‹ Essais de Critique Et D'histoire (volume 4)Chapitre 34 sur 46 · Par exemple au duc de Choiseul, t. I, p · texte numérisé non relu

Par exemple au duc de Choiseul, t. I, p

brûlait leur cœur, la furieuse passion qui les prosternait aux genoux du maître, l'âpre aiguillon du désir invincible qui les précipitait dans les extrêmes terreurs et jusqu'au fond des plus basses complaisances, était la vanité insatiable et rachamement du rang. Tout était matière à distinctions, à rivalités, à insultes. De là une échelle immense, le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans la poussière, au-dessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans régalité, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distances, le tremblement de cœur, la vénération, rhumilité*profonde qui saisissaient un homme devant son supérieur, la rage obstinée avec laquelle il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au mensonge, à l'adulation et jusqu'à l'infamie, pour se guinder d'un degré au-dessus de son état. Saint- Simon, un si grand esprit, remplit des volumes et consuma des années pour des querelles de préséance. Le glorieux amiral de Tourville se confondait en déférences devant un jeune duc qui sortait du collège. Mme de Guise étant petite fille de France» « M. de Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa femme. Tous les jours à dîner il lui donnait la serviette, et, quand elle était dans son fauteuil et

et qu'elle avait déplié sa serviette, M. de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert. Ce couvert se mettait en retour au bout de la table ; puis elle disait à M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait. » M. de Boufflers, qui à Lille avait presque sauvé la France, reçoit en récompense les grandes entrées : éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et embrasse les genoux du roi. Il n'y avait point d'action qui ne fût un moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les car- — rosses du roi?Pourrai-ie entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je en manteau chez M. le duc? M'accordera-t- on l'insigne grâce de me conduire à Meudon? Aurai-je le bonheur d'être admis aux Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au cardinal officiant que le prédi-^ cateur adressera la parole? Puis-je me dispenser d'aller à l'adoration de la croix? C'est peu d'obtenir des distinctions pour ^oi ; il faut en obtenir pour ses domestiques ; les princesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur mangeront' avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa prospérité; il faut en obtenir pour ses supplices: la famille du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se déaole, non de le voir exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme. C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire ; il faut obtenir

iM SAUfT-SIMOlf.

des distinctions de honte : les bâtards simples du roi ont la joie de draper à la mort de leur mère, au désespoir des bâtards doubles qiii ne le peuvent pas. Dans quel océan de minuties, de iracAsseries poussées jusqu*aux coups de poings « et de griffes, • dans quel abf me de petitesses et de ridicules, dans quelles chicanes inextricables de cérémonial et d'étiquette la noblesse était tombée, c'est ce qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. Le roi confère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du rang des bâtards ; et pour établir ce rang, on invente, par le plus pénétrant effort d*un sublime génie , trois moyens sûrs : Premièrement, M. du Maine aura le bonnet qu'ont les princes du sang et que n'ont pas les pairs; mais il prêtera le serment que font les pairs et que ne font pas les princes du sang; et de pluâ il entrera simplement comme les p'Jiirs et non comme les princes du sang, qui ont ITionneur de traverser le parquet. Secondement, on l'appellera par son nom comme les pairs pour lui demander son avis, mais avec le bonnet à la main, un peu moins baissé que pour les princes du sang, qui ne sont que regardés sans être nonmiés. Troisièmementj il sera reçu et conduit en carrosse par un seul huissier, à la différence des princes du sang qui le sont par deux, et des pairs qui ne le sont point du tout. Par cette invention d'huissiers

SAINT-SIMOI^. i#

et de bonnets, un rang est fondé, une puissance instituée, la succe'ssion fixée, et la monarchie sauvée.

.Ces détails suffisent : de 1689, on aperçoit 1789.

L'homme.

Il y a deux parts en nous : Tune que nous recevons du monde, l'autre que nous apportons au monde ; Tune qui est acquise, l'autre qui est innée; l'une qui nous vient des circonstances, l'autre qui nous vient de la nature. Toutes deux vont dans Saint-Simon au même effet, qui est de le rendre historien.

