une hiérarchie d'êtres surnaturels, émanations d'un principe obscur, d'autant plus grossières qu'elles s'en éloignaient davantage, et dont l'homme était la plus vile. La perfection était de mépriser cette terre ; la félicité était de la quitter et de remonter l'échelle qui conduisait à Tunité suprême. De la Perse, de l'Inde, de l'Egypte, de la Syrie, arrivait un souffle mystique, et le vertige religieux, comme une contagion, gagnait les âmes. Des prophètes paraissaient en Judée. Simon le mage se disait Dieu le père, et promenait avec lui une femme, symbole de la pensée rachetée. Le magicien Dosithée se croyait le Messie. Apollonius de Tyane ressuscitait les morts. Les miracles se multipliaient, les sectes foisonnaient. Les débris des anciennes religions, le naturalisme sensuel, le mysticisme exalté, le panthéisme profond, les textes de la Bible, les évangiles apocryphes, les dogmes des philosophes, les interprétations symboliques, les rêveries astrologiques, se fondaient en doctrines incohérentes, abîme mouvant de disputes et d'extases, prodigieux chaos où fermentaient confondus le divin et l'humain, la matière et l'esprit, le surnaturel et la nature, parmi les ténèbres et les éclairs. Quiconque lit les dogmes des gnostiques, des valentiniens, des ophites, des osséniens,
des carpocraliens, respire Todeur de la fièvre et se croit dans un hôpital, parmi des hallucinés qui contemplent leur pensée fourmillante et fixent sur le vide leurs yeux brillants. Dans ce tourbillon de fantômes, une pâle et touchante figure se dégage : rhomme opprimé et misérable aperçoit le visage du juste supplicié, qui loue la résignation, qui glorifie la soufErance, qui commande Tespérance, qui offre la pitié, et qui ouvre au pauvre, à l'esclave, à la femme, au condamné, le divin refuge de la bonté infinie et de Fétemel amour. Que César garde la terre : dure la monarchie, dure la servitude ; leur cœur comme leur pensée est ailleurs.
Ce portrait convient-il à la France ? On en peut douter.
Ce qui fait durer un gouvernement, c'est l'impuissance des autres; ce qui fit durer la monarchie à Rome, ce fut l'impuissance du peuple avili et mendiant, des provinces épuisées et meurtries; ce qui éternisa la souveraineté d'une force et d'une volonté unique, ce fut la décadence de toutes les volontés et de toutes les forces. Y a-t-il encore en France des forces et des volontés ?
Depuis huit cents ans, nous voyons se développer chez nous cette classe moyenne dont la décadence abolit à Rome la liberté. Accrue par ses amis, par ses ennemis, par elWmême, elle est devenue la na-
atô M. TMPLOHG.
Uon. Soufr l'effort du temps et sons le sien» le ettvgé s*est changé en un corps de fonctionnaires, la noblesse en un salon de gens bien mis, la royauté en un souvenir d'histoire. La Révolution lui a donné les terres des privilégiés. Les progrès inouïs du bien^ôtre ont ajouté en soixante ans un tiers à son nombre. La connaissance et la domination de la nature ont juultiplié sa richesse. Le revenu de FÉtat a quadruplé ; la science et Tindustrie nouvelles sont allées dan^ les plus lointains villages, nourrir, habiller, transporter, agiter les hommes. L'invention et l'activité croissantes ont r^nué et fécondé toutes les provinces du travail et de la pensée humaine, et l'espérance , autorisée par la réussite , a confirmé la prospérité du présent par les promesses de l'avenir. C'est l'invention qui mesure la force. morale. Pour chercher, pour découvrir, pour appliquer, il faut souhaiter avec passion. La décadence de l'invention attestait à Rome l'affaiblissement des courages; la fécondité de l'invention annonce chez nous l'énergie du ressort intérieur. Ce siècle, qui n'est pas achevé, a produit plus que ses aînés. La chimie naissante, la géologie ébauchée, sont tout d'un coup devenues adultes. La physique agrandie a défini et manié le plus mystérieux et le plus puissant des impondérables. Les sciences physiques ont fait jaillir des arts et des industries entières. Les sciences naturelles renouvelées ont reçu des lois philosophiques et se sont formées en système. L'histoire est née et a refondu les sciences morales. L'élan intérieur de l'invention originale s'est dirigé et accéléré sous l'élan extérieur de rintervenlion étrangère. Nous commençons à
