Proissard
de déclarer que la différence des bourgeois aux genlilshommes est celle de valets à raaîlres. Étranges assemblées souveraines donl le caraclère est d'obéir, de se disputer et de n'être point obéies ! Le public se soucie peu qu'on les respecte ; quand les rois, par une usurpation énorme, rendent perpétuelle la taille votée pour un an , il réclame à peine. Le tiers état, comme la noblesse, garde l'empreinte de ses origines. Dispersée, sans appui, tyrannique, elle ne pouvait gouverner et voulait jouir. Divisé, sans appui, pacifique, il ne pouvait gouverner et voulait vivre tranquille ^ L'une eut jes honneurs et les grâces, Faulre la paix et l'ordre, et Tune et l'autre laissèrent preadre le gouvernement au roi.
Le caractère national poussait le courant des faits dans le même sens que les situations primitives, et les circonstances extérieures avaient pour aide les inclinations innées. Dès l'origine, le génie indépendant, passionné, concentré, qui assura chez nos voisins la liberté politique, nous a manqué. La langue et la littérature, à peine naissantes, annoncent ici, dès le xi* siècle, une race légère et sociable. Ce caraclère ne prend point les choses à
1. Fortescue, légiste du xv« siècle, et peu poli, écrivait : « C'est la lâcheté et le manque de coeur et de courage qui empêche les Français de se soulever. — En effet, il y a plus d'hommes pendus en un an en Angleterre pour meurtre et vol à main armée qu'il n'y •en a de pendus en France pour la même cause en sept ans. — Quelques-uns ont dit qu'il serait bon pour le roi que les communes d'Angleterre fussent pauvres comme sont les communes de France, car elles ne se révolteraient pas comme elles font souvent; ce qae les QoiOBiiittes dja France ne-fant pas et ne peuvent faire,, n'ayant ai arme offensive, ni armure, ni bien pour en achetw, I»
cœur , d'un désir ardent et persistant , avec une réflexion intense ; il les effleure et court à d'autres. On aperçoit dès l'abord ce manque d'attention passionnée et profonde dans la clarté des longues épopées prosaïques, dans l'abondance des poëmes didactiques et des froides allégories, dans ]a popularité des fabliaux malins, dans la modération étemelle du style, dans la perfection subite de la prose. On l'aperçoit aux deux grands siècles dans le développement de la raison oratoire et de l'art d'écrire , dans la nullité de l'ode, dans la tranquillité de la tragédie, dans l'excellence classique de l'exposition, de la dissertation et du récit, dans la vivacité piquante du style moqueur. On l'aperçcgt à tous les âges dans le goût du tempéré et de l'agréable, dans l'aversiou pour le violent et le sérieux , dans la domination de la raison et de la gaieté. Ce caractère n'est pas propre à l'invention solitaire des opinions personnelles et des actions indépendantes ; il est trop bien fourni des facultés qu'emploie la société pour n'être pas sociable y il est trop sociable pour ne pas agir et penser d'après autrui. Vous apercevez ces facultés dans l'habileté involontaire des premiers conteurs, comme dans l'art calculé des derniers maîtres, dans les soties comme dans la comédie, dans les moralités comme dans la tragédie, dans les vers de Rutebeuf comme dans la prose de Voltaire, dans l'épopée de TuFoId comme dans l'analyse de Condillac. Expliquer, raconter, prouver, causer, toutes ces actions aboutissent à un auditoire ; c'est pourquoi toutes ces actions se font aisément et bien dans notre pays. Vous y découvrez à tous les âges
le don d'être clair et d'être agréable, l'art de se faire entendre et de se faire écouter. Cette légèreté empêche de vouloir fortement ; cette sociabilité empêche de vouloir par soi-même. L'une afifaiblit l'énergie des volontés, l'autre ôte aux volontés l'initiative. L'homme ainsi doué ne sait ni ouvrir la résistance, ni persévérer dans la résistance. Il change facilement de conviction et reçoit facilement sa conviction des autres. Il est disposé sinon à servir, du moins à obéir. Il accepte volontiers sinon la tyrannie, du moins la discipline. Quoiqu'il aime la moquerie, il est resté catholique. Quoiqu'il ait horreur de l'ennui, il a vénéré la régularité littéraire. Un peuple ainsi composé ressemble à un troupeau de beaux chevaux dociles et sauvages*. Ils ne vont qu'ensemble et sur les pas d'un chef.
Ainsi soutenu par les événements généraux et par les inclinations publiques, le pouvoir central s'est fondé et s'est accru. Tous les progrès de la nation l'ont développé. Au xiv* siècle, la soumission des petits tyrans féodaux, l'achèvement du royaume et la naissance de la paix intérieure ont rendu les Valois tout-puissants. Au xv* siècle, l'expulsion des Anglais et la ruine de la grande féodalité donnent au roi une taille perpétuelle, une armée permanente et la souveraineté sans contrôle. Au xvr siècle, l'expulsion des Espagnols, la pacification du pays, le développement soudain de la prospérité publique amè-
1. Les animaux sociables (chevaux, chiens, moutons) suivent toujours un conducteur. D'où il arrive qu'ils peuvent devenir soumis et domestiques. (Flourens, De l'instinct et de Vintelli-
genee.)
lient la monarchie absolue. La civilisation générale et rautorité centrale, comme les deux chevaux d'an char, ont toujours marché de front. ]Çt cet étrange mouvement ne s'est point arrêté. Les révolutions libérales ont augmenté la souveraineté du centre et la docilité des extrémités. Sous Louis XIY, les États des provinces , les coutumes et les privilèges des villes , des corporations , des chapitres, les Parlements, les débris de l'antique indépendance provinciale*, ralen-* lissaient, modifiaient, gênaient Faction du roi. Dijon était un centre. On voit par les lettres du président Des Brosses qu'il y a cent ans à peine un chef-lieu de province était une capilale, que ses dignités suffisaient aux ambitions , qu'on trouvait naturel d'y borner sa carrière et d'y enfermer sa vie, qu'on osait y penser, et qu'on ne recevait pas de Paris des opinions toutes faites. La Révolution et l'Empire ont supprimé ces libertés et ces entraves. Au heu des cités et des provinces , on a fait des communes collections d'habitants , et des départements collections de communes. Dorénavant , pour percer une porte ou couper un arbre, il fallut une permission d'en haut. Le gouvernement roula sur toutes les volontés comme sur une route imie, traîné par un attelage innombrable et régulier de fonctionnaires. Paris devint l'atelier unique chargé de la fabrication de toutes les pensées et de tous les ordres. Une révolution s'y fait , tout le monde l'accepte ; une dynastie en est chassée, elle est chassée de la France. Qui tient la tête a le corps. L'idée d'obéir vient à tout le monde ; l'idée de résister