‹ Essais de Critique Et D'histoire (volume 4)Chapitre 28 sur 46 · Histoire de M. Fayet · texte numérisé non relu

Histoire de M. Fayet

de Tardeur sensuelle qu'on avait vue au seizième siècle en France, ni de l'ardeur exaltée qu'on avait vue au seizième siècle en Espagne. On aimait la beauté des dames à peu près comme on aime une fleur ou une parure. Fléchier évite les religieuses « voilées qui ont je ne sais quoi de triste et de contraire à son inclination; » les visages laids « lui font peur; » il a VArt â! aimer sur sa table; il le prête aux provinciales , et « voudrait leur donner encore celui d'être aimables ; » il prend plaisir à regarder des mains blanches, un teint uni, des yeux riants. Chacun regardait comme lui; là-dessus, une demi-émotion naissait; avec un sourire on glissait dans une oreille complaisante quelque sonnet exagéré et calme, ou la fine analyse d'un sentiment délicat; et Ton finissait par une révérence. Nul amour ne raffinait mieux la politesse et ne convenait mieux à la vie des sa- Ions*.

Cette politesse faisait le style le devoir, prescrivait d'être toujours en parlant agréable et jamais rude ; au lieu d'exagérer la sensation comme aujourd'hui, on l'atténuait; au lieu de poursuivre l'originalité et la force, on recherchait la douceur et la grâce; au lieu de heurter des contrastes, on

I . Voir les Amoureux de Racine, notamment le farouche Bippolyte, si peu farouche.

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notait des nuances. Iléchier cause à voix presque basse, d'un ton toujours égal, sans gestes, le sourire aux lèvres , conune il convient lorsqu'on est sur un beau fauteuil, parmi vingt personnes choisies^ sachant fort bien qu'en un tel lieu les émotions fortes donnent des ridicules, et que les éclats de voix indiquent un malotru. En raillant, il effleure; l'âpreté et la vivacité blessante seraient ici de mauvais ton; le style mesuré est de mode, pratiqué et universel au même titre que l'art de bien attacher ses canons et son rabat. Voyez ces moqueries à peine indiquées dans son portrait de Mme Talon, vieille pédante qui se croit une mère de l'Église, et régente impérieusement les couvents : « Le premier abus qu'elle trouve, c'est que les Ursulines se lèvent à quatre heures et demie en été et à cinq heures en hiver; elle tient que c'est trop dormir pour des religieuses ; que c'est faire comme les vierges folles de l'Évangile qui s'endormirent lorsqu'il fallait recevoir l'Époux, et qu'il ne faut point tant de repos dans les cloîtres. Elle veut donc qu'en tout temps elles se lèvent à quatre heures, et trouble ainsi le sommeil de ces pauvres filles. Sa seconde imagination est qu'il faut qu'elles disent le grand office les fêtes, et qu'elles fassent chanter une messe haute avec diacre et sousdiacre, quelques exemptions qu'elles en aient à cause qu'elles instruisent des jeunes filles, parce

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que cela excite à la dévotion et donne une plus grande idée de la religion parles cérémonies extérieures ; et le dernier désordre qu'elle trouve fort important et qu'elle veut réformer à tout prix que ce soit, c'est qu'elles portent une ceinture de laine au lieu qu'elles en devraient porter une en cuir selon leur statut. Voilà ce qu'elle entreprend avec beaucoup de chaleur. » Toutes ces moqueries sont émoussées, presque caressantes. Les louanges, quoique extrêmes, sont aussi peu émues. Quand on essaye de se représenter les sentiments de cette littérature, il semble que Ton respire le faible et le suave parfum d'une rose-thé flétrie et conservée depuis cent ans.

