Par M. Ghéruel
M. de Marsan tit mieux que pas un. > Nous cherchions le secret de ce galimatias avec une admiration respectueuse. L'admiration était de trop; le galimatias appartenait aux éditeurs; il y a un point après extrêmement; « mais sans louanges, H. de Marsan fit mieux que pas un. > La phrase rederient sensée et claire. — Les anciens éditeurs , trouvant des singularités dans Saint-Simon , lui ont prêté des bizarreries ; on est libéral avec les riches : « La nouvelle comtesse de Mailly , disent-ils , avait apporté tout le gauche de sa province, et mira dessus toute la gloire de la toute-puissante faveur de Mme de Maintenon. » Cette métaphore inintelligible vous effarouche ; ne vous effarouchez pas. Saint-Simon a mis enta; s*il y a là une broussaillo littéraire , ce sont les éditeurs qui l'on plantée. Ils en ont planté bien d'autres, plus embarrassantes, car elles sont historiques : des noms estropiés, des dates fausses, Villars à la place de Villeroy; le comte de Toulouse et la duchesse de Berry mariés avant leur mariage ; et , ce qui est pis, des contresens de mœurs. En voici un singulier : c Le roi, tout content qu'il était toujours, riait aussi. » On s'étonnait de trouver Louis XIV bon homme, guil- *' leret et joyeux compère , et l'on ne savait pas que le manuscrit porte contenu au lieu de content. — Le pis , c'est que le Saint-Simon prétendu complet ne Tétaient pas. Les éditeurs l'avait écourté, comme
autrefois les ministres; Tinadvertance littéraire lui avait nui comme la pruderie monarchique.
Plusieurs passages, et des plus curieux, manquaient, entre autres les portraits de tous les grands personnages du conseil d'Espagne. Celui-ci, par exemple, était-il indigne d'être conservé? « Escalona, mais qui plus ordinairement portait le nom deVillena, était la vertu , Thonneur, la probité, la foi , la loyauté , la valeur , la piété , l'ancienne chevalerie môme, je dis celle de l'illustre Bayard , non pas celle des romans et des romanesques. Avec cela beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de hauteur et de sentiment, sans gloire et sans arrogance ; de la politesse , mais avec beaucoup de dignité ; et par mérite et sans usurpation , le dictateur perpétuel de ses amis, de sa famille, de sa parenté, de ses alliances, qui tous et toutes se ralliaient à lui. Avec cela, beaucoup de lecture, de savoir, de justesse et de discernement dans l'esprit, sans opiniâtreté, mais avec fermeté; fort désintéressé, toujours occupé, avec une belle bibliothèque et commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe , attaché aux étiquettes et aux manières d'Espagne sans en être esclave; en un mot, un homme de premier mérite, et qui par là a toujours été compté, aimé, révéré beaucoup plus que par ses grands emplois, et qui a été assez heureux pour n'avoir contracté aucune tache de
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ses malheurs militaires en Catalogne. > Ce portrait épanouit le cœur. On s'étonne et on se r^ooit qu'il y ait eu un si honnête homme dans un pays si perdu, parmi tant de coquins et d'imbéciles, wa yeux d'un juge si pénétrant, si curieux, si sévère. On loue l'édition , et l'on remarque , en relisant la première page , que l'on aurait pu sans examen la louer sur le titre : c'est M. Chéruel qui a corrigé le texte ; c'est M. Sainte-Beuve qui a fait Tintroduction.
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Le siècle.
Il y a des grandeurs dans le dix -septième siècle, des établissements, des victoires , des écrivains de génie, des capitaines accomplis; un roi homme supérieur qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais les grandeurs sont égalées par les misères ; ce sont les misères que Saint-Simon révèle au public.
Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre, à distance, placés comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant du théâtre, Bossuet, Boileau, Racine, tout le chœur des grands écrivains, jouaient la pièce officielle et majestueuse. L'illusion était parfaite; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les galeries de Versailles , près des ifs taillés, sous les charmilles géométriques, nous regardions passer le roi , serein et régulier coaune le soleil son emblème. En lui, chez lui, autour de lui, tout était noble. Les choses basses et excessives avaient disparu 4e la vie humaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du devoir. Jusque dans les moments extrêmes, la nature dé-
sespérée subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi , quand Monsieur serraient Madame mourante de si tendres et de si vains embrassements , nul cri aigu , nul sanglot ranque ne venait rompre la belle harmonie de cette douleur suprême; les yeux un peu rougis , avec des plaintes modérées et des gestes décents , ils pleuraient , pendant que les courtisans , « autour d'eux rangés, > imitaient par leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand on expirait, c'était sur une phrase limée, en style d'académie; si Ton était grand honmie, on appelait ses proches et on leur disait :
Dans cet embrassement dont la doueeur me flatte, Venez et recevez Tâme de Mithridate.
Si Ton était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec indignation, et l'on s'écriait:
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté, Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.
Dans les conversations , quelle dignité et quelle politesse ! Il nous semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs cadres, avec l'air de génie qu'ils ont reçu du génie des peintres. Ils s'abordaient avec un demi sourire, empressés et pourtant graves, également habiles à se respecter et à louer autrui. Ces seigneurs aux perruques
majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées, aux robes traînantes , ces magistrats , ces prélats agrandis par les magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que des plus beaux sujets qui puissent intéresser Thomme; et si parfois, des hauteurs de la religion, de la politique, de la philosophie et de la littérature , ils daignaient s'abaisser au badinage, c'était avec la condescendance et la mesure de princes nés académiciens. Nous avions honte de penser à eux ; nous nous trouvions bourgeois, grossiers, polissons, fils de M. Dimanche, de Jacque Bonhomme et de Voltaire; nous nous sentions devant eux comme des^écoliers pris en faute ; nous regardions avec chagrin notre triste habit noir, héritage des procureurs et des saute ruisseaux antiques; nous jetions les yeux au bout de nos manches , avec inquiétude , craignant d'y voir des mains sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, nous mène dans les coulisses, nous montre des gens débarrassés du fard que les peintres et les poètes ont à l'envi plaqué sur leurs joues. Eh I bon Dieu I quel spectacle ! Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque, la rhin- grave, les canons, les rubans, les manchettes ;reste Pierre ou Paul, le même hier et aujourd'hui. Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez Paul : ne craignez pas de vous compromettre. Le duc de Saint-Simon nous conduit d'abord chez M. le Prince,
fils du grand Condé, en qui le grand Condé, comme ditBossuet, « avait mis toutes ses complaisances.» Voici un intérieur de ménage : Mme la Princesse était sa continuelle victime. Elle était également laide, vertueuse et sotte ; elle était un peu bossue, et avec cela un gousset fin qui se faisait suivre i la piste, même de loin. Toutes ces choses n^empèchérent pas M. le Prince d'en être jaloux jusqa*ft la fureur et jusqu'à sa mort. La piété, l'attention infatigable de Mme la Princesse, sa douceur, sa somnission de novice, ne purent la garantir ni des injures fréquentes, ni des coups de pied et de poing, qui n'étaient pas rares. > Il avait couru après l'alliance des bâtards, et, pendant que sa fille était chez le roi, faisait antichambre à la porterons ne savions pas qu'un prince eût l'âme et les mœurs d'un laquais.