Il fut homme de cour et n'était point fait pour l'être; son éducation y répugnait; pour être bon valet, il était trop grand seigneur; dès l'enfance, il avait pris chez son père les idées féodales. Ce père, homme hautain, vivait, depuis l'avènement de Louis XIV, retiré dans son gouvernement de Blaye, à la façon des anciens barons, si absolu dans son petit État que le roi lui envoyait la liste des demandeurs de place avec liberté entière d'y choisir ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou d'avancer qui bon lui semblait. Il était roî de sa fitmille comme de son gouvernement, et de sa femme comme de ses domestiques. Un jour Mme de Mon-

tespan envoie à Mme de Saint-Simon un brevet de dame d'honneur ; il ouvre la lettre, écrit « qu'à son âge il n'a pas pris une femme pour la cour, mais pour lui. Ma mère y eut grand regret, mais il n'y parut jamais. ». Je le crois; on se taisait sous un pareil maître. — Il se faisait justice, impétueusement, impérieusement, lui-même, avec Tépée, comme sous Henri IV. Un jour, ayant vu une phrase injurieuse dans les mémoires de La Rochefoucauld, « il se jeta sur une plume, et mit à la marge : L'auteur en a menti. » Il alla chez le libraire, et fit de même aux autres exemplaires; les MM. de La Rochefoucauld crièrent : il parla plus haut qu'eux, et ils burent l'affront. — Aussi roide envers la cour, il était resté fidèle pendant la Fronde, par orgueil, repoussant les récompenses, prédisant que, le danger passé, on lui refuserait tout, chassant les envoyés d'Espagne avec menace de les jeter dans ses fossés s'ils revenaient, dédaigneusement superbe cotitre le temps présent, habitant de souvenir sous Louis XIII, « le roi des nobles, » que jusqu'à la fin il appelait le roi son maître. Saint- Simon fut élevé dans ces enseignements; ses premières opinions furent contraires aux opinions utiles et courantes ; le mécontentement était un de ses héritages ; il sortit de chez lui frondeur.

A la cour il l'est encore : il aime le temps passé, qui paraissait gothique; il loue Louis Xm, en qui'

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OD ne voyait d'autre mérite que d'avoir Louis XIV au inonde. I>an8 ce peuple d*i teurs il est déplacé ; il n'a point l'enthonnii— c profond ni les çenoox pliants. Mme de MainttaoB le juge « glorieux. » Il ne sait pas supporter âne injustice, et donue sa démission faute d'avanceoMBt. Il a le parler haut et libre ; « il lui échappe d'aho»> dance de cœur des raisonnements et des bUtanea. > Très -pointilleux et récalcitrant, « c'est dbom étrange, dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe qu'à étudier les rangs et à faire des procès i tout le monde. > Il a pris de son père la vénénticm de son titre, la foi parfaite au droit divin des nobles, la persuasion enracinée que les charges et le gouvernement leur appartiennent de nii'ïMnfflr comme au roi et sous le roi, la ferme croyance fve les ducs et pairs sont médiateurs entre le prince et la nation , et par-dessus tout l'âpre yolcmté de se maintenir debout et entier dans « ce long r^gne éd vile bourgeoisie. » Il hait les ministres, pntitsi gens que le roi préfère, chez qui les seigneurs fMt antichambre , dont les femmes ont l'insolenœ de monter dans les carrosses du roi. Il médite ^ projets contre eux pendant tout le règne, et ce n'est pas toujours à l'insu du maître; il veut < membre la noblesse dans le ministère aux dépens de la plume et de la robe , pour qu^ peu à peu cette roture perde les administrations et pour sonflsettre