Le grand style oratoire Tévapore encore davantage; tout se délaye et s'efface dans la longue phrase périodique; le talent consiste à développer; on analyse et on explique à l'infini tout ce que l'on touche. Voiture avait besoin d'une énorme période pour lancer un mot. Fléchier a besoin d'une énorme période pour hasarder une déclaration ga-

lante : « Si je n'avais appréhendé que ma confidence fût mal reçue, il y a longtemps, madame, que vous sauriez tout le secret de mon cœur, et je ne serais plus dans l'embarras où je me trouve de vous déclarer une passion qui ne vous devrait pas être tout à fait inconnue ; mais puisque vous avez la bonté et de m'ordonner que je vous en

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fasse confidence et de me promettre même le secret, je vous avouerai, madame, que j'aime, et que j'aime passionnément, mais avec tout le respect possible, la personne du monde la plus aimable. » Les harangueurs de Tite-Live débutaient par des phrases semblables, quand ils se drapaient dans leurs toges pour sauver l'État. Naturellement ce goût oratoire enseignait tous les effets oratoires : Fléchier use et abuse de la symétrie et de l'antithèse, et raconte ainsi le discours que les Pères de l'Oratoire firent aux magistrats : « Il fallut haranguer devant les premiers orateurs du Parlement, et prêcher la justice à ceux qui la rendent; il fallut leur prononcer les maximes de l'Évangile avec autant de gravité qu'ils prononcent leurs arrêts; faire le juge des juges mêmes, et leur parler de la chaire avec autant d'autorité qu'ils parlent de leur tribunal. » Ces oppositions prolongées plaisaient au dix-septième siècle, comme un mot piquant au dix-huitième siècle, comme une image imprévue aujourd'hui. Par la même raison, on voulait de l'ordre en toute chose, une disposition

calculée et des proportions équilibrées dans les diverses parties du discours, des exordes,<les transitions, une conclusion. Fléchier compose son journal avec autant de soin qu'un sermon ou une tragédie. On avait l'amour de la règle. Ayant fait un poëme latin sur les Grands Jours, il le justifiait en

ces termes : « Ce poème a trois parties : la préparation^ la narration, la conclusion. La préparation contient dix-sept vers. Voici les démarches que j'y fais : premièrement je dis que le crime règne encore au milieu de la paix; ensuite j'en cherche les causes; après je fais espérer la vengeance; enfin je l'annonce, etc.» Le plan d'un madrigal était alors aussi étudié et aussi parfait que le plan d'un rapport au conseil d'État.

Ne voilà-t-il pas nos seigneurs féodaux bien adoucis et bien polis? Dans les hauts appartements, près du lit à baldaquin, le long d'une ruelle précieuse, ils causent. Clélidj de Mlle de Scudéry, est sur la table; Voiture développe une plaisanterie; M. de la Rochefoucauld compose une maxime; le chevalier de Méré établit la définition de l'honnête homme; Mme de Sablé impose aux hommes la théorie de l'adoration respectueuse et de la fidélité espagnole; Fléchier écoute, et quelquefois parle. Délivrée de soucis humanitaires, de discussions politiques et de controverses religieuses, libre d'inquiétude, de passion et de révoltes, la conversation se déploie sur la galanterie , sur les sentiments et les amusements de société, avec une aisance, un agrément» une sécurité et des ménagements inconnus et bientôt perdus. C'est dans ces salons que s'épanouit pour la première et la dernière fois la frêle fleur de la politesse ; elle com-

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mençait à se faner dès la fin du siède; Saint-Simon et la Bruyère trouvaient déjà les jeunes gens grossiers.

NoTtmbxe 1857.

