‹ Essais de Critique Et D'histoire (volume 4)Chapitre 29 sur 46 · LE ROI · texte numérisé non relu

LE ROI

L'échafaud l'est aussi; portez-y votre ôte.

t Belle réponse, » pensa- 1- il, et il s'endormit.

De pareils caractères sont les seuls qui méritent de nous intéresser aujourd'hui. Ils s'opposent à la fois aux passions générales et aux idées habillées en hommes qui peuplent la littérature du dix-septième siècle, et aux copies trop littérales que nous faisons aujourd'hui de nos contemporains. Ils sont réels, car ils sont complexes, multiples, particuliers et originaux comme ceux des êtres vivants; à ce titre ils sont naturels et animés, et contentent le besoin que nous avons de vérité et d'émotion. Mais, d'autre part, ils sont hors du commun, ils nous tirent loin de nos habitudes plates, de notre vie machinale, de la sottise et de la vulgarité qui nous entourent. Ils nous montrent de grandes actions, des pensées profondes, des sentiments puissants ou délicats. C'est le spectacle de la force, et la force est la source de la véritable beauté. Corneille nous donnera des modèles, tel contemporain des portraits ; l'un nous enseignera la morale, l'autre la vie. Au contraire, nous n'imiterons, ni nous ne rencontrerons les héros de Beyle ; mais ils rempliront et ils remueront notre entendement et notre curiosité de fond en comble, et il n'y a plus de but plus élevé dans l'art.

STENDHAL. kl

Un esprit supérieur se porte naturellement vers les idées les plus hautes qui sont les plus générales ; pour lui, observer tel caractère, c'est étudier l'homme; il ne s'occupe des individus que pour peindre l'espèce ; aussi le livre de Beyle est-il une psychologie en action. On pourrait en extraire une théorie des passions, tant il renferme de petits faits nouveaux, que chacun reconnaît et que personne n'avait remarqués. Beyle fut l'élève de idéologues, l'ami de M. de Tracy, et ces maîtres de l'analyse lui ont enseigné la science de l'âme. On loue beaucoup dans Racine la connaissance des mouvements du cœur, de ses contradictions, de sa folie; et l'on ne remarque pas que l'éloquence et l'élégance soutenues, l'art de développer, l'explication savante et détaillée que chaque personnage donne de ses émotions, leur enlève une partie de leur vérité. Ses discours et ses dissertations sont entraînants, touchants, admirables, mais tel que les ferait un spectateur ému qui commenterait la pièce; nos tragiques ne sont que de grands orateurs. Ils sont bien plus rhétoriciens qu'observateurs; ils savent mieux mettre en relief des vérités connues que trouver des vérités nouvelles. Beyle

n'a point ce défaut, et le genre qu'il choisit aide à l'en préserver. Car un roman est bien plus propre qu'un drame à montrer la variété et la rapidité des sentiments, leurs causes et leurs altérations imprévues. L'auteur explique son héros mieux que ne ferait le héros lui-même, parce que celui-ci cesse de sentir dès qu'il commence à se juger. Je noterai quelques-uns de ces détails frappants, que Beyle jette à profusion sans jamais s'y arrêter, laissant au lecteur le soin de les comprendre. Une lettre anonyme apprend à M. Rénal les amours de sa fenune et de Julien; cet homme, vraiment malheureux, passe la nuit à réfléchir, à douter, à parcourir tous les moyens d'espérance, de vengeance ou de consolation.

Il passa en revue ses amis, estimant à mesure le degré de consolation qu'il pouvait tirer de chacun. « A tous, à tous, s'écriait-il avec rage, mon affreuse aventure fera le plus extrême plaisir. » Par bonheur, il se croyait fort envié, non sans. raison. Outre sa superbe maison de ville que le roi de... venait d'honorer à jamais en y couchant, il avait fort bien arrangé son château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les fenêtres garnies de beaux volets verts. // fut un instant consolé par Vidée de cette magnificence.

Telle est l'intervention des idées involontaires qui rompent le mouvement de la passion et lui ôtent l'éloquence pour lui donner le naturel. Ruy- Blas, dans le désespoir et dans l'extrême angoisse.

dit de même, mais avec Taccent de folie et d'imbécilité d'un homme anéanti :

Les meubles sont rangés, les clefs sont aux armoires.

L'âme cesse de penser, les lèvres disent machinalement ce que les yeux aperçoivent. Le poëte des angoisses physiques conduit son héros à la stupeur. Beyle, peintre ironique de la nature humaine, mène le sien au ridicule. Cet excès de vérité est la perfection de Fart.

Comme la passion n'est qu'une idée douloureuse sans cesse traversée par d'autres, les mots associés aux idées doivent surgir aussi à l'improviste et jeter la maladie morale dans des accès inattendus.

Mme de Rénal ne pouvait fermer l'œil. Il lui semblait n'avoir pas vécu jusqu'à ce moment. Elle ne pouvait distraire sa pensée du bonheur de sentir Julien couvrir sa main de baisers enflammés.

Tout à coup Vaffreuse parole : « adultère^ » lui apparut. Tout ce que la plus vile débauche peut imprimer de dégoûtant à l'idée de l'amour des sens se présenta à son imagination.

Ici le disciple de Condillac a senti que les mots nous gouvernent. Mme de Rénal ne se reprochait pas sa conduite en pensant à la chose, le mot se présente et lui fait horreur. Les mots sont des dépôts d'idées, où s'amassent lentement nos impressions et nos jugements. Toute notre vie passée s'y renferme et se lève avec eux devant nous.

Beyle continue ainsi .

Ces idées voulaient tâcher de ternir Timage tendre et divine qu^elle se faisait de Julien et du bonheur de l'aimer.

Quelle phrase que celle-ci pour ceux qui savent regarder en eux-mêmes! Spinosa, après l'avoir lue, eût serré les mains de Beyle. Le philosophe et l'homme du monde se rencontrent ici pour constater tous deux que c'est dans la région des idées * que se livrent les combats des passions. Désirer et souffrir, c'est avoir tour à tour deux pensées contraires, faire effort pour retenir la première, et sentir l'arrivée inattendue et violente de l'autre. L'âme est comme un enfant, qui, devant un spectacle horrible, chercherait à dégager ses mains liées pour se cacher les yeux.

Encore uii trait. Quand nous passons d'un sentiment à un autre, ordinairement c'est sans savoir pourquoi, et par les causes les plus légères ; l'âme est changeante,, et le môme homme dix fois par jour se dément et r^e se reconnaît plus. On a tort de se figurer un héros comme toujours héroïque, ou un poltron comme toujours lâche. Nos qualités et nos défauts ne sont point des états de l'âme con- [ tinuels, mais très-fréquents; et notre caractère est ce que nous sommes la plupart du temps. Ces alternatives accidentelles et involontaires sont marquées dans Beyle avec une justesse singulière.

Il n'a pas peur de dégrader ses personnages. Il suit les mouvements du cœur, un à un, comme un machiniste ceux d'une montre,' pour le seul plaisir d'en sentir la nécessité et de nous faire dire : « En effet, cela est ainsi. »

Le bon curé Chélan, si vif, si énergique autrefois, maintenant décrépit et apathique, est venu voir Julien quelques jours avant l'exécution.

Cette apparition laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui éloignait les larmes. Cet instant fut le plus cruel qu'il eût éprouvé depuis le crime. Il venait de voir la mort dans toute sa laideur. Toutes ses illusions de grandeur d'âme et de générosité s'étaient dispersées comme un nuage devant la tempête. Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l'empojisonnement moral , il faut des remèdes physiques, et du vin de Champagne.

Il se fait en vain des raisonnements :

Précisément, une mort rapide et à la fleur des ans me met à l'abri de cette triste décrépitude.

Mais son cœur reste amolli et faible ; Beyle ne nous en dit pas la raison; c'est à nous de comprendre que, dans une imagination vive comme celle de Julien, la sensation imprimée par un objet présent anéantit tous les syllogismes. Les idées abstraites en vain appelées et combinées ne peuvent chasser le souvenir vivant. L'image de ce pauvre corps courbé, de ces yeux ternes et fixes revient toute puissante, et obsède le cerveau, jus-

qu'à ce que le temps Tait usée, ou qu'une autre sensation forte Tait remplacée.

Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir, je suis à dix degrés au-dessous du courage qui me conduit de niveau à la guillotine. Ce matin, je l'avais ce courage. Au reste, qu'importe , pourvu qu'il me revienne au moment nécessaire? — Cette idée'^e thermomètre l'amusa et parvint enfin à le distraire.

Enfin survient Fouqué qui veut vendre tout son bien pour séduire le geôlier et sauver son ami.

Toutes les fautes de français , tous les gestes communs de Fouqué disparurent. Julien se jeta dans ses bras.... Cette vue du sublime lui rendit toute la force que l'apparition de M. Chélan lui avait fait perdre.

Les ébranlements acquis durent; nous ne nous donnons pas notre élan ; nous le recevons des rencontres : telle est la part que les accidents ont dans nos faiblesses et dans nos redressements.

Maintenant comptons que le livre est tout entier composé d'observations pareilles; on en rencontre à chaque ligne, accumulées en petites phrases perçantes et serrées. Ordinairement un auteur ramasse un certain nombre de ces vérités, et en compose son livre en ajoutant du remplissage, comme lorsqu'avec quelques pierres on- bâtit un mur, en comblant de plâtras les intervalles. Il n'y a pas dans tout l'ouvrage de Beyle un seul mot qui ne soit nécessaire, et qui n'exprime un fait ou une idée

nouvelle digne d'être méditée. Jugez de ce qu'il contient! Or ce sont ces traits qui marquent à un esprit sa place. Car à quoi mesure-t-on sa valeur, sinon aux vues originales et nouvelles qu'il a de la vie et des hommes ? Toutes les autres connaissances sont spéciales; elles classent leur possesseur entre les gens de son métier. Un chimiste peut exceller dans sa science, un administrateur fera parfaitement son office , et tous deux peut-être seront fort médiocres. On les estimera comme des outils trèsutiles, mais point autrement. Chacun de nous a son atelier où il expédie une besogne laide et ennuyeuse. Le soir, nous quittons l'habit de travail, nous nous réunissons, nous mettons ensemble nos idées générales ; celui qui en a le plus est au premier rang; c'est dire le rang de Beyle.

Reste un point capital. Car, pour obtenir le premier rang, il faut non -seulement avoir des idées, mais les dire d'une certaine manière. C'est peu de les posséder, il faut s'en servir avec grâce. Elles sont comme l'argent, il est beau d'en avoir, et plus beau de savoir le dépenser. Supposez un homme qui les présente avec affectation, en s'extasiant sur leur importance, en racontant tout ce

qu'elles lui ont coûté de peine, en cherchant par des exagérations ou des tours d'adresse à surprendre Tadmiration de ses auditeurs; on dira peutêtre : voilà un penseur. Mais on ajoutera certainement : voilà un homme de mauvais goût ; ce riche ne sait pas porter ses richesses; elles l'accablent, et le rabaissent au niveau d'autres plus pauvres que lui. Tel est, par exemple, le défaut de Balzac : il prévient à chaque pas les lecteurs que ses personnages sont grandioses, que telle action qu'il va raconter est sublime, que telle intrigue qu'il combine est extraordinaire. Il appelle son Vautrin le Cromwell du bagne. Il nous avertit que les artifices de Mme de Cadignan laissent bien loin en arrière l'hypocrisie de Tartufe. Dans un mouvement de colère généreuse, un vieux colonel, Chabert, casse sa pipe bien-aimée. < Les anges eussent ramassé les morceaux de la pipe. » N'est-ce pas dire au lecteur en paroles bien claires : Avouez que je suis un génie sublime ? Faire soi-même son panégyrique, c'est empêcher les autres de le faire; il faut laisser aux petits le travail de se guinder sur des échasses; Balzac avait assez de talent pour se passer de charlatanisme, et il serait plus grand, s'il avait moins voulu paraître grand. — D'autres, sans prétention, mais à force de verve et de sympathie, se passionnent et souffrent avec leurs personnages. Tel est George Sand. 11 ressent l'émotion

qu'il excite; lorsqu'il raconte, il devient acteur; l'accent de sa voix se trouble, et son drame se joue tout entier dans son cœur. Cette faculté si noble est d'un artiste. Mais prendre part aux misères et aux émotions humaines, c'est descendre jusqu'à elles ; celui-là semble bien plus haut placé, qui remue les passions des autres sans se troubler lui-même, qui, entouré de personnages et d'auditeurs transportés, reste calme, debout en pleine lumière, sur une hauteur, pendant qu'au-dessous de lui s'agite la bataille des désirs déchaînés. Certainement rien ne va plus droit au cœur, ni ne touche plus profondément que les peintures de Beyle ; mais il raconte sans se commenter; il laisse les faits parler eux-mêmes; il loue les» gens par/ leurs actions. Une fois ou deux, je crois, il juge son héros ; voyez de quel ton :

Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin. Son âme avait eu le temps de s* émouvoir. Ivre d'amour et de volupté , il prit sur lui de ne pas parler. — C'est , selon moi , l'un des plus beaux traits de son caractère. Un être capable d'un paî-eil effort sur lui-môme peut aller loin , si fata sinant.

Beyle fuit l'enthousiasme, ou plutôt il évite de le montrer; c'est un homme du monde, qui se comporte devant ses lecteurs comme dans un salon, qui croirait tomber au rang d'acteur, si son

geste ou sa voix trahissaient une grande émotion

intérieure. — Sur ce poiiît, bien des gens lui donnent raison. Prendre le public pour confident, c'est ipettre son logis dans la rue ; on a tort de se donner en spectacle, de pleurer sur la scène. S'il est de bon goût de se contenir devant vingt personnes, il est de bon goût de se contenir devant vingt mille lecteurs. Nos idées sont à tout le monde, nos sen* timents doivent n'être qu'à nous seuls.— Un autre motif de cette réserve est qu'il se soucie peu du public ; il écrit beaucoup plus pour se faire plaisir que pour être lu ; il ne se donne pas la peine de développer ses idées et de les mettre à notre portée par des dissertations. La supériorité est dédaigneuse, et ne s'occupe pas volontiers à plaire aux hommes ni à les instruire ; Beyle nous impose les allures de son esprit, et ne se laisse pas conduire par le nôtre. Ses livres sont écrits « comme le Code civil, » chaque détail amené et justifié, l'ensemble soutenu par une raison et une logique inflexible ; mais il y a place entre chaque article pour plusieurs pages de commentaires. Il faut le lire lentement ou plutôt le relire, et l'on trouvera que nulle manière n'est plus piquante, et ne donne un plaisir plus solide. Avouons-le, le style à développements, celui de Rousseau, de Buffon, de Bourdaloue, de tous les orateurs, a quelque chose d'ennuyeux. Ces écrivains savent à merveille prouver, expliquer, faire entrer de force une conviction dans

des esprits inattentifs, étroits ou rebelles. Mais ils ' plaisent à ceux-là plutôt qu'aux autres. Leur art consiste à répéter cinq ou six fois de suite la même idée avec des expressions toujours nouvelles et plus fortes, si bien que leur pensée, sous une forme ou sous une autre^ finit par trouver une entrée, et pénétrer dans l'esprit le moins ouvert,; ou le mieux fernié. Cette méthode convient fort bien à la chaire et à la tribune, parce que dans une assemblée, l'auditeur sot, distrait ou hostile n'écoûte pas ou ne comprend pas. Mais un hommequi est de bonne foi, qui a l'habitude de penser et qui lit tranquillement un livre dans son cabinet, entend et juge votre pensée tout d'abord et dès sa première forme. Son opinion est faite à l'instant. S'il achève la longue période, c'est pour voir un tour d'habileté littéraire, pour apprécier la dextérité de l'auteur, et son talent de piétiner sans avancer. Au bout d'une page, cette sorte de curiosité est satisfaite ; on trouve que l'auteur marche trop len-\ tement, on lui demande mtoins de phrases et plusj d'idées. Au lieu de poser si régulièrement et si paisiblement un pied devant l'autre, on voudrait qu'il fît de grandes enjambées. Beyle est, pour aller vite, le meilleur guide que je connaisse. Il ne vous dit jamais ce qu'il vous adéjà appris, ni ce que vous savez d'avance. En ce siècle, où chacun a tant lu, la nouveauté incessante et la vérité tou-

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jours imprévue donnent le (plaisir le plus relevé et le moins connu.

Il y a pourtant un accent dans cette voix indifférente, celui de la supériorité, c'est-à-dire l'ironie, mais délicate et souvent imperceptible. C'est le sang-froid railleur d'un diplomate parfaitement poli, maître de ses sentiments et même de son mépris, qui hait le sarcasme grossier, et plaisante les gens sans qu'ils s'en doutent. Il y a beaucoup de grâce dans la mesure, et le sourire est toujours plus aimable que le rire. De grosses couleurs crues sont d'un effet puissant, mais lourd ; un esprit fin peut seul attraper les nuances. La raillerie dans Beyle est perpétuelle, mais elle n'est point blessante ; il se garde de la colère aussi soigneusement que du mauvais goût. Il se moque de ses héros, de Julien lui-même, avec une discrétion charmante. Julien, en homme d'imagination, voit dans tous les gens du séminaire des génies profonds, de savants hypocrites; il admire entre autres l'abbé Chas Bernard, directeur des cérémonies, qui lui parle pendant des heures entières des ornements gardés en dépôt dans le trésor de* la cathédrale :

Le déjeuner de dix heures fut très-gai ; jamais l'abbé Chas n'avait vu son église plus belle.

Cher disciple , disait- il à Julien, ma mère était loueuse de chaises dans cette vénérable basilique; de sorte que j'ai été nourri dans ce grand édifice. — Depuis le rétablissement du culte par Napoléon , j'ai le bonheur de tout y diriger. Cinq fois par an, mes yeux la voient parée de ces ornements si beaux ; mais jamais elle n*a été si resplendissante, jamais les lés de damas n'ont été si bien attachés qu'aujourd'hui, aussi collants aux piliers.

— Enfin il va me dire son secret , pensa Julien, le voilà qui me parle de lui. — Mais rien d'imprudent ne fut dit par cet homme, évidemment exalté. — Et pourtant il a beaucoup travaillé, il est heureux, se dit Julien; le bon vin n'a pas été épargné. Quel honune ! quel exemple pour moi!

Julien ne devine pas encore que le meillenr moyen de cacher sa pensée est de n'en point avoir. On voit comment les faits sans commentaire se chargent de critiquer les personnages. Parfois la moquerie est jetée en passant; on ne sait si Beyle y a songé, tant elle est naturelle et ressemble au pur récit :

Quoi, ma fille ne sera pas duchesse ! quoi, ma fiUe'^s'appellera Mme Sorel! — Toutes les fois que ces deux idées se présentaient aussi nettement à M. de la Mole, les mouvements de son âme n'étaient plus volontaires.

Si parfois Beyle raille avec intention meurtrière, il assomme les gens avec une élégance parfaite. C'est le ton d'un grand seigneur, qui garde les plus

belles manières, tout en goûtant le plaisir de rosser un plat coquin.

Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon; c'était un mouvement de tous les yeux vers la porte, et un demi- silence subit. Le laquais annonçait le fameux baron de ToUy, sur lequel les élections venaient de fixerions les regards. Julien s'avança et le vit fort bien. Le baron présidait un collège. Il eut l'idée lumineuse d'escamoter les petits carrés de papier portant les votes d'un des partis. Mais, pour qu'il y eût compensation, il les remplaçait à mesure par d'autres petits carrés de papier portant un nom qui lui était agréable. Cette manœuvre décisive fut aperçue par quelques électeurs, qui s'empressèrent de faire compliment au baron ToUy. L& bonhomme était encore pâle de cette grande affaire. Des esprits mal faits avaient prononcé le nom de galères. M. de la Mole le reçut froidement. La pauvre baron s'échappa. — S'il nous quitte si vite, c'est pour aller chez M. Comte», dit M. Chalvet. — Et l'on rit.

Le salon de M. de la Mole et celui de M. de Rénal fournissent vingt portraits dignes de la Bruyère, mais plus fins, plus vrais, plus différents des figures de fantaisie, plus brefs, excellents surtout, parce qu'ils sont de la main d'un homme du ^ monde observateur, et non d'un moraliste, et qu'on n'y sent pas, comme dans les Caractères, l'amateur de phrases parfaites et frappantes, le littérateur jaloux de sa gloire, l'écrivain de profession.

t. Célèbre prestidigitateur.

Ce dernier trait achève de peindre Bey le .

La part de la forme, disait-il, devient moindre de jour en jour. Bien des pages de mon livre ont été imprimées sur la dictée originale. Je cherche à raconter avec vérité et clarté ce qui se passe dans mon cœur. Je ne vois qu'une règle : être clair. Si je ne suis pas clair, tout mon monde est anéanti.

Au fond, la suppression du style est la perfection du style. Quand le lecteur cesse d'apercevoir les phrases et voit les idées en elles-mêmes, Tart est achevé. Un style étudié et qu'on remarque ei^ une toilette qu'on fait par sottise ou par vanité. Au contraire, un esprit supérieur est si amoureux des idées, si heureux de les suivre, si uniquement préoccupé de leur vérité et de leur liaison, qu'il , refuse de s'en détourner un seul instant pour choisir les mots élégants, éviter les consonnances, arrondir les périodes. Gela sent le rhéteur, et l'on sait mauvais gré à Rousseau d'avoir « tourné souvent une phrase trois ou quatre nuits dans sa tête, » pour la mieux polir. Cette négligence voulue donne aux ouvrages de Beyle un naturel charmant. On dirait, en le lisant, qu'on cause avec lui. « On croyait, trouver un auteur, dit Pascal, et l'on est tout étonné et ravi de rencontrer un homme, rf Supposez-vous da'ns votre chambre, avec quelques amis, gens d'esprit, et

obligé de leur raconter un événement de votre vie ; Taffectation vous ferait horreur : les mots sublimes et les antithèses sonores n'oseraient vous apparaître. Vous diriez la chpse comme elle est, sans Tagrandir, sans chercher à briller, sans apprêt. Tel est le récit de Beyle. Il écrit sans se figurer qu'un public l'écoute, sans vouloir être applaudi, face à face avec ses idées qui l'assiègent, et « qu'il a besoin de noter. » De là plusieurs qualités singulières, que** certaines écoles littéraires lui reprocheront , par exemple , la nudité du style , la haine delà métaphore et des phrases imagées. Il est plaisant de voir Balzac prétendre « que le côté faible de Beyle est le style, » supposant sans doute que le bon goût consiste à mettre des enluminures au!x idées. Il croyait lui-même enrichir la langue, lorsque, « dans une des assises les plus travaillées de son édifice littéraire, » il commençait ainsi:

A quel talent devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines, tendres encore, ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment où elles s'ouvrent?

Il s'estimait grand coloriste, parce qu'il inventait des métaphores ichthy ologiques , et parlait» des avortements inconnus où le frai du génie encombre

une grève aride. » Ces images prolongées sont comme des robes écarlates à longues queues traînantes, où ridée trébuche ou disparaît. Beyle, à cet égard, est tout classique, ou plutôt simple élève ^ des idéologues et du sens commun ; car il faut dire\ hardiment que le style métaphorique est le style , inexact, et qu'il n'est ni raisonnable ni français. Quand votre idée , faute de réflexion , est encore ' imparfaite et obscure, ne pouvant la montrer ellemême, vous indiquez les objets auxquels elle ressemble; vous sortez de l'expression courte et directe, pour vous jeter à droite et à gauche dans les comparaisons. C'est donc par impuissance que vous accumulez les images ; faute de pouvoir marquer nettement dès la première fois votre pensée, vous la répétez vaguement plusieurs fois , et le lecteur, qui veut vous comprendre, doit suppléer à votre faiblesse ou à votre paresse , en vous traduisant vous^nême à vous-même, en vous expli-/ quant ce que vous vouliez dire et ce que vous n'avez pas dit. A ceux qui prétendent que les cou-^ leurs éclairent , on répond que dans la lumière pure il n'y a pas de couleurs. Beyle est aussi net que les Grecs et nos classiques , purs esprits , qui ont porté l'exactitucle des sciences dans la peinture du monde moral, et grâce auxquels parfois on se sait bon gré d'être homme. Entre ceux-ci, Beyle est au premier rang, de la même façon et par la même

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raison que Montesquieu et Voltaire; car il a comme eux ces mots Incisifs et ces phrases perçantes qui forcent l'attention, s'enfoncent dans la mémoire et conquièrent la croyance. Tels sont ces résumés d'idées contenus dans une image vive ou dans un paradoxe apparent , d'autant plus forts qu'ils sont plus brefs , et qui d'un coup éclairent à fond une situation ou un caractère. Julien, au séminaire, finit par comprendre la nécessité de la démarche humble, des yeux baissés, de toute la tenue ecclésiastique.