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écoater le frofoad ronrmum qui roule jusqu-à noosy sarlî d'Allemi^e, retentissement loinlain de l'étonnant lalMMratoîre où toutes ks prisées humaines épniuvées et reforgées reçoivent une nouvelle empreinte et un nouvel ordre de la plus grande philosophie qui ait vécu. Une littérature s'est déployée, aussi abondante en pensées» aussi riche en chefsd'œuvre que les précédentes, appropriée par ses idées, comme par sa forme, à la classe et à la ci*' vilîsation qui la produisaient. Plus grossière, plus hardie, moins asservie aux bienséances, plus université, elle a découvert et peint des classes de la société dédaignées, des scènes de l'histoire méprisées, des parties de l'âme inconnues, et a montré la démocratie introduite dans le goût comme dans l'État. Plus pas^onnée, plus douloureuse, plus avide de bonheur, plus sensible à la pitié, plus précipitée vem la rêverie et l'espérance, elle a témoigné des généreux désirs et des aspirations violentes qui, arrachant l'homme aux améliorations qu'il a conquises, le poussent sans relâche sur la route obscure de l'a* venir.
La force véritable fait la fierté légitime, et avec le sentiment de son énergie on acquiert la conscience de son droit. Avec cette force et cette énei^ie, on avait perdu à Rome cette fierté et cette conscience ; avec cette force et cette énergie, on a gardé en France cette conscience et cette fierté. La doctrine du droit divin a péri. Particuliers et gouvernements, chacun reconnaît aujourd'hui que l'unique propriétaire d'un peuple est lui-même, que la nation n'est pas faite pour le gouvernement, mais le gouverne-
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ment pour la nation, que nulle autorité n'est légitime que par le consentement du public, que nulle autorité n'est stable que par l'appui de l'opinion, que si le peuple paye des impôts et fournit des soldats, c'est pour que ses intérêts soient défendus, pour que son bien-être soit augmenté, pour que sa volonté soit exécutée. La théorie, descendant dans la pratique, s'est prouvée par les événements; et depuis soixante ans fait l'histoire. Au-dessus de tous les gouvernements, à travers tous les gouvernements, a régné un seul roi, l'opinion publique. Ils ont été les instruments, elle a été la maîtresse; ils ont agi, elle a voulu. Si grande que fflt leur puissance ou si ingénieux que fût leur mécanisme, leur puissance s'est affaissée et leur mécanisme s'est déconcerté lorsqu'elle s'est retirée d'eux. Elfe les a employés tous et ne s'est attachée à aucun. Elle les prend comme ils viennent, tels que le hasard, la défaite, l'émeute, l'intrigue, la loi, l'illégalité les présentent; mais elle ne les garde que lorsqu'ils suivent sa pente. Quels qu'ils soient, elle les subit sans beaucoup de choix; quels qu'ils soient, elle les défait sans beaucoup de peine. Elle les rencontre comme des chars sur sa route ; elle y monte, sauf à les quitter s'ils dévient; elle les quitte, sauf à les reprendre après qu'elle les a quittés.
Ce n'est donc point dans Rome qu'il faut chercher l'image de la France. Nous y trouvons la décadence, et. nous trouvons ici la prospérité. Nous y voyons la monarchie absolue amenée et maintenue par la dépopulation, par la ruine de la classe moyenne, par l'avilissement du peuple, par l'abaissement de l'invention, par l'affaissement de l'intelligence, par le dé-
bordement du mysticisme, et uous voyons ici la population croissante, la classe moyenne étendue, le bien-être augmenté, la richesse multipliée, l'invention développée, la nation proclamée souveraine, et, à travers dix constitutions successives, exerçant sa souveraineté par l'ascendant de l'opinion. Là-bas, quelle que soit la révolution, le pouvoir retombe toujours aux mains d'un despote ; ici , quelle que soit la révolution , le pouvoir ressent toujours la pression du peuple. Là-bas, à travers tous les accidents, la force des choses intronisait une volonté privée; ici, à travers toutes les aventures, elle intronise la volonté publique. Là-bas, un empereur disait à son fils : « Payez bien les soldats, et moquezvous du reste. » Ici, dans les moments décisifs, les soldats, par leur appui ou par leur immobilité, sou- , tiennent le public ou le laissent faire, et dernièrement, au milieu de 1^ guerre, un homme à la tète de huit cent mille hommes dirait : « C'est l'opinion seule qui peut décider la victoire et faire la paix, i
Ce qui a donné le gouvernement en Angleterre à une aristocratie libérale , ce sont des circonstances politiques et des dispositions morales qui ne se sont rencontrées nulle part ailleurs.