(HENRI BBYLE. )

Je cherche un mot pour exprimer le genre d'esprit de Beyie; et ce mot, il me semble, est esprit supérieur. Expression vague au premier aspect, louange banale qu'on jette à tous les hommes de talent ou sans talent, mais d'un sens très-fort et très-distinct; car elle désigne un esprit élevé audessus des autres , et toutes les conséquences d'une pareille place. Un tel esprit est peu accessible, car il faut monter pour l'atteindre. La foule ne vient pas à lui, car elle hait la fatigue. Il ne cherche point à être loué d'elle ou à la conduire ; car elle est en bas, et il faudrait descendre. Du reste, il vit fort bien solitaire, ou en petite compagnie ; à cette hauteur, il voit mieux , plus loin et plus à fond ; dominant les objets, il ne choisit que les plus dignes d'intérêt, pour les observer et les peindre. Les visiteurs qui parcourent son domaine, voyant tout d'un point de vue nouveau, sont d'abord surpris; quelquesuns ne reconnaissent pdnt le paysage; d'autres

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descendent au plus vite, criant que la perspective est menteuse. Ceux qui resteront, et y regarderont à plusieurs fois, étonnés par la multitude des idées nouvelles et par l'étendue des aspects, voudront demeurer encore, et demanderont au maître du logis la permission de lui rendre visite tous les jours. C'est ce que j'ai fait pendant cinq ou six ans, et ce que je compte faire longtemps encore. Essayons maintenant, Rouge et Noir en main, de dire pourquoi. Balzac a révélé la Chartreuse au public ; l'autre roman mériterait la critique d'un aussi illustre maître. Tous deux se valent ; peutêtre même Rouge et Noir a-t-il plus d'intérêt, car il peint des Français, et les visages de connaissance sont toujours les portraits les plus piquants; nos souvenirs nous servent alors de contrôle; la satire y fait scapdale , scandale permis , contre le voisin , ce qui est toujours agréable , parfois contre nousmême, ce qui nous empêche de nous endormir.

Chaque écrivain, volontairement ou npn, choisit dans la nature et dans la vie humaine un trait principal qu'il représente ; le reste lui échappe ou lui déplaît. Qu'est-ce que Rousseau a cherché dans l'amour de Saint-Preur? Une occasion pour des

tirades sentimentales et des dissertations philosophiques. Qu'est-ce que Victor Hugo a vu dans Notre- Darne de Paris? Les angoisses physiques de la passion, la figure extérieure des rues et du peuple, la poésie des couleurs et des formes. Qu'est-ce que Balzac apercevait dans sa Comédie humaine? Toutes choses, direz-vous; oui, mais en savant, en physiologiste du monde moral, « en docteur es sciences sociales, » comme il s'appelait lui-même ; d'où il arrive que ses récits sont des théories, que le lecteur entre deux pages de roman trouve une leçon de Sorbonne , que la dissertation et le commentaire sont la pejste de son style. — Chaque talent est donc comme un œil qui ne serait sensible qu'à une couleur. Dans le monde infini, l'artiste se choisit son monde. Celui de Beyle ne comprend que les sentiments , les traits de caractère , les vicissitudes de passion, bref, la vie de l'âme. A la vérité, il voit souvent les habits, les maisons, le paysage, et il serait capable de constrjiire une intrigue : la Chartreuse l'a prouvé ; mais il n'y songe pas. Il n'aperçoit que les choses intérieures, 'la suite des pensées et des émotions; il est psychologue; ses livres ne sont que l'histoire du cœur. Il évite de raconter dramatiquement les événements dramatiques. « U ne veut point , dit-il lui-même , par des moyens factices fasciner Tâme du lecleur. » Personne n'ignore qu'un duel, une exécution, une évasion, sont or-

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dmairement pour les auteurs :une bonne fortune. On «ait comme ils ont soin de suspendre et de prolonger notre attente , comme ils s'appliquent à rendre l'événement bien noir et bien terrible. Nous nous rappelons toutes les fins de feuilletons et de volumes, dans lesquels nous nous disons , le cou tendu , la poitrine oppressée : Bon Dieu., que va-t-il arriver? C'est là que triomphent les « tout d'un coup, » et autres coiyonctions menaçantes qui tombent sur nous aveî^ un cortège d'événements tragiques, pendant que nous tournons fiévrousementles feuilles, l'œil allumé et le cou tendu. Voici dans Beyle le récit d'un événement de ce genre ;

Le duel fut fini en un instant. Julien eut une balle dans le bras. On le lui serra avec des mouchoirs, on le mouilla avec de Peau-de-vie, et le chevalier de Beauvoisis pria Julien très-poliment de lui permettre de le reconduire chez lui dans la môme voiture qui Tavait amené.