Au séminaire , il est une façon de manger un œuf à la coque qui annonce les progrès faits dans la vie dévote. — Que ferai-je toute ma vie? se disait Julien. Je vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment cette place leur sera-t-elle rendue visible? Par la différence de mon extérieur et de celui d'un laïque....

Et ailleurs :

L'opinion publique est terrible dans un pays qui a la charte, — Je vais chercher la solitude et la paix champêtres ^u seul lieu oh elles existent en France, dans un

quatrième étage donnant sur les Champs-Elysées. -

Les mots sur Paris sont charmants et abondent. En voici un, par exemple :

Toute vraie passion ne songe qu'à elle; c'est pourquoi, ce me semble, les passions sont si ridicules à Paris, où le voisin prétend toujours qu'on pense beaucoup à lui. Je me garderai bien de raconter les transports de Julien à la

Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains murs blancs construits cette année, qui coupent le parc en morceaux? Oui, Monsieur. Pour Julien, comme pour la postérité^ il n'y avait rien entre Arcole^ Sainte-Hélène et la Malmaison.

J'ai achevé la citation pour montrer comment les idées profoiidas arrivent coup sur coup, en fusillade. Elles échappent à la première lecture, parce qu'elles sont partout et jamais en saillie. A la deuxième elles fourmillent, et on aura beau relire, on en trouvera toujours de nouvelles. Beyle les jette en forme de transitions, de dialogues, de petits événements ; c'est là son remplissage : vous diriez un prodigue qui bouche les trous de ses lùurailles avec des lingots d'or. Et ce style piquant n'est jamais tendu comme parfois celui, de Montesquieu, ni bouffon, comme parfois celui de Voltaire; il est toujours aisé et noble, jamais il ne se contraint ou ne s'emporte ; c'est l'œuvre d'une verve qui se maîtrise, et d'un art qui ne se montre point.

Est-ce un écrivain qu'on puisse ou qu'on doive imiter? 11 ne faut imiter personne; on a toujours tort de prendre ou de demander aux autres, et en littérature c'est se ruiner qu'emprunter. D'ailleurs la place d'un homme comme lui est à part ; si tout le monde était, ainsi que Beyle, supérieur, personne ne serait supérieur, et pour qu'il y ait des

gens en haut il faut qu'il y ait des gens en bas. — Est-ce un écrivain qu'il faille lire ? J'ai tâché de e prouver. S'il nous choque ^,u premier coup d'ôeil, nous devons, avant de le condamner, méditer cette définition de l'esprit qu'il met dans la bouche de Mlle de la Mole. Beyle avait l'original en lui, c'est pourquoi, sans doute, il peignait si bien.

Mon esprit, j'y crois; car je leur fais peur évidemment à tous. S'ils osent aborder un sujet sérieux, au bout de cinq minutes de conversation ils arrivent, tout hors d'haleine et comme faisant une grande découverte, à une chose que je leur répète depuis une heure.

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Histoire de Ia> révolution d'Angleterre.

Il y a deux avis sur le talent de M. Guizot; voici le premier; nous sommes du second.

M. Guizot , disent les adversaires , n'est pas curieux. Il n'a pas de goût pour le détail, pour les événements crus et petits. Il néglige les circonstances distinctives et piquantes qui donnent au récit le relief et la couleur. Il n'est point biographe, chroniqueur, peintre de mœurs, amateur d'anecdotes. S'il connaît le parlement, le champ de bataille, la place publique, il ne connaît point la cuisine, Talcôve, la salle à manger, le boudoir. Si parfois il approche du fait précis, il n'y entre pas. Voici Tarrivée de Charles II ; comparez son récit aux documents : < Au moment où le roi mit pied

à terre, Monk s'empressa vers lui avec tant d'humilité qu'il avait Tair, dit l'un de ses panégyristes, de demander pardon plutôt que de recevoir des remercîments. Charles Tembrassa avec une déférence filiale, et se répandit, de façon à être bien entendu des assistants, en témoignages de 1^ plus affectueuse reconnaissance. » — «Le roi, dit M. de Bordeaux, témoin oculaire, débarqua le 4 de ce mois à Douvres. Le général le reçut sur la côte, à genoux et avec toute l'armée. Le roi lui fit toutes les caresses qui se peuvent imaginer, l'appela son père^ et après qu'il eut reçu le salut de la noblesse sous un dais qui lui avait été dressé , monta en carrosse , ayant à ses côtés les ducs d'York et de Glocester, qui reçurent les mêmes respects en même temps et couverts. » On voit la scène dans M. de Bordeaux, on^e la voit pas dans M. Guizot. C'est peu de parler de a l'humilité » de Monk; mettez-le à genoux, par terre, sur la grève, sous les yeux de ses soldats. C'est peu de parler de la « déférence filiale » du roi. Qu'il dise le mot vrai et bas ; qu'il appelle mon père l'ami intime du meurtrier de son père. Cette jolie expression du temps, les caresses du roi y ce dais, machine monarchique où le prince s'étale comme dans une châsse, ces ducs qui restent couverts, tous ces traits du cérémonial nous transportent au dix-septième siècle; M Guizot ne nous y transporte pas.— Un peu plus loin il ajoute : « Les deux orateurs, le comte

de Manchester et sir Harbottle Grimstone, adressèrent au roi des discours à la fois pompeux et sincères, où respiraient également, à travers une éloquence un peu lourde, l'enthousiasme monarchique et l'attachenient à la religion et aux libertés du pays. » Donnez-nous quelques lambeaux de leurs phrases. Nous rirons et nous ferons attention en

apprenant qu'il fut appelé « grand roi , souverain redouté, fils des sages, » les orateurs prophétisant « qu'il serait l'exemple de tous les rois par sa piété, sa justice, sa prudence, sa puissance, le plus grand des rois qui eussent jamais porté le nom de Charles, qu'il était à juste titre le roi des cœurs, qu'il recevrait de son peuple une couronne de cœurs, qu'il ne pouvait manquer d'être le plus heureux et le plus glorieux des rois du plus heureux des peuples. » Cette platitude, héritage de plusieurs siècles monarchiques, se sent des mœurs monîirchiques et rappelle la littérature contemporaine, fille emphatique et dégénérée du dernier siècle. M. Guizot, évitant de marquer cette platitude , érite de marquer la vérité.

C'est pourquoi ses puritains manquent de vie. Nulle part il ne nous faitvoirces troupeaux de fanatiques, Bedlams déchatnés qui firent la faiblesse , le ridicule et la force de la révolution. Comparons un de ses récits phrase à phrase avec le journal de sir Thomas Burton : « Un sectaire, dit M. Guizot, James

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Nayler, d'abord soldat, puis quaker, et insensé parmi des insensés , prétendait que le Christ , descendu de nouveau sur la terre , s'était incarné en lui, et, à ce titre, il se livrait à toutes sortes de manifestations et d'actes extravagants ou licencieux ; des femmes , des vagabonds fanatiques le suivaient partout, chantant ses louanges et presque l'adorant. 11 fut arrêté à Bristol et conduit à Londres, où la Chambre, au lieu de le renvoyer devant ses juges ordinaires, se fit faire sur ce qui le concernait un long rapport, le manda à sa barre et décida qu'elle le jugerait. » — Voyez quels précieux détails il supprime; c'est négliger de gaieté de cœur la pathologie de la révolution : «James Nayler, disent les rapporteurs du Parlement, se tient ordinairement assis sur une chaise, et sa compagnie , hommes et femmes, se mettent de temps en temps à genoux. Et quand ils sont fatigués d'être à genoux , ils s'asseyent par terre devant lui, chantant ces paroles et diverses autres du même sens : Saint I saint ! au Tout-PuissaUt ! au grand Dieu ! au vrai Dieu I et gloire au Tout-Puissant I Voilà ce qu'ils font habituellement tout le- long du jour; mais le témoin n'a jamais entendu Nayler chanter comme ci-dessus. Il dit aussi qu'il y a un grand concours de gens auprès de Nayler, lesquels, pour la plupart, s'agenouillent devant lui à la manière susdite. Et Martha Simons, dans la posture susdite, chanta:

M. GUJZOT. 65

Voilà le jour heureux! regardez, le roi de justice est venu!... Et un membre de la Chambre étant dernièrement dans l'endroit où maintenant Nayler est prisonnier, informe la commission qu'il vit Nayler et sa compagnie dans la posture susdite, et entendit John Stranger et une des femmes chanter : Saint, saint, saint, Seigneur Dieu ! Et : Saint, saint, à toi, toi, toi, Seigneur Dieu ! Et pendant que John Stranger chantait ces paroles, il regardait parfois en haut, parfois James Nayler. Et au dernier interrogatoire de Nayler, une Sarah Blackbury vint à. lui et le prit par la main et lui dit: Lève-toi, mon amour, ma colombe, ma beauté, et viens-t'en.

Pourquoi restes-tu assis de cette façon entre les pots ? — Et au même moment, elle posa sa bouche sur la main de Nayler et se prosterna par terre devant lui. » Une de ses fidèles, Dorcas Erbury, qui jeta ses habits devant lui lorsqu'il traversa le Sommersetshire , affirma qu'elle était restée morte deux jours dans les prisons d'Exeter, et que Nayler, en lui imposant les mains, l'avait ressuscitée. — Nayler fut fouetté, mis au pilori, marqué au front. Il souffrit en martyr, tendit la langue de luimême quand le bourreau prit son fer rouge pour la percer. Ses disciples étaient autour de lui, pleurant, chantant, frappant leur visage, baisant ses pieds, léchant ses plaies. — Ces fous n'étaient pas les seuls. Les hommes de la cinquième monarchie

croyaient que le Christ allait descendre en personne sur la terre, pour y régner mille ans avec les saints comme ministres. Les Mqggletoniens professaient que les « deux derniers prophètes et messagers de Dieu étaient John Reeve et Ludovic Muggleton. » Fox courait avec ses culottes de cuir, et prêchait à Cromwell la lumière intérieure. Une femme entra dans la chapelle de White-Hall complètement nue, le lord protecteur présent. Un autre vint à la porte du Parlement avec une épée tirée et blessa plusieurs des assistants, disant que le Saint-Esprit lui avait inspiré de tuer tous ceux qui siégeaient dans la Chambre. Faut-il parler des soldats chanteurs de psaumes, docteurs improvisés qui chassaient le prédicateur de sa chaire, et, répée au côté, dissertaient sur la justification en pousiSant des éjaculations « savoureuses? » Ces accès sont les symptômes extrêmes de la grande maladie mentale qui fit et perdit la révolution d'Angleterre. M. Guizot évite ces menus détails de vérité scandaleuse. Ce sont eux pourtant qui distinguent une époque des autres, qui marquent l'espèce et le degré des passions dominantes, qui, par leur familiarité, produisent Tillusion, qui, par leur force, excitent Tintérèt. La sottise, le fanatisme, la violence, toutes les qualités morales sont des grandeurs. Nul jugement, nulle louange, nul blâme, nulle phrase générale ne les mesure. Les

faits circonstanciés et nus expriment seuls la quantité ; si on les omet , on ne présente que des approximations vagues. Mais dans la nature, les grandeurs sont déterminées, et les œuvres d'art ne peuvent nous toucher qu*en ressemblant à la nature. M. Guîzot s'ôte ainsi la puissance avec l'exactitude ; ses récits ne sont pas assez précis ni assez frappants ; son histoire n'est ni assez historique ni assez populaire. Chez lui on ne se croit pas en Angleterre ; une fois dans son Angleterre, Ton ne se trouve pas forcé d'y rester.

Avec la curiosité, il a supprimé en luiJa passion. U n'a qu'un ton et qu'un style. Toujours froid et grave, il semble s'être retiré au-dessus de l'histoire, et regarder les événements sans lëls ressentir. Point de mots vifs, de réquisitoires violents, d'éloges empressés, de railleries perçantes. Il ne descend pas dans les âmes, il ne participe pas aux joies, aux douleurs, aux haines acharnées, aux dévouements enthousiastes, aux mouvements du cœur; il,ne se livre point, il n'est point artiste; quand Cromwell passe en Irlande, il marque le nombre et la qualité des gens massacrés, et puis c'est tout. Et cependant quels beaux massacres I Quelle occasion pour pénétrer le lecteur de la froide fureur qui poussait les épées des fanatiques ! Deux mille hommes égorgés en une nuit à Drogheda, tous |les prêtres passés par les armes, les femmes etles enfants tués

avec le reste, les officiers partout fusillés de sangfroid, révêque de Ross pendu' en habits pontificaux : le sang monte aux yeux quand on lit ces meurtres; on respire l'odeur et Tenivrement de la boucherie; on entend la sourde acclamation qui, au moment de Tassant, sortait des poitrines puritaines ; on revoit les sombres piquiers de Cromwell, préparés la veille par le jeûne, par les psaumes, par la lecture meurtrière de TAncien Testament. A peine leurs officiers pouvaient-ils les retenir, quand en Angleterre ils apercevaient un reste de catholicisme, un surplis, une image de la Vierge. Ici, en pays catholique, contre les papistes idolâtres , adorateurs de la grande bête , ennemis du Seigneur, ils lâchaient leurs mains et triomphaient dans le sang , à l'exemple de Josué et de Moïse, qui avaient exterminé les peuples de la Palestine, hommes, femmes, enfants, jusqu'aux bêtes; à l'exemple d'Ahod qui avait fendu les entrailles du roi moabite; à l'exemple de Samuel qui avait coupé Agag en morceaux; à l'exemple de David qui avait brûlé ses ennemis dans des fours à briques et déchiré ses vaincus sous des râteaux de fer. A travers trente siècles, le même livre armait le même fanatisme du même couteau. M. Guizot néglige ce superbe spectacle; il n'ose ressentir ces passions sauvages ; il analyse pour le politique la lettre de Cromwell , et refuse au peintre et au psy-

chologue le tableau qu'ils demandaient. —Consentil du moins à ressentir les émotions pacifiques et humaines? Me fera-t-il éprouver Tardent désir et la joie folle avec laquelle le peuple anglais rappela et reçut les Stuarts ? Je transcris son morceau le plus animé, et je n'y trouve que les détails extérieurs d'une cérémonie. « Sa route, de Saint- George's-Fields à White-Hall , fut une ovation continue. Il marchait, précédé et suivi par de nombreux escadrons de cavalerie municipale et volontaire magnifiquement harnachés. Les milices de la Cité et de Westminster, et les diverses corporations avec leurs bannières, formaient partout une haie sur son passage. Les shérifl*s, les aldermen, et tous les officiers municipaux de la Cité, avec une multitude de serviteurs en grande livrée, se pressaient autour de lui. Le lord-maire, ayant à ses côtés Monk et le duc de Buckingham , portait devant lui Tépée. Cinq régiments de cavalerie de l'armée formaient le cortège. Les rues étaient jonchées de verdure , les maisons pavoisées de drapeaux , les fenêtres , les balcons et les toits garnis d'innombrables spectateurs, hommes et femmes, nobles et bourgeois, dans leur plus belles parures; les canons de la Tour, les cloches des églises , la musique des régiments, les acclamations de la foule, remplissaient l'air d'un bruit immense et joyeux. « J'étais dans le Strand, dit un témoin oculaire,

et je contemplais ce spectacle , et j'en bénissais Dieu. Tout cela s'était fait sans une goutte de sang versée , et par cette même armée naguère révoltée contre Iç roi. C'était bien l'œuvre du Seigneur, car depuis le retour des Juifs de la captivité de Babylone, aucune histoire, ancienne ou moderne, n'avait eu à raconter une restauration semblable, et jamais cette nation n'avait vu briller un jour d'un si grand bonheur, d'un bonheur qu'aucune politique humaine ne pouvait accomplir ni espérer. • Où sont les sentiments de cçtte foule? Qui me montrera les causes de leur joie? Je veux voir la passion qui a amené ces événements, qui a renversé dix gouvernements, qui a vaincu les vainqueurs, qui est allée chercher un fugitif, un mendiant, un proscrit, le fils d'un décapité, pour ra,3seoir au-dessus de toutes les têtes , et pour lui livrer les libertés publiques , parmi les respects enthousiastes de trois nations. Qu'on me montre les souvenirs qui agitaient les cœurs : vingt ans de guerres civiles, la loi détruite par ses restaurateurs, le Parlement mutilé, chassé, rétabli, disloqué, puis rétabli encore; l'ancienne Constitution inutilement brisée et inutilement remplacée par des tyrannies passagères; le despotisme au centre, la révolte aux extrémités, la justice violentée, la force souveraine ; la propriété, la liberté, la vie des citoyens soumise aux caprices privés et publics d'une armée fanatique ; la perspective de

révolutions incessantes, nul espoir dans la résistance, nulle sûreté dans Tobéissance : le peuple qui accourait sur les routes, qui couvrait les rues, qui pavoisait les maisons, qui buvait autour des feux de joie, voyait rentrer Tordre, la loi, la sécurité et la paix, et les cavaliers , ruinés par les confiscations, emprisonnés par les majors généraux, taxés au dixième de leur revenu, soumis à Tarbitraire des fils de leurs fermiers , se pressaient en triomphe autour de leur jeune roi, fils du roi martyr, sous qui ils avaient combattu, avec qui ils avaient souffert, pour qui, depuis douze ans, ils priaient tous les soirs, qui leur rapportait leurs honneurs, par qui ils remontaient au pouvoir, par les mains duquel ils allaient trouver leur vengeance. Mettez ces faits aux mains d'un orateur, de Macaulay par exemple; qu'il plaide l'enthousiasme public. Au bout d'une page, vous participerez à l'ivresse nationale, et vous comprendrez la révolution, parce que vous l'aurez sentie. M. Guizot oublie que le talent le plus efficace est la sympathie , que les grands événements ne sont pas les actions extérieures de l'homme, mais les mouvements intérieurs de l'âme, que la lucidité en psychologie c'est rémotion, que le lecteur n'aperçoit les secousses morales qu'en les éprouvant lui-même, que l'historien doit se faire tour à tour puritain et royaliste pour peindre les puritains et les roy

listes, que le cœur, aussi bien que Tintelligence^ est un ouvrier de Thistoire, et que pour représenter la vie humaine, si variée et si complexe, il faut imposer à son talent toutes les allures et tous les tons. Ce n'est pas assez d'être grave et solide. Les trois quarts des faits échappent à cette façon de raconter. Il y a dans l'histoire des aventures bouffonnes, des événements de cuisine, des scènes d'abattoir et de cabanon , des comédies , des farces , des odes, des drames, des tragédies. Il faut donc que Tnistorien soit tour à tour plaisant, sublime, trivial, terrible. Il doit renfermer en lui cinq ou six poètes. Il n'y a qu'un seul écrivain dans M. Guizot. Tout à rheure nous lui reprochions d'omettre les mœurs et la diversité des faits caractéristiques ; maintenant nous lui reprochons de supprimer la passion et la diversité des émotions intéressantes. Nous trouvions qu'il manquait de curiosité; nous trouvons qu'il manque de sympathie. Nous concluons que par le retranchement des mœurs et par le manque de curiosité, il amoindrit l'histoire; que par le retranchement des passions et par le manque de sympathie, il amoindrit son talent.

La réponse est aisée et la voici :

Quel est l'objet du livre? La révolution d'Angleterre, c'est-à-dire la chute de cinq ou six gouvernements successifs et rétablissement définitif de la liberté politique. C'est donc une histoire politique, et, pour la bien faire, il ne faut faire que celle-là. Un esprit exact ne mêle point les genres. Quand il se propose un but, il y va droit, sans s'arrêter, ni se détourner en chemin ; s'il explique la succession des gouvernements, il ne songe point à expliquer autre chose. Pourquoi Charles I" a-t-il été détrôné ? Comment Cromwell est-il devenu maître ? Pourquoi le protectorat n'a-t-il pu se changer en royauté? Pourquoi la république n'a- t-elle pu subsister? C'est à ces questions qu'il s'attache et non à d'autres. S'il touche aux autres, c'est pour résoudre celles-là. S'il cite des traits de mœurs, ce sont des traits de mœurs politiques. S'il expose la naissance et les dogmes des sectes, c'est parce que de religieuses elles sont devenues politiques. Il ne prend dans chaque matière que ce qui se rapporte à son sujet. Il ne prend dans chaque histoire que ce qui fait partie de son histoire. Tout à l'heure vous lui reprochiez de n'être

pas curieux; c'est qu'ill est conséquent. Vous le blâmiez d'éviter les anecdotes frappantes ; c'est qu'il aime l'unité rigoureuse. Vous l'accusiez d'avoir supprimé dans le procès de James Nayler les détails scandaleux et lumineux qui peignent les fanatiques ; c'est qu'il ne fait point l'histoire des fanatiques. S'il conte cette aventure, c'est pour montrer une faute du Parlement, qui se rend odieux en usurpant le pouvoir judiciaire, et une ruse de Gromwell, qui rend cette usurpation visible pour discréditer le Parlement. Comprenez que le premier plaisir et le premier soin d'un grand logicien est de se proposer un but unique, de l'avoir présent à chaque page et à chaque ligne, de s'y porter de tout son effort et par chaque effort. Vous venez vous jeter à sa traverse; vous voulez l'entraîner dans l'histoire amusante, dans le roman vrai, dans l'imitation de Walter Scott; vous lui demandez de vous peindre un camp puritain, une assemblée de quakers, une taverne de cavaliers. Il repousse de la main les importuns et les inconsidérés qui veulent le guider sans connaître la route, et qui le font sortir de sa voie sous prétexte de l'y faire entrer.

