Tite Live, II, 52; IV, 6; VI
à moins qu'on ne votât en même temps sur le partage du consulat? Pour que le peuple eût protection, il fallait le forcer à prendre un des consuls dans son ordre, et rien n'est plus noble que la franchise et la fermeté du tribun. Je reconnais que Tite Live a plus d'une fois blâmé « la violence et la dureté » des patriciens; qu'il n'a pas dissimulé, comme le flatteur Denys, l'assassinat de Génucius; que ses tribuns plaident pour le peuple avec une force incomparable; que, s'il a blâmé les Gracques, Cicéron,' homme nouveau et équitable, l'avait fait avant lui; que ses auteurs sont eux-mêmes patriciens et Romains; en un mot, que sa bonne foi est entière. Mais ces raisons excusent l'homme, sans justifier le critique. Un panégyrique, si sincère qu'il soit, n'est pas une histoire. C'est peu d'aimer le vrai, en homme de bien, comme toutes les choèes belles; il faut encore l'aimer en savant, et plus que tout.
V. De là vient qu'il n'est pas assez clairvoyant. C'est la passion du vrai qui donne le doute, et, sans le besoin de certitude, on se contente à peu de frais. A peine a-t-il interrogé ses auteurs sur leurs sources ; sa science là-dessus tient dans les six lignes que voici : «De la fondation à l'incendie, les monuments furent rares, parce qu'on écrivait peu; ils périrent en grande partie dans l'incendie. Après ce moment, ils deviennent plus authentiques et plus nombreux ; vers
?S CHAPITRE n.
la deuxième guerre punique, Fabius Pictor, Gincius et les autres sont contemporains des faits qu'ils rapportent^ » Tite Live s'en tient à ce sommaire, et làdessus commence son récit. Quels documents Fabius a^l-ii consultés ? de combien d'espèces 1 quelle foi méritaient-ils? étaient-ils sincères, complets, non altérés? Gomment Fabius les a-t-il lus? était-il impartial, capable de bien juger, exercé à la critique? Sur tout cela, nulle recherche. Tite Live eût-il entrepris cet examen, lui qui n'a pas daigné ouvrir les documents originaux ? Pour toute critique, il a quelques règles de bon sens et l'opinion commune. Fabius est le plus ancien ; Fabius et Pison sont les plus accrédités : donc ils sont les plus véridiques. D'après ce raisonnement, il prend l'histoire dans leurs livres, sans mesurer auparavant ce qu'ils méritent de confiance. Or, sans estime exacte de la certitude acquise, il n'y a pas de science. L'historien, comme l'astronome, doit limiter d'avance les erreurs prévues de ses instruments imparfaits, et marquer de combien sa probabilité approche de l'évidence. Quand on plonge profondément dans le temps ou dans l'espace, le principal travail est de fixer à quel degré d'assurance peut et doit monter la croyance. La science est une monnaie qui n'a de valeur qu'en portant sur soi le chiffre de valeur. Tite Live sent