Le' roman est l'histoire de Julien, et Julien finit guillotiné ; mais Beyle aurait horreur d'écrire en auteur de mélodrame; il est hommcde trop bonne compagnie pour nous mener au pied de réchafaud et nous montrer le sang qui coule ; ce spectacle , selon lui, est fait pour les bouchers. Il ne note dans cette affaire que trois ou quatre mouvements du cœur.

Le mauvais air du cachot devenait insupportable à Julien ; par bonheur, le jour où on lui annonça qu'il fallait

mourir, un beau soleil réjouissait la nature, et Julien était en veine de courage. Marcher au grand air fut pour lui une sensation délicieuse, comme la promenade à terre pour le navigateur qui a longtemps été à la mer. Allons, tout va bien,, se dit-il, je ne manque pas de courage.— Jamais cette tête n'avait été si poétique qu'au momentvOili : elle allait tomber. Les doux instants qu'il avait trouvés jadis dans les bois de Vergy revenaient en foule à sa pensée et avec une extrême énergie. Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation.

Rien de plus. Voilà le principal événement, et les cinq cents pages du roman ne sont pas plus dramatiques. Julien est un petit paysan qui, ayant appris le latin chez son curé, entre comme précepteur chez un noble de Franche-Comté , M. de Rénal, et devient Tamant de sa femme. Quand les soupçons éclatent, il quitte la maison pour le séminaire. Le directeur le place en qualité de secrétaire chez le marquis de la Mde, à Paris. Il est bientôt homme du monde , il a pour maltresse Mlle de la Mole qui veut l'épouser. Une lettre de Mme de Rénal le dépeint comme un intrigant by^ pocrite. Julien, furieux, tire deux coups de pistolet sur Mme de Rénal; il est condamné et exécuté. —On voit que l'analyse des faits tient en six lignes; l'histoire est presque vraie , c'est celle d'un séminariste de Besançon, nommé Berthet; l'auteur ne s'occupe qu'à noter les sentim^ts de ce jeune ambitieux, et à peindre les mœurs des sociétés où

il se trouve; il y a mille faits vrais plus romanesques que ce roman.

Maintenant demandons - nous si ce point de vue de Beyle n*est pas le plus élevé, si leç événements du cœur ne sont pas les plus beaux à peindre; et pour cela , que chacun de nous se dégage d# ses habitudes d'esprit personnelles. Il est clair qu'une imagination de peintre mettra au-dessus de tout une imagination de peintre , par exemple Notre-Dame de Paris. Rien de plus amusant pour une cuisinière que les histoires de Paul de Kock. J'ai connu un chasseur qui préférait à tout Gooper, parce qu'il y trouvait des chasses, des dîners froids sur l'herbe et des bosses de bison cuites à point. Ne soyons ni chasseur, ni peintre, ni cuisinière ; oublions ce qui nous plaît le plus, et cherchons ce qui est le meilleur. Les objets ont des rangs, quoi qu'on dise , et le cœur de l'homme est au premier. Certainement une pensée , une passion, une action de Tâme est chose plus importante qu'un habit, une maison , une aventure ; car nos sentiments sont la cause de notre conduite, de nos œuvres et de nos dehors; et dans la description d'une machine, ce qu'il y a de capital, c'est le moteur. Ajoutez que l'histoire de notre être intérieur nous touche de plus près que toutes les autres. Il s'agit alors de notre fond le plus personnel, et il nous semble que c'est de nous que parle l'auteur.