Considérons-le donc dans sa voie, c'est-à-dire dans rhistoirë politique. II y a mis précisément ce que vous demandez, les circonstances frappantes, les paroles crues, les mots authentiques. Il n'est

point resté comme Hume et Robertson dans les explications générales et dans la narration indirecte. Il a fait des scènes de roman, austères si Ton veut, mais aussi intéressantes qu'une séance du Parlement ou du Conseil. Rien de plqs curieux dans le genre grave que la comédie sérieuse par laquelle Gromwell demande et refuse là couronne. Jour par jour on écoute les discours des personnages. Les lettres de Thurloe donnent le soir les impressions du matin. Henri Cromwell répond; on assiste aux conjectures, aux doutes, aux conversations du public. Les officiers viennent pétitionner contre^ le rétablissement de la royauté. Cromwell s'étonne de les voir « rechigner » et déclare avec la sincérité d'un grand politique, qu'il se soucie peu du titre. « C'est une plume à un chapeau. » Un peu après, survient l'orateur du Parlement avec la pétition attendue, semblable, dit-il lui-même, « à un jardinier qui cueille des fleurs dans le jardin de Son maître, et en compose un bouquet, offrant à son Altesse ce qu'il a cueilli dans le jardin du Parlement. » Cromwell, en recevant ce .bouquet parlementaire, leur fait la harangue la plus obscure, la plus embarrassée, la plus inintelligible, la phis habile qui fut jamais, tellement que personne n'y put trouver le moindre indice de sa décision future. Le Parlement revient à la charge, lui envoie et lui renvoie son bouquet ; Cromwell ne cesse pas d'avoir

76 M. GUIZOt.

des scrupules. On inslitue des conférences. Les commissaires du Parlement se relayent pour le convaincre.. Le grand homme d'État épanche son cœur en récits, en confidences, en allusions, coupant brusquement ses idées, les reliant, découvrant et cachant tour à tour ce qu'il ne pense pas et ce qu'il pense, véritable Tibère, plus hypocrite et plus trivial que l'autre, mais si clairvoyant et si maître de lui-même qu'au moment de monter sur le trône, il s'arrête, et se rassied sur sa chaise de Protecteur. Ces allées, ces venues, cette main si avidement tendue vers le sceptre, et tant de fois retirée, ces débats du Parlement excités ou apaisés en cachette, ces manœuvres infatigables, et pardessus tout les enroulements de ces dialogues entortillés à dessein, composent un petit drame qui paraît froid au lecteur ordinaire et qui semble vivant au lecteur attentif : c'est la diplomatie en action. — Avec l'art, M. Guizot y porte la science. A l'intérêt il ajoute la vérité. Là-dessus il est spécial, et on s'en aperçoit. Pour faire l'histoire de la chimie, il faut avoir manié les substances chimiques. Pour écrire l'histoire de la politique, il faut avoir manié les afTaires d'État. Ce sont matières distinctes qui exigent une pratique distincte. Un littérateur, un psychologue, un artiste se trouve hors de chez lui quand il juge un traité, une ambassade, une manœuvre parlementaire, l'opportunité d'une con-

vocation, les effets d'une loi. Il ne peut décider qu'à tâtons, par improvisation téméraire, ou sur l'avis des autres; si son jugement est original, il ne peut être accrédité ; s'il est accrédité, il ne peut être original. Ici nous avons confiance, et nous sentons vite que nous devons avoir conlSance. Rien de mieux exposé et de mieux jugé par exemple que les relations de Mazarin et de Cromwell. M. Gùizot a pris plaisir àr recueillir tous les détails de cette correspondance. En grand joueur d'échecs, il explique et admire la partie de deux fameux joueurs d'échecs. Les voilà qui s'observent, qui s'épient, qui s'inquiètent, qui rusent l'un contre l'autre, et qui, k force d'estime l'un pour l'autre, finissent par agir à découvert. « C'est l'art suprême des grands politiques de traiter les affaires simplement et avec franchise, quand ils se savent en présence de rivaux qui ne se laisseront ni intimider ni tromper. Mazarin en était capable et Cromwell le réduisait presque toujours à cette nécessité. C'était, entre ces deux hommes, un échange continuel de concessions et de résistances, de services et de refus, dans lequel ils risquaient peu de se brouiller; car ils se comprenaient mutuellement, et n'exigeaient pas l'un de l'autre ce qu'ils n'auraient pu s'accorder sans se nuire plus que leur accord ne leur aurait servi. » — Par-dessus ces exposés d'affaires, il y a l'exposé des causes.

Par-dessus les négociations de cabinets, il y a les révolutions morales. Par- dessus les fautes ou l'habileté des chefs, il y a les inclinations et les volontés des nations. M. Guizot, à chaque grande affaire, tourne ses regards vers le public, et, les documents à la main, montre les vicissitudes de l'opinion. C'est la même solidité et la même expérience, et, au bout de son livre, il n'est personne qui ne

trouve nécessaires la Révolution et la Restauration. Ce goût et ce talent pour l'histoire politique lui imposent un ton dominant et un style unique. Car remarquez qu'on ne se donne pas son style ; on le reçoit des faits avec qui l'on est en commerce. Il est grave, s'ils sont graves. On subit leur contrecoup et on répète leur accent. Vous voici peintre de mœurs; vous vous intéressez aux variations des sentiments; vous courez les auberges, les corps de garde et les églises; vous étudiez et vous mesurez les passions de l'an 1648. Involontairement vous perdez la gravité, et vous éprouvez rétnotion. Devenu curieux et psychologue, vous notez avec moquerie ou avec colère les bizarreries, la folie, l'énergie des sentiments. Vous vous livrez à la verve. Vous pouvez rire de Cromwell ou tremblet* avec Bunyan. Nul souci pressant ne ride votre front et ne charge votre cervelle. Vous êtes au théâtre. Cromwell est pour vous un acteur chargé par le hasard ou la nature de mettre sous vos

M. GUIZÔT. 79

yeux le jeu de la machine humaine. Vous sympathisez avec lui ou vous le sifflez, peu importe ; la mort vient, qui le tire par les pieds hors de la scène, faisant la place nette pour d'autres tragédies et d'autres comédiens. Devenez historien politique; à l'instant tout est changé. Vous voilà politique et sérieux. Vous ne regardez dans les événements que les suites générales, contre-coups énormes qui ébranlent ou affermissent la prospérité et la liberté de toute une nation. Vous êtes icivec Gromwell à la tête des affaires, et en ce poste, on n'a point la permission de s'émouvoir, ni l'occasion de rire. Vous êtes obligé sans cesse déjuger les événements, de peser les hommes ; et vous avez besoin, pour une telle œuvre, de tout votre sang-froid et de toute votre attention. Vous sentez, à chaque instant, que l'Angleterre vous revient ou vous échappe, et vous n'êtes point disposé à écrire Un drame, ni une comédie, ni un roman. Que James Nayler se dise le Christ ou que le chapelain de Gromwell fasse la cour à la fille de Gromwell ; ces accidents bouffons de la vie privée et du fanatisme national n'altéreront pas la contention soutenue de l'esprit calculateur qui en ce moment examine les chances de la Révolution qui s'arrête et de la Restauration qui arrive. Ainsi fait M. Guizot. Toujours maître de lui-mêmCj il avance d'un pas égal, mesuré et ferme, appropriant son style à son sii-

jet, politique dans la construction des phrases comme dans le choix des événements, et partout austère. Macaulay écrit les afTaires en orateur, comme on les plaide. M. Guizot écrit les affaires en homme d'État, comme on les fait.

Cromwell aussi était homme d'État. A son style pourtant, je doute qu'il eût su écrire Thistoire. Si M. Guizot Ta fait, c'est qu'^1 possède un autre talent. Il est philosophe. La philosophie de Thistoire a été son premier goût et son premier emploi. Il porte aujourd'hui dans Thistoire narrative le talent qu'il avait porté dans l'histoire spéculative. Ce talent ne consistait pas, à l'allemande, dans l'improvisation risquée de théories sublimes, mais dans la collection lente et complète de détails innombrables, dans la classification prudente et perpétuelle, dans le dégagement méthodique de hautes idées prouvées, dans la vérification assidue de toutes les vues d'ensemble; cet art de grouper les faits et d'en tirer les idées générales après avoir construit YHistoire de la Civilisation en France et en Europe, a construit YHistoire de la Révolution d* Angleterre. Il a donné au style une vigueur étonnante, et quand l'occasion s'en est présentée, dans le récit du despotisme de Charles P% dans le procès de Strafford, du roi, de lord Hamilton, de lordCappel, il a produit des morceaux d'une éloquence admirable, d'autant plus entraînante qu'elle est conte-

nue, et que rhistorien s'eflFace pour laisser parler les événements. Car c'est Tordre qui donne la force. Lorsque des faits tous semblables viennent, sans interruption et d'un mouvement croissant, frapper tous au même endroit de notre âme, nous fléchissons sous leur continuité et sous leur véhémence, et nous sommes emportés dans le courant qu'ils ont formé. Un ordre inviolable soutient toutes les parties de cette histoire. Chaque page aboutit à sop idée générale; chaque chapitre ou demi-chapitre réunit ses pages en une conclusion unique; chaque volume laisse son impression distincte, et Ton a le plaisir très-noble et très-pur de sentir les faits épars se changer, sans contrainte et par le seul eflet de leurs affinités mutuelles, en un tissu continu de solides raisonnements.

L'esprit philosophique qui apprend à grouper les idées apprend aussi à les manier. Le philosophe est chez lui dans les idées générales. Il les assemble et les oppose à Tinstant et sans peine. Il n'est point comme le vulgaire qui ne les soulève que pour plier sous leur poids. 11 a la force, et il en use. Je connais peu de phrases aussi fortes que ce passage sur l'état du parti presbytérien (1643) ; et il y a beaucoup de phrases semblables : a Le moment approchait où les vices intérieurs du parti jusque-là dominant, l'incohérence de sa composition, de ses principes, de ses desseins, devaient infailliblement

éclater. Chaque jour il était forcé de marcher dans des voies opposées, de tenter des efforts contraires. Ce qu'il sollicitait dans TËglise, il le repoussait dans TÉtat; il fallait que, changeant sans cesse de position et de langage, il invoquât tour à tour les principes et les passions démocratiques contrejes évêques, les maximes et les influences monarchiques ou aristocratiques contre les républicains naissants. C'était un spectacle étrange de voir les mêmes hommes démolir d'une main et construire de l'autre, tantôt prêcher les innovations, tantôt maudire les novateurs ; alternativement téméraires et timides, rebelles et despotes à la fois ; persécutant les épiscopaux au nom des droits de la liberté, les indépendants au nom des droits du pouvoir ; s'arrogeant enfin le privilège de l'insurrection et de la tyrannie en déclamant chaque jour contre la tyrarmie et l'insurrection. » Il y a dans cette vigueur une sorte de luxe ; c'est une force qui triomphe de se déployer. A mesure qu'il avance, M. Guizot se contient davantage. Dans les derniers volumes, écrits trente ans après les autres, il a diminué la couleur pour préciser le dessin. Il a condensé ses idées générales en résumés brefs, dont chaque mot est tout un chapitre. Lisez dix fois cette

phrase, vous la trouverez chaque fois plus belle, et à la dixième vous n'aurez pas épuisé ce qu'elle contient : « Loin de la cour, dans les villes au sein

d'une bourgeoisie laborieuse, dans les campagnes chez des familles de propriétaires, de fermiers, de laboureurs, se réfugièrent le protestantisme ardent et rigide, les mœurs sévères et ce rude esprit de liberté qui ne s'inquiète ni des obstacles ni des conséquences, endurcit les hommes pour eux-mêmes comme envers leurs ennemis, et leur fait dédaigner les maux qu'ils subissent ou qu'ils infligent, pourvu qu'ils accomplissent leur devoir, et satisfassent leur passion en maintenant leur droit. La Restauration laissait à peine entrevoir ses tendances, et déjà les puritains se roidissaient contre elle, méprisés en attendant qu'ils fussent proscrits, mais passionnément dévoués, n'importe à quels risques et avec quelle issue, au service de leur foi et de leur cause ; sectaires farouches et souvent factieux, mais défenseurs et martyrs indomptables de la religion protestante, de l'austérité morale et des libertés de leur pays. » Il n'y a plus aujourd'hui de style ni d'esprit de cette trempe. Pour lui trouver des pareils, il faudrait remonter jusqu'à Thucydide ou Machiavel.

Le dernier efi'et de l'esprit philosophique est la grandeur. Les idées générales sont comme un trône où, d'un œil tranquille, le philosophe, assis au-dessus des autres hommes, regarde défiler le cortège des événements. Il leur impose des lois; il semble leur maître. Il fait plus. Sortant de l'histoire

particulière qu'il raconte, il embrasse Thistoire universelle qu'il ne raconte pas. Il trouve des leçons pour tous les hommes, et devient moraliste entre deux événements. « Quand les révolulions penchent vers leur déclin, c'est un triste mais grand enseignement que le spectacle des mécomptes et des angoisses de leurs chefs longtemps puissants et triomphants, mais enfin arrivés au jour où, par un juste retour de leurs fautes, leur empire s'évanouit, sans que leur obstination soit éclairée ou vaincue : divisés entre eux comme des complices devenus des rivaux, détestés comme des oppresseurs, décriés comme des rêveurs, frappés à la fois d'impuissance et d'une amère surprise, s'indignant contre leur pays qu'ils accusent de lâcheté et d'ingratitude, et se débattant sous la main de Dieu sans comprendre ses coups. » Ce ton est celui d'un Bossuet protestant. M. Guizot y revient naturellement et sans effort. Quelques-uns s'en choqueront peut-être, trouvant que les axiomes tranchants ne sont vrais qu'en mathématiques, et qu'à moins d'être prophète on ne doit pas faire intervenir Dieu dans les affaires humaines. D'autres phrases sont si grandes, qu'elles suppriment les objections et ravissent du premier coup; la critique n'a pas le temps de naître. Si, après le premier enthousiasme, elle essaye de s'y attaquer, elle se brise contre leur solidité majestueuse. Ce sont

des statues de dieux taillées dans le pur granit. En voici une qui me semble sublime, par la puissance de la structure et par la hauteur de la vérité. 11 s'agit du moment où naît la secte raisonneuse des indépendants, et où la nation semble glisser sur une pente inclinée, comme un navire qu'on lance et qui va s'engloutir dans la mer ou la traverser. « L'Angleterre était dans une de ces crises glorieuses et redoutables où l'homme, oubliant sa faiblesse pour ne se souvenir que de sa dignité, a cette sublime ambition de n'obéir qu'à la vérité pure, et le fol orgueil d'attribuer à son opinion tous les droits de la vérité. »» Il y a ici comme un chant tendu et passionné. C'est delà poésie philosophique, il est vrai, et protestante; n'importe: l'émotion n'en est que plus belle, quand elle a traversé, comme ici, la double cuirasse de la logique et de la foi.

Ni curieux, ni artiste, disait-on? Peut-être. Mais il est politique et philosophe, et, dans une histoire politique et philosophique, il n'y a rien au delà.

Juin 18ÔG.

Daniel Vlady, histoire d'un musicien.

Il y a un an à peu près, ce roman parut dans une revue. Quelques connaisseurs et deux ou trois critiques en parlèrent entre eux; un d'eux, homme habitué à juger par lui-même, et qui a le courage de ses opinions, M. Sarcey, dès les premières livraisons, en fit réloge ; la publication achevée, il le loua davantage. Mais l'auteur était inconnu; il avait jeté son livre en l'air, au hasard, sans s'inquiéter de le soutenir ; le livre ne fut apprécié que 'dans un petit cercle. Aujourd'hui le voilà qui paraît en volume. A mon avis, depuis plusieurs années, aucun écrivain nouveau n'a fait preuve d'un talent si fin et si original.

Ce livre est l'histoire d'un caractère, la plus difficile entre toutes les histoires. Chacun de nous s^ son drame intérieur. Arrivés à trente ans, nous avons fait l'apprentissage de la vie ; c'est un de ces drames et un de ces apprentissages que l'auteur

nous fait suivre avec une justesse de traits et une sévérité de jugement que peu de romanciers ont surpassées. Il n'a point choisi un héros sympathique; tout en faisant du sien un homme supérieur, il ne l'approuve qu'en partie; il le blâme souvent; il fait peser lourdement sur lui le poids de ses fautes ; il le corrige. Il ne cherche l'intérêt que dans le développement du naturel primitif exposé au choc ou au frottement des circonstances. C'est une étude, une véritable étude, précise et sérieuse, pleine de faits, exempte de phrases, et qui porte sur le point le plus délicat : la transformation de l'homme et l'éducation du cœur.

Daniel Vlady est un petit garçon précoce et nerveux, fils d'un Hongrois, charlatan grossier, qui s'est établi sur la frontière de Hongrie dans. une ville d'Autriche. Il n'y a point de femme au logis, et l'enfant, pendant que son père vit au café, passe ses journées dans la maison voisine avec la fille d'un vieux luthier, maître Gottlieb, musicien passionné et grondeur. Cette première partie ressemble à une vieille gravure allemande, consciencieuse et naïve, avec une pointe de malice ; la douce petite fille candide et pieuse, le musicien fanatique et bourgeois, sont des personnages bien observés et nouveaux chez nous ; et plusieurs scènes d'intérieur, un peu sèches de dessin, ont une grâce et une sincérité de sentiment singulières. Mais je passe vite

pour retourner à Daniel ; c*est sur lui que porte tout le faix de Faction, c'est à ce moment que se marquent les premiers traits de son caractère. La pente originelle de l'homme le montre dès l'abord et le biais que les choses lui imposent dès l'enfance le dresse ou le plie pour toute sa vie. C'est dans cette bicoque de province, parmi, ces bonnes gens qui sentent la musique et font la cuisine, c'est au contact de ce père ivrogne et bourru que se forme cette âme étrange et délicate, fière par excellence, née pour les douceurs et les raffinements de la société polie, à la fois sensible et mondaine, exigeante et maladive, opprimée, puis enivrée, marquée d'une empreinte si distincte et si moderne que plu sieurs personnes m'ont dît qu'il y a eu certainement un original , et que] cet ft'iginal est Chopin. Daniel apprend vite la musique et se trouve à dix ans un enfant prodige. Son père l'exploite, lui met un costume hongrois, un sabre, le fait jouer dans les salons, se jette en public dans ses bras, l'inoride de ses tendresses avinées, au retour, dans la triste chambre d'auberge, sous l'odeur du tabac et de Teau-de-vie, le tient attaché au piano parmi les gammes et les trilles. Un jour Daniel surprend des regards dédaigneux et des mots railleurs. Il comprend qu'il n'est qu'un singe entre les mains d'un bateleur; le dégoût, la colère le suffoquent; les veilles et le travail forcé l'ont usé, et on le ra-

mène à Wetzlach inerte et malade. Singuliers commencements, et bien faits, par leurs excès et leurs contrastes, pour endolorir et raffiner une âme. Toute la partie de l'éducation qui exerce le raisonnement et équilibre les facultés lui a manqué. Il a eu tout à la fois les humiliations d'un pauvre et les félicités d'un prince. Il a tout à la fois les goûts d'un grand seigneur et les besoins d'un artiste. Il recherche d'instinct les élégances de salon, les prévenances, les jolies flatteries de la conversation polie, les délicatesses du luxe choisi, et ce parfum léger, varié, précieux qui s'exhale du beau monde comme d'une serre pleine de fleurs rares. Il trouve en lui, sans les chercher, les violents désirs, les curiosités intempérantes, les grands soulèvements d'imagination qui tourmentent et fécondent une âme inventive. Il aspire à ce qu'il y a de plus exquis dans les jouissances de la société et dans les rêveries du cœur. Il veut tout, et le mieux en tout, comme un vrai plébéien moderne. Une fois lancé sur cette pente, rien ne l'arrête. Son père est mort, lui laissant quatre ou cinq mille francs de rente ; il peut vivre en fils de famille, en homme aisé, sans être discipliné par la contrainte journalière d'un métier. Il couve en silence ses révoltes, ses convoitises, ses idées naissantes, dans l'oisiveté d'une petite ville de province, dans l'insipidité d'une maigre maison bourgeoise, dans les longues con-

templations d'une solitude continue. Son talent germe, un talent bizarre, tout en dehors des règles.

C'étaient le plus souvent des phrases tronquées, des mélodies étranges, suites d'accords doux, vagues , incohérents, comme les tâtonnements les plus douloureux de l'esprit; cela tenait tout à la fois du rêve et du délire. Le motif tordu en tous sens finissait par se défigurer et se noyer dans un chaos de dissonances.

Il y a eu trois sortes de musique depuis un siècle, comme aussi trois sortes de littérature : celle des gens calmes, celle des gens passionnés, celle des gens malades ; avant la fièvre, pendant la fièvre, après la fièvre. Écoutez Chopin; il diffère autant de Beethoven que Beethoven diffère de Haydn.

Après la destruction de la société et de la religion antiques, est venu l'élan généreux et douloureux de la recherche et de l'espérance ; après cet élan, l'abattement des nerfs détraqués et lassés. On n'écrirait plus Wertfier ni Manfred aujourd'hui; Gœthe et Byron eux-mêmes sont allés au delà dans leurs dernières œuvres; l'esprit a fait un pas et dépassé son premier point de vue; il faut qu'il crée de nouvelles figures appropriées à rexpérienœ acquise et aux besoins nouveaux. Nous ne sommes plus au temps où les portes, maudissant la société et niant la science, appelaient de leurs déclamations et de leurs vœux le magnifique avenir qui devait réparer tout ce que leur siècle avait détruit. Nous ne vou-

Ions plus pour héros des solitaires désespérés ou . des jeunes gens enthousiastes. Nous demandons qu'on nous montre des personnages moins rêveurs, moins chimériques, exempts des imaginations humanitaires, moins occupés à lever de grands bras

.vers l'absolu, plus prompts à comprendre le monde et à se comprendre eux-mêmes ; bref, plus positifs et plus critiques. En voici un. Celui-ci est naturellement homme du monde, contenu, maître de luimême, habitué à s'observer, à se juger, même à se railler, décidé à ne point se surfaire, si ennemi de l'exagération et du vague, qu'il tombe souvent dans la sécheresse, et parmi les jeunes hommes qui tiennent aujourd'hui le haut du pavé dans la rue, il y en a plusieurs qui se reconnaîtront dans ce portrait.

Figurez-vous un esprit ainsi préparé et un caractère ainsi armé aux prises avec le monde. Daniel,

• avec une froideur un peu égoïste, a quitté ses vieux amis pour essayer de se faire un nom à Vienne. Il tombe parmi des journalistes, des cantatrices, des donneurs de concerts, voit les coulisses de la gloire, entre dans la haute société, connaît Razumoff, le plus célèbre pianiste de l'Europe, charlatan de la î^rande espèce, qui ne joue que pour les inondés, les incendiés, les épileptiques, et prétend que la musique, entendez sa musique, est nécessaire à réducation de l'humanité. Entre deux hommes faits

et placés de la sorte, la rivalité et Tantipathie commencent dès Tabord. Daniel commet vingt imprudences, des imprudences d'homme fier, d'homme nerveux, de jeune homme. Use fait des ennemis et ne se fait point d'amis. Il ne ménage point l'opinion, il se moque de Razumoff ; il se fait passer pour un cœur sec et pour un esprit dangereux. Il jouit du monde, de la conversation des dames, de leur attention, de leurs sourires, en homme qui a sa gloire faite. L'autre manœuvre en dessous, lui ôte la protection des journaux, lui donne la réputation da musicien léger et de pianiste de salon. Daniel, pour se relever, fait jouer une symphonie qu'on ne comprend qu'à demi parce qu'elle est neuve, et qui est chutéesiux meilleurs endroits par une cabale bien montée.

Le lendemain, ayant fait ses comptes, il vit que ce fiasco lui coûtait trois mille francs. Au même instant, Brandt, son meilleur ami, lui envoya son article dont les éloges étaient décents, propres et un peu usés comme des pompes funèbres de seconde classe. Daniel prit son chapeau et alla dans un magasin d'objets d'art; il choisit une paire de vases antiques de cinq à six cents francs, et les envoya à Brandt. Il les inscrivit sur son carnet, avec cette indication : Frais d'enterrement.

C'est avec cette âpre ironie qu'il prend les choses. Le malheur ne lui a rien enseigné encore ; son expérience de la vie a été comme le premier coup de

bistouri du chirui^ien; les muscles frémissent, mais on se roidit et on tend le bras aussi bravement que d'abord. Il tend le bras, irrité et obstiné, attendant que la douleur recommence, et c'est en Angleterre qu'il va chercher son second coup.

Ils montèrent ensemble en fiacre. La voiture traversa d'abord tout un cloaque de rues mal hantées. Les maisons étaient décrépites, d'aspect borgne. La fumée du charbon de terre les avait recouvertes d'une couche de suie. Les piétons étaient rares ; ceux qu'on voyait chancelaient en marchant ; quelques-uns de ces malheureux étaient scrofuleux et cachaient leurs plaies sous des linges sales. Des enfants se traînaient çà et là, ayant sur le corps un haillon en loques ; les femmes se croisaient sur la poitrine un reste de châle. Sur leur pâleur terreuse, la rougeur enflammée de leurs paupières avait un aspect sinistre. — Au sortir de cet hôpital, ils entrèrent dans des rues d'une longueur et d'une largeur extrême, mornes conjme un désert. De chaque côté s'alignait une file de maisons en briques , d'apparence sombre. Les fenêtres sans volets s'encadraient dans la nudité des façades plates ; des stores baissés empêchaient de voir au dedans. De temps en temps la file des maisons était interrompue par un cimetière. Ceux qui habitaient en face pouvaient contempler à leur aise les pierres des tombeaux. Daniel avait regardé jusque-là sans se départir de son silence : « Des cimetières et des égouts, dit-il enfin, les deux se ressemblent.... * Au sortir de ces rues si désertes, parut la ville affairée et bruyante. Les passants allaient, venaient, couraient d'un air inquiet comme des acheteurs en retard un jour de foire. Les trottoirs, si larges, étaient encore trop étroits. La voiture se trouva arrêtée par un encombrement. Daniel se pencha au dehors. L'air immobile de la plupart des figures le frappa....

Le jour commençait à baisser. A travers le brouillard on ne distinguait plus que confusément les objets, et les passants avaient l'air d'ombres gelées et silencieuses. Daniel regarda machinalement ce spectacle singulier. Il lui sembla que le vide s'étalait devant lui et que tout ce monde était mort.

