‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 82 sur 155 · Histoire de France, I · texte numérisé non relu

Histoire de France, I

LA CRITIQUE DANS tiTE LIVE. 83

quand l'imagination se figure toujours les mêmes physionomies, et qu'elle avance parmi cent copies du même portrait? J'ose dire que l'histoire reste immobile. Du premier au trente-deuxième livre, mêmes vertus, même sagesse, même frugalité, même constance ; on a vu les conquêtes s'étendre et l'égalité s'établir ; tout a changé, sauf l'homme, et dans le vrai rien ne change que par les changements de l'homme. Cette erreur permanente brise la pointe de la critique. L'instrument émoussé ne fait plus que tâtonner grossièrement parmi les traits délicats de la vérité,

VI. Je crois que, s'il est trop peu clairvoyant, c'est qu'il est trop peu érudit. Pour atteindre une parcelle de la vérité, il faut l'embrasser toute ; chaque fait s'éclaire de la lumière des autres, et le gran4 jour les met dans leur vrai jour. C'était peu de connaître les batailles, les traités, les séditions, et ce que rapportaient les annalistes. Il fallait, par les rituels et les traditiQD^i rustiques, retrouver l'ancienne religion sous la mythologie nouvelle qui l'avait ornée et déformée, et séparer les dieux italiens, pures abstractions, immobiles^ mystérieux, adorés par intérêt et par crainte, les brillantes divinités de la Grèce, images embellies de l'homme, vivantes comme lui. Il eût dii observer, dans les Douze Tables et dans le droit Papirien, l'institution de la famille antique

transformée depuis parla morale stoïque et par les interprétations des préteurs. On voudrait qu'il eût connu la vie des laboureurs romains, ce combat contre le sol, contre le Tibre, contre la famine, cette épargne et cette avarice. Mais ces faits le touchent si peu qu*il cite la loi des Douze Tables sans paraître la comprendre ou en remarquer l'importance. Il n'est frappé que des événements^ rapportés par les annalistes ; il s'intéresse bien plus à l'histoire de Virginie qu'à la législation nouvelle. Autant il recherche ardemment les morceaux d'éloquence, autant il fuit soigneusement les dissertations d'érudit ; la passion s'émeut d'abord en lui, jamais la curiosité. Il ne s'inquiète ni de la constitution, ni de la religion, ni des usages domestiques, ni de tout ce qui fonde le caractère et règle la vie d'un peuple. Les événements, l'action, surtout l'action dramatique, voilà ce qui lui plaît et ce qu'il développe; et si, après le vingtième livre, nous comprenons par son récit les institutions de Rome et de l'Italie, son intention n'y est pour rien ; les faits parlent à sa place ; il dit tout, parce qu'il transcrit tout. Il eût fallu savoir davantage pour bien voir.

Reconnaissons dans la critique de Tive Live les défauts, comme tout à l'heure les mérites : nul emploi des documents originaux; dans les premiers siècles les récits contemporains négligés ; une partialité involontaire pour Rome et les patriciens ; sur

les annalistes consultés, presque aucune recherche; les événements saillants mieux compris que les changements lents et vastes ; nulle idée de la barbarie antique, nulle étude, sinon par accident, de ce qui u*est pas une bataille, un décret du sénat, une querelle du Forum. L'orateur lettré et citoyen évite les recherches érudites, n'étudie que ce qui peut être une matière d'éloquence, orne tout de son beau style, et devant la postérité loue sa patrie et sa classe. Les mérites de Tite Live ont les mômes causes que ses défauts.

$ I. Bi:àufort.

I. Un érudit français du dix-huitième siècle. — Son discours contre les documents de l'histoire romaine. ••— Contre les événements de l'histoire romaine. — II. Critique de la critique.— Autorité des grandes Annales. — Documents oiBciels. — Autorité des premiers historiens. — En histoire le probable est le vrai.

I. Pendant que Tite Live s'avance en triomphateur à travers les mythes et les victoires romaines, deux greffiers le suivent, chagrins et douteurs, comptent les morts, contrôlent ses rapports, lui demandent ses preuves. A partir du vingtième livre, ils l'approuvent ; mais quant aux premiers, l'un déclare qu'il n'en faut rien croire, l'autre refait le récit. Certes,- le scandale fut aussi grand que le jour où, pour la première fois*, un tribun, Génucius ou Considius, mit la main sur le consul qui descendait de son char, et le cita devant le peuple pour justifier sa campagne. Cependant ni l'un ni l'autre n'avaient tort; et si, dans son orgueil patricien, le général avait exposé ses soldats, l'historien, « dans ses cour-

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