Enfin, la description , même pittoresque et réussie, est de sa nature insuffisante , parce que récriture n'est pas la peinture, et qu'avec des griffonnages noirs, alignés sur du papier blanc, on ne peut jamais donner qu'une idée grossière et vague des •)rmes et des couleurs; c'est pourquoi l'écrivain fait bien de ne pas sortir de son domaine, de laisser les tableaux aux peintres, de s'attacher à la matière propre de son art, j'entends aux faits, aux idées et aux sentiments , toutes choses que la peinture ne peut atteindre , et que la parole atteint naturellement. En efifet, en quoi nous intéressent, dans un roman , les paysages et le détail des apparences extérieures ou de la vie physique, si ce n'est parce qu'ils portent l'empreinte de la vie morale? Une chambre dans Balzac, un visage, un costume dans Walter Scott, sont des manières de peindre un caractère. La maison du père Grandet lui convient et le représente, comme une coquille son limaçon. Sans cela, souffrirait-on ce style de commissairepriseur, et voudrait-on se faire avec l'écrivain tapissier, brocanteur, épicier, argousin ou marchande à la toilette? Beyle a donc choisi la plus belle, part , et soft içonde est le plus digne d'intérêt et d'étude. Premier avantage de cette place supérieure qu'occupait naturellement son esprit, et qui nous a servi pour le distinguer entre tous.

Une seconde conséquence, c'est que ses personnages sont des êtres supérieurs. On devine bien qu'un esprit comme le sien ne pouvait se résigner à vivre pendant quatre cents pages avec les petites pensées égoïstes et vaniteuses d*âmes vulgaires. Il choisit ses gens à son nivêau , et veut avoir sur son bureau bonne compagnie. Non qu'il peigne des héros. D'abord, il n'y a pas de héros, et Beyle ne copie aucun écrivain, pas môme Corneille. Ses personnages sont très-réels, très-originaux, très-éloignés de la foule, comme l'auteur lui-même. Ce sont des ' hommes remarquables, et non de grands hommes, des personnages dont on se souvient , et non des modèles qu'on veuille imiter. Cette originalité, dira-t-on, va presque jusqu'à Tin vraisemblance. Bien des lecteurs trouveront les caractères impossibles. Ils penseront que la singularité devient ici bizarrerie et contradiction. Pour moi, je retiendrais volontiers mon jugement, surtout après avoir lu ces mots de Beyle à Balzac. La lettre était confidentielle, ce qui adoucit l'impertinence:

Je parle, dit-il, de ce qui se passe au fond de Tâme de Mosca, de la duchesse, de Clélia. C'est un pays où ne pé-

nètre guère le regard des enrichis, comme ce latiniste directeur de la Monnaie, M. le comte Roy, etc., le regard des épiciers, des bons pères de famille.

Dans Roîbge et Noir^ Mlle de la Mole, Mme de Reniai, le marquis, Julien, sont de grands caractères. Tâchons d'en expliquer un seul, le principal et le plus étrange , celui de Julien. A la fois timide et téméraire, généreux, puis égoïste, hypocrite et cauteleux, et un peu plus loin rompant l'effet de toutes ses ruses par des accès imprévus de sensibilité et d'enthousiasme, naïf comme un enfant, et au même instant calculateur comme un diplomate , il semble composé de disparates. On ne peut guère s'empêcher de le trouver ridicule et affecté. Il est odieux à presque tous les lecteurs, et fort justement, du moins au premier aspect. Parfaitement incrédule et parfaitement hypocrite, il annonce le projet d'être prêtre , et va au séminaire par ambition. Il hait ceux avec qui il vit, parce qu'ils sont riches et nobles. Dans les maisons où il reçoit hospitalité et protection, il devient l'amant de la femme ou de la fille, laisse le malheur partout derrière lui, et finit par assassiner une femme qui l'adorait. Quel monstre et quel paradoxe ! Voilà de quoi dérouter tout le monde; Beyle jette ainsi sous nos pieds des épines, pour nous arrêter en chemin; il aime la solitude, et écrit pour n'être pas lu. Lisons-le pourtant, et et nous verrons bientôt ces contradictions