Celui-là est le seul sans doute. Gourons chez les princesses. Ces charmantes fleurs de politesse et de décence nous feront oublier ce charretier en habit brodé. « Monseigneur, en entrant chez lui, tronva Mme la duchesse de Chartres et Mme la .duchesse qui fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fumée les avait trahies. » C'était une gaieté, n'est-ce pas, un enfan* tillage? — Non pas, c'était une habitude. Biles
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commencèrent à plusieurs reprises, et le roi fut obligé de les gourmander à plusieurs reprises. Un — jour, Mme la princesse de Conti, à haute voix, devant toute la cour, appelia Mme de Chartres « sac à vin. » Celle-ci, faisant allusion aux basses galanteries de l'autre, riposta par « sac à guenilles. » -^ Les effets se devinent. « Mme la duchesse de Bourgogne fit un souper à Saint-Cloud avec Mme la duchesse de Berry. Mme la duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans, mais elle bien plus que lui, s'y enivrèrent au point que Mme la duchesse de Bourgogne, Mme la duchesse d'Orléans, et tout ce qui était là ne surent que devenir. L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qil^ôn en fut en peine, et ne la désenivra point, tellement qu'il fallut la ramener en cet état à Versailles. Tous les gens des équipages le virent, et ne s'en turent pas. » C'était la^ Régence avant la Régence. Les énormes soupers de Louis XIV et les indigestions de Monseigneur, « tout, noyé dans l'apathie et dans la graisse, » en donnaient un avant-goût.
A tout le moins, le roi se respecte ; s'il avale en loup, il mange en monarque. Sa table est noble; on n'y voit point les bouffonneries d'une cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries d*un régal d'étudiants. Attendez; voici un de ses soupers et un de ses convives : « Mme Panache était une petite et fort vieille créature avec des lippes et des —
yeux éraillés à y faire mal à ceux qui la regardaient, — une espèce de gueuse qui s'était introduite à la cour sur le pied d'une manière de folle, qui était tantôt au souper du roi, tantôt au dtner de Monseigneur et de Mme la Dauphine, où chacun se divertissait de la mettre en colère, et qui chantait pouille aux gens à ces dtners-là pour faire rire, mais quelquefois fort sérieusement et avec des iqjures qui embarrassaient et divertissaient encore plus les princes et les princesses, qui lui emplissaient ses poches de viandes et de ragoûts, dont la sauce découlait tout du long de ses jupes ; les autres lui donnaient une pistole ou un écu ; les autres des chiquenaudes et des croquignoles dont elle entrait en furie, parce qu'avec des yeux pleins de chassie, elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui Fayait frappée, et c'était le passe-temps de la cour. » Aujourd'hui l'homme qui s'amuserait d'un tel passetemps passerait probablement pour un goujat de bas étage, et je ne raconterais pas ici ceux qu'on prit avec la princesse d'Harcourt. * -
On répondra que ces gens s'ennuyaient, que ces mœurs étaient une tradition, qu'un amusement est un accident, qu'au fond le cœur n'était pas vil : « Nanon, la vieille servante de Mme de Maintenon, était une demi fée à qui les princesses se trouvaient heureuses quand elles avaient occasion de parler et d'embrasser, toutes filles de roi qu'elles étaient.
et à qui les ministres qui travaillaient chez Mme de Maintenon faisaient la révérence bien bas. * L'intendant Voysin, petit roturier, étant devenu ministre, « jusqu'à Monseigneur se piqua de dire qu'il était des amis de Mme Voysin, depuis leur connaissance en Flandre. » On verra dans Saint-Simon comment Louvois, pour se maintenir, brûla le Palatinat, comment Barbezieux, pour perdre son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les belles façons et le superbe cérémonial couvrent les bassesses et les trahisons; on est là comme à Versailles, contemplant des yeux la magnificence du palais, pendant que l'esprit compte tout bas les exactions, les misères et les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire, et il faut être Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de Mme de Valentinois. Là-dessus les Mémoires de Madame nous édifieraient encore davantage. Les mœurs nobles au dix -septième siècle, comme les mœurs chevaleresques au douzième, ne furent guère qu'une parade. Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type : celui-ci le chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait curieux de démêler le chevalier vrai sous le chevalier des poèmes. Il est curieux,quand on a connu l'homme de cour par les écrivains et
par les peintres, de. connaître par Saint-Simon le véritable homme de cour.