tout à la noblesse. » — Après avoir blessé le» roi dans son autorité , il le blesse dans ses affections. Quand il s'agit « d'espèces ^ » comme les.favoris et les bâtards , il est intraitable. Pour empêcher les nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat en héros, il chicane en avocat, il souffre en malade; il éclate en expressions douloureuses comme s'il était coudoyé par des laquais. C'est « la plus grande plaie que la pairie pût recevoir, et qui en devint la lèpre et le chancre. » Lorsqu'il apprend que d'An tin veut être pair , « à cette prostitution de It dignité, » les bras lui tombent; il s'écrie amèrement que « ce triomphe ne coûtera guère sur des vic^ times comme lui. » Quand il va faire visite chez k duc du Maine, bâtard parvenu, c'est parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque, ployé par l'exemr pie « des hommages arrachés à une cour esclave, » le cœur brisé , à peine dompté et traîné par toute la volonté du roi jusqu'à « ce calice. » Le jour où le bâtard est dégradé est une « résurrection. » « Je me mourais de joie , j'en étais à craindre la défaillance. Mon cœur, dilaté à l'excès, n'avait plus d'^pace pour s'étendre. Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien. » U est clair qu'un koume aussi mal pensant ne pouvait être employé. C'était un seigneur d'avant Hichelieu, né cinquante ans trop tard, sourdement révolté et disgracié de nais-

saifte. Ne pouvant agir, il écrivit; ao lieu de cômbattre ouvertement de la main, il combattit secrètement de la plume. Il eût été mécontent et homme de ligue; il fut mécontent et médisant.

Il choquait par ses mœurs comme par ses prétentions; il y avait en lui toutes les ^oppositions* aristocratiques et morales : s'il était pour la no blesse comme Boulai nvillier, il était, comme Fcnelon , contre la tyrannie; le grand seigneur ne murmurait pas plus que Thonnéte homme; avec la révolte du rang, on sentait en lui la révolte de la vertu. Dans ce voisinage de la Régence, sous l'hypocrisie régnante et le libertinage naissant, il fut pieux, même dévot, et passa pour tel : c'était encore un legs de famille. « Mme sa mère, dit le Mercure, Ta fait particulièrement instruire des devoirs d'un bon chrétien. » Son père, pendant plusieurs années, allait tous les jours à la Trappe, c II m'y avait mené. Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du lieu m^enchanta. » Chaque année, il y fit une retraite, parfois de plusieurs semaines ; il y prit beaucoup d'inclination pour les chrétiens sévères , pour les jansénistes, pour le duc de Beauvillier, pour ses gendres. 11 y prit aussi des scrupules ; lui si prompt à juger, si violent, si libre quand il faut railler « un cuistre violet , » transpercer les jésuites ou

démasquer la cour de Rome , il s'arrête au seuil de l'histoire, inquiet, n'osant avancer, craignant de blesser la charité chrétienne, ayant presque envie d'imiter les deux ducs « qu'elle tient enfermés dans une bouteille , » s'autorisant du Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à peu près comme Pascal, (jui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu. Cette piété un peu timorée contribua à le rendre honnête homme, et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se respecte; les bassesses semblent une roture, et l'on se défend de la séduction des vices comme des empiétements des parvenus. Saint-Simon est un noble cœur, sincère, sans restrictions ni ménagements , implacable contre la bassesse, franc envers ses amis et ses ennemis , désespéré quand la nécessité extrême le force à quelque dissimulation oii à quelque condescendance, loyal, hardi pour le bien public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement épris de la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide que ses contemporains, un peu antique comme Tacite , on apercevait en lui, avefe le défenseur de l'aristocratie brisée l'interprète de la justice foulée, et, sous les ressentiments du passé, les menaces de l'avenir.

Comment un Tacite a-t-îl subsisté à la cour?

Vingt fois, pendant ces détails , involontairement je l'ai vu, en chaise de poste, sur la route de Blaye,

avec un ordre du roi qui le renvoie dans U est reàté pourtant ; sa femme fut dame dlK>ii- Beur de la duchesse de Bourgogne; il a eu maintes fois le bougeoir; Je roi Ta grondé parfois, majestueusement, < d*un vrai ton de père, » aMÛsne Ta jamais foudroyé. Comptez d*abord son beau titre, ses grandes amitiés, ses alliances, M. deLorges, M. de Beauvilliers, le duc d'Orléans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son aunbition, instruite par la vue des choses. Il voulait parvenir, et savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva le roi demi-<Ueu. C'était au siège de Namur, en 169aK : quarante ms de gloire, point de revers encore; les plus grands réduits , les trois Ordres empressés sous le despotisme. II prit d'abord des impressions de respect et d obéissance, et pour faire sa cour accepta et tenta tout ce qu'un homme fier, mais amUiieuK, peut entreprendre * et subir. Les cavaliers de la maison du roi, habitués aux distinctions, refusaient de prendre des sacs de grain en croupe. « JVicoeptai ces tsacs , parce que je sentis que cda farût ma cour après tout le bruit qui s'était fait. » Soldat, il voulait bien obéir en soldat; courtisaiD, il voulait bien parier en courtisan. Écoutez ce style : « Je dis au roi que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa disgrâce, sans me hasarder à^heicher à apprendre par où j'y étais tombé.... <|ii'ajant4té