disparaître. Car à quels signes doit-on reconnaître un caractère naturel ? Faut-il que nous en ayons rencontré de semblables ? Point du tout, car notre expérience est toigours étroite, et il y a bien des espèces d'âmes que nous n'avons point remarquées ou que nous n'avons point comprises ; et tel est Julien , puisque Fauteur le donne pour un caractère original et d'élite. Un caractère est naturel quand il est d'accord avec lui-même, et que toutes ses oppositions dérivent de certaines qualités fondamentales, comme les mouvements divers d'une machine partent tous d'un moteur unique. Les actions et les sentiments ne sont vrais que parce qu'ils sont conséquents, et l'on obtient la vraisemblance dès qu'on applique la logique du cœur. Rien de mieux composé que le caractère de Julien. Il a pour ressort un orgueil excessif , passionné, ombrageux, sans cesse blessé, irrité contre les autres, implacable à lui-même, et une imagination inventive et ardente , c'est-à-dire la faculté de produire au choc du moindre événement des idées en foule et de s'y absorber. De là une concentration habituelle , un retour perpétuel sur soi-même, une attention incessamment repliée et occupée à s'interroger, à s'examiner, à se bâtir un modèle idéal auquel il se compare , et d'après lequel il se juge et se conduit. Se conformer à ce modèle, bon ou mauvais, est ce que Julien appelle le devoir, et ce qui

gouverne sa vie. Les yeux fixés sur lui-même, occupé à se violenter, à se soupçonner de faiblesse , à se reprocher ses émotions , il est téméraire pour ne pas manquer de courage , il se jette dans les pires dangers de peur d'avoir peur. Ce modèle, Julien ne l'emprunte pas, il le crée, et telle est la cause de son originalité , de ses bizarreries et de sa force ; en cela , il est supérieur, puisqu'il invente sa conduite, et il choque la foule moutonnière, qui ne sait qu'imiter. Maintenant, mettez cette âme dans les circonstances où Beyle la place , et vous verrez quel modèle elle doit imaginer, et quelle nécessité admirable enchaîne et amène ses sentiments et ses actions. Julien, délicat, joli garçon, est maltraité par son père et ses frères , despotes brutaux, qui, selon l'usage, haïssent ce qui diffère d'eux. Un vieux chirurgien-major, son cousin, lui conte les batailles de Napoléon, et le souvenir du sous-lieutenant, devenu empereur, exalte ses dégoûts et ses espérances ; car nos premiers besoins façonnent nos premières idées, et nous composons le modèle admirable et désirable , en le conablant des biens dont le manque nous a d'abord fait souffrir. A chaque heure du jour, il entend ce cri intérieur : Parvenir 1 Non qu'il souhaite étaler du luxe et jouir; mais il veut sortir de Thumiliation et de la dépendance où sa pauvreté l'enfonce , et cesser de voir les objets grossiers et les

sentiments bas parmi lesquels sa condition le retient. Parvenir, comment? Songeons que notre éducation nous fait notre morale, que nous jugeons la société d'après les trente personnes qui nous entourent, et que nous la traitons conune on nous a traités. Vous avez été dès l'enfance aimé par de bons parents : ils ont songé pour vous à votre subsistance, ils vous ont caché toutes les vilenies de la vie ; à vingt ans , entrant dans le monde, vous l'avez cru juste, et vous regardiez la société comme une paix. Donc Julien devait la regarder comme une guerre. Haï, maltraité, spectateur perpétuel de manœuvres avides , obligé , pour vivre , de dissimuler, de souffrir et de mentir, il arrive dans le monde en ennemi. Il a tort, soit. Il vaut mieux être opprimé qu'oppresseur, et toujours volé qu'un jour voleur ; cela est clair. Je ne veux point l'excuser; je veux seulement montrer qu'il peut être au fond très-généreux, très-reconnaissant, bon, disposé à la tendresse et à toutes les délicatesses du désintéressement, et cependant agir en égoïste, exploiter les hommes , et chercher son plaisir et sa grandeur à travers les misères des autres. Un général d'armée peut être le meilleur des hommes et dévaster une province ennemie : Turenne a incendié le Palatinat.