Rien de plus vide que cette vie. Vous àfsvez attendre, suer et bâiller intérieurement six ou huit heures chaque jour chez le roi. Il faut qu'il connaisse de longue vue votre visage; sinon vous étés un mécontent. Quand on demandera une grAce pour vous, il répondra : « Qui est-il? Cest on homme que je ne vois point. » Le premier favori, l'homme habile, le grand courtisan, est le duc de La Rochefoucauld ; suivez son exemple. • Le leverj le coucher, les deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les promenades durai tous les jours aussi, il n'en manquait jamais, qpielquefois dix ans de suite sans découcher d'où était le roi, et sur piid de demander un congé, doq pas pour découcher, car en plus de quarante ans il n'a jamais couché vingt fois à Paris, mais pour aller dîner hors de la cour et ne pas être de la promenade. » Vous êtes une décoration, vous faites parlie des appartements; vous êtes compté comme un des baldaquins, pilastres, consoles et sculptures que fournit Lepautre. Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos broderies, votre chapeau, vos plumes, votre* rabat, votre perruque. Vous êtes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui dérobe un de ses meubles. Restez donc, et faites antichambre. Après quelques années d'exercice on s'y
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habitue; il ne s'agit que d'être en représantatioa permanente. On manie son chapeau, on secoue du doiçt sçs dentelles, on s'appuie contre une chemin née, on regarde par la fenêtre une pièce d'eau, on calcule ses attitudes et Ton se plie en deux pour les* révérences ; on se montre et on regarde; on donne et on reçoit force embrassades; on débite et l'on écoute cinq ou six cents compliments par jour. Ce sont des phrases que Ton subit et que Ton impose sans y donner attention, par usage, par cérémonie, imitées des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles pour déguiser cette chose dangereuse, la pensée. On conte-des commérages; on' s'attendrit sur l'anthrax du souverain. Le style estexcellent, les ménagemenis infinis, les gei&tes parfaits , les habits de la bonne faiseuse ; mais on n*a rien dit, et pour toute action on a fait antichambre.
Si vous êtes las, imitez M. le Prince. « Il dormak le plus souvent sur un tabouret/auprès de la porte, où/ je Tai maintes fois vu ainsi attendre a'vec les courtisans que le roi vînt se coucher. » Bloin, h valet de chambre, ouvre ïes battants. Heureux k grand seigneur qui échange un mot avec Bioîn I Les ducs sont trop contents quand ils peuvent dtner avec lui. Le roi entre et se /àésbabille. Oa se rang» en haie. Ceux qui sont par derrièi^ se dressent sur leurs pieds pour accroeher un regard. Un prinee
lui offre la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel fortuné auquel.il daigne confier le bougeoir. Le. roi se couche, et les seigneurs s'en vont, supputant ses sourires^ses demisaints, ses mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, et l'abîme infini des conséquences. Iront -ils chez eux se reposer de l'étiquette? Non pas; vite en carrosse. Courons àMeudon, tâdions de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut contre-peser le maréchal d'Uxelles, ([ui tous les jours envoie des têtes de lapin pour le chien de la maîtresse de Monseigneur. — Mais, bon Dieu! en gagnant Monseigneur, ses domestiqaesf, sa maîtresse et le chien de sa maîtresse, n'aurais-je point offensé Mme de Maintenon et « son mignon, » M. du Maine, le poltron qui va se confesser pour ne point se battre en Flandre? Vite à Saint-Cyr, puis à l'hôtel du Maine. — J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux bâtards, c'est de flatter les anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine, saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est dur, rhomme est grossier. N'importe, marchons chez
lui, et bon courag^; mon étoile fera peut-être que je ne le trouverai ni par terre, ivre sous la table, ni trônant sur sa chaise percée. — imprudent que je suis! voiries princes, sans avoir vu d'abord les ministres! Vite chez Barbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillard, chez Voysin, chez leurs pa-
rents, chez^ leurs amis, chez leurs domestiques. N'oublions point surtout que demain matin il faut être à la messe et vu de Mme de Maintenon, qu'à midi je dois faire ma cour à Mme la duchesse de Bourgogne, qu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les rebuffades allemandes de Madame et let algaradesseigneurialesdeM. lePrince; que je ferais sagement de louer la chimie dans l'antichambre de M. le duc d'Orléans, qu'il me faut assister au billard du roi, à sa promenade, à sa chasse, à son assemblée, que je dois être ravi en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le cœur brisé s'il me néglige, répandre devant lui, comme La Feuillade et d'Antin, les effusions de ma vénération et de ma tendresse, dire à Marly, comnie l'abbé de Polignac,que k pluie de Marly ne mouille point! — Des intrigues et des révérences, des courses en carrosse et des stations d'antichambre, beaucoup de tracas et beaucoup de vide, l'assujettissement d'un valet, les agitations d'un 'homme d'affaires, voilà la vie que la monarchie absolue impose à ses courtisans.