quatre ans durant de tous les voyages de Marly, la privation m'en avait été une marque qui m'avait été très-sensible , et par la disgrâce et par la privation de ces temps longs de Thonneur de lui faire ma cour. . . . que j'avais grand soin de ne parler mal de personne ; que pour Sa Majesté j'aimerais mieux être mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi d^ la longue absence que j'avais faite, de la douleur de me trouver mal avec lui, d'où je pris occasion de me répandre moins en respect qu'en choses affectueuses sur mon attachement à sa personne et mon désir de lui plaire ^n tout, que je poussai avec une sorte de familiarité et d'épanchement.... Je le^ suppliai môme de daigner me faire avertir s'il lui revenait quelque chose de moi qui pût lui déplaire , qu'il en saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner à mon ignorance, ou pour mon instruction, ou*pour voir si je n'étais pas en faute. » On parlait au roi comme à un dieu, comme à un père , comme à une maîtresse ; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style , il éjait difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua, parut bienveillant; Saint-Simon demeura à la cour, sans charge, au bon point de vue, ayant le loisir de tout écouter et de tout écrire, un peu disgracié, point trop disgracié , jua*e assez pour être historien.

Il l'était autant par nature que par fortune;

son tour d'esprit comme sa position le fit écrivain. Il était trop passionné pour être homme d'action. La pratique et la politique ne s'accommodent pas des élans impétueux ni des mouvements brusques; au contraire, Tart en profite. La sensibilité violente est la moitié du génie; pour arracher les hommes à leurs afTaires, pour leur imposer ses douleurs et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le papier est muet sous reffort d'une passion vulgaire ; pour qu'il parle, il faut que Tartiste ait crié. Dès sa première action, Saint- Simon se montre ardent et emporté. Le voilà amoureux du duc de Beauvilliers; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il épouse. Mais le duc n'ose contraindre sa fille , qui veut être religieuse. Le jeune homme pousse en avant avec la verve d'un poëte qui conçoit un roman, et sur-le-champ passe la nuit à l'écrire.... Il attend le duc « d'un air allumé 'de crainte et d'espérance. » Son désir l'enflamme; en véritable artiste, il s'échauffe à l'œuvre. «Je ne pus me contenir de lui dire à Toreille que je ne serais point heureux avec une autre qu'aveô sa fille. » On lui oppose de nouvelles difficultés; à l'instant un poëme d'arguments, de réfutations, d'expédients, pousse et végète dans sa tète : il étourdit le duc « de la force de son raisonnement et de sa prodigieuse ardeur; » c'est à peine

si enfin, vaincu par Timpossible, il se déprend de son idée fixe. Balzac courait comme lui après des romans pratiques ou non pratiques. Cette invenr tion violente et cet acharnement de désir sont la grande marque littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et l'élan de jeunesse ; il y a telle phrase dans le procès des ducs qui court avec, une prestesse de gamin. La mè!re de Saint-Simon ne voulait pas donner des lettres d'État, essentielles pour l'affaire » Je l'interrompis et lui dis que c'était chose d'honneur, indispensable, promise, attendue surle-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du cabinet, puis les lettres d'État, et cours encore. » Cependant le duc de Richelieu arrivait avec un lavement dans le ventre, fort pressé, comme on peut croire, « exorcisant » Mme de Saint-Simon entre deux opérations et du plus vite qu'il put : voilà Molière et le Malade imaginaire. — Ces gaietés ne sont point le ton habituel; la sensibilité exaltée n'est comique que par accès; elle tourne vite au tragique : elle est naturellement effrénée etterrible. Saint-Simon a des fureurs de haine, des ricanements de vengeance, des transports de joie, des folies d'amour, des abattements de douleur, des tressaillements d'horreur que nul, sauf Shakspeare, n'a surpassés. On le voit les yeux fixes et le corps frissonnant, lorsque, dans le suprême épuisement de la France, Desmarets établit l'impôt du dixième :