Rien de plus déplaisant à un artiste qu'une nation toute commerciale et puritaine. La description continue avec une amertume singulière et une justesse assommante. Une file d'originaux positifs et de grotesques roides passe (Jevant les yeux avec des traits si précis, qu'on les prendrait pour des portraits copiés sur place. Il y a la maîtresse d'hôtel, « qui a Fair d'un portemanteau détaché d'une armoire, » et qui, le dimanche, l'envoie avertir de ne point jouer du piano, amusement profane en pays chrétien. Il y a Sharp, l'entrepreneur de concerts, qui fait vérifier ses programmes par un comité d'amateurs titrés, afin que son public écoute de confiance une musique patronnée et garantie. Il y a lord Drummings, amateur éclairé, qyi protège les arts comme il ferait des poules cochinchinoises et des turneps perfectionnés. On volt d'ici la ligure de Daniel dans un pareil monde, dans ces concerts où les dames apportent des partitions pour mieux suivre le jeu de l'exécutant , dans ces salons où le musicien n'est admis qu'à titre d'intrus et d'animal curieux. Il répond

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aux impertinences par des impertinences égales. C'est un spectacle curieux que celui de ces luttes polies et de ces blessures de salon. 11 a du sangfroid, de la présence d'esprit, de la hauteur et du courage. 11 veut garder sa place d'homme du monde et il la garde. Mais peu à peu il s'aigrit; son .tact si sûr lui fait défaut. Ses nerfs deviennent tout à fait malades. Son talent se gâte, puis s'épuise: les fantaisies malsaines et les images disparates affluent dans son cerveau ; il s'irrite contre tout le monde, et se dégoûte de lui-même. Et voilà que justement il faut qu'il rentre en lice. Razumoff est arrivé, et la rivalité recommence. Encore une fois Daniel est vaincu; éditeurs, musiciens, journalistes, gens du monde, tous sont pour Razumoff, qui, « tour à tour grand seigneur, bon garçon, humanitaire, sceptique et toujours homme de tact, d'entregent et de savoir-vivre », a donné des dîners, distribué des flatteries, prêté de l'argent, provoqué des réclames, ménagé les amours-propres, et qui s'est plié aux circonstances tandis que Daniel voulait les plier. La répétition générale des deux symphonies se fait dans la même salle; Razumoff est comblé d'applaudissements, fêté, choyé, il met la main sur son cœur et fait un discours. Quand vient le tour de Daniel, tout se brouille ; ses musiciens l'ont mal compris; sa mélodie est manquée; ses auditeurs lèvent les épaules, Razumoff

bat deux ou trois fois des mains « de Tair d'un homme qui jette une aumône. » Au même instant Daniel, qui depuis quelques mois, en homme fiévreux, jouait et perdait à la Bourse pour se distraire, apprend par un mot qu'il est ruiné. Il devient rouge, puis pâle, puis encore rouge. Les notes de sa partition vacillent devant lui, et sur ce chaos une seule idée surnage nette et claire.

C'est que le commissionnaire du coin, s'il se porte bien, est plus riche que lui. En un instant alors, et comme en raccourci, il aperçut la vie de l'artiste ruiné et à l'aumône, l'isolement, les dettes, la maladie, l'hospice, et par delà le cimetière. Des gouttes de sueur lui mouillèrent le front, et ses doigts, involontairement, serrèrent son bâton de chef d'orchestre.

Il entend autour de l"ui les propos douteux et voit les sourires. Alors, par un tressaillement admirable et avec une verve de combattant, il se relève. Coup sur coup, il fait pleuvoir sur les musiciens, sur l'éditeur, sur RazumofT, sur les journalistes, sur lord Drummings, une bordée de sarcasmes froids ; Tironie est si mesurée, si appropriée et si poignante, qu'ils en restent étourdis; il n'y a pas un mot à répondre ; du fond de sa défaite et en une minute, il les a tous transpercés et jetés par terre. Mais il n'en est pas moins tombé. Le malheur se creuse sous lui, et il y enfonce comme dans sa fosse. 11 a ramassé un duel, et on le rapporte le

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lendemain dangereusement blessé. Il n'a plus d'argent pour payer son loyer, et huit jours après, de sa chambre, il écoute dans son salon la vente de ses meubles. Il se retire dans une maison des faubourgs avec les quelques centaines de francs qui lui restent, et là, inerte, épuisé, étendu sur une chaise longue, il subit les sermons du révérend Ésaïe Muffins qui veut le convertir, et, voyant son silence, croit que < la semence germe. » Bientôt Daniel sent que s'il laisse germer la semence, il ne sertira de la maison que pour aller au cimetière. Un matin, il rassemble toutes ses forces, monte en fiacre, puis de là dans le bateau à vapeur. < Bonne ville, belle ville, dit -il en voyant disparaître Londres; j'y ai laissé ma fortune, ma réputation, ma santé, mon talent. Mais mon corps sera pour l'Allemagne. »

Ici commence un long morceau, d'une couleur toute nouvelle, pleine de douceur, et qui véritablement, en deux ou trois endroits, est un chef-d'œuvre. Daniel a voulu aller trop vite, forcer la réputation, arriver du premier coup aux premières places, et par sa faute il s'est brisé. Il croit n'avoir plus qu'à finir, cherche un coin tranquille pour mourir en paix, et désormais s'abandonne aux choses au lieu de les violenter. C'est justement alors que, par un redressement naturel, la santé, le bon sens, le talent lui reviennent. Il guérit et réussit sans le vou-

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loir et sans y songer. Il s'est logé, en pauvre étudianty chez un menuisier ; il cause avec les bonnes gens de la maison, va dans les champs, à la bibliothèque, jouit de la vie sereine et reposée qu'on trouve encore dans les studieuses et poétiques villes d'Allemagne. Comme un malade qui respire la santé dans un air sain, il se refait et se réforme au contact de ces mœurs paisibles, de lui-même ot sans efforts ; il devient l'ami du bibliothécaire, aimable et excellent savant, auteur d'une mythologie interminable, et dont le portrait semble celui de Creutzer ; il devient le favori de la bonne vieille femme, qui tricote, et qui a appris le grec, afin de pouvoir causer avec son mari du futur traité des mythes. Il y a dans ces portraits et dans ces petits tableaux d'intérieur une grâce délicate, légèrement moqueuse. On sourit et on se trouve à Taise. Tous les pas de la guérison morale sont marqués, ménagés avec un tact parfait, et sans la moindre apparence de prédicatioi^ Par-dessus tout, les peintures sont splendides. En voici une que je détache; on jugera des autres :

Sa vie, dans les premiers temps, fut assez monotone. Dès le matin, il allait se promener dans la forêt qui n'était qu'à cent pas de sa maisonnette. L'air vif, d'aiord, lui causait une sorte de secousse ; il se sentait comme suffoqué, et, pour reprendre haleine, il se laissait tomber tout épuisé sous un arbre. Peu à peu ses forces revenaient, et il jetait

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ses regards autour de lui. La campagne, reposée par la nuit, sortait chaude et vigoureuse de son bain de rosée. Le feuillage resplendissant rendait les ombres plus noires ; des flèches de lumière glissaient entre les sapins qui montaient droits comme des piliers; ces flèches, s'abattant à terre, doraient la mousse fauve collée aux racines. La forêt ressemblait à une salle illuminée ; des grappes de diamants liquides, des girandoles étincelantes pendaient aux buissons ou faisaient ployer la tige des herbes ; à Pombre des fougères, parmi les lierres compacts, la lumière semait des rubis. Les plantes peu à peu redressaient leurs tiges, les rochers se séchaient et s^inondaient de soleil ; le feuillage tremblait sous un souffle de vent, et Pombre dispersée paraissait plus molle. Une sorte de crépuscule lumineux traînant sur la verdure s'allongeait et allait mourir dans les grands creux noirs des taillis. La chaleur augmentant attiédissait le sol et endormait les insectes; le feuillage cessait de remuer, et aussi les oiseaux. Daniel se laissait gagner à ce calme, et il lui semblait que son être, dispersé dans un espace immense, se fondait peu à peu dans Pombre moite qui Pentourait. Ses yeux se fermaient, et il dormait lourdement, comme un petit enfant qui a re-* trouvé les bras de sa mère.

Ce sont bien là de vraies Sensations d'artiste, et c'est ainsi que peu à peu le trésor d'émotions profondes d'où sortent toutes les grandes œuvres se renouvelle en lui. En même temps, et par nécessité, il a appris son métier; il lui a fallu travailler pour vivre, arranger des partitions, faire une besogne d'harmoniste à tant la page pour un éditeur; il a vu de près la pensée et les procédés des grands hommes; il est devenu savant, sûr de lui, maître

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de sa main, sans le vouloir. Un dernier choc le redresse. Un soir, dans une rue du faubourg, il a rencontré une pauvre femme en deuil, Annchen, sa sœur adoptive, dont le mari vient de mourir, abandonnée, à Taumône, avec son petit garçon qui pleure. Toutes ses affections effacées se raniment; la grande secousse du cœur est venue, et par elle rhomme définitif se relève tout d'un coup, formé et achevé. Il faut qu'il devienne chef de famille, qu'il soutienne cet enfant et cette veuve ; les rêveries amollissantes disparaissent ; il agit et il crée. Je n'ai pas le temps de décrire ici le caractère d' Annchen, le plus J;ouchant du livre et le principal aprèi^ celui de Daniel; c'est une sœur de la Marguerite de Gœthe et des héroïnes de Dickens, une vraie femme de la race germanique, dévouée, soumise et aimante, avec un fonds d'exaltation mystique et tendre; s'oublier soi-même, se perdre en un autre, regarder l'abnégation comme naturelle, s'y porter toujours et de soi-même comme l'eau sur sa pente, quelle étrange nature, et comme elle est inconnue parmi nous I Elle l'aime toujours, elle l'a toujours aimé comme son enfant d'abord, puis comme son frère, puis autrement encore ; et ce dernier sentiment est peint avec une discrétion et une réserve digne du noble cœur qui le couve et qui le cachera jusqu'au bout. Le succès est arrivé : Daniel, qui a passé pour mort, est devenu célèbre en Angle-

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terre ; les dilettantes ont fait des phrases et les éditeurs ont imprimé des réclames à son endroit. D reprend son nom, il fait jouer sa nouvelle œuvre ; il est dans un pays de musiciens, et on le comprend.

Pour achever son bonheur, personne n'imagina de le porter en triomphe ni de dételer sa voiture. La nuit venue^ de jeunes voix fortes et fraiches tout à coup s'élevèrent sous sa fenêtre et entonnèrent un de ses lieder favoris. Ces accents, dans le silence de la nuit, montèrent vers lui graves, un peu religieux. Il se leva et aperçut une cinquantaine d'étudiants rassemblés dans la rue. Quelques-uns d'entre eux portaient des torches, et Daniel, à leur clarté, put reconnaître bien des visages <fifFérents, bien des traits qui n'avaient pas dû se former sous le môme ciel. Tous cependant parlaient la même langue, la sienne, celle d'Annchen, celle de maître Gottlieb. — Ce jour l'avait porté haut, il le comprenait, et il écrivit le soir même à Annchen : a Je suis le sapin des montagnes, et mes démons familiers m'ont reconnu. » — Elle pleura en lisant le premier cri de joie sorti du cœur de l'artiste heureux, t Le voilà fort, il pourra bientôt se passer de moi, ». dit-elle....

En effet elle est malade et approche de sa fin ; il y a une grande douleur réservée à Daniel au milieu de la joie : il y en a une pour tout homme; nous perdons tous en route la moitié de notre richesse et de notre bonheur. C'eût été mal finir qxxe de combler Daniel; pour peindre une vraie vie d'homme, il faut le blesser en le couronnant. La place me manque pour transcrire ici cette mort

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d'Annchen, il faut que le lecteur la cherche dans le livre ; il y a bien longtemps qu'on n'a écrit une scène si mesurée et si passionnée. En cela consiste le talent de Fauteur : une justesse de trait trèsgrande et une véhémence d'impressions au moins égale ; il n'y a pas ici .un seul mot exagéré, et l'émotion est violente. On dirait que, parmi des sensations extrêmes, il s'est imposé la tâche de noter et vérifier chaque sensation. Il faudrait chercher des morceaux de Dickens ou de Heine pour trouver quelque chose d'aussi poignant et d'aussi vrai; cela fait pleurer, je l'ai vu. Du fond de ce grand désespoir, Daniel sort trempé. Il a jugé la vie à la clarté de la douleur, et sous cette lumière, la seule vraie, il a compris la vie.

Il pleure encore, mais cette fois il ne lui semble plus qu'Annchen soit absente. Dans ce flot de générosité et de courage qui le soulève, tous les événenjents sensibles, toutes les barrières du temps ont disparu. Il se sent transporté au-Jessus de lui-môme et comme à une hauteur immense. Il lui semble qu'il peut parler encore, s'il le veut, à son amie, que les maîtres de son art Técouteront s'il le veut, qu'il y a une sorte d'assemblée où tous les êtres nobles,- vivants ou morts, inconnus ou célèbres se trouvent ensemble, et qu'il n'y a qu'à élever son cœur et son courage pour s'y trouver porté. C'est bien assez que de pouvoir parler à travers l'espace à de telles âmes. Le sentiment de la générosité qu'on a et de la générosité qu'on soulève vaut tout le bonheur du monde, ou plutôt s'il y a un bonheur, c'est celui-là. Et cet enfant qui dort là sous ses yeux, quel qu'il

soit, il en fera un homme ; il a dans son cœur de quoi Paimer et lui tenir lieu de son père, dé sa mère et de tout ce qu'il a perdu. Il se fera précepteur, père et servante ; il l'abritera, il le nourrira de fortes pensées, de volonté droite, il l'élèvera autrement qu'il ne l'a été lui-môme : V Consple-toi, ma pauvre morte, ton fils sera un honmie, et nous prendrons ensemble racine dans la terre du Dieu tout-puissant. »

Ne croyez pas qu'il s'agisse ici d'une conversion ; l'auteur a trop de goût pour tomber dans le genre ' sermonaire. Daniel devenu mattre de chapelle dans ; une petite cour d'Allemagne^ reste homme de cour, i moqueur et raffiné; nos habitudes primitives ne ' changent pas; l'homme de quarante ans, quel qu'il soity va chaque matin à la chasse du bonheur par les sentiers qu'il prenait à vingt ans. Seulement il y marche mieux; il évite les pierres, il ne se choque pas contre les jambes du voisin^ et il donne la main, comme Daniel, à quelque enfant, à quelque ami préféré, à quelques chers compagnons de route. La conclusion du livre est aussi vraie que le livre lui-même. Si maintenant on en cherche les défauts, on trouvera, je pense, une partialité visible pour l'Allemagne et une antipathie trop visible pou^ l'Angleterre, une étude trop minutieuse de plusieurs détails, un manque d'élan, parfois une sorte de gêne, les traces d'un travail trop attentif et trop prolongé, en un mot, la défiance de soi qu'un auteur apporte toujours dans sa première œuvre,

mais surtout un dédain trop grand pour les procédés ordinaires des romanciers, j'entends pour les effets dramatiques, les surprises, les attentes et tout ce qui réveille Faltention. L'auteur, en ceci, semble un disciple de Stendhal , qui exposait les choses toutes nues et rejetait, de parti pris, toute espèce d'ornement. Sans doute ce dédain est une preuve de force ; car on s'oblige par là à ne fournir au lecteur que de petits faits vrais; on n'a plus aucun moyen de le tromper; on le paye argent comptant; il faut lui apprendre sur la vie, sur les sentiments, sur les caractères des choses qu'il ne sait pas; on est contraint d'écrire un morceau de psychologie. Néanmoins il vaut mieux ajoutera l'exacte exposition des choses les ressources et les embellissements de l'art ; cela donne prise sur le public ; on a tort de n'écrire que pour une élite d'esprits cultivés, et l'on pourrait dire à l'auteur ce qu'il dit lui-môme à son Daniel : « Si vous voulez être un artiste, ne soyez point un raffiné. »•

Août 18G2.

L'esprit des femmes de notre temps, études sur Eugénie de Guérin, Charlotte Brontë et Rahel de Vamhagen.

Voici le second ouvrage d'un écrivain nouveau qui est digne de devenir un écrivain célèbre. Il y a deux ans, nous rendions compte de son premier livre, un roman intitulé Daniel Vladyy dont les rares qualités, l'originalité complète, le style toujours mesuré et toujours sincère nous avaient singulièrement frappés. Nous avions trouvé là un personnage principal entièrement neuf et tout à fait mo* derne, arrière-petit-fils de René et de Werther, mais séparé de ses deux grands-pères par tout le chemin que nous avons fait depuis quarante ans, à la fois artiste et positiviste, d'une délicatesse raffinée, incapable <îe s'accommodera la vie vulgaire, précoce d'ambition, portant dans la bataille de la vie des fiertés de grand seigneur, des dégoûts de sceptique, des exigences de femme nerveuse et des façons d'homme du monde ; mais supérieur à ses pareils, accessible aux suggestions réfléchies de la raison et aux dures leçons de l'expérience, s'ins-

truisant par ses fautes, et apprenant, sans amollissement sentimental, sans illumination mystique, par la simple intelligence de lui-même et des choses, à subir le malheur, à persévérer dans Teffort, à surmonter les obstacles, à maîtriser son propre cœur, à s'élever jusqu'à cette culture supérieure et jusqu'à ce développement complet de soi-même que son compatriote, le grand Gœthe, présentait comme but unique et suprême à tout homme digne de ce nom. Nous avions admiré la délicatesse et la logique d'une analyse qui, dédaignant les procédés du métier et les ressources théâtrales par lesquelles on réveille l'attention blasée, n'avait admis dans cette histoire que des événements ordinaires, racontés sans apprêt, à la façon d'une biographie^Nous avions trouvé, à côté du personnage principal, des figures secondaires, comiques ou intéressantes, toutes dessinées avec sobriété et finesse, et parmi elles un portrait de femme véritablement exquis, d'une douceur, d'une bonté, d'une noblesse et d'une abnégation tellement touchantes et tellement naturelles, qu'il fallait prendre les meilleurs romans de Dickens pour lui découvrir une sœur. Tout cela était raconté dans un style exact, net, souvent piquant, avec un encadrement de riches peintures habilement groupées, où le sentiment de la nature éclatait avec la force et la sincérité généreuses d'une âme à la fois compri-

mée et passionnée. Sans doute nous avions indiqué çà et là quelques fautes, des marques d'inexpérience, une satire outrée de la vie anglaise, une recherche trop marquée des détails délicats et singuliers, une nuance d'exagération dans les personnages grotesques. Mais nous avions reconnu dans Tœuvre entière un mérite rare, à nos yeux le premier de tous, j'entends l'accent personnel d'un esprit qui, ayant pensé par lui-même, parle comme il pense, en sorte que sa parole conune sa pensée lui appartient.

Aujourd'hui, l'auteur aborde la critique, et il nous semble que s'il y déploie un talent du même ordre, c'est qu'à vrai dire il n'a pas changé de sujet. Du roman à la critique et de la critique au roman, la distance, à présent, n'est pas grande. Les deux genres se sont si bien transformés depuis trente ans, qu'en partant de points très-éloigoés, ils sont venus se rencontrer sur le même terrain. — - Autrefois le roman était un imbroglio d'aventures tragiques et de surprises intéressantes ; une intrigue bien arrangée, une suite de coups de théâtre, un dénoùment inattendu, beaucoup de meurtres et de grandes déclamations sentimentales en faisaient tous les frais. Entre les mains de Balzac, il est devenu une étude sur les diverses conditions de la société et sur les différents caractères des hommes, et il n'est personne aujourd'hui,

soit parmi ses contemporains illustres en Angleterre, soit parmi ses nombreux successeurs en France, qui ne veuille, comme lui et selon son expression, « ajouter des personnes à l'état civil », c'est-à-dire pénétrer dans l'âme des personnages qui nous entourent, s'emparer d'eux, les extraire du milieu où ils vivent, les transporter sur le papier avec tous les détails de leur structure intérieure et de leur action visible, si bien que nous les reconnaissions comme vivants au même titre que les êtres réels, et que notre expérience agrandie aboutisse à une idée plus complète de l'homme que nous portons en nous-mêmes et du monde où nous vivons. — Pareillement, autrefois, la critique était l'impression d'un homme de goût, lettré' et agréable écrivain qui blâmait ou louait une œuvre nouvelle, disait ses raisons, citait les anciens, et, quand le sujet était maigre, se jetait de côté pour causer comme dans un salon. Entre les mains de Sainte-Beuve, elle est devenue une étude non plus seulement de l'œuvre, mais de l'auteur; non plus seulement dé l'auteur, mais de l'homme entier, dont l'auteur n'est qu'un fragment. On a trouvé le moyen de découvrir ses sentiments dans son œuvre, d'y démêler ses facultés et ses tendances, leur ordre, leur proportion et leurs degrés; on en a rapproché ses actions et sa vie, les influences de son temps et de

110 ' CAMILLE SËLDEN.

son pays, et on est arrivé, dans ce grand désert du passé où des figures sans relief défilaient comme des ombres vagues, à reconstruire les personnes vivantes avec les innombrables particularités, avec les traits saillants et spéciaux qui distinguent les individus, les siècles et les races, de telle façon que rhistoire est en train de se refaire, et que si le roman s'emploie à nous montrer ce que nous sommes, la critique s'emploie à .nous\ montrer ce que nous avons été. — L'un et l'autre sont maintenant une grande enquête sur Vhomme^ sur toutes les variétés, toutes les situations, toutes les floraisons, toutes les dégénérescences de la nature hunoaine. Par leur sérieux, par leur méthode, par leur exactitude rigoureuse, par leur avenir et leurs espérances, tous deux se rapprochent de la science. On peut blâmer une pareille tendance, mais on ne peut nier qu'elle ne soit dominante, ni {contester qu'au bout d'un ou deux siècles l'enquête poursuivie sur tous les points du présent et du passé, ordonnée en système, assurée par des vérifications constantes, ne doive renouveler les conceptions les plus importantes de l'esprit humain.

C'est dans cet esprit que l'auteur a travaillé; il a choisi trois femmes célèbres de notre temps, nées dans des pays et dans des conditions diverses : Eugénie de Guérin, sœur d'un jeune écrivain mort trop jeune, après avoir laissé des lettres admirables

et un morceau de premier ordre, le Centaure; Charlotte Brontë, autojir de Jam Eyre^ l'un des plus beaux romans contemporains ; Rahei Lévin, femme de Varnhagen d'Ense le publiciste et le diplomate, Tune des personnes les plus admirées de l'Allemagne ; toutes éminentes par leur caractère et leur talent, et que la gloire est venue trouver pendant leur vie ou après leur mort. Non-seulement il a raconté leur vie et suivi le progrès de leur esprit avec le détail de leurs sentiments, dans les écrits qu'elles ont laissés et dans les Mémoires que leurs amis ont recueillis sur elles; mais encore, avec une connaissance rare et une expérience visiblement personnelle de la société et des mœurs en France, en Angleterre et en Allemagne, il a pu recomposer leurs alentours, peindre le monde dans lequel elles se sont formées , décrire les circonstances publiques qui ont façonné leur talent ou dirigé leur conduite, marquer les traits du caractère national que chacune d'elles représente à sa façon. Un vif sentiment des temps, des milieux et des races perce à chaque pas dans ce récit si abondant, si nourri de faits et d'idées, si bien diversifié, où les anecdotes, les citations, les réflexions générales composent une trame nuancée et solide dont aucun fil ne rompt. Il est curieux d'y voir se dérouler tour à tour trois genres d'esprit et de caractère, l'un français, l'autre anglais, l'autre aile-

mand, chacun d'eux manifesté par des intérieurs, des circonstances et des mœurs opposés.

