‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 44 sur 155 · M. Alexandre Thomas, Une Province sous Louis XIV · texte numérisé non relu

M. Alexandre Thomas, Une Province sous Louis XIV

M. DE MONTALEMBEKT. 403

ne vieat à personne. Lorsqu'un hasard imprévu jeta dix homiBes à Thôlel de ville, chacun se rangea sous leurs ordres ; quds que fussent les chefs, peu importait, il fallait des chefs; sinon, il semblait que tout allait se dissoudre. La machine est si vaste, si corn"pliquée, si profondément introduite dans toutes les parties de la vie et de la fortune des citoyens, que les citoyens croient périr lorsqu'ils cessent d'apercevoir le machiniste debout auprès du premier rouage. Us sont si habitués à voir le mouvement venir d'en haut, qu'ils n'osent toucher eux-mêmes aux pièces dont ils sont proches. £nvoyez*nous des préfets , des magis* trats , des professeurs , des commissaires , des ingé* uieurs , des percepteurs , des vérificateurs eA surtout des gendarmes. Nous les appelons comme les Juifs demandaient la maxme» Notre plus grande peur est de sentir que le gouvernement défaille ; notre premier besoin est d'être gouvernés.

Mais les événements historiques et les qualités morales qui semblent avoir détruit en nous l'esprit d'indépendance l'ont rétabli sous une autre forme. Ils Font ôté à l'individu, ils l'ont donné à la masse. Ils ont accablé les citoyens sous le pouvoir central ; ils ont soumis le pouvoir central au public.

Ce qui a développé ce pouvoir, ce sont ses bienfaits; c'est pourquoi sa propre augmentation lui a préparé un maître, la classe moyenne accrue sous sa main, incessamment recrutée par le peuple, enrichioi éclairée, enhardie. Des hommes intelligents que n'énerve point la misère peuvent se laisser gouverner, ils ne se laissent point opprimer; ils peuvent manquer d'indépendance^ ils ne manquent point

d*égoïsme; ils supporteront d*ètre taxés sans leur contentement, ils ne supporteront pas d'être ruinés par les taxes; ils sont peut-être incapables de se révolter chacun dans sa commune, ils sont très-capables d'être mécontents tous ensemble, et il n'est point de force qu'un tel mécontentement ne fit plier.

D'autre part , le caractère national , qui fournissait des armes au pouvoir central , en fournissait contre lui. S'il n'avait pas la force de concentration passionnée et la puissance de réflexion solitaire qui donnent l'indépendance durable et la volonté personnelle , il avait la puissance d'analyse, et l'analyse * est hardie , philosophique , destructive ; elle consiste à décomposer les idées en elles-mêmes sans tenir compte de l'expérience ; elle impose le goût de ce qui est raisonnable et non de ce qui est pratique ; elle sacrifie volontiers les faits aux déductions. Armée de la moquerie, elle dissout aisément tout ce qu'elle touche, et elle touche d'abord aux gouvernements qu'elle subit. Les attaques qu'au moyen âge elle entassa centre le clergé sont innombrables , et Jean de Meung expliquait déjà comment à l'origine le peuple avait fait un roi en élisant « un grand vilain , le plus osseux, le plus corsu • qui fût dans la bande. Après r&ge d'enfance et de malices naïves vient l'âge de virilité et de théories raisonnées. On considéra l'homme abstrait, le gouvernement en soi , la société en général ; on fit des systèmes philosophiques trèsbien déduits et parfaitement ordonnés sur les droits

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