< La capitation doublée et triplée à la Tolonté arbitraire des intendants des provinces, les marehaB» disés et les denrées de toute espèce imposées en droit au quadruple de leur valeur, taxes d'aides et autres de toute nature et sur toutes sortes de choses : tout cela écrasait nobles et roturiers, seigneurs et gens d'Église, sans que ce qu'il en revenait au roi put suffire, qui tirai t le sang de ses sujets sans distinction, qui en exprimait jusqu'au pos. On compte pour rien la désolatien de l'impôt même dans une multitude d'hommes de tous les états si prodigieuse, la combustion des familles par ce& cruelles manifestations et par cette lampe portée sur leurs parties les plus honteuses. Moins d'un mois suffit à la pénétration de ces humains commissaires chargés de rendre leur compte de ce doox projet au Cyclope qui les en avait chargés. Il reîvit avec eux Tédit qu'ils en avaient dressé, tout héviesé de foudre contre les délinquants. Ainsi fut bâclée cette sanglante affaire, et immédiatement a|icès signée, scellée, enregistrée parmi les sanglots so^ foquéâ. » L'homme qui écrit ainsi palpite et frémii tout entier comme un prisonnier devant des camiibaies ; le mot y est : c Bureau d'antropopbages^ » Mais l'effet est plus sublime encore^ quand le cri delà justice violentée est accru par la furieuse clameur de la souffrance personnelle. L'impressiez^ que laisse sa vengeance contre Noailles est acca^

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blante, il semble que lié et fixe, on sente eroolier sur soi rhorrible poids d'une statue d'airain. Trahr, presque perdu par un mensonge, décrié auprès de toute la noblesse, il fit ferme, démentit Thomiee publiquement « de la manière la plus diffamaloirc et la plus démesurée, » sans reMche, en toute circonstance, pendant douze ans. « Noailles souflWI tout en coupable écrasé sous le poids de son tvmt&. Les insultes publiques qu'il essuya de moi sam nombre ne le rebutèrent pas. Il ne se lassa jaraMWS de s'arrêter devant moi chez le régent, en entrant et sortant du conseil de régence, avec une révérence extrêmement marquée, ni moi de passer droit sans le saluer jamais et quelquefois de tounier la tête avec insulte. Et il est très-souvent arriva que je lui ai fait des sorties chez M', le duc d^ôrléans et au conseil de régence, dès que j'y trouvais le moindre jour, dont le ton, les termes et tes manières effrayaient l'assistance, sans qu*il répondît jamais un seul mat; mais il rougissait, il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelïi reprise. Gela en vint au point qu'un jour, aiui smût d'un conseil où, après Savoir forcé de rapporte? une affaire que je savais qu'il affectioEinail, et sw laquelle je l'entrepris sa»» mesure et le iSstoiMlw, je lui dictais l'arrêt tout de suite, et le lisais apsès (Ju'il Feut écrit, en lui montrait avec hauteur «t dérision ma défiance et à tout te conseil ; il se le^a.

jeta son tabouret à dix pas, et lui qui en place nV vait osé répondre un seul mot que de raffaire même avec Tair le plus embarrassé et le plus respectueux : < Mort.... dit-iU il n'y a plus moyen d'y « durer ! » s*en alla chez luî, d'où ses plaintes me revinrent, et la fièvre lui en prit. » La douzième année, après un an de supplications, Saint-Simon, forcé par ses amis, plia, < mais comme un homme qui va au supplice, » et consentit par grâce à traiter Noailles en indifTérent. Cette franchise et cette longueur de haine marquent la force du ressort. Ce ressort se débanda plus encore le jour de la dégrsr dation des bâtards ; là où Thomme d'action se contient, Tartiste s'abandonne ; on voit ici l'impudenr de la passion épanchée hors de toute digue, si débordée qu'elle engloutit le reste de Fbomme, et qu'on y sent Tinfini comme dans une mer. « Je l'accablai à cent reprises dans la séance de mes regards assénés et forlongés avec persévéraoce. L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue, quand il attrapait mes regards; une fois ou deu]f, il fixa le sien sur moi, et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me délectais à le lui faire sentir. » Un pareil homme ne devait pas faire fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui sous