Chez les Guérins, le père, cultivateur de la ferme avec ses domestiques, faisait valoir son bien, passait sa vie à surveiller ses récoltes, à faire battre son grain. Le soir, quand il rentrait, c'est au foyer de la cuisine qu'il allait se délasser et se réchauffer. Le plus souvent la famille mangeait dans cette pièce ; quelquefois même on mettait le couvert sur un tas de fagots, comme chez les paysans. Nulle cérémonie, nul besoin d'aise, ou simplement de bien-être. Chacun prenait sa place où il la trouvait ; les chiens du troupeau venaient sans façon s'asseoir à côté des maîtres. Bien souvent chacun se servait luimême, le soir, par exemple, lorsqu'on envoyait les domestiques à l'instruction religieuse, ou encore à l'époque des moissons, quand tous les gens se trouvaient debprs. Cette façon de vivre ne diminuait en rien le respect qu'on portait aux maîtres ; les paysans dans ce pays ne mesurent pas leur respect sur la beauté de l'argenterie ou sur Tordre du service. D'ailleurs la religion enseigne l'obéissance, et Ton est en général demeuré plus dévot dans le Midi que dans le Nord. Dieu semble pliis près de Fhonune quand le climat est beau ; l'esprit plus Imaginatif croit mieux l'en* trevoir derrière le bleu pur du ciel, à travers le rayonnement lumineux des astres, dans les pourpres vives du soir.

Une pareille maison annonce d'avance celle qui l'habite, personne vraiment française, c'est-à-dire vive et brillante, portant ses élans d'imagination et ses besoins de tendresse dans la religion comme dans la vie, faite pour le monde et dérobée au

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monde, résignée et attristée, défendue à demi, mais seulement à demi, contre les regrets par le mysticisme, et qui trouve dans son enthousiasme pour son frère, dans son culte poétique pour Dieu, dans Tépanchement continu d'une correspondance suivie et d'un journal intime, l'emploi insuffisant d'un cœur qui était fait pour aimer et d'un esprit qui était fait pour agir.

Qu'on se représente une personne de vingt-sept à vingthuit ans (c'est à cet âge que son journal nous la fait connaître), sorte de femme de charge remuante et active, levée avant le jour, qui allume le feu, visite la basse-cour, surveille la cuisinière, et qui, le dîner en train, l'ouvrage distribué, plie le linge qu'elle vient d'ourler, laisse là ses casseroles, se dépêche de monter pour passer un moment entre son écritoire et ses livres. Au troisième étage dans les combles est un petit réduit qui lui sert de cabinet de travail ; elle y trouve la tranquillité et une belle échappée de vue sur la campagne. Si l'on montait, on pourrait l'y voir, pâle, svelte, d'tm doigt noirci feuilletant quelque passage de Bossuet, un traité de Leibnitz, ou bien, tout essoufflée encore, se penchant sur son cahier pour griffonner à la hâte quelques lignes avant de descendre.

Plus souvent on la trouverait contemplant cette campagne dont elle aime et décrit les aspects avec une sympathie passionnée : « tantôt les buissons chargés de givre qui scintillent comme d'une floraison de diamants dans la froide clarté des nuits, et les arbres dépouillés qui tendent leurs

bras de cristal vers les étoiles tremblantes ; tantôt Tample maturité des champs envahis de lumière , les moissonneurs qui fourmillent entre les gerbes , les faucilles qui étincellent contre les bléSy le bleu sombre du ciel qui recouvre les larges nappes d'or. »

En Angleterre , chez les Brouté , la scène toute différente annonce une personne toute différente :

Le presbytère, isolé dans le haut du village, sur une pente roide, s'adosse au cimetière, où les morts reposent en rangs serrés. Un maigre jardinet l'entoure, et des fenêtres du parloir, par delà les assises serrées des tombes, on aperçoit un paysage austère, lugubre à contempler comme la mer aux approches d'une tourmente. Ce sont des plaines incultes où ne poussent que des bruyères, de grandes landes stériles que Pété revêt d'une nappe de pourpre, des sommets sinueux qui ondulent comme des vagues soulevées sur l'horizon terne derrière la poussière des routes et les tourbillons noirs qui s'échappent de la cheminée des usines. — Dans cette campagne triste, parmi les ajoncs et les bruyères, on voyait se promener six petits enflants en deuil, dont l'aîné n'avait point dix ans. Leur démarche grave frappait les passants, de môme que l'expression sérieuse et réfléchie de leurs visages. C'étaient les petits Brontë. La longue maladie de leur mère leur avait appris le silence. Ils passaient la journée à la cuisine, lisant ou faisant leurs devoirs, et ne causaient entre eux qu'à voix basse, de peur de gêner. Par sauvagerie naturelle et par un autre motif encore, ilsfuyaient le monde et recherchaient d'instinct les endroits les plus écartés.

Tel est le cadre dans lequel apparaît la mince et

énergique figure de Charlotte Brontë, comme une âpre et pâle figure de puritaine dans sa bordure de bois noir; stoïcienne contre toutes les épreuves, à travers les sécheresses de la solitude, devant la maladie et la mort des siens, sous les asservissements du métier, du ménage, de la dépendance et de la pauvreté; Anglaise jusqu'au fond du cœur par le courage et la patience, par les préjugés et la rudesse; mais généreuse, dévouée et assujettie pour toujours, par le libre choix de sa volonté réfléchie, à sa conscience et son devoir.

Quand' le dernier cercueil fut fermé, telle songea à là maison vide; elle vit les chambres abandonnées, le tombeau de famille dont la plus jeune se trouvait à jamais exilée. Mais dans ce vide et parmi ces grandes chambres solitaires, elle aperçut aussi le visage désolé du père qui cherchait ses enfants, là vieille servante octogénaire privée d'aide, et le coin paisible oti l'attendait sa plume depuis si longtemps abandonnée. Le foyer réclamait sa maltresise, le père sa dernière fille, et sa conscience, tout bas, lui disait que le voyageur robuste n'a point le droit de s'arrêter en chiemin pour regarder en arrière. Elle se remit à écrire, et, d'un cœur persévérant, continua seule la tâche ardue dans laquelle l'approbation de ses sœurs ne venait plus l'encourager et la soutenir.

Comme elle a vécu, elle a pensé, et d'une pareille âme j sont sorties des âmes non tnoins stoïques , comme elle « étranges et véhèihentès, courageuses jusqu'à la roideur et la témérité.

faites pour oser et pour souffrir, capables de marcher seules dans la vie, de trouver en-elles-mêmes la règle de leur conduite et le ressort de leur résistance, de tenir tête au monde, sans vanité et sans outrecuidance, par conscience et par conviction; par-dessus tout cela généreuses, pénétrées jusque dans leur fond intime du plus profond et du plus passionné besoin d'aimer; semblables à ces fleuves du nord, qui semblent immobiles sous leur âpre cuirasse de glace, et qui tout d'un coup, au soleil du printemps, bouillonnent par une fonte subite, et roulent avec des fracas et des splendeurs magnifiques sous leurs glaces entrechoquées. «

Ailleurs, chez les riches Israélites de Berlin, dans un monde qui, exclu des emplois officiels, se trouvait dispensé des préjugés officiels, une autre éducation préparait un esprit tout autre.

Là, on voyait de vastes salles disposées avec goût, des tentures orientales, parfois des toiles rares signées d'un Titien ou d'un Corrége ; elles faisaient l'orgueil du maître de la maison, qui, souriant d'un sourire un peu malicieux, expliquait l'origiue de ces tableaux dignes d'un musée royal, et qui en provenaient peut-être. Au centre et sous le rayonnement . des bougies, s'élevait une table chargée de mets recherchés, de vins fins; la vaisselle d'or et d'argent, le plus pur cristal de Bohême projetaient leurs feux sur le damas de Saxe finement ouvré, sur le linge de Frise aux bords frangés ou garnis de guipures coûteuses. Les convives étaient dignes de ces élégances et de ces recherches. Le maître du logis, que sa situation affranchissait de cer-

tains scrupules, pouvait, sans préjudice pour lui-même ou pour les siens, recevoir à sa taible l'acteur célèbre^, inviter 1? grande cantatrice que le préjugé bannisait encore des autres salons. D'un geste empressé, d'un regard caressant, la belle juive, sa femme ou sa fille, se levait pour aller audevant de la reine de théâtre, impatiemment attendue ; on pouvait, à son gré, vérifier si telle tragédienne célèbre méritait encore d'être traitée en princesse après avoir ôté son diadème, si t«lle danseur italienne ou française méritait d'être applaudie pour ses reparties comme pour ses pirouettes. Autour de ces beautés admirées voltigeaient l'abbé bel esprit, dernier reste de la petite colonie philosophique établie à Potsdam, le brillant soldat de fortune, homme d'épée et de plume, aussi expert en fait de manœuvres qu'en matière de sonnets. Le musicien connu, le critique hautain, le futur homme d'État causaient ensemble en amis, et, délivrés d'une étiquette gênante, formaient un groupe rieur dont les saillies, partant comme des fusées, venaient s'abattre sur le sofa de soie où, dans la lumière diaphane , trônaient les plus grandes beautés du jour.

Au milieu de ces salons cosmopolites, se forma Rahel Lévin, étrange esprit dont Tascendant fut universel et la séduction irrésistible, allemand par l'éducation et les aptitudes, capable de tout sentir et de tout comprendre, un des plus affranchis des conventions, un des plus flexibles et des plus larges qui fut jamais, digne de converser avec Guillaume de Humboldt, Schleiermacher, Heine et Gœthe, et qui, traversé par le flot tumultueux des philosophies contradictoires, des théologies raffinées,

118 CAMILLE SËLDEN.

des poésies transcendantes, sut conserver sous cettô inondation de tout un siècle l'originalité de sa délicatesse, la sincérité de ses impressions et l'indépendance de son jugement.

^ J'ai beaucoup cité, et certainement le lecteur ne s'en plaindra pas. Il y a dans ce style une qualité de premier ordre, le souffle. J'indiquerais vingt morceaux : le portrart de Jane Eyre; la mort d'Emily et de Branwell Brontë, la séparation de Rahel et de son fiancé, le portrait du prince Louis de Pi*usse, où l'éloquence coule magnifiquement et plus qu'à pleins bords. Parfois l'excès se montre ; on a les défauts de ses qualités; on. trouverait des passages surchargés, des arrêts trop courts, des inégalités, même des bizarreries de style ; quoique le métal soit des plus précieux et des plus solides, la fonte a laissé des boursouflures ou des aspérités, et l'assidu travail du marteau et de la lime n'a pu eflacer toutes les soudures. Mais la force et la franchise de la pensée sont complètes. Deux traits entre tous manifestent cette plénitude et cette générosité d'un esprit courageux et bien nourri. L'un est la brusquerie 'de l'élan, l'habitude du mot propre et pittoresque, la persuasion qu'il faut dire ce qu'on voit comme on le voit, la sincérité de Vinfr pression qui ne recule jamais devant la circonstance frappante et la vérité du petit fait sensible, la fermeté de la main qui enfonce droit et profon-

CAMILLE SËLDËN. 119

dément la saillie et la raillerie, Tintensité de Témotion qui longtemps concentrée et méditée éclate au profit d'une noble cause en ironies amères ou en sympathies passionnées. L'autre est la richesse et la lucidité d'une imagination de peintre qui tout d'un coup ébranlée aperçoit comme dans une vision les couleurs, les formes et le réseau infini des détails palpables dont la nature environne chaque événement et chaque objet.

Le mariage de Charlotte Brontë, dit Fauteur, se fit l'année 1854, en juin. La maison ravagée par le deuil, attristée par les infirmités du père n'avait point cet air de fête dont on aime d'ordinaire à entourer une fiance ; il n'y avait plus ni frères, ni sœurs, ni jeunes amis pour la remplir d'éclats de rire et de visages joyeux. Point de gaieté, par conséquent aucun de ces préparatifs charmants qui consistent à parer, à pomponner, à ouater le nid ot!i va s'établir le jeune couple. Le leur, tout arrangé au presbytère, ne ressemblait guère à l'un de ces jolis cottages ro-. ses, recouverts de lierre, ou derrière un store soulevé, le soir, dans un joli intérieur clair, à la clarté d'une lampe et parmi des tentures d'un gris pâle , on aperçoit un profil souriant, des boucles blondes flottantes , de jolis , bras blancs penchés vers l'urne d'argent d'oti s'échappent des bouffées de vapeurs.... Au moment des roses, au plus fort des longs et beaux jours, où la lumière riante dore les champs parsemés de bleuets,. Charlotte, pâle dans sa toilette blanche, ressemblait à un perce-neige éclos parmi les frimas. •

Il y a ici des mots qui font penser aux lieder de

Heine, et je ne sais pas si on trouverait dans la poésie moderne beaucoup de pages mieux senties que ce morceau.

Le lecteur voit que le livre se compose de biographies et non de préceptes. C'est ici que se pré- • sente le grand reproche que Ton adresse à la critique moderne. On veut bien accorder qu'elle est instructive, mais on nie qu'elle soit morale; on trouve qu'elle nous remplit de faits, mais qu'elle ne nous munit pas de maximes; on juge qu'elle divertit l'esprit par une multitude d'observations et d'analyses, mais on la blâme de ne pas conclure, et de laisser le cœur abandonné à lui-même, sans lui indiquer un modèle parmi tant d'exemples qui se contredisent, sans lui marquer une voie parmi tant de sentiers qui s'entre-croisent. On peut répondre , ce me semble , qu'avant de bâtir une grande route, il convient d'explorer le pays. Qu'il y ait une route à faire , cela est certain ; mais encore faut-il la faire bonne, et le seul moyen d'y parvenir, c'est de dresser d'abord la carte de la contrée entière, de mar-: quer la place et la profondeur des marécages, d'observer la structure et la hauteur des montagnes, de mesurer la solidité des terrains et de pré voir l'irruption des eaux. Jusqu'à présent, les hommes ont marché dans les chemins anciens, véritables sentiers frayés par la tradition et par la routine, non par le calcul et parla science, tortueux,

divergents, semblables à ces vieilles routes de mon^ tagne, qui serpentent parmi les pierres roulantes entre des garde-fous multipliés, où des files de bêtes de somme avancent péniblement sous Taiguillon des conducteurs et la menace des précipices. Aujourd'hui plusieurs de ces sentiers, défoncés par le long usage, sont devenus impraticables; d'autres ont été rompus par les avalanches, et le troupeau docile, qui jadis s'y engageait sans murmure, s'arrête épouvanté par les fissures béantes qui s'ouvrent devant lui. En de pareils moments, il n'est pas raisonnable de jeter des pierres aux ingénieurs et aux pionniers qui sondent et jalonnent la plaine; on aurait tort de les traiter comme des oisifs et des amateurs , de se moquer de leurs études, de les appeler imprudents, de prétendre qu'ils veulent détourner les hommes du bon chemin, tout niveler, bref égarer et éparpiller la fourmilière. Ils travaillent, et ils sentent qu'ils ne recueilleront point de fruit de leur labeur. Ils savent que bien des années s'écouleront avant que leurs études soient faites , qu'il faudra des tâtonnements , des expériences, des vérifications infinies pour tracer, consolider, achever la nouvelle voie. En attendant, ils ne détournent pas les voyageurs de l'ancienne ; comme autrefois, la foule doit la suivre; il n'y a point encore d'autre passage; tout au plus quelques perches dressées, quelques ponts bâtis indiquent

la direction nouvelle. Leur seule hardiesse est de considérer les vieux sentiers comme provisoires, et c'est cette hardiesse qui leur vaut tantd'iiyures. Mais si grand que soit le blâme qu'ils encourent , ils ont confiance en la vérité. Ils pensent que plus l'homme s'instruit , plus il devient capable d'améliorer sa condition et sa conduite. Ds sont persuadés qu'en fait de morale comme en fait de physiqiie l'abondance et l'exactitude des connaissances finissent par aboutir au droit jugement et à la bonne pratique. Ils affirment, appuyés sur toute l'autorité de l'expérieipice, que si la grande enquête instituée sur l'homme peut conduire à mal les imprudents qui tirent d'une science incomplète des conclurions prématurées, cette même enquête doit conduire à bien les esprits patients et réfléchis qui, avertis de notre ignorance présente, n'étendent pas les applications au delà des théories prouvées. Ils osent dire enfin qu'aujourd'hui déjà, dans l'état tel quel de nos connaissances, parmi tant de lacunes et d'ébauches, ni la discordance des observations, ni le pêle-mêle des doctrines ne conduisent un esprit bien fait au découragement ou au scepticisme, et ils pourraient en citer comme preuve cette fière préface dans laquelle l'auteur, du milieu des croyances et des sentiments opposés qu'il va décrire, dégage la plus noble et la plus simple des vérités :

CAMILLE SËLDEN. 123

On se plaint souvent de notre temps, et ce qu'on npus reproche le plus vivement, c'est le mélange singulier d'ambition et de mollesse qui fait nos désirs très-grands et notre volonté ^rès-faible. Depuis Werther et René, la littérature a pris pour héros des personnages qui, prétendant au bonheur parfait et ne voulant s'imposer aucune contrainte, ne savent que nous étaler le spectacle de leurs aspirations et de leurs impuissances. En ce moment encore nous voyons, dans les livres et sur la scène, des créatures orgueilleuses et débiles occupées à s'indigner contre leur condition et incapables de faire un effort suivi pour l'améliorer. Après avoir peint ce misérable état avec émotion et sympathie, on l'a décrit avec précision et sang-froid ; après l'avoir célébré dans un sexe, on vient de l'analyser dans l'autre, et l'un des romanciers les plus âpres de ce tempsci a cru représenter la femme moderne, telle que la façonne notre éducation et telle que la produit notre démocratie en traçant le terrible portrait de Mme Bovary.

Il me semble que si ce jugement est vrai en plusieurs cas, il ne l'est pas dans tous. L'art exagère, c'est son habitude; il prend volontiers pour sujets les exemples violents et tragiques. Ce ne sont pas les plus communs, et l'on ne doit pas juger d'un temps par l'exception , mais par la règle.... On peut ajouter d'ailleurs que le roman, si vrai qu'il soit, n'est pas si vrai que l'histoire, et que des faits, même bien inventés, ont moins d'autorité que des faits authentiques. Il y a dans le monde des héros et des héroïnes de roman qui ont vécu ; nous avons leurs lettres, leurs papiers de famille, les témoignages de leurs proches ; leur acte de naissance est à la mairie ; c'est pourquoi je demande la permission de croire à leur courage, à leur bon sens et à leur vertu. On nous dit qu'aujourd'hui lafenume est pétrie de déraison et de convoitise, et, pour héroïnes, on nous montre des personnes qui ont aussi mauvais esprit que mauvais cœuB. Je n'y contredis pas ; seulement je regarde

à côté de moi, et j*y trouve aussi de nobles jeunes filles dignes de respect autant que de tendresse. Elles ne sont pas imaginaires; j'aurais pu leur parler hier si je m'étais trouvé dans telle ville, dans tel salon. Elles n'ont point reçu, de la fortune ni du monde, un accueil plus bienveillant que les autres ; elles sont nées dans de6 conditions ^édiocres, en province, parmi des gens bornés. Elles n'ont point eu toujours une éducation supérieure ; le malheur iie les a pas épargnées; au contraire, plus d'une fois il est tombé sur plusieurs d'entre elles accablant et multiplié. Quelques-unes ont senti la servitude d'un métier, d'autres ont subi l'oppression de la solitude. E^es n'ont pas toujours pu développer toutes leurs facultés ; la santé, la vie leur ont parfois manqué au milieu de leur course. Et cependant elles ont marché ; bien plus, elles ont atteint le but, elles sont arrivées au talent, même à la gloire ; leurs noms sont célèbres, et, ce qui est mieux, honorables. Elles ont imprimé pour longtemps, pour toujours peut-être, leur pensée personnelle et propre sur cette trame monotome du temps où les autres ne laissent qu'une ombre fugitive et vacillante ; aujourd'hui encore nous les voyons face à face dans cette empreinte ; nous nous entretenons avec elles ; elles nous parlent et nous remuent, par une exhortation d'autant plus efficace qu'elle est involontaire et qu'elle est , l'œuvre, non de leurs phrases, mais de leurs actions. Certes, c'est un plaisir que de ranimer et de redresser devant soi ces nobles créatures; mais j'ose dire aussi que c'est un profit. Car ce qu'elles ont fait, chacun de nous, dans sa mesure et sa condition, peut aussi le faire ; nous n'avons pas d'autres obstacles à surmonter que ceux qu'elles ont vaincus; elles n'ont point eu d'autres forces que les nôtres; leur constance fait honte à notre défaillances; nous n'avons pas le droit de trouver trop lourd un fardeau que leurs mains de femmes ont si bien accepté et si bien porté. A ce titre, les troii^ vies que je raconte ici peuvent être instruc-

tives; j'en ai choisi une dans chacune des trois grandes nations modernes, afin de montrer la diversité des situations en même temps que l'uniformité de la distinction et de rexcellence. Française , Anglaise , Allemande , catho* lique, protestante, juive, jeune fille noble, petite bourgeoise, femme du monde, elles ont toutes un pointcommun, la noblesse native, et tous les contrastes de races, de condition, de dogmes et de cultures s'effacent en se conciliant pour aboutir h la même fleur.

Janvier 1865.

(ÂSSD

L'ÂDabase.

Quand on a passé un mois à lire des revues, des livres sérieux, des articles graves, des dissertations de philosophie ou d'histoire, on s'éveille un matin avec ren vie de n'en plus lire. On prend une échelle, on monte au plus haut de sa bibliothèque, on tire à soi un volume de mémoires, ceux de Montluc, par exemple , et Ton feuillette la bataille de Cerisoles ou le siège de Sienne. Ces grands coups de pique et ces beaux coups d'arquebuse font plaisir à voir. A cheval, par mbnts et par vaux, parmi les surprises, les régalades, les aubades, les spectacles nouveaux, les dangers inattendus, dan^ les villes parées d'Italie , dans les vignes dorées du Languedoc, on respire en plein air, aux fanfares des trompettes, et l'on comprend une autre vie que la nôtre. On comprend en même temps un autre esprit, plus naïf et moins nourri d'idées, mais plus viril et muni d'idées plus nettes ; et Ton sent comme un souffle

de santé et de jeunesse, qui perce à travers notre civilisation artiGcielle, nos paperasses imprimées et nos vieux bouquins.