Julien fait donc la guerre, et voici sa tactique. 11 comprend par divers petits événements de sa

petite ville (on est en 1820) que l'avenir est aux prêtres.

Une idée s'empara àe lui avec toute la puissance de la première idée qu'une âme passionnée croit avoir inventée. — Quand Bonaparte fit parler de lui, la France avait peur d'être envahie ; le mérite militaire était alors nécessaire et à la mode. Aujourd'hui on voit des prêtres de quarante ans avoir cent mille francs d'appointements, c'est-à-dire trois fois plus que les fameux généraux de division de Napoléon. Il bur faut des gens qui les secondent. Voilà ce juge de paix, si honnête jusqu'ici, si bonne tête, si vieux, qui se déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire de trente ans. Il faut être prêtre- Là dessus, Julien fait la cour au curé, apprend le latin, et devient hypocrite. Le lecteur se récrie ici, et déclare que Thypocrisie en tout cas est exécrable. Très-bien, mais ici elle est naturelle; elle est « l'art , de la faiblesse. » Julien fera la guerre en faible, c'est-à-dire en trompant. Pareillement, le sauvage rampe à terre et se tient en embuscade pour surprendre et saisir son ennemi. Les stratagèmes de l'un ne sont pas plus singuliers que l'hypocrisie de l'autre; des circonstances semblables ont appris à tous deux des ruses semblables ; et Julien , aussi bien qu'un héros de Gooper, pourra être franc, loyal , fler, intrépide, et passer sa vie à déguiser et à trahir ses sentiments. Bien plus, tous deux mettront leur point d'honneur à mentir, et la grimace parfaite deviendra pour Julien la gloire suprême ,

comme la dissimulation impénétrable est pour le sauvage la plus haute vertu. On devine maintenant quels récits un pareil caractère ofiFre à l'analyse, quelle singularité et quel naturel , quels combats , quels éclats de passion et quels exploits de volonté, quelles longues chaînes d'efforts pénibles et combinés tout d'un coup brisées par l'irruption inattendue de la sensibilité victorieuse , quelle multitude, quelle vivacité d'idées et d'émotions jetées à pleines mains par cette imagination féconde aux prises avec des caractères aussi grands et aussi originaux que le sien.

Chez cet être singulier, c'était presque tous les jours tempête.

Cette âme profonde , atteinte par sa première éducation d'une incurable méfiance, sans cesse en garde contre des ennemis qu'elle a ou qu'elle imagine, inventant des dangers qu'elle brave, se punissant des faiblesses qu'elle se suppose , mais soulevée à chaque instant au-dessus de toutes ses misères par les élans du plus juste et du plus puissant orgueil, donne une magnifique idée de la vigueur inventive et agissante de l'homme. — A peine ai-je besoin maintenant d'expliquer ses contradictions apparentes. Julien est résolu jusqu'à l'héroïsme, et sa force de volonté monte à chaque instant au sublime ; c'est que le modèle idéal, non

enseignéparun autre, mais découvert par lui-même, obsède sa pensée, et qu'intérêt, plaisir, amour, justice, tous les biens disparaissent en un moment, dès qu'il aperçoit son idole. Mais il est timide et embarrassé presque jusqu'à la gaucherie et au ridicule, parce que l'imagination passionnée, inquiète lui grandit les objets, et multiplie devant lui, à la moindre affaire, les dangers et les espérances. — Il déshonore deux familles, parce que son éducation lui fait voir des ennemis dans les riches et les nobles, et parce que Tamour conquis de deux grandes dames le tire à ses propres yeux de la basse condition dans laquelle il est emprisonné. Mais quand il se voit aimé par Pouqué , par le bon curé Chélan , parTabbé Pirard, il est attendri jusqu'aux larmes, il ne peut supporter l'idée du plus petit manque de délicatesse à leur égard, les sacrifices ne lui coûtent rien , il revient à lui-même, son cœur s'ouvre et révèle toute sa puissance d'aimer. — Il exécute pendant longtemps, avec un empire étonnant sur lui-môme, de savants et pénibles plans de conduite, parce qu'il se les impose au nom de ce devoir et de cet orgueil , et qu'habitué à se replier et à se concentrer en lui-même, il a pu prendre le gouvernement de ses actions. Mais lorsqu'un événement subit accumule à l'improviste les causes d'émotion, toutes les barrières cèdent, il détruit en un moment son propre ouvrage, parce que l'imagination

