‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 74 sur 155 · Tite Uve, VllI · texte numérisé non relu

Tite Uve, VllI

LA CBITIQUE DANS TITE IJVE. 65

la nouvelle littérature, il le laisse de côté par bon goût , plus curieux de plaire que d'instruire. « Ce chant , dit-il , que pouvaient louer les grossiers esprits de ce temps, si on le rapportait aujourd'hui, choquerait et paraîtrait înforme^» Horace aussi était rebuté de l'horrible vers saturnin , « vrai poison » qu'avait chassé la moderne élégance. Ces amateurs de beau langage n'étaient pas admirateurs des Douze Tables, et Tite Livè non plus qu'Horace « ne les eût crues dictées par les Muses sur le mont Albain. » C'est donc trop exiger de lui que de l'envoyer remuer les tables triomphales, les Uvres des censeurs, les actes du sénat , et tant de monuments illisibles. Il laissera Licinius Macer, dans le temple de Monéta , compulser les livres de lin, et se souciera moins que le scrupuleux Denys des vieilles chansons nationales. Que d'autres aillent gâter leur style parmi les chiffres et les détails d'administration, parmi les expressions barbares et les lourdes railleries de l'antique poésie. Il ne veut pas ternir son discours brillant et poli dans la poussière de l'érudition. C'est bien assez de corriger et d'orner les historiens languissants et malhabiles, Fabius et Pison , tout char- ^gés et appesantis qu'ils sont par la barbarie des vieux textes. Tite Live les trouve accrédités, les croit fidèles, y lit tout au long les hauts faits de

l.Tite Live, XXVIII, 37.

Rome. Cela suffit à sa conscience et à son éloquence. Il a matière pour bien dire, et garanties pour raconter. Ni l'orateur, ni l'homme honnête n'ont be* sodn de remonter plus haut.

II. Voilà les pièces officielles écartées. Tite Live a-t-il au moins jeté les yeux sur les récits primitifs ? Un historien de Rome aurait dû recourir aux annales que , par un usage antique et une décision nationale, Rome lui avait préparées» Car, attentive à tout discipliner, elle avait fait de l'histoire, comme du reste, une institution. Tous les ans, le grand pontife exposait un tableau où il avait inscrit les principaux événements; et ces tables assemblées étaient les grandes Annales. De la prise de Rome aux guerres puniques, on les avait complètes. A partir du tribunat jusqu'à la prise de Rome, elles subsis-» talent encore, quoique restaurées et altérées. Sur les origines, il restait des traditions ^ Malheureusement les Annales étaient fort sèches*. Le grand pontife , peu lettré, homme d'administration et d'affaires , y marquait combien de fois le prix du grain avait haussé , les éclipses de soleil et de lune, si le cri de la musaraigne avait interrompu les auspices, et^ autres faits très -arides, plus sèchement racontés > jour par jour, dit Servius', et illisibles pour quicon-

1. Voy. plus loin, ch. m, Discussion. — 2. Aulu-Gelle, II, 28. — 3. V, 377.

que n'était pas grand pontife^ ou tout au moins érudit de profession. Il y en avait quatre-vingts livres. Que Fabius les ait lus, cela est louable, même naturel. Il avait écrit sur le droit pontifical; et, entre les fragments qui restent de lui, il en est un sur les petits plumets du flamine de Jupiter. Mais exiger de Tite Live qu'il secoue cet énorme fatras de puérilités superstitieuses, de détails commerciaux^ de chiffres administratifs, pour en faire sortir les traits de mœurs, les dates authentiques, l'ordre vrai des campagnes, c'est ignorer son caractère et violenter son talent. Se figure-t-on le noble orateur enfoncé tout le jour au milieu des écritures moisies, la lampe à la main, dans un coin du vieux temple, contrôlant Fabius, comme un avocat qui, perdu parmi les . pièces de procédure , poursuit une vérité ingrate à travers le bavardage et le griffonnage de cent dossiers? Nous pourrions aussi bien lui ordonner d'aller fouiller les archives des familles , cheminant à tâtons parmi les amplifications oratoires , les falsifications d'amour-propre, les généalogies inventées, les triomphes et les consulats ajoutés, et tout ce que l'orgueil romain et l'adulation grecque ont défiguré. Il eût fallu qu'une génération de savants parût avant lui pour éclaircir, vérifier, ordonner les textes. Mais Rome , au lieu d'un Ducange , d'un Mabillon , d'un Préret, n'eut que Varron, compilateur crédule. Réduit à lui-même, Tite Live marche d'un pas libre

et superbe à travers les victoires romaines, 'traitant les premiers documents comme s*ils n'étaient pas^

III. Ne parlons pas des auteurs moins anciens qu'il a négligés, de Sulpicius Galba , de Scribonius Libon, de Gassius Hemina, de Sempronius Tuditanus, de Lutatius, du savant Varron*. Au moins il eût dû lire les origines du vieux Gaton, le dernier Italien de Tltalie. Son malheur et son tort sont de laisser là tout ce qui pourrait le mettre face à face avec les faits , tout à l'heure les documents originaux et les écrits contemporains, maintenant la géographie. Polybe et Diodore avaient visité et étudié les pays dont ils font l'histoire; Tite Lîve, point, sauf les Alpes, peut-être, si voisines de sa pairie*. De là plusieurs erreurs. Laissons les savants le blâmer d'avoir confondu l'expédition du lac Pucin avec une autre contre les Volsques*, TAchradine à Syracuse avec l'Ile", d'avoir placé chez les Èques Alba Fucens des Marses', et , ce qui est plus grave , de décrire assez obscurément les marches et les batailles. Ges taches g&tent un point; mais il en est d'autres qui s'étendent au loin, et altèrent la cou-

1 . Voy. Leclerc, Journaux, che» les Romains, — 2. LachmaDn, I, 43. — 3. /d., 105. Voy. dans Tite Live le passage des Alpes, par Annibal. — k, Tite Live, IV. — 5. /rf., XXV, 30; XXVI, 10, — 6. Id., X, 1.

leur de toute la toile. Sauf une remarque sur le soleil d'Italie, que les Gaulois ne peuvent supporter, et un éloge oratoire de la situation de Rome , Tîte Live n'a jamais observé les climats pour comprendre les mœurs. Je sais que cette méthode est toute moderne; que, depuis trente ans seulement, on essaye de retrouver les passions éteintes, en reconstruisant les objets d'alentour; que les premiers nos historiens ont observé les arbres et les pierres pour deviner l'âme. Les anciens, moins contempla-' tifs et moins rêveurs, ne racontent que la politique et la guerre, et préfèrent l'exposé des actions à celui des sentiments. Mais, sans raffiner ni conjecturer, Tite Live pouvait imiter Hérodote et Polybc, et ce n'est pas trop exiger d'un historien que de lui donner pour modèles un raisonneur et un conteur. Le chroniqueur curieux* ouvre son histoire d'Egypte en décrivant le sol noir et crevassé, don du fleuve qui s'allonge entre les sables rougeâtres de l'Afrique et la terre pierreuse de l'Arabie, tantôt répandu comme une mer sur les campagnes et parsemé de villes, tantôt portant sur ses eaux limoneuses des panégyries retentissantes, et tout un peuple enivre de la puissance de son Dieu. En contemplant dans ces phrases naïves la suite monotone des édifices grandioses et sans nombre qui sont la végétation

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