Les Grecs ont aussi leurs mémoires , plus poétiques encore et plus naturels. Républicains, exempts du point d'honneur et des habitudes chevaleresques, très-raisonneurs, très-lettrés, inventeurs des arts et des sciences , ils savaient agir avec autant de hardiesse que nos aventuriers, avec plus de concorde que nos gentilshommes , et , de plus , ils savaient écrire. Par-dessus tout, ils avaient les plus beaux sujets. L'Asie valait TAmérique, et Artaxerxès valait mieux que Montézuma. J'ai relu TAnabase de Xénophon , et avec tant de plaisir que je demande la permission d'en citer et d'en commenter quelques pages. Rien de plus curieux que cette armée grecque, république voyageuse qui délibère et qui agit, qui combat et qui vote, sorte d'Athènes errante au milieu de l'Asie , avec ses sacrifices , sa religion, ses assemblées, ses séditions, ses violences, tantôt en paix, tantôt en guerre , sur terre et sur mer, dont chaque événement éprouve et révèle une faculté et un sentiment. Mais la beajité du style surpasse encore l'intérêt du récit. Supposez que chez nous la science eût été laïque en naissant, et que quelque bon génie nous eût délivrés de la scolastique ; probablement la civilisation moderne aurait commencé quatre siècles plus tôt, et nos

premiers chroniqueurs auraient atteint dans leur naïveté le style parfait du dix-septième siècle. C'est ce qui alors arrivait en Grèce; Platon, iafiniment plus hardi et plus inventif que Descartes , a des familiarités et des grâces d'enfant , et Xénophon , le politique , le philosophe, le moraliste , l'historien , est aussi simple qu'un couleur du moyen âge. Je le traduirai mot pour mot, et je le laisserai parler presque toujours. Il s'expliquera lui-môme , et la différence de son style et du nôtre marquera, mieux qu'un commentaire, la différence des deux civilisations. .x

Il faut appliquer à Xénophon ce mot de Mme Delaunay : « Son esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni tout ce qui s'appelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer. » Le contraste est d'autant plus frappant que notre langue aujourd'hui s'est chargée de métaphores, de termes abstraits, de tournures convenues, et que, sous l'invasion de la philosophie ' et de la poésie , elle a perdu une partie de sa justesse et de sa clarté ; si on voulait exprimer celle de Xénophon par une image, on devrait la comparer à l'eau d'un ruisseau au sortir de la source , encore sans mélange, légère et limpide, plus belle que lorsqu'elle sera grossie et troublée par le progrès de son cours. Voici comme il commence, et

une page de lui en dira plus que toutes ces comparaisons. On entre à l'instant e^ matière. Xénophon ne parle pas de lui-même ; point de réflexions générales; rien que des faits , exposés avec autant de naïveté que de concision :

c Après que Darius fut mort et Artaxerxès établi roi, Tissapheme calomnie Cyrus, disant qu'il complote contre son frère ; celui-ci se laisse persuader, et fait saisir Cyrus pour le tuer. Mais leur mère ayant obtenu sa grâce, le renvoie dans son gouvernement. Après ce danger et cet outrage, Cyrus cherche le moyen de n^ètre plus soumis k son frère, et, s'il peut, de régner à sa place. Leur mère Parysatis l'y poussait, l'aimant mieux que le roi Artaxerxès. Dès ce moment, personne de chez le roi ne vint voir Cyrus, sans partir mieux disposé pour Cyrus que pour le roi. Quant aux barbares de son gouvernement, il avait soin de les rendre bons soldats et affectionnés pour lui. Il levait des troupes grecques le plus secrètement possible, afin de surprendre le roi plus k Pimproviste. Voici comme il les rassemblait : dans toutes les villes où il avait garnison, il ordonnait aux chefs de prendre des soldats péloponésiens les meilleurs et le plus nombreux qu'ils pourraient, disant que Tissapherne avait des desseins c\)ntre elles. En effet, les villes ioniennes étaient une ancienne possession de Tissapherne, données par le roi, et en ce moment, sauf Milet, elles s'étaient toutes remises k Cyrus. Tissapherne, pressentant qu'à Milet on complotait la même défection, tua les uns, bannit les autres. Cyrus ayant accueilli les fugitifs et levé une armée, assiégeait Milet par terre et par mer, et tâchait de ramener les bannis ; et c'était pour lui encore un autre prétexte de rassembler une armée. Il avait envoyé vers le roi pour lui dire qu'étant son frère, il devait avoir ces villes plutôt que Tissapherne ; et leur mère

prenait son parti. En sorte que le roi ne se doutait pas de l'entreprise préparée contre lui, et croyait que son frère se ruinait en armées pour combattre Tissapheme : aussi n'était-il pas fâché de les voir en guerre. D'ailleurs Cyrus lui envoyait les tributs des villes qui se trouvaient aux mains de Tissapheme.

f Dans la Chersonèse, qui est' en face d'Abydos, il rassemblait une autre armée de la manière que voici : Cléarque le Lacédémonien était banni ; Cyrus Payant rencontré, l'admira fort et lui donna dix mille dariques. Celui-ci leva une armée avec cet or, et faisait ia guerre dans la Chersonèse, attaquant les Thraces qui habitent au-dessus de l'Hellespont, et aidant les Grecs : en sorte que les villes de l'Hellespont contribuaient volontairement de leur argent pour nourrir son armée. Voilà encore une armée que Cyrus entretenait sans qu'on le sût. — Aristippe leThessalien était son hôte. Opprimé chez lui par ceux de la faction contraire, il va vers Cyrus et lui demande la solde de deux mille soldats pour trois mois, afin de venir à bout de ses adversaires. Cyrus lui donne celle de quatre mille soldats pour six mois, et le prie de ne point faire la paix avec ses adversaires, avant d'en avoir consulté avec lui. De. cette façon, il entretenait secrètement une autre armée en Thessalie. Il ordonna à Proxénos le Béotien, son hôte, de lever le plus d'hommes qu'il -pourrait, et de venir, disant qu'il voulait marcher contre les Pisidiens qui inquiétaient son territoire. Enfin il ordonna à Sophœnetos le Stymphalien et à Socrate l'Achéen, qui étaient aussi ses hôtes, de venir avec le plus d'hommes qu'ils pourraient, afin d^ittaquer Tissapheme de concert avec les bannis de Milet. Et ils firent ainsi, i»

Ainsi préparé, Cyrus se mit en marche sous prétexte de faire la guerre aux Pisidiens. Il avait une

grande armée de barbares, et ses troupes grecques rejoignaient son camp à mesure qu'il avançait. Ces Grecs n'étaient pas des mercenaires affamés et obligés de se vendre pour vivre. Ils étaient venus par esprit d'aventure , attirés par le grand renom de Cyrus ; plusieurs avaient quitté leurs enfants , d'autres avaient fui de chez leurs parents; ils allaient en Asie, comme les premiers navigateurs dans le nouveau monde , espérant gagner gloire et fortune. Arrivé en Phrygie, Cyrus fit leur dénombrement dans un grand parc que Xerxès avait planté en revenant de Grèce après sa défaite ; et il trouva onze mille hommes pesamment armés , et deux mille hommes d'infanterie légère.

Le livre est un journal de marches , sans commentaires, ce qui lui donne un air de vérité frappante. Les Grecs traversent un pays rempli de lieux célèbres, et ces souvenirs répandent sur leur voyage un singulier intérêt : c'est le fleuve près duquel Apollon vainquit Marsyas; c'est la fontaine aux bords de laquelle Midas enivra le Satyre; à Peltœ , Xenias l'Arcadien sacrifie à Pan, donne des jeux et propose en prix des strigiles d'or; leurs traditions mythologiques les suivent, et l'antique poésie orne le paysage de ses aimables mensonges. De petits faits intéressants rompent l'uniformité du journal, et peignent aux yeux les objets et à l'esprit les mœurs. La reine de Cilicie vint trouver

XÉNOBHON. 133

Cyrus avec de grands trésors, et le pria de lui montrer son armée. Ils regardaient les troupes défiler, ditXénophon, Cyrus sur un char, la Cilicienne dans un chariot couvert. « Les Grecs avaient tous des casques d'airain , des tuniques de pourpre, des cnémides et des boucliers brillants ; Cyrus , arrêtant son char devant eux, envoya aux généraux l'interprète Pigrétès , pour ordonner à la phalange de présenter les armes et de marcher tout entière en avant. Jja trompette sonna, et les soldats, les armes en avant, s'ébranlèrent. Puis, pressant le pas, et poussant des cris , ils se mirent à courir d'eux-mêmes du côlé des tentes. Les barbares et les autres eurent grand'peur. La Cilicienne s'enfuit de son chariot; les gens du marché, abandonnant leurs denrées, s'enfuirent, et les Grecs allèrent en riant vers leurs tentes. La Cilicienne, voyant Féclat et la belle ordonnance de l'armée, Tadmil^a, et Cyrus se> réjouit de la peur que les Grecs faisaient aux barbares. » — Les Péruviens craignaient autant les Espagnols. Les expéditions de Cortez et de Pizarre ressemblent beaucoup à celles de Xénophon et d'Agésilas.

Lorsqu'on fut arrivé en Cilicie, les soldats soupçonnèrent qu'on les menait contre le roi et refusèrent d'avancer. Cléarque voulut obliger les siens à marcher. Ils frappèrent ses chevaux , ils le frappèrent lui-môme, et il s'enfuit ayant manqué d'être

lapidé ; alors il les convoqua, « et resta longtemps debout devant eux en pleurant ; » puis il leur dit qu'il ferait leur volonté. Cependant des hpmmes qu'il avait gagnés se levaient dans l'assemblée , et montraient qu'on ne pouvait avancer ni reculer sans l'appui de Cyrus. Point de guides, point de vaisseaux , les passages occupés par devant et par derrière ; on résolut d'envoyer vers Cyrus, qui déclara qu'il allait sur l'Euphrate combattre son ennemi Abrocomas. Les soldats n'étant guère persuadés, Cyrus promit à chacun d'eux trois demidariques par mois au lieu d'un darique, et ils se remirent en marche. Enfin il se déclara à Thapsaque, sur l'Euphrate, et ordonna aux généraux ^d'annoncer aux soldats que l'expédition était contre Artaxerxès. « Ceux-ci s'iritèrent, et dirent que les généraux savaient le dessein depuis longtemps, et l'avaient caché, et déclarèrent qu'ils ne marcheraient pas, si on ne leur donnait autant d'argent qu'aux soldats qui avaient accompagné Cyrus dans son premier voyage. Cyrus promit de donner à chaque homme cinq mines d'argent lorsqu'on serait à Babylone , et de leur payer la solde entière jusqu'à ce qu'il les eût ramenés en lonie. Ce qui persuada la plupart des Grecs. » Ce trait naïf n'est point un aveu. Xénophon rapporte sans commentaire un fait qu'il trouve naturel. Il ne songe point à représenter les Grecs comme aventureux,

désintéressés et héroïques. Rien ne lui parait plus simple que de demander de l'argent pour un service. Nous sommes séparés par vingt-deux siècles des idées modernes.

Ils laissèrent TEuphrate sur leur droite et entrèrent dans l'Arabie , pays désert :

a Dans ce lieu, la terre était une plaine tout unie comme la mer, et peuplée d'absinthes. S'il y avait quelque peu d'autres plantes ou roseaux, elles avaient toutes une bonne odeur comme des aromates. Mais point d'arbres. Des botes sauvages de toutes sortes, des onagres en très-grand nombre, beaucoup d'autruches de la grande espèce. Il y avait aussi des outardes et des chevreuils. Les cavaliers poursuivaient ces bêtes. Les onagres qu'on chassait couraient en avant, puis s'arrêtaient ; car ils allaient beaucoup plus vite que les chevaux ; et quand les chevaux se rapprochaient, ils recommençaient, de sorte qu'on ne pouvait les prendre, sinon lorsque les cavaliers, se postant de distance en distance, les chassaient en se relayant. La chair de ceux qu'on prenait ressemblait à celle des cerfs, mais était plus tendre. — Pour les autruches, personne n'en prit ; et ceux des cavaliers qui les poursuivirent, cessèrent bientôt ; car elles les distançaient de fort loin par la vitesse de leurs pieds, et grâce à leurs ailes qui les soulevaient, et dont elles se servaient comme d'une voile. Quant aux outardes, si on les fait lever brusquement, on peut les prendre ; car elles ont le vol court conune les perdrix et se lassent vite. Leur chair était très-bonne. »

11 y a beaucoup de ces petits tableaux vrais, courts et pleins de choses, oti le dessin est plus marqué que la couleur, mais où le dessin est si

précis et si juste, qu'on voit les faits et les objets comme s'ils étaient présents.

Ils traversèrent le désert à grandes journées, preyssés par la disette, et n'ayant que de la viande pour se nourrir. Un jour, dans un passage étroit où il y avait de la boue, les chariots restèrent embourbes; Cyrus fit venir des hommes pour les dégager, et, comme on n'allait pas assez vite, il dit avec colère aux premiers de sa suite de faire avancer les chariots. « Aussitôt ils jetèrent leurs robes de pourpre, chacun où il se trouvait, et coururent, comme s'ils allaient à la victoire, du haut d'une colline escarpée, avec leurs magnifiques tuniques et leurs larges pantalons brodés, quelques-uns ayant des colliers autour du cou, et des bracelets aux mains. Ainsi vêtus, ils sautèrent à l'instant dans la boue, et dégagèrent les chariots, plus vite qu'ion n'eût jamais pensé. » — Aucun office n'était vil aux yeux des Perses, lorsqu'il était imposé par le prince. Cet empressement dans l'obéissance faisait contraste avec l'indépendance des Grecs. Chacun d'eux faisait ce qui lui plaisait; le? mœurs républicaines les avaient habitués à n'obéir qu'à leur volonté propre, ou au vote auquel ils prenaient part. Deux capitaines, qui n'approuvaient pas l'expédition, prirent les vaisseaux qu'ils trouvèrent en Cilicie et s'embarquèrent avec leurs hommes. Lorsqu'on eut pour la seconde fois passé.

TEuphrate, « il y eut une dispute entre les hommes de Gléarque et ceux de Ménon. Cléarque, ayant jugé que le soldat de Ménon avait tort, le lit battre. Celui-ci alla vers spn corps d'armée, raconta l'affaire, et là.-dessus les soldats s'irritèrent et voulurent beaucoup de mal à Cléarque. Le môme jour Cléarque, étant allé au passage du fleuve, et ayant examiné le marché qui se trouvait là, revient à cheval avec peu de monde, et pour aller à sa tente traverse Tarmée de Ménon. Un soldat qui fendait du bois le voit passer, lui lance sa hache tt le manque. Un autre lui jette une pierre, puis un second, puis une foule d'autres avec de grands cris. Cléarque s'enfuit vers son armée et ordonne aussitôt qu'on prenne les armes. 11 commande à ses hoplites de rester le bouclier incliné sur le genou, et prenant lui-même les Thraces et les cavaliers qui étaient plus de quarante, il pousse vers les hommes de Ménon. Ceux-ci se troublent, et Ménon pareillement; ils courent aux armes et se tiennent prêts de leur côté à tout hasard. Proxenos, qui arrivait après eux et suivi de son corps d'hoplites, mena aussitôt ses hommes entre les deux troupes, et pria Gléarque de ne point agir comme il le faisait. Celui-ci s'irrite de voir prendre aussi doucement l'injure d'un homme qui a manqué d'être lapidé, et lui ordonne de faire place. Kn ce moment survenait Cyrus, qui apprit

l'affaire. Aussitôt, il prit ses javelots dans ses mains, accourut entre les deux troupes avec ceux de ses fidèles qu'il avait là, et dit : Cléarque, Proxenos, et vous autres Grecs qui êtes ici, vous ne savez ce que vous faites. Si vous engagez quelque combat entre vous, comptez que de ce jour-là je serai perdu, et vous aussi bientôt après. Car, sitôt que nos affaires iront mal, tous ces barbares que vous voyez nous seront plus hostiles que ceux du roi. A ces mots, Cléarque revint à lui, des deux côtés on s'arrêta, et ils posèrent leurs armes sur la place. »

On était entré en Babylonie; on apercevait les traces d'un grand nombre d'hommes et de chevaux, et l'on savait que le roi était proche. Le bruit courait que son armée était de douze cent mille hommes; qu'il avait soixante mille cavaliers et douze cents chars armés de faux. Gyrus assembla les Grecs, et promit à chaque soldat une couronne d'or. Gatilitès le banni, homme de Samos, se leva et dit : « Gyrus, quelques-uns pensent que tu fais maintenant beaucoup de promesses, parce que le danger approche, mais que, si le succès arrive, tu ne t'en souviendras pas. Quelques-uns ajoutent que, quand tu t'en souviendrais et voudrais les tenir, tu ne pourrais donner autant que tu promets, — honîmes, répondit Gyrus, le royaume de mon père va du côté du midi jusqu'à l'endroit

OÙ Ton ne peut habiter à cause de la chaleur, et du côté du nord jusqu'à Tendroit où Ton ne peut habiter à cause du froid. Tous les pays dans Tintervalle ont pour satrapes les amis de mon père. Si nous sommes vainqueurs, il faudra bien que vous, qui êtes mes amis, en soyez les maîtres; en sorte que je crains, non d'avoir trop peu pour donner à tous mes amis, mais d'avoir trop pour que vous puissiez tout prendre. » Atahualpa promettait aux compagnons de Pizârre de leur donner une chambre remplie de vases d'or aussi haut qu'il pouvait lever son bras.

Le roi reculait et n'essaya pas de défendre un immense fossé qu'il avait fait pour arrêter Cyrus. On crut qu'il renonçait à combattre, et l'armée se mit à marcher sans beaucoup d'ordre; un grand nombre de soldats avaient déposé leurs armes sur les chariots, et Cyrus lui-même, fort tranquille, faisait la route assis sur un char.

« C'était l'heure où le marché est rempli de monde, et on approchait de l'étape où Ton devait s'arrêter, lorsqu'on voit le Perse Pataguas arriver en toute hâte, poussant son cheval en sueur; à tous ceux qu'il rencontre, il crie aussitôt en langue barbare et en grec que le roi s'avance avec une grande armée, préparé comme pour le combat. Il y eut un grand trouble, car les Grecs et les autres crurent qu'ils allaient être surpris en désordre. Cyrus saute de son char, met sa cuirasse, monte à cheval, et, prenant ses javelots dans ses mains, ordonne à tout le monde de s'armer

et àchacua de prendre son rang. Puis, à grande hâte, ils se rangent en bataille.... On était déjà au milieu du jour, et les ennemis ne se montraient pas encore. Mais, lorsque le soir vint, on vit paraître une grande poussière conune une nuée blanche, et peu de temps après quelque chose de noir qui s'étendait au loin dans la plaine. Bientôt, lorsqu'ils furent plus près, Tairain brilla, et les lances et les rangs devinrent visibles. A la gauche des ennemis étaient des cavaliers avec des cuirasses blanches; Tissapheme, dit-on, les commandait; à côté d'eux, les soldats qpii por^ talent des boucliers d'osier, puis les hoplites avec des boucliers de bois qui leur descendaient jusqu'aux pieds; on les disait Égyptiens ; ensuite d'autres cavaliers et des archers. Tous ces hommes marchaient par nations, chaqpie nation en bataillon carré. Devant eux étaient des chars armés de faux, assez éloignés les uns des autres. Ils avaient des faux aux essieux allongées obliquement, d'autres sous le char qui regardaient la terre, afin de couper ce qu'elles rencontreraient. Le bruit courait qu'on devait les pousser contre les rangs des Grecs pour les rompre. Cependant Cyrus, courant le long des files avec Pigrétès l'interprète et trois ou quatre autres, criait à Gléarque de conduire l'armée contre le centre de l'ennemi, parce que le roi y était. « Et si nous vainquons là, dit-il, tout sera fini. » Mais Gléarque ne voulut pas éloigner du fleuve son aile droite, de peur d'être entouré des deux côtés, et répondit à Cyrus qu'il aurait soin que tout fût bien.

a En ce moment, l'armée des barbares s'avançait d'un mouvement égal; celle des Grecs, demeurant en place, remplissait ses rangs de tous ceux qui rejoignaient. Et Cyrus, poussant un peu en avant de l'armée, jetait ses regards des deux côtés, considérant ses ennemis et ses amis. Xénophon Athénien, l'ayant vd de l'armée grecque, s'approcha et lui demanda s'il ordonnait quelque chose. Cyrus s'arrêta, lui dit et lui commanda de dire à tous que les sa-

crifices étaient favorables, et les victimes favorables. Disant cela, il entendit un bruit qui allait à travers les rangs, et s'enquit de ce bruit : Gléarque lui répondit que c'était le mot qui passait pour la seconde fois. Gyrus s'émerveilla qui l'avait donné, et demanda le mot. On lui dit que c'était «Jupiter sauveur et victoire». L'ayant entendu : « Je l'accepte, dit-il; qu'il en soit ainsi. » Après ces paroles, il alla à son rang.

« Les deux phalanges n'étaient pas séparées de plus de trois ou quatre stades, lorsque les Grecs chantèrent le Péan et marchèrent à la rencontre de l'ennemi. Dans ce mouvement, la première ligne se détacha comme un flot qui déborde, et ceux qui restaient en arrière se mirent à courir. A ce moment, ils poussèrent tous le cri de guerre et prirent tous leur course. Quelques-uns disent qu'ils heurtaient leurs lances contre leurs boucliers, afin de faire peur aux chevaux. Avant d'arriver à portée du trait, les barbares plient et prennent la fuite. Alors, les Grecs les poursuivirent de toutes leurs forces, en se criant les uns aux autres de ne point courir à la débandade, mais de poursuivre en bon ordre. Les chars furent emportés, les uns à travers les ennemis eux-mêmes, les autres, vides de leurs conducteurs, à travers les Grecs. Mais, lorsqu'on les voyait venir, on s'écartait. Il y eut un homme qui fut atteint, comme ceux qui se laissent étourdir dans un hippodrome. Cependant on dit qu'il n'eut pas de mal; et il n'y eut aucun autre Grec qui reçût le moindre coup, excepté un seul à Taile gauche qui, dit-on, fut blessé d'une flèche. Gyrus, voyant l«s Grecs vainqueurs de leur côté et courant après les fuyards, plein de joie et déjà salué roi par les siens, ne se laissa point pourtant emporter à la poursuite, mais, tenant ses six cents cavaliers ensemble, il observait ce que faisait le roi. Le roi, qui était au centre de son armée, dépassait pourtant encore l'aile gauche de Gyrus, et, ne trouvant personne qui lui fit face, ni qui résistât à ses pre-

mières lignes, tournait pour l'envelopper. Alors Cyrus, craignant que les Grecs ne soient pris par derrière et détruits, pousse en avant, charge avec ses six cents hommes, défait et met en fuite les six mille cavaliers du roi, et tue, dit-on, de sa propre main, Artagersès, leur chef. A la vue de cette déroute, les six cents cavaliers de Gyrus s'élancent à la poursuite et se dispersent aussi, excepté un trèspetit nombre qui restèrent auprès de lui, étant presque tous de ceux qu'on nommait les convives du prince. Ainsi délaissé, il voit le roi et sa troupe, ne se contient plus, et disant : c Je vois Thomme !» il va sur lui, le frappe à la poitrine et le blesse à travers sa cuirasse, ainsi que le rapporte Gtésias le médecin, qui dit avoir guéri la blessure. Pendant qu'il porte ce coup, un Perse l'atteint violemment au-dessus de Fœil avec son javelot. Dans ce combat du roi, de Gyrus et de leurs hommes, plusieurs tombèrent du côté du roi. Gtésias les nomme, car il était là. De l'autre côté, Gyrus périt, et huit de ses plus braves compagnons furent tués sur son corps. Artapatès, le plus fidèle de ses officiers, sauta, dit-on, de son cheval lorsqu'il le vit renversé, et se Jeta sur lui en l'embrassant. On rapporte que le roi ordonna à quelqu'un de l'égorger sur le corps de Gyrus, d'autres racontent qu'il se coupa lui-même la gorge avec son cimeterre ; car il en avait un d'or, et portait un collier, des bracelets, et les autres ornements, comme les premiers des Perses; Gyrus l'honorait pour son zèle et sa fidélité. »

On coupa la tête et les mains de Cyrus. Les cent mille barbares qu'il avait s'enfuirent;, les Grecs seuls firent ferme et mirent en déroute Artaxerxès qui revenait sur eux. L'armée perse s'enfuit jusqu'à une éminence où les Grecs aperçurent Téten-

dard royal, Taigle d'or au bout d'une lance. Ils approchèrent, et personne ne les attendit. Lucios de Syracuse était monté sur Téminence, vit la plaine immense à perte de vue couverte de fuyards, et les Grecs campèrent au milieu des chariots abandonnés et remplis de vivres.

Le lendemain, inquiets, ils attendaient d'heure en heure des nouvelles de Cyrus. Ils apprirent enfin qu'il était mort, et qu'Ariœos, le chef de ses barbares, fuyait; un peu après, le roi envoya un Grec ami de Tissapherne pour leur commander de se rendre. Cette petite scène est d'une vérité frappante. Les caractères de Gléarque, du vieux général Gléanor, du jeune Théopompe sont indiqués avec cette sobriété et cette netteté qui sont le propre des artistes grecs. Il y a plaisir surtout à retrouver dans les phrases de Théopompe une trace de l'esprit raisonneur que les maîtres d'éloquence et de sagesse avaient développé dans les jeunes gens.

Phalinos et les hérauts du roi arrivent, et, appelant les chefs des Grecs, disent que le roi ordonne aux Grecs, puisqu'il est vainqueur et qu'il a tué Cyrus, de livrer leurs armes et de venir à ses portes pour y être bien traités. Voilà ce que dirent les hérauts du roi. Les Grecs les écoutèrent avec colère. Cependant Cléarque se contenta de dire que ce n'était pas aux vainqueurs à livrer leurs armes. « Vous, généraux, dit-il, faites à ces hommes la plus belle et la meilleure réponse, que vous pourrez. Je reviendrai

tout à l'heure. » Un de ses serviteurs l'appelait, pour qu'il pût voir les victimes choisies ; car il se trouvait qu'il était occupé à sacrifier.

