‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 76 sur 155 · Polybe, II, 15. (Traduction de M. Bouchot · texte numérisé non relu

Polybe, II, 15. (Traduction de M. Bouchot

made, multitude bruyante, fougueuse et gloutonne d^enfants robustes , grands corps que la profusion de nourriture emplit d'un excès de courage, et dont les forces débordent et se perdent enbravadeseten mouvements. Mais pour étudier ainsi dans un pays le sol, le climat, la culture, il fallait s'intéresser aux plus grossières parties d'un caractère. Tite Live va d'un vol trop haut pour .entrer dans cette critique; et , se tenant au-dessus du vrai , il arrive souvent qu'il ne l'atteint pas.

IV. Il était d'ailleurs Romain de cœur , et patricien, quoique juste. On a beau être consciencieux, toujours le goût dominant remporte. Par volonté et réflexion, on tient un temps la balance égale. À la première négligence, d'elle-même, la voilà qui penche, et l'on est partial sans y songer. Comment être toujours en garde contre soi-même? Certes, Tite Live n'a pas une seule fois menti ; mais pensons en combien de manières une partialité involontaire peut séduire. Qu'il confesse et blâme les injustices romaines , lorsqu'elles sont évidentes : ces grands aveux mettent sur le reste sa conscience en repos et ouvrent à la faveur une porte secrète. Qu'il rejette les chiffres exagérés et les embellissements puérils : cette véracité et ce bon goût ne sont pas encore l'esprit critique. Doit-on y compter après la hautaine préface qui impose aux

vaincus les traditions romaines, et comprend dans la conquête le droit de régler la vérité? Est-ce une garantie que la joie et l'indignation avec lesquelles il aiwionce la victoire de Camille? « Les dieux et les hommes, dit-il, empêchèrent les Romains de vivre rachetés, » J'entends ici un soldat qui bat des mains dans le triomphe, non un critique qui pèse deux traditions contraires. Croiton que ces sentiments si nobles, si convenables dans une pièce d'éloquence, laisseront à l'historien la sagacité de démêler, sous des monceaux de mensonges, les défaites romaines, et le courage d'ôter à son livre ses plus magnifiques récits ? Tite Live n'ira point, de ses mains filiales, déchirer la robe de pourpre qui aujourd'hui dissimule une blessure ou une souillure. Il fera son devoir d'orateur, en ornant de son plus beau style la plus belle tradition. Aussi , ne lui demandez pas non plus d'ouvrir l'histoire de la liberté romaine par l'aveu d'une servitude; s'il soupçonne ici quelque difficulté, il la tournera en argument; s'il s'étonne « que le peuple romain, lorsqu'il servait sous des rois, n'eût jamais été assiégé dans aucune guerre et par aucun ennemi, et que ce môme peuple, libre à présent, fût assiégé par les mêmes Étrusques dont il avait souvent vaincu les armées', > il trouve là le motif

l.Tite Live, II, 12.

de la colère et du dévouement de Mucius. S'il rencontre dans les anciennes formules quelque marque d'une conquête et d'une révolte *, il l'expose avec embarras, mais sans partir de cet indice pour poursuivre une vérité humiliante. A chaque instant sa fierté l'emporte sur son bon sens; encore un pas, il corrigeait les mensonges ; mais un instinct romain l'arrête sur le seuil de la vérité. Un jour, il se lasse des éternelles défaites des Volsques : comment ce petit pays a-t-il pu fournir tant de soldats? Le lecteur ici crie à l'auteur d'avancer : les batailles rangées sont des escarmouches, et bien des victoires ne sont que dans les chroniques. Mais Tite Live, ayant effleuré le doute, reprend complaisamment le récit monotone de ces vains triomphes. Il est bien contraint d'avouer qu'on fut vaincu près de l'Allia. Mais, à l'entendre, la cause en est la volonté insurmontable du destin. Les Romains ont été aveuglés*'; eux si disciplinés, si religieux, si attachés aux usages antiques, ils ont méprisé les avertissements des dieux; ils n'ont point su se ranger en bataille: ils n'ont ni pris les auspices, ni immolé les victimes. Tout est miracle, ou plutôt tout est éloquence. Voyez ce coup de théâtre qui sauve l'honneur romain : « Avant que l'infânle marché fût accompli, le dictateur survient; il ordonne d'emporter Tor et

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