‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 70 sur 155 · Tite Live, V · texte numérisé non relu

Tite Live, V

VI. A mesure que Tite Live avance, son récit devient plus vrai. Dans l'histoire des rois, les hommes sont peints avec vérité, mais en général. Dans les trois premiers siècles de la république les sentiments sont déjà romains , et l'on entend l'accent des passions politiques. Â partir des guerres puniques, se marquent de plus en plus les traits particuliers qui conviennent uniquement au temps et au pays, et le tableau devient presque un portrait. C'est que les documents sont contemporains et que Tite Live les transcrit fidèlement. Sous les rois, il avait pour sens critique sa grandiose éloquence ; dans le premier âge de la république, sa vertu et son âme de citoyen ; ici, son exactitude et sa bonne foi. Toujours quelque mérite remplace ou complète en lui les talents qui lui manquent ou qu'il n'a pas assez grands. Du fond vaporeux de la fable, à travers les pays demi-obscurs de l'histoire altérée , il est venu poser le pied sur le seuil de l'histoire complète et pure. Chaque année maintenant on voit le sénat, le jour où les consuls entrent en charge, se rassembler au Capitole^ distribuer les commandements contre Annibal, prescrire les sacrifices expiatoires, ordon* ner l'impôt , les levées , les approvisionnements , juger les réclamations des colonies et des municipes, envoyer des ambassades, pourvoir à la Sicile, à l'Espagne, à la Cisalpine, et régler toute la conduite de la guerre. Les événements sont plus pressés, les

narrations plus courtes, les discours moins fréquents. On s'explique les mouvements compliqués de cette grande machine politique. On pénètre dans son intérieur , on compte ses rouages. Ici sont des restes de l'ancienne opposition des ordres. Quand les deux consuls sont plébéiens S les augures déclarent encore les présages contraires. Deux nouvelles classes se forment , les nobles et les citoyens sans ancêtres*; Varron est élu, parce qu'il est homme nouveau. Cent détails jetés çà et là parle mouvement du récit montrent la constitution et les sentiments de l'Italie. C'est une armée de villes libres dont Rome est le général. Sous sa suprématie, chacune se gouverne, lève, pour la cause commune, de l'argent et des hommes , et , quoique dépendante , garde chez elle des dissensions publiques, les grands favorisant Rome et le peuple Ânnibal. Ce sont autant de petites républiques, actives et disciplinées, qui se forment en légion à la voix de la cité commandante^ Entre tous ces détails d'administration, abondent les traits de générosité romaine ; parmi les faits, de toutes parts jaillissent les sentiments. L'an 214 ^ le sénat chasse de leurs tribus ceux qui j prisonniers d'Annibal, et lui ayant juré de revenir^ ont voulu éluder leur promesse. Les fournisseurs qui entretiennent

1. Tite Live, XXIU, 31. — 2. /d., XXU, 34. — 3. îd,, XXIV,18.

60 CHAPITRE il.

les édifices et donnent des chevaux aux magistrats, les maîtres dont on a pris les esclaves, ne veulent paa être payés avant la paix ; les veuves et les orphelins portent leur fortune au trésor ; les chevaliers

et les centurions refusent leur solde et traitent de mercenaires ceux qui l'acceptent ; toute la ville combat d'une seule âme, inventant des sacrifices, accumulant des dévouements. Sitôt que les Romains entrent en Asie, le changement paraît dansTite Live avec une vérité frappante. Rien de brusque ; Ron^^e entre dans la corruption, sans s'y enfoncer encore. Tout est mêlé : tel fait rappelle l'ancienne ciscipline ; celui qui suit annonce la décadence ; souvent le même montre les deux à la fois, comme au confluent de deux rivières l'eau troublée se teint de deux couleurs. L'esprit religieux n'a pas péri, et les. sénateurs apprennent avec crainte que la statue de PoUentia est renversée. Le magnifique orgueil subsiste tout entier ; quand l'armée marche contre Antiochus, il semble « qu'elle va, non pas combattre contre tant de milliers d'hommes, mais égorger des troupeaux d'animaux^ » Déjà, pourtant, les antiques maximes fléchissent, et la perfidie grecque entre dans les conseils de Rome. Marclus et les ambassadeurs se vantent d'avoir trompé Persée par des espérances de paix, afin de gagner un délai

Page 1