‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 51 sur 155 · BIOGRAPHIE DE TITE LIVE · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE DE TITE LIVE

Sa patrie. — Sa famille. — L'enfant. — L'homme fait. L'ami d'Auguste. — Le républicain. — Le philosophe. L'historien. — Que tout concourait à le faire orateur.

Une date dans Eusèbe , quelques détails épars dans Sénèque et Quintllien, deux mots jetés par hasard dans les Décades, voilà ce qui nous reste sur la vie de Tite Live. L'historien de Rome n'a pas d'histoire. Encore, ces rares débris n'ont surnagé dans le naufrage des lettres anciennes que par un accident littéraire, lorsqu'un commentaire ou une citation les ont rencontrés pour les soutenir. Ils guident aujourd'hui nos conjectures; mais, à travers

tant de siècles et sur de si faibles indices, les yeux

les plus attentifs ont peine à découvrir ce que le temps a englouti.

Cependant il semble que ces faits si secs et si Vides d'intérêt reprennent quelque vie et quelque sens , lorsqu'on connaît par les Décades le caractère et le genre d'esprit de Tite Live. On verra plus tard, je crois,' que ses défauts et ses mérites viennent d'une qualité dominante , l'éloquence ; qu'il a de l'ora- \ teur le don et le goût des développements , la suite ) et la clarté des idées , le talent d'expliquer , de ) prouver et de conclure , l'art d'éprouver et de re- I muer toutes les passions , de ne penser et de ne ) sentir qu'au profit de sa cause , de revêtir ses rai- \ sons du plus ample et du plus noble style , en homme qui tous les jours parle au peuple assemblé des grands intérâts de l'État; qu'enfin la droiture, la bonne foi, la sincérité, l'amour de la patrie, toutes les vertus sans lesquelles un orateur n'est qu'un avocat, nourrissent sa pensée et soutiennent son accent. Il convient de chercher si les

circonstances, aussi bien que la nature, ont aidé à faire de lui un honnête homme et un homme

éloquent.

Il naquit à Padoue, chef-lieu de la Vénétie : Niebuhr trouvait dans son style le riche coloris des peintres vénitiens. Du moins sa patrie laissa une empreinte dans son âme. PoUion l'accusait de patavinité, et il a grand soin de commencer son histoire

en nommant Aténor fondateur de Padoue. Au dixième livre*, oubliant la règle qu'il s'est faite d'éviter les digressions , il rappelle avec une complaisance de citoyen la victoire que remportèrent les Padouans sur le pirate lacédémonien Cléonyme. « Les éperons des navires , dit-il , et les dépouilles enlevées aux Lacédémoniens , restèrent longtemps dans un ancien temple de Junon, où ils ont été vus par plusieurs personnes qui vivent encore. On celèbre tous les ans l'anniversaire de ce combat par une joute solennelle de navires sur le fleuve qui traverse la ville. » Il est donc Padouan de cœur comme d'origine. Aussi remarque-t-on avec intérêt que les mœurs de ses concitoyens passaient pour honnêtes ; dans cette vaste corruption romaine , les villes provinciales gardaient mieux les anciennes maximes de l'esprit italique". Au reste, Padoue était un grand municipe , « le plus important des provinces occidentales, » ayant vingt mille combattants, cinq cents chevaliers, une curie, des duumvirs, les droits civils, les institutions religieuses de Rome'; images de la ville maîtresse, les municipes inspi^ raient comme elle le goût et le besoin de Téloquence ; et plus d'une fois la petiteRome envoyait à la grande des orateurs. C'est un grand point de trouver Tite

1. Tite Live, X, 2. — 2. Durny (d'après Strabon), Thèse sur Vétat de l'empire romain^ page 103. — 3. GainSj I, 96.

Live dès sa naissance au milieu des débats ^loliliques. Les premières impressions font souvent les ^^Jpclinations dernières; dans l'enfant on découvre l'homme, et l'on est toujours ce que Ton a d'abord été. Nourri aux champs, Virgile aima l'âme immense de la nature vivante, et ses vers ojit la molle langueur et la suavité enivrante qu'on respire avec l'air abondant et parfumé des bois. Né à la ville, élevé parmi les hommes et les affaires , occupé à se représenter les passions et les intérêts, non les couleurs et les formes, Tite Live s'est trouvé orateur, et non poôte ; il a connu l'homme plutôt que la nature ; il a raconté les actions sans décrire les pays ; s'il eût vécu à la campagne, il eût senti peut-être que le sol et le climat contribuent à former les caractères, et \ que l'histoire doit renfermer aussi bien la peinture / des contrées que la narration des événements. Selon plusieurs inscriptions S sa famille était noble. Les patriciens des municipes exerçaient lès charges, dominaient dans la curie , allaient voter à Rome. Ainsi Tite Live reçut de sa famille comme de sa patrie l'éducation politique et oratoire. Il est probable qu'il dut à sa race les sentiments aristocratiques qui percent dans ses Annales. Il eut pour parent G. Cornélius', « homme versé dans la science des augures, qui prenait les auspices au moment de

1. Tomasini, page 10. — 2. Tite Live, éd. Nisard, t. II, p. 901 : citations de Plutarque.

la bataille de Pharsale. Il raconte que cet augure reconnut le moment de la bataille , et qu'un peu après, dans un transport prophétique, il s'élança en criant : « Tu triomphes , César. » Sans doute Tite Live fut élevé comme les anciens patriciens dans le respect des augures : de là peut-être ce sentiment religieux qui, en dépit de la philosophie et des railleries des contemporains, se soutient dans toute son histoire ; delà aussi la gravité solennelle avec laquelle il rapporte les fables saintes et reconnaît la volonté des dieux dans les affaires romaines ; de là ce récit minutieux des expiations et des prodiges* : « En racontant les choses anciennes, mon âme , je ne sais comment , devient antique , et quand je vois des hommes si sages traiter ces événements en affaires d'État, j'ai scrupule de les trouver indignes de mes annales. » S'il prend aussi aisément les sentiments antiques, c'est qu'il les a reçus dès l'enfance; le parent d'un augure, le descendant d'une race noble , a gardé jusqu'au bout l'esprit patricien et religieux.

Il naquit en 58, année où César obtint le gouvernement des Gaules. Pendant dix ans les affaires de Rome se firent plus dans la Cisalpine qu'à Rome même. L'hiver, la moitié du sénat accourait autour de César, qui achetait les consciences et préparait

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