Au xi* siècle, l'aristocralia implantée par la conquête se trouva unie par la communauté d'intérêts, par l'habitude d'agir en commun, par la nécessité de
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résister au peuple conquis» par la régularité de son organisation nouvelle, et ât un corps K Ici, comme en France, elle lutta contre le roi ; mais en Frajoce elle n'était qu'une multitude dispersée qui tomba, homme par homme ; ici elle formait une armée compacte, où chaque soldat £ut défendu par tous les soldats. En France, le roi était faible, et, pour se for« fifier, se présenta comme protecteur du peuple; ici le roi était fort, et, pour lui ré^ster, les barons se présentèrent comme les protecteurs de la nation. Sous Henri I", sous Etienne, sous Henri 11^ sous Jean sans Terre, sous Henri HI, sous Edouard P% ils réclamèrent et stipulèrent en corps pour eux et pour le public. Par leur union et leur popularité, ils obtinrent des chartes, ils arrachèrent des garanties, ils fondèrent le Parlement, ils conquirent pour eux et pour la nation des institutions libérales, une part dans l'autorité et le gouvernement représentatif. A la fin duxiu' siècle, cette œuvre était achevée : « C'est la coutume du royaume d'Angleterre, disait au pape un archevêque de Cantorbéry, que dans toutes les affaires relatives à l'état de ce royaume on prenne l'avis de tous ceux qui y sont intéressés. »
Ce n'est pas assez pour une aristocratie qui veut durer d'être unie et d'être utile ; il faut encore qu'elle se mêle au peuple pour éviter l'envie, et qu'elle se recrute dans le peuple pour éviter l'appauvrissement. Les chevaliers députés des comtés siégeaient dès le XIV" siècle avec les bourgeois députés des villes. Tandis qu'en France les simples nohles, votant avec
1. H. Gaizot, Xssai sur Vorigine du système représentatif en Angleterre^
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les grands seigneurs, laissai^it sans lien le tiers état et raiôstocralie, ici les simples noides, votant avec les hourgeoîs, «nBsaient l'aristoeratie et le tiers état, fia même temps que les deux pouvoirs 's'ailiaient TuB à l'audre, les deux classes se fondamit Tune dais Fautre ^ Des membres de raristocralie rentraient dans le peuple ; des membres du peuple entraient dans l'aristocratie. Le riche bourgeois pouvait devenir ehevalier; le petit-âls d'un pair cédait la préséance au chevalier fait la veiile. Le gentilhomme pouvait devaiir pair ; le fils d'un pair n'était qu'un simple gentilhomme. Des filles de duc épousaient des membres de la Chambre des communes; plusieurs membres de la Chambre des communes étaient aussi nobles que les plus nobles pairs. < D'une part, il y avait des Bobuns, des Mov^brays, des De Vère, des parents des Plantagenéts sans autre titre que celui d'esquire, sans autres privilèges que ceux d'un boutiquier ou d'un fermier; » de l'autre part, un marchand de Lincoln anobli, député de son comté, pouvait siég^au Parlement entre des gentilshommes cousins du roi, et voir son fils, titré par le roi, assis à Westmin^er entre le duc de Norfolk et le duc de Clarence. Le grand seigneur ne méprisait point une ciasse où ses enfants devaient descendre; le feoman ne haïssait pas une classe où ses enfants pouvaient monter.
Par ce recrutement incessant et par ce constant mélange, la haute aristocratie, en se faisant des amis, se préparait des successeurs. Elle imprimait dans le peuple des habitudes orgueilleuses, l'esprit d'indé-