Il y a profit à la subir. Je copie au hasard un petit passage instructif : M. le duc d'Orléans, ayant fait Law contrôleur général, voulut consoler les gens de la cour. « Il donna 600 000 livres à La Fare, capitaine de ses gardes; 100 000 livres à Castries, chevalier d'honneur de la duchesse d'Or-
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lèans; 200 000 livres ao vieux prince de ConrtéMy, qui en avait grand besoin; SOOOO livres de pension au prince de Talmont; 6000 livres à la marquise de Bellefonds, qui en avait déjà une pareille, et, k force de cris de M. le prince de Gonti, une de WOOO livres au comte de La Marche son fils, à peine ftgé de trois ans. Il en donna encore de petites à diflftrentes personnes. » La belle curée! Saint-Simon, si fier, y met la main par occasion et en retire une augmentation d'appointements de 11000 livres. -Pèpuis que la noblesse parade à Versailles en habits brodés, elle meurt de feim, il faut quelle roi Faide. Les seigneurs vont à lui; il est père de son peuple; est qu'est-ce que son peuple, sinon les gentilshommes ^ ? — Sire, écoutez mes petites affaires. J*ai des créanciers, donnez-moi des lettres d'État pour suspendre leurs poursuites. J'ai < firo» que un fils, une fille, et fait prêtre malgré lui un autre fils ; » donnez une charge à mon atné et consolez mon cadet par une abbaye. Il me faut des bar bits décents pour monter dans vos carrosses; ac* cordez-moi 100 000 francs de retenue snr ma charge: Un homme admis à vos levers a besoin de douze domestiques; donnez-moi cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant; ajoutez-y ce dépôt qu'il m'avait confié en partant et que je
l. Toute la France en hommes remplissait la grand'chambre.» Saint-Simon, tome I, p. 301. La France c'est la cour.
VOUS révèle *. Mes voitures me coûtent gros; soulagez-moi en m'accordant une a/faire. Le comte de Grammont a saisi un homme qui fuyait, condamné
â une amende de 12 000 écus, et il en a tiré 50 000 livres; donnez-moi aussi un homme, un protestant, le premier venu, celui qu'il vous plaira, ou, si vous l'aimez mieux, un droit de 30 000 livres sur les halles, ou même une rente de 20 000 livres sut les carrosses publics. La source est bourgeoise, mais l'argent sent toujours bon. — Et comme un roi, en véritable père, entrait dans lelS affaires privées de ses sujets, on ajoutait : Sire, ma femme me trompe, mettez-la au couvent. Sire, un tel, petit- compa- • gnon, courtise ma fille, faites-le jeter ai la Bastille. Sire, un tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me faire réparation. Sire, on m'a chansonné, chassez le médisant de la cour.— Le roi, bon justicier, faisait la police, et au besoin, de luj-méme, commandait *aux maris d'enfermer leurs femmes *, aux pères de « laver la tête à leurs fils.. » Nous comprenons maintenant l'adoration, les tendresses, les larmes de joie, les génuflexions des courtisans auprès de leur maître. Ils saluaient le sac ffécus qui allait remplir leurs poches et le bâton qui allait rosser leurs ennemis.
Ils saluaient quelque chose de plus. La soif qui