Alors Gléanor Arcadien, le plus âgé des chefs, répondit qu'ils mourraient avant de livrer leurs armes. Et Pronexos, le Thébain : c Je m'étonne fort, Phalinos, si c'est en maître que le roi nous demande nos armes, ou si c'est comme don d'amitié ; si c'est en maître, pourquoi les demande-t-il et ne vient-il pas les prendre? S'il veut les avoir par persuasion, qu'il dise ce qu'auront les soldats, lorsqu'ils lui auront fait ce présent. » A cela Phalinos répondit : c Le roi pense être vainqueur, puisqu'il a tué Cyrus; car qui est-ce qui maintenant lui dispute l'empire ? Il jugeque vous êtes aussi en son pouvoir, puisqu'il vous, tient au milieu de son pays, en deçà de fleuves infranchissables, et qu'il peut ' amener contre vous une telle multitude d'honmaes, que, quand il vous les donnerait à tuer, vous n'en viendriez pas à bout. » Après Phalinos, Théopompe, Athénien, parla ainsi : « PhaUnos, en ce moment, connue tu le vois, nous n'avons d'autre bien que nos armes et notre courage ; nous pensons qu'en gardant nos armes nous pourrons nous servir de notre courage, et qu'en les livrant,, nous serons aussi privés de nos vies. N'imagine donc pas que nous livrerons les seuls biens qui nous restent; nous combattrons avec eux et pour eux. »

Phalinos entendant ces paroles se mit à rire et lui dit : f Jeune homme, tu as l'air d'un philosophe, et ton discours n'est point mal tourné. Sache pourtant que tu eâ fou, si tu espères que votre courage pourra surmonter la puissance du roi. » Quelques autres, dit-on , répondirent plus doucement, disant qu'ils avaient été fidèles à Cyrus et qu'ils rendraient de grands services au roi, si le roi voulait être leur ami ; et que, s'il jugeait à propos de les envoyer contre l'Egypte ou de les employer à quelque chose, ils se soumettraient tous à lui. En ce moment, Cléarque revint et

demanda s'ils avaient répondu. Phalinos prenant la parole : « Gléarque , l'un dit une chose, l'autre une autre. Toi, dis-nous ce que tu décides. — Pour ma part, Phalinos, dit Gléarque, je t'ai vu avec plaisir et tous les autres aussi, je pense ; car tu es Grec, comme nous tous tant que nous sommes. Dans l'état où nous voilà, nous te consultons sur ce que nous devons faire. Pour toi, au nom des dieux, donne-nous le conseil qui te semble le meilleur et le plus beau et qui te fefa honneur, lorsque dans l'avenir on dira que Phalinos, envoyé par le roi pour ordonner aux Grecs de livrer leurs armes, et consulté par eux, leur a conseillé telle ou telle chose, et tu sais qu'on ne peut manquer de répéter en Grèce ce que tu auras conseillé. » Gléarque lui insinuait ainsi sa réponse, voulant que l'envoyé du roi conseillât lui-même de ne pas livrer les armes, ce qui aurait encouragé les Grecs. Mais Phalinos, trompant son attente, répondit : c Si de dix mille espérances vous en avez une seule de vous sauver en faisant la guerre au roi, je vous conseille de ne pas livrer vos armes ; mais, si vous n'avez aucune espérance de salut avec le roi pour ennemi, je vous conseille de vous sauver comme vous pouvez. — Phalinos, dit Gléarque, voilà ton avis. De notre part, annonce au roi, qu'à notre jugement, s'il nous veut pour amis, nous lui serons des amis plus utiles en gardant nos armes qu'en les livrant, et que, s'il nous faut combattre, nous combattrons mieux avec nos armes que sans elles. — Nous lui annoncerons cela, répondit Phalinos ; mais le roi nous a encore ordonné de vous dire que, si vous restez ici, vous aurez trêve, et que, si vous avancez ou reculez, vous aurez guerre. » Gléarque répondit : « Annonce que nous nous en tenons là-dessus à ce que dit le roi. — A quoi ? dit Phalinos. -:- La trêve si nous restons, la guerre si nous avançons ou reculons. » Phalinos demanda de nouveau : « Annoncerai-je la paix ou la guerre ? » Gléarque fit encore la même réponse : « La trêve

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si nous restons, la guerre si nous avançons ou reculons. > Mais il ne leur découvrit pas ce qu'il ferait.

Cléarque, au coucher du soleil, partit pour rejoindre AriœoSy et Tatteignit au milieu de la nuit. « Les généraux et les capitaines des Grecs, Ariœos et les premiers de ceux qui étaient avec lui jurèrent de ne point se trahir les uns les autres et d'être alliés. Les barbares jurèrent en outre de guider Tarmée sans tromperie. Es firent ce serment après avoir immolé un taureau , un sanglier, un bélier et un loup sur un bouclier, les Grecs trempant leur épée dans le sang , et les barbares leur lance. » Puis ils commencèrent la retraite. Le soir, ils campèrent dans un village d'où l'armée du roi avait enlevé jusqu'au bois des maisons. Les premiers s'y établirent. « Les autres arrivant dans l'obscurité bivaquèrent comme ils purent, et firent grand bruit en s'appelant les uns les autres, en sorte que les ennemis les entendirent, et que les plus voisins s'enfuirent de leurs tentes. » A la nuit, il y eut du tumulte et une panique chez les Grecs. «Cléarque, qui avait par hasard auprès de lui Tolmidès Éléen, le meilleur des hérauts d'alors, lui dit de commander le silence, et de proclamer que les géné- • raux offraient en récompense un talent d'argent à celui qui dénoncerait l'homme qui avait lâché Tâne dans l'enceinte du camp. Par cette proclamation,

les soldats connurent que leur crainte était vaine et que leurs chefs étaient saufs. » Bien des historiens auraient honte de raconter des faits aussi petits et en apparence aussi ridicules. On veut absolument qu'une grande expédition ne soit composée que de grandes résolutions et de grands événements. Et cependant ce sont ces détails méprisés qui parlent à l'imagination, lui font toucher les objets et ôtent à la narration la couleur romanesque. Tout le monde aujourd'hui connaît et admire dans la Chartreuse de Parme de Stendhal le récit de la bataille de Waterloo. Il semble, quand on Ta lu, qu'on vient d'apprendre pour la première fois ce qu'est une bataille. Il m'a semblé souvent, en lisant la retraite des dix mille, que j'apprenais pour la première fois ce qu'est la marche d'une armée. Xénophon parle à chaque page du fourrage, des vivres, de la pluie, de la poussière; il raconte comment la nuit d'après la bataille, « ils tuèrent les bœufs et les ânes qui 'étaient çà et là et les iBrent cuire , en brûlant des boucliers , des chariots et les flèches qu'ils ramassaient dans la plaine. » Un peu plus loin il décrit la beauté et la grandeur des palmiers près desquels on campa, comment les soldats en coupaient la cime et en faisaient un manger délicieux , mais qui faisait mal à la tête j comment ces palmiers fournissaient en .outre des dattes, du vin et du vinçiigre. On voit dans son livre une foule de

ces tableaux , comme en font les peintres de scènes militaires, le campement, les groupes qui se forment, les tentes qu'on dresse, les cuisines qu'on installe, la fumée qui monte dans 1& arbres, tout le laisser-aller de la vie errante, toute la régularité de la vie disciplinée, et ce mélange de poésie et de vérité, de détails intimes et d'aventures singulières, qui touchant le goût par tous ses points sensibles lui apportent le plaisir de tous côtés.

Le lendemain , le roi envoya des hérauts pour demander une (rêve. « Annoncez-lui, dit Cléarque, qu'il faut combattre auparavant; car les soldats n'ont point à dîner, et il n'est personne qui ose parler de trêve aux Grecs sans leur procurer de quoi manger. » Les hérauts revinrent bientôt après disant que cela convenait au roi, et conduisirent l'armée dans un village où il y avait des provisions. Trois jours après vint Tissapherne, qui, au nom du roi, lit un traité avec eux, et promit de les ramener dans leur patrie, de leur fournir un marché sur la route, et de leur laisser prendre des vivres quand ils ne trouveraient pas à en cheter. On se mit en marche vers la Médie, on traversa

deux grands fossés, puis lo Tigre, puis les villages de Parysatis, mère de Cyrus, que Tissapherne leur dit de piller. Mais les barbares d'Ariœos avaient fait la paix avec Tissapherne, et chaque jour l'armée de Ti-ssapherne et les Grecs se défiaient davantage

les uns des autres. Ils campaient séparés, s'entouraient de fortes gardes, et les hommes se battaient au fourrage. Cléarque, pour sortir d'inquiétude, alla trouver Tissapherne, lui montra que les Grecs ne lui voulaient point de mal, puisque leur salut dépendait de lui, qu'ils étaient prêts à servir le roi contre les Mysiens, les Pisidiens et les Égyptiens, si on voulait les employer, et tinitpar demander le nom de ceux qui le mettaient en défiance. Tissapherne parut persuadé : t Demain, dit-il, amène tes généraux et les capitaines, pour que je leur fasse connaître les calomniateurs. » Cléarque vint avec cinq généraux, vingt capitaines et environ deux cents soldats.

« Au môme signalées Grecs qui étaient dans latente de Tissapherne furent saisis , ceux qui étaient dehors égorgés, puis des cavaliers courant à travers la plaine se mirent à tuer tous les Grecs qu'ils rencontraient, esclaves ou libres. Les Grecs qui du camp les voyaient courir s'étonnaient, et ne savaient ce que ce pouvait être, lorsque arriva TArcadien Nicarque, blessé au ventre, et retenant ses entrailles dans ses mains, qui leur raconta tout ce qui s'était passé. »

On voit que le récit de Xènophon est la pure image des événements. Il n'annonce rien d'avance, il n'intervient pas dans la narration, il ne s'indigne pas , il ne cherche pas à toucher le lecteur. Que l'auteur s'efface, qu'il n'y ait rien entre nous et les

faits , que notre impression soit libre , qu'elle soit produite uniquement par les événements et jamais par le commentaire, n'est-ce point là le but et la perfection du récit î

Les portraits des généraux assassinés sont d'une hetteté singulière. Je traduirai celui de Gléarque , qui est d'une logique pressante et naïve , rempli de termes répétés avec une négligence aimable, et composé de deux démonstrations. Xénopbon cberche dans son général deux qualités qui résument toutes les autres, et les met en lumière en exposant les actions et les talents qui les prouvent. Et il développe cette preuve avec un soin, une preuve et une exactitude qui nous paraissent presque enfantines, parce qu'aujourd'hui nous sommes habitués à deviner sur un mot une foule d'idées, & juger à l'aventure, à croire à la volée, tandis que le Grec, écrivant sans formules copiées et sans phrases toutes faites , est obligé d'inventer ses opinions et ses expressions, de réfléchir sur tout ce qu'il avance, et de marcher ^pas à pas, pièces en mains, en homme qui découvre un nouveau pays. Ce style ne serait pas trop éloigné de celui de Commines , qui, comme lui, écrit à l'aurore des idées générales, si l'on osait comparer un barbare du quinzième siècle, Bourguignon et conseiller de Louis XI, au Grec artiste et philosophe qui fut le disciple de Spcrate et l'ami de Platon.

cGléarque,de l'aveu de tous ceux qui avaient fait épreuve de lui, avait au plus haut degré le goût et le talent de la guerre. En effet, tant qu'il y eut guerre entre les Lacédémoniens et les Athéniens, il resta en Grèce. Quand la paix fut faite , ayant persuadé aux siens que les Thraces faisaient tort aux Grecs, et s'étant procuré comme il put le consentement des éphores, il s'embarqua pour combattre les Thraces qui habitent au-dessus de la Chersonnèse et de Périnthe. Lui parti, les éphores eurent quelque regret de cette entreprise; il était déjà à l'isthme, lorsqu'ils essayèrent de le faire revenir. Mais il n*obéit point et fit voile vers PHellespont. Là-dessus, il fut condamné à mort par les magistrats de Sparte, comme ayant désobéi. Banni dès ce moment , il va trouver Cyrus. J'ai dit ailleurs par quels discours il persuada Cyrus , et comment Cyrus lui donna dix mille dariques. 11 ne tomba point pour cela dans la mollesse ; mais ayant, avec cet argent , rassemblé upe armée, il fit la guerre aux Thraces, les vainquit dans un combat, puis ravagea et pilla leur pays, et continua la guerre jusqu'au moment oii Cyrus eut besoin de cette armée. Il partit alors pour recommencer la guerre avec lui. C'est là, ce nfe semble, avoir le goût de la guerre, que choisir la guerre, lorsqu'on peut jouir de la paix sans honte ni dommage; préférer les travaux de la guerre, lorsqu'on peut vivre dans l'oisiveté et le bien-être ; diminuer ses richesses par la guerre , lorsqu'on peut les posséder entières sans danger. Cléarque aimait à dépenser pour la guerre, comme un autre pour ses amours ou pour tout autre plaisir. Voilà comme il avait le -goût de la guerre. Maintenant on voyait qu'il en avait le talent, parée qu'il aimait le danger, que nuit et jour il conduisait les troupes contre l'ennemi , parce qu'il était avisé dans le danger, comme tous ceux qui l'y ont vu en toute occasion le reconnaissent. On le disait aussi bon général que possible, à cause des deux qualités que voici et qu'il avait :

il savait mieux que personne prévoir comment Tannée aurait les choses nécessaires et les lui procurer; et il savait imprimer en tous ceux qui l'entouraient Pidée qu^il fallait obéir à Gléarque. Son moyen était la &(évérité; car il avait Tair sombre, la voix rude , et il punissait toujours durement, quelquefois avec colère, tellement que parfois il s^en repentait. Il punissait par principe. 11 pensait que sans punitions , une armée n'est bonne à rien. Il disait même, à ce qu'on rapporte, que le soldat doit craindre son chef plus que les ennemis , si l'on veut qu'il garde son poste, qu'il se sépare de ses amis, et marche à l'ennemi sans chercher d'excuses. Aussi, dans les dangers, les soldats souhaitaient fort de l'entendre, et ne voulaient point d'autre chef que lui; car alors son visage sombre prenait, dit-on, une apparence de joie, et son air dur semblait une menace contre les ennemis, en sorte qu'on ne le trouvait plus dur, mais encourageant, l^orsque les soldats étaient soHis de danger et avaient la facilité de passer sous d'autres chefs , beaucoup l'abandonnaient ; car il n'avait rien d'aimable, mais toujours il était sévère et dur, de façon que les soldats étaient avec lui comme des enfants avec leur maître. Jamais il n'y avait d'honmie qui le suivît par amitié ou bon vouloir. Tous ceux qui étaient attachés à sa personne , soit par ordre de l'État, soit parce qu'ils avaient besoin de lui , soit par quelque autre nécessité, étaient tenus dans une stricte obéissance. Lorsqu'ils commençaient, sous lui, à vaincre, il y avait de grandes causes pour qu'ils devinssent bons soldats ; car ils acquéraient de la hardiesse contre les ennemis, et la crainte de ses punitions les rendait dociles. Ainsi conmiandaitCléarque* On disait qu'il n'aimait pas beaucoup à être commandé par d'autres. 11 avait, quand il mourut, environ cinquante ans. »

Après cette trahison, « les Grecs se trouvèrent dans une grande perplexité, songeant qu'ils étaient aux portes du roi, entourés de toutes parts par beaucoup de nations et de villes ennemies, que personne ne leur fournirait de marché, qu'ils étaient éloignés *de la Grèce d'au moins dix mille stades, qu'ils n'avaient point de guides, qu'ils étaient séparés de leur pays par des fleuves Infranchissables, que les barbares de Gyrus les avaient trahis, qu'ils restaient seuls, n'ayant pas un seul cavalier pour allié, en sorte qu'il était visible que vainqueurs, ils ne tueraient personne, et que vaincus, pas un d'eux ne survivrait. Il y en eut beaucoup qui ne vinrent pas au camp cette nuit, et se couchèrent où ils se trouvaient, ne pouvant dormir à cause du chagrin et du regret qu'ils avaient de leur patrie, de leurs parents, de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils ne croyaient jamais revoir. »

Ici Xénophon commence à parler de lui-même sans orgueil ni fausse modestie, disant naturellement ce qu'il a fait, sans songera prendre dans le récit ni plus ni moins de place qu'il n'en a eu dans l'expédition; parlant de lui à la troisième personne,

154 XÉMOBmm.

et, ce semble, avec autant de simplicité et d*indifférence que s'il parlait en effet d'un tiers. U avait suivi Gyrus comme volontaire, appelé par Proxénos son hôte, un des généraux. Il était fort affligé, et s'endormit pourtant un moment. Il vit en songe la foudre tomber sur la maison de son père et Tembraser. Réveillé en sursaut, il se leva, rassembla les capitaines de Proxénos, leur montra le danger, et dit qu'il fallait nommer des chefs et pourvoir au salut commun. Un certain ApoUonide, qui avait l'accent béotien, proposa de se rendre au roi. On le chassa en l'appelant lâche ; on fit venir tous les autres chefs de l'armée, et Xénophon reconunença son discours devant eux. Là-dessus, il fut nommé général avec trois autres.

Alors on convoqua les soldats; car Tarmée était une sorte de cité libre, et on ne la gouvernait que par des harangues et des raisons. Les généraux exposèrent l'un après l'autre ce qu'il fallait jEûre, et encouragèrent les troupes. Xénophon se leva & son tour, revêtu de ses plus belles armes, et dit qu'avec l'aide des dieux, on avait beaucoup de belles espérances de salut. « A ce moment quelqu'un éternua, et les soldats, entendant ce présage, d'un commun mouvement se prosternèrent tous pour adorer les dieux.— hommes, ditXénophon, puisque, lorsque nous parlions de notre salut, il ,noa8 est venu un présage de Jupiter sauveur, il me

semble que nous devons promettre de lui faire un sacrifice lorsque nous serons en pays ami. Que celui qui est de cet avis lève la main. — Ils la levèrent tous. Puis ils firent le vœu et chantèrent le Pœan. » Xénophon reprit alors la parole et leur expliqua tous les motifs qu'ils avaient d'espérer.

Aux yeux d'un moderne, il n'y a pas de discours plus étonnant que celui-là. Les proclamations qu'on fait dans nos guerres modernes semblent l'accompagnement naturel de Teau-de-vie qu'on verse aux soldats avant la bataille. Il ne s'agit que de leur mettre le sang en mouvement, opération que produisent les phrases emphatiques et les lieux communs sublimes. On emploie la littérature comme mécanique d'enthousiasme. Xénophon n'a pas cette éloquence bruyante, et ses soldats, hommes pratiques, habitués, grâce à l'éducation républicaine, à juger par eux-mêmes, lui demandent non de beaux mensonges et des mouvements d'imagination, mais des faits concluants et des raisonnements solides. Il n'y a pas une exclamation dans tout le discours ; le ton reste partout le même ; il n'y a pas un trait de forfanterie militaire : tout est sensé, vrai, mesuré. Il explique pourquoi il ne faut pas regretter la défection d'Ariœos, comment on pourra se passer de cavalerie, trouver des guides, se procurer des vivres, passer les fleuves; pourquoi il convient de brûler les chariots et le

superflu de Tannée, et autres choses semblables. Les modernes passent pour des hommes positifs, et on leur parle comme à des poètes ; les Grecs passent pour poètes, et on leur parlait comme à des hommes positifs. Aussi, ce qu'on doit admirer le plus dans leur retraite, c'est moins leur courage que les motifs de leur courage. Ils ne sont point soutenus par cette vanité généreuse qu'on appelle l'honneur, mais par leur bon sens et leur droit jugement.

Ils brûlèrent leurs tentes, leurs chariots, le superflu de leurs bagages, passèrent le fleuve Zapata, et marchèrent vers lô nord, afin d'atteindre la mer Noire, rangés en bataille, et ayant au centre les femmes, les valets et les bêtes de somme. Un des anciens chefs de Gyrus, Mithridate, s'approcha en apparence comme ami, et une fois à portée, fit tirer sur eux. Les Grecs souffrirent beaucoup, car les flèches de leurs archers crétois ne portaient pas assez loin pour atteindre les Perses, et les cavaliers ennemis reculaient quand la phalange se retournait contre eu3f. L'armée, ce jour-là, fit peu de chemin et eut beaucoup de blessés. Le soir, on choisit deux cents Rhodiens qui lançaient des baUes de plomb avec leurs frondes, et deux fois plus loin que les Perses, et on leur donna de l'argent pour ce service. Preuve singulière de l'extrême indépendance de chaque particulier et de la faiblesse du point d'honneur. Aujourd'hui, pour transformer

des soldats de ligne en tirailleurs, il suffirait d'un mot du général, et ils rougiraient de demander double solde. Du reste, ceux-ci, le lendemain, mirent en déroute les barbares, et les Grecs mutilèrent les morts pour faire peur à l'ennemi.

Ils rencontrèrent deux grandes villes désertes, Larissa et Mespila : '^ La base des murs de Mespila était en pierre coquillière polie, épaisse et haute de cinquante pieds; sur elle était bâti un mur de briques, épais de cinquante pieds, haut de cent; Tenceinte avait neuf lieues. » L'Orient a toujours été rempli de ruines. C'est le pays des grands empires et des grandes destructions, et les Grecs rencontrèrent plus d'une fois de pareils débris, squelettes de cités monstrueuses, restes de civilisations qui avaient péri.

Tissapherne les suivait avec sa grande armée, en sorte que tout le jour ils marchaient et combattaient; l'ennemi occupait d'avance les hauteurs, et ils étaient obligés de les prendre d'assaut. Le nombre de leurs blessés augmentait; il fallait des soldats pour les porter et d'autres soldats- pour porter les armes des porteurs. Ils campèrent trois jours dans des villages où il y avait des provisions pour un satrape, et établirent huit médecins pour soigner les blessés.

Lorsqu'ils atteignirent les bords du Tigre, ils trouvèrent qu'il était impossible de le passer; car,

en sondant avec toute la longueur des lances, on n'atteignait pas le fond. Les généraux firent venir les prisonniers et s'informèrent des routes. Celle du nord conduisait dans les montagnes des Garduques, peuplades très-guerrières, qui n'obéissaient point au roi, et qui avaient détruit dans les défilés une armée de cent vingt mille hommes, envoyée pour les réduire. Mais il fallait suivre cette route pour passer le Tigre à sa source. Ils partirent la nuit en grande tiAte, afin de surprendre les barbares. Le récit est si curieux et si animé, que je vais essayer de le traduire tout entier :

« Ghirisophos monte sur la hauteur avant qu'aucun des ennemis s^en aperçoive; puis il ordonne de Qiarcher. Le reste de Parmée le suivait à fnesure, et occupait des villages, des vallées et des gorges. Les habitants, abandonnant leurs maisons, s'étaient enfuis avec leurs femmes et leurs enfants sur les montagnes. Mais il y avait chez eux force vivres à prendre. Leurs maisons étaient fournies aussi d'ustensiles d'airain en grand nombre. Les Grecs n'en emportèrent aucun et ne poursuivirent pas les habitants. On les ménageait pour voir s'ils voudraient laisser passer Tarmée chez eux comme en pays ami, ce qui était naturel, puisqu'ils étaient, conmie elle, ennemis du roi. Pour les vivres, chacun en prit ce qu*il trouva, car il y avait nécessité. Les Garduques qu'on appelait n'écoutèrent point et ne firent aucun signe amical. — Lorsque les derniers des Grecs descendirent de la hauteur vers les villages, il était déjà nuit, car, la route étant étroite, ils avaient passé tout le jour à monter et à descendre. Quelques Garduques se rassemblèrent, chargèrent les derniers

rangs, tuèrent quelques hommes, et en blessèrent d'autres avec des pierres et des flèches. Ils étaient peu nombreux, car les Grecs étaient tombés sur leur pays à Timproviste ; mais s'ils s'étaient assemblés en plus grand nombre, une partie de Parmée aurait couru risque de périr. — On campa ainsi cette nuit dans les villages. Les Garduques allumèrent beaucoup de feux en cercle sur les hauteurs et se voyaient les uns les autres. Au jour naissant, les généraux et les capitaines des Grecs se réunirent, vet décidèrent de marcher avec les bêtes de somme nécessaires et les plus robustes, en abandonnant les autres, et de relâcher aussi tous les prisonniers quV)n avait faits récemment. Gar ces animaux et ces captifs, étant nombreux, retardaient la marche, il fallait beaucoup d'hommes pour les garder, et c'était autant de soldats inutiles. Il fallait se procurer et.porter avec soi le double de vivres pour tant de bouches. La chose décidée, on la fit proclamer par le héraut.