enthousiaste a pris feu et produit la passion irrésistible. Deux mots encore pour montrer la force de ce caractère, on me les pardonnera , parce que ce sont des citations :

Le premier jour, les examinateurs nommés par le fameux grand-vicaire de Frilair furent très-contrariés de devoir toujours porter le premier ou tout au plus le second sur leur liste ce Julien Sorel qui leur était signalé comme le Benjamin de l'abbé Pirard. Il y eut des paris au séminaire que dans la liste de Pexamen général Julien aurait le numéro premier, ce qui emportait Phonneur de diner chez Monseigneur l'évoque. Mais à la fin d'une séance où il avait été question des Pères de l'Église, un examinateur adroit, après avoir interrogé Julien sur saint Jérôme et sa passion pour Gicéron, vint à parler d'Horace, de Virgile et des autres auteurs profanes. A l'insu de ses camarades, Julien avait appris par cœur un grand nombre de passages de ces auteurs. Entraîné par ses succès, il oublia le lieu où il était, et, sur la demande réitérée de Texaminateur, récita et paraphrasa avec feu plusieurs odes d'Horace. Après l'avoir laissé s'enferrer pendant vingt minutes, tout à coup l'examinateur changea de visage, et lui reprocha avec aigreur le temps qu'il avait perdu à ces études profanes, et les idées inutiles ou criminelles qu'il s'était mises dans la tête.

« Je suis un sot, Monsieur, et vous avez raison, » dit Julien, d'un air modeste.

Un homme de dix-neuf ans, qui au lieu de se cabrer se tient si fort et tout de suite en bride, doit devenir un homme de premier ordre et maîtriser un jour la fortune et les événements.

Quant à l'esprit, Beyle lui a donné le sien, c'est tout dire. Condamné à mort, Julien repasse dans sa mémoire ses. espérances détruites, et plaisante involontairement, dans ce style pittoresque et vif dont il a Thabitude, de la même façon qu'on met son chapeau et ses gants, sans la moindre affectation ni le moindre effort.

« Colonel de hussards, si nous avions la guerre ; secrétaire de légation pendant la paix, ensuite ambassadeur ; car j'aurais bientôt su les aJBfaires, et, quand je n'aurais été qu'un sot, le gendre du marquis de la Mole a-t-il quelque rivalité à craindre? Toutes mes sottises eussent été pardonnées, ou plutôt comptées pour des mérites. Homme de mérite, et jouissant de la plus grande existence à Vienne ou à Londres.... »

— « Pas précisément , Monsieur , guillotiné dans trois jours. » — Julien rit de bon cœur de cette saillie de son esprit, a En vérité, se dit-il, l'homme a deux êtres en lui. Qui diable songeait à cette réflexion maligne? Eh bien! oui, mon ami, guillotiné dans trois jours, » répondit-il à l'interrupteur. cM. de Cholin louera une fenêtre, de compte à demi avec l'abbé Maison. Pour le prix de cette location, lequel des deux dignes personnages volera l'autre ?

Après-demain matin, je me bats en duel contre un homme connu par son sang-froid et d'une adresse remarquable. — Fort remarquable, dit le parti Méphistophélès, il ne manque jamais son coup. »

Ce passage du Venceslas de Rotrou lui revint subitement :

LAbiSLÂS.

Mon âme est toute prête

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