« Lorsque les soldats eurent dîné et se furent mis en marche, les généraux s'arrêtèrent dans un passage étroit pour les examiner. Si les soldats avaient gardé quelque chose contre l'ordre, ils le leur étaient, et ceux-ci obéissaient, sauf, lorsqu'un d'eux furtivement faisait passer un jeune garçon qu'il désirait ou une belle femme. Ce jour-là; ils marchèrent de la sorte, tantôt combattant, tantôt faisant halte. — Le lendemam, il y eut un grand orage, et cependant il fallait avancer, parce qu'il n'y avait pas assez de vivres. Ghirisophos conduisait, Xénophon était à l'arrièregarde. Les ennemis attaquèrent vigoureusement, s'approchant à cause de l'étroitesse du passage, et lançant des pierres et des flèches; en sorte que les Grecs, obligés de poursuivre et de revenir ensuite, avançaient lentement. Et plusieurs fois Xénophon, lorsque les ennemis chargeaient trop vivement, ordonna qu'on fit ferme. Dans ces moments, Ghirisophos averti s'arrêtait ; mais la dernière fois il ne s'arrêta pas : au contraire, il hâta le pas et fit dire à l'ar-

rîère-garde de le suivre, de façon qu'on vit bien qu'il y avait quelque chose. Mais on n'avait pas le loisir dWer voir la cause de cette hâte. Aussi la marche de Parrièregarde devint semblable à une fuite. Là mourut un homme brave, Gléonjme, Laconien, atteint d'une flèche dans le côté, à travers son bouclier et sa casaque, et Basias Arcadien, qui eut la tête traversée. Lorsque les troupes furent arrivées au campement, Xénophon alla du même pas trouver Chirisophos, et lui reprocha de ne pas les avoir soutenus, et de les avoir obligés de fuir en combattant : «A présent, deux bons et braves soldats sont morts, et nous n'avons pu ni emporter ni ensevelir leurs corps ! — Regarde du côté des montagnes, répond Chirisophos, et vois comme elles sont toutes infi^anchissables. Il .n'y a qu'un chemin, celui que tu vois, à pic, occupé par cette foule d'hommes que tu peux voir, et qui s'y sont établis d'avance pour garder le passage. Je me suis hâté et je ne t'ai point soutenu, afin de tâcher d'arriver avant que la hauteur fût prise. Les guides que nous avons disent qu'il n'y a pas d'autre route. — J'ai deux hommes, dit Xénophon. Lorsque là-bas nous nous sommes trouvés dans l'embarras, nous avons fait ferme pour respirer, nous en avons tué quelques-uns, et nous avons eu l'idée d'en prendre, justement pour avoir des guides qui connussent le pays. » Aussitôt on fit venir les deux hommes et on Içs interrogea séparément, leur demandant s^ils savaient quelque autre route que celle qu'on voyait. L'un d'eux répondit que non, quoiqu'on employât toutes les menaces. Et comme il ne disait rien d'utile, on le tua en présence de Vautre, Le survivant dit que celui-là s'était tu, parce que sa fille était mariée à un des hommes de la hauteur. Il promit pour lui de conduire l'armée par une route praticable môme aux bêtes de somme. Interrogé si elle renfermait quelque passage difficile, il répondit qu'il y avait une hauteur qu'il fallait occuper d'avance, sans quoi il serait

impossible de passer. Là- dessus, on jugea à propos de convoquer les capitaines des peltastes et des hoplites pour leur dire ce qui en était, et leur demander si quelqu'un d'entre eux voulait se montrer homme brave et s'offrir pour marcher en volontaire. Aussitôt s'offrent parmi les hoplites Aristonymos de Méthydie, Arcadien, et Agasias de Stymphalie, Arcadien, puis par rivalité Gallimaque de Parrhasie, Arcadien. Celui-ci dit qu'il se proposait pour l'expédition, et qu'il prendrait avec lui des volontaires de toute l'armée. « Car je sais, dit-il, que si je commande, beaucoup d'entre les jeunes gens me suivront. » Après cela, on demanda si quelqu'un des taxiarques voulait aussi partir. Aristéas de Ghios se présenta. Il fut trèsutile à l'armée, et à plusieurs reprises, dans cette expédition.

« Il était déjà tard. On leur donna l'ordre de manger et de partir. On lie le guide, on le met entre leurs mains, et l'on convient que, la nuit, ils garderont la hauteur s'ils peuvent l'occuper; qu'au jour naissant ils donneront le signal avec la trompette, qu'alors ils attaqueront les ennemis qui occupent l'issue apparente, et que le reste de l'armée viendra à leur aide le plus vite qu'on pourra. Étant ainsi convenus de leurs mouvements, les volontaires parteqt au nombre de deux mille hommes ; il tombait du ciel beaucoup d'eau. Cependant Xénophon, ayant avec lui l'arrière-garde, marcha vers l'issue apparente, pour détourner de ce côté l'attention des ennemis, et les empêcher de remarquer ceux qui faisaient le circuit. Lorsqu'il fut avec l'arrière- garde devant le ravin qu'il fallait traverser pour gravir la route, les barbares roulèrent des blocs qui auraient fait la charge d'un chariot, d'autres plus grands, d'autres moindres, qui allaient heurter contre les rochers, et dont les éclats rebondissaient lancés comme par des frondes. Il était tout à fait impossible d'avancer par cette route. Quelques-uns des capitaines, à défaut de celle-là,

162 XÉNOFHON.

en essayèrent une autre, et Ton 'continua cette manoBUvre jusqu'à la nuit. Lorsqu'on crut qu'on pouvait se retirer sans ôtre vu, les troupes s'en allèrent pour souper. Ceux qui faisaient Tarrière-garde n'avaie»t pas même dîné. Cepei^ dant les ennemis, montrant qu'ils avaient peur, ne cessèrent point de toute la nuit de rouler des pierres. On le conjecturait au bruit.

c Ceux qui avaient le guide font un détour, et surprennent les gardiens du poste, assis autour du feu. Us tuent les uns, et ayant poursuivi les autres, restent là, croysM^t occuper la hauteur. Mais ils ne l'occupaient pas. Il y avait au-dessus d'eux un mamelon, le long duquel était la route étroite sur laquelle ils avaient trouvé les gardiens; celleci du reste conduisait aux ennemis qui s'étaient postés sur l'issue apparente. Les Grecs passèrent la nuit en cet endroit. Quand le jour parut, ils marchèrent en silence et en ordre contre les barbares. Il y avait du brouillard, de sorte qu'ils approchèrent sans être aperçus. Lorsque les deux troupes se virent, la trompette sonna, les Grecs poussèrent le cri de guerre, et chargèrent les ennemis. Ceux-ci ne les attendirent pas, et abandonnèrent la route. Il n'y en eut que peu de tués dans la fuite, car ils étaient agiles. Aussitôt de leur côté, les hommes de Ghirisophos, ayant entendu la trompette, gravirent la route qui était en vue. D'autres généraux, chacun de son côté, prirent les chemins non frayés qu'ils rencontraient, et montèrent comme ils purent, en se hissant les uns les autres avec leurs lances. Ce furent eux qui se réunirent les premiers aux hommes qui avaient occupé la hauteur.

c Pour Xénophon, ayant la moitié de l'arrière-garde, il suivit le môme chemin que ceux qui avaient le guide. Car c'était la route la plus aisée pour les bétes de sonmie ; il avait rangé sa troupe derrière elles. En avançant, ils rencontrent au-dessus du chemin une éminence occupée par les ennemis, qu'il fallait chasser, sous peine d'être séparés

de l'armée. Car les hommes auraient bien passé par la môme route que leurs camarades, mais il n'y avait point d'autre voie que celle-là pour les bêtes de somme. Làdessus, s'exhortant les uns les autres , ils courent vers l'ennemi, rangés par colonnes, non pas en cercle, mais laissant une issue aux ennemis, s'ils voulaient fuir. Pendant qu'ils montaient, chacun par où il pouvait, les barbares les frappaient et leur tiraient des flèches, mais ils ne se laissèrent point approcher, et s'enfuirent abandonnant leur poste. Les Grecs le dépassent et voient en avant une autre éminence occupée aussi, et contre laquelle il fallait aussi marcher.

a Xénophon craignant que, s'il laisse libre celle qu'il vient d'emporter, les ennemis ne la reprennent, et ne tombent sur les botes de somme qui passent (car la file était longue à cause de l'étroitesse de la route), laisse sur l'éminence les capitaines Céphisodon, fils de Géphisophon Athénien, et Amphicrate, fils d'Ampbidème Athénien, et Archagoras, Argien banni. 11 marche lui-même avec les autres vers la deuxième éminence, et ils la prennent de la môme façon que la première. Il restait un troisième mamelon beaucoup plus escarpé : c'est celui qui dominait le feu du poste que les volontaires avaient surpris la nuit. Lorsque les Grecs en furent proches, les barbares le quittent sans combat; ce qui étonna tout le monde, et fit soupçonner qu'ils l'avaient abandonné, de peur d'être entourés et cernés. Xénophon monta sur le mamelon avec les plus jeunes, et ordonna aux autres d'avancer en suivant la route, pour que les derniers rangs pussent rejoindre, et de faire halte en terrain uni. En ce moment arrive Archagoras l' Argien qui fuyait. Il dit qu'ils ont été accablés, qu'ils ont perdu la première éminence, que Céphisodon et Amphicrate sont morts et avec eux tous les autres, excepté ceux qui ont sauté du haut du rocher et regagné Pan'ièregarde. Après cette action, les barbares vinrent sur la hau-

teur qui faisait face au mamelon, et Xénophon, au moyen d'un interprète, traita avec eux d*une suspension d'armes, et redemanda les morts. Ils dirent gu^ils les rendraient, à condition qu'on ne brûlerait pas leurs villages. Xénophon y consentit. Pendant que le reste de l'armée passait et qu'on traitait, tous ceux de Pendroit accoururent, et s'assemblèrent ; ils s'étaient arrêtés là, mais lorsque les Grecs eurent commencé à descendre du mamelon pour rejoindre les autres à l'endroit où l'on avait fait halte, ils vinrent sur eux en grande foule et à grand bruit; et lorsqu'ils furent sur le sommet de la hauteur d'où Xénophon était descendu, ils roulèrent des pierres. Un soldat eut la jambe cassée. Le porte-bouclier de Xénophon l'abandonna. Euryloque de Lousée, Arcadien, courut à lui, et fit la retraite en s'exposant pour deux. Les autres rejoignirent aussi leurs compagnons. Toute l'armée grecque se trouva alors ensemble, et campa sur la place dans un grand nombre de belles maisons, avec quantité de vivres; car il y avait force vin que les barbares gardaient dans des puisards enduits de chaux. Xénophon et Chirisophe composèrent pour obtenir les morts en échange du guide ; ils leur rendirent, selon leur pouvoir, tous les honneurs qu'on est dans l'usage de rendre aux hommes braves.

Il fallut encore livrer plusieurs combats et emporter d'autres passages. Les barbares lançaient des flèches longues de trois pieds qui perçaient boucliers et cuirasses. Enfin les Grecs descendirent en plaine, et se trouvèrent sur la frontière d'Arménie, en face du fleuve Gentritès, qui était profond et roulait de grosses pierres. Les Garduques assemblés en grandes troupes menaçaient leur derrières. Sur Tautre rive du fleuve il y avait une

armée d'Arméniens. On était fort embarrassé lorsque deux jeunes gens vinrent trouver Xénophon, et lui dire qu'en cherchant du bois sec pour le feu, ils avaient vu un vieillard, une femme et des jeunes filles déposer des coffres de vêtements dans une grotte. Ils s'étaient déshabillés, et gardant leurs poigucirds, ils avaient essayé de traverser le fleuve à la nage; ayant trouvé qu'en cet endroit on n'avait d'eau quejusqu'aux hanches, ils avaient pris les vêtements et étaient revenus. Xénophon fit aussitôt des libations aux dieux, et avertit Ghirisophe, qui « la couronne sur la tête, » passa le gué le premier avec Favant-garde. En même temps, Xénophon faisait mine de traverser la rivière sur un autre point. Les Arméniens craignant d'être enveloppés s'enfuirent. Une charge brusque fit reculer les Carduques. L'arrière-garde passa en courant, et l'on eut seulement quelques hommes blessés à coups de flèches.

Ils franchirent le Tigre à sa source, toujours suivis par l'armée ennemie. Une nuit, il tomba tant de neige que le camp et les hommes couchés à terre en furent couverts. Les bêtes de somme ne pouvaient se dégager. Xénophon se leva nu, fendit du bois, un soldat vint l'aider, puis un second; les autres furent bientôt debout, allumèrent du feu, et se frottèrent d'huile de sésame, d'amande, de térébenthine qu'ils avaient trouvée dans

le pays. Le lendemain, ils prirent un Perse qui les conduisit vers les hauteurs, où campaient Tiribaze et l'armée arménienne. Ils prirent la tente de Tiribaze, ses lits à pieds d'argent, ses vases à boire, ses boulangers et ses échansons. Les Perses traînaient partout l'attirail de leur luxe.

Ils passèrent aussi TËuphrate à sa source, et furent assaillis par une tempête affreuse. Le vent du nord leur soufflait au visage, brûlait la chair et gelait les hommes. La neige avait six pieds de profondeur. Une foule de chevaux et d'esclaves périrent et avec eux trente soldats. Le lendemain, ils se remirent en marche à travers la neige. Beaucoup d'hommes tombaient, saisis de cette faim subite qu'on nomme fringale; Xénophon prit ce qu'il y avait de vivres sur les bêtes de somme, et les leur lit manger. Alors ils se relevaient et marchaient. Cependant Chirisophe arriva à un village, « devant lequel des jeunes filles et des femmes puisaient de l'eau à la fontaine. » Détail gracieux qui rappelle Ihistoire de Nausicaa et d'Ulysse, qu'un Romain eut omis, que Xénophon, élevé dans l'amour dfes poètes, recueille avec autant de soin qu'Homère. Elles demandèrent aux Grecs qui ils étaient. L'interprète répondit qu'ils venaient de la part du roi trouver le satrape. En même temps ils entrèrent avec elles dans le village et s'y établirent sans faire de mal aux habitants.

Mais les autres soldats, qui ne pouvaient achever la route, passèrent la nuit satts vivres et sans feu et quelques-uns périrent. Plusieurs restaient en chemin, aveuglés par la neige. D'autres avaient les doigts de pied gelés, et leurs membres leur refusaient le service. Pour préserver sa vue, il fallait marcher en se mettant devant les yeux quelque chose de noir; pour garantir ses pieds, il fallait les remuer sans jamais prendre de repos, et se déchausser la nuit, sans quoi les courroies entraient dans la chair, et la chaussure se collait à la peau. Ils aperçurent un endroit noir, où la neige avait été fondue par une source « qui coulait dans le bois en exhalant une vapeur. » Ils s'assirent là et dirent qu'ils n'iraient pas plus loin. Xénophon qui arrivait avec l'arrière-garde, les exhorta par toutes les raiseiîs à ne pas perdre courage. « Les ennemis, disait-il, vont arriver sur vous. » Après de longues prières, il finit par s'irriter. « Tuez-nous, répondirent-ils, nous ne pouvons plus avancer. » « Il était déjà nuit, les barbares approchaient à grand bruit. Xénophon les chargea avec les hommes valides de Tarrière-garde, pendant que les malades criaient le plus fort qu'ils pouvaient et heurtaient leurs boucliers contre leurs lances. L'ennemi s'enfuit dans le bois. Et le lendemain les jeunes gens de l'armée transportèrent les malades dans les villages. »

168 XÉNOPfiON.

On voit combien ce style est sobre et combien peu Xénophon cherche le pathétique. La description des villages va montrer qu'il ne travaille pas plus à frapper l'imagination que le cœur. Les artistes grecs s'occupent moins de toucher fort que de toucher juste. Us songent à bien imiter la nature, et non à faire impression sur le lecteur. < Les maisons étaient souterraines, l'ouverture en forme de puits, le dessous large. L'entrée pour les bestiaux était cachée, les hommes descendaient avec une échelle. Il y avait dans l'intérieur des chèvres, des brebis, des oiseaux, des bœufs, de l'orge, du blé, une boisson faite avec de l'orge très-forte, et qu'on aspirait dans de grandes urnes avec un chalumeau. Xénophon fit manger avec lui le chef du village, lui dit d'avoir bon courage, et lui promit qu'on ne lui ferait aucun mal, s'il servait fidèlement les Grecs. Celui-ci se mit en belle humeur et leur découvrit où était le vin. Puis il alla avec Xénophon dans plusieurs villages, et tout le'monde les retenait et leur faisait festin. Partout, on mettait sur la table de la chair de porc, de chèvre, de brebis, des pains d'orge et de froment. Lorsqu'ils voulaient boire à la santé de quelqu'un, jls le tiraient vers l'urne, et le convié devait y plonger sa tête et avaler le vin à grand bruit comme un bœuf. Ensuite Xénophon et le guide allèrent vers Chirisophe, et trouvèrent les Grecs sous leurs

tentes, couronnés d'herbes sèches, servis par de jeunes garçons arméniens, en longues robes barbares, et leur apprenant comme à des novices ce qu'ils avaient à faire. » Cette abondance grossière et cette fête rustique improvisée font un contraste agréable et subit avec la lamentable marche qu'on vient de décrire. Xénophon ne nous en avertit point; il ne fait que raconter; c'est à nous de sentir l'art caché sous le naturel, et l'opposition des tableaux dissimulée sous l'uniformité du récit. Près du Phase, ils rencontrèrent les Phasianiens et les Ghalybes rangés en bataille derrière le fleuve, les vainquirent et entrèrent dans les terres desTasques. Ceux-ci renfermaient leurs troupeaux et leurs provisions dans des lieux fortifiés, et l'on fut obligé de les assiéger pour avoir des vivres. Un jour Xénophon, arrivant avec l'arrière-garde, trouva Ghirisophe arrêté devant un de ces forts. Les barbares roulaient des pierres énormes, et déjà plusieurs soldats avaient les jambes ou les côtes rompues. Xénophon mit des hommes derrière quelques arbres proches du mur. Ils s'avançaient de deux ou trois pas, et les pierres tombaient en quantités étonnantes. Quand ils les crurent épuisées, ils s'élancèrent ; le fort fut pris ; « et il y eut alors un affreux spectacle. Les femmes précipitaient leurs epfants du haut du rempart, et se précipitaient, et les hommes aussi. Le capitaine Œnéas

Stymphalien, voyant un d'eux qui avait une belle robe et allait se précipiter, le retint par son vêtement; l'autre Tentraina, et tous deux tombèrent sur les rochers et périrent. On prit très-peu dTiommes, mais beaucoup de bœufs, d*ânes et de moutons. »

Ils entrèrent alors dans le pays des Chalybes, les plus braves des barbares. Ces hommes avaient des cuirasses de lin, des casques, des lances de quinze coudées, et ne cessèrent de suivre les Grecs et de les attaquer de près. « Us avaient à la ceinture une sorte de couteau dont ils égorgeaient leurs ennemis abattus. Ils leur coupaient la tête et l'emportaient, et toutes les fois que leurs ennemis pouvaient les voir, ils chantaient et dansaient. » — Ces traits de désespoir et de férocité ne font-ils pas voir à l'imagination, en abrégé, et comme en passant, les figures sauvages de ces races inconnues que pour la première fois on découvrait î

Le cinquième jour, ils gravirent le mont Tbécès. Aussitôt que les premiers rangs y furent arrivés, ils poussèrent de grands cris. « Xénophon et les siens crurent que l'ennemi attaquait. Car les gens de la contrée brûlée suivaient l'armée ; et l'arrière-garde, ayant fait halte, en avait tué plusieurs, et pris d'autres avec des boucliers couverts de cuir cru et velu au nombre de vingt environ. Comm^ le cri devenait à chaque instant plus fort et se rappro-

chait, et que ceux qui marchaient en avant se mettaient à courir vers les autres qui criaient toujours, et que la chaleur augmentait encore à mesure qu'il y avait plus d'hommes, Xénophon crut la chose plus grave. Il monte à cheval, et prenant avec lui Lucios et les cavaliers, il va au secours. Bientôt ils entendent les soldats qui crient la merl la mer! et de bouche en bouche se passe la nouvelle. Làdessus, ils courent tous, Tarrière-garde aussi et les bêtes de somme et les chevaux. Lorsque l'armée fut réunie sur la hauteur, les hommes s'embrassèrent les uns les aufres, et embrassèrent leurs capitaines et leurs généraux en pleurant. Tout d'un coup, sur l'idée d'un soldat, ils apportent des pierres et élèvent un grand tertre. Ils y mettent quantité de peaux de bœufs crues, des bâtons, et les boucliers qu'ils avaient pris. » Ils étaient au bord oriental de la mer Noire, et dressaient un monument comme au terme de leur voyage. Les Grecs, comme les Anglais, se croyaient chez eux quand ils voyaient la mer.

Ils traversèrent le pays des Macroniens avec qui ils firent paix, et mirent en déroute les Colchiens qui leur barraient le passage. Ils avaient comme une fureur d'arriver. Xénophon criait aux siens dans cette dernière bataille : « Hommes, ceux-là sont les derniers qui soient entre nous et l'endroit que nous désirons depuis si longtemps. Si

nous pouvons, il faut les manger erus ! » — C'est le mot d'Achille, lorsqu'il posait le pied sur la poitrine d'Hector.

Enfin, après huit marches, ils arrivèrent au rivage à Trapezunte, ville grecque qui les reçut en hôtes. Ils campèrent trente jours aux environs, pillant la Golchide. Ils immolèrent un grand nombre de bœufs à Jupiter sauveur, à Hercule conducteur, et aux autres dieux selon leur vœu, et donuèrent des jeux sur la montagne où ils campaient. Les exercices du corps et la gloire de vaincre en public étaient le premier plaisir et le premier besoin de ce peuple d'athlètes et d'artistes ; mais leurs jeux étaient rudes comme il convenait à de tels soldats. Ils avaient élu Dracontios, Spartiate pour y présider, et pour choisir l'emplacement ; après ce sacrifice, ils lui demandèrent de les y conduire : a L'autre leur montra le lieu où ils se trouvaient, et dit :

« Cette colline est un terrain excellent pour courir où Ton voudra. — Mais comment pourra-t-on lutter sur un sol si dur et si boisé ? — Tant pis pour qui tombera. » Les coureurs du petit Stade furent pour la plupart des jeunes gens captifs. Pour la course du grand Stade il y eut plus de soixante Cretois. Les autres se présentèrent pour lalutte, le pugilat, et le pancrace. Et le spectacle fut beau. Car il y eut beaucoup d'athlètes, et comme leurs compagnons regardaient ils firent de grands

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efforts. Il y eut aussi des courses de chevaux. Il fallait descendre sur la pente escarpée jusque dans la mer, retourner et remonter jusqu'à l'autel. Beaucoup d'entre eux roulaient en bas, et la pente était si roide qu'à peine si les chevaux pouvaient remonter au pas. Là-dessus c'étaient des clameurs, des rires, et de grands cris d'encouragement. »

Ils avaient encore pourtant trois cents lieues à faire, tpute la mer Noire à longer, vingt peuples barbares à traverser, et plus de combats à livrer, plus d'aventures à entreprendre, plus de pertes à subir que chez les Garduques, les Ghalybes, et le grand roi.

M. MIGHELET.

Renaissance*.

M. Michelet revient à sa grande œuvre, V Histoire de France; il en écrit la plus grande époque, le seizième siècle. Le moment serait opportun pour juger l'œuvre; il vaut mieux définir l'auteur.

Kant disait que nos idées viennent en partie des choses, en partie de nous-mêmes, que les objets en frappant notre esprit y trouvent une forme innée, que cette courbure originelle altère l'image reçue, et qu'ainsi notre vérité n'est pas la vérité. Il s'est trouvé que cette doctrine était une supposition en philosophie; il se trouve qu'elle est une règle en critique. Nos facultés nous mènent; nos talents nous égarent ou nous instruisent; notre structure primitive nous suggère nos erreurs et nos

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