Louis XIV? Il Ta cru; il se trompait; ses regards, le pli de ses lèvres, le tremblement de ses mains, tout en lui criait tout haut son amour ou sa haine; les yeux les moins clairvoyants le perçaient. Il s'échappait; au fort de l'action, Touràgan intérieur remportait; on avait peur de lui; personne ne se souciait de manier une tempête. Il n'était chez lui et dans son domaine que le soir, les verrous tirés, seul, sous sa lampe, libre avec le papier,, assez refroidi par le demi-oubli et par l'absence pour noter ses sensations.

Non-seulement il en avait de trop vives, mais encore il en avait trop, teur nombre aussi bien que leur force lui défendaient la vie pratique et lui imposaient la vie littéraire. Tant d'idées gênent. Le politique n'en voit qu'une qui est la vraie; il a le tact juste, plutôt que l'imagination abondante ; d'instinct il devine la bonne route, et la suit sans plus chercher. Saint-Simon est un pcëte épique; le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable entrelacement et les prolongations infinies des conséquences, il a tout embrassé, mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact du labyrinthe est tout entier dans sa tête, sans que le moindre petit sentier réel ou imaginaire ait échappé à sa visiorf. Ne vous souvient-il pas que Balzac avait inventé des théories chimiques, une réforme de l'administration, une doctrine philosophique, une explica-

at4 âAINT-UMON.

tionde l'autre monde, trois cenH ■mnièrgs i»fmm fortune, les ananas à quinze sous pièce^ et la nière de gouverner TÉtat? Le génie de Ti consiste à découvrir vite, aisément et sana non ee qui est applicable, mais ce qui est bkble. Ainsi fait Saint-Simon ; à chaque yoLi trouve le moyen de sauver l'État. Ses amity Jt^ nelon, le duc de Bourgogne, à huis clos, les tiques dehors, refaisaient comme lui le TOfjm lia fabriquaient des Salente et autres beuaa tites monarchies bien absolues, ayant pooY l'honnêteté du roi et l'enfer au bout. G'étaiÉ vne école de < chimériques. » Saint-Simon fonda (sur le papier) sa république ; il limitait la chie en déclarant les engagements du roi sans force pour lier le successeur. A son airia eeiti déclaration réparait tout; quatre ou cinq pagts 4a conséquences étalent à flots pressés le msjiiiim torrent de bénédictions et de félicités çû Toni coukr sur la nation ; un bout de parclMnûn, délivrait le peuple et relevait la monarchie; ri6& nT^tait oublié, sinon cet autre bout de parchamûai|a^ vitable, ;publié par tout roi huit jours aprta k premier, annulant le premier comme atteiKtatfiût aux droits de la couronne. C'est que nulle foraa m se limite d'elle-même : son invincible efiEbrt est dt s'accroître, non de se restreindre; limitons-la^ maïs par une force différente; ce qui pouvait réprtettr

SAINT-SIMON.. ai 5

la royauté, ce n'était pas la royauté, mais la aa^ tion. Saint-Simon ne fut qu'un homme « plein de vues, » c'est-à-dire romanesque comme PéneloB> quoique préservé des pastorales. Mais cette richesse d'invention systématique, dangereuse en politique,, est utile en littérature; Saint-Simon entraîne, quoi qu'on en ait; il nous maîtrise et nous possède. Je ne connais rien de plus éloquent que les trois eAtretiens qu'il eut avec le duc d'Orléans pour lui' faire renvoyer sa maîtresse. Nulle part on n'a vu une telle force, une telle abondance de raisons, si hardies, si frappantes, si bien accompagnées de détails précis et de preuves; tous les intérêts, toutes les passions appelés au secours, l'ambition,, l'hoitneur, le respect de l'opinion publique, le soia de ses amis, l'intérêt de l'État, la crainte; toute^^ les objections renversées, tous les expédients troavés^ appliqués, ajustés; une inondation d'évidence ei d'éloquence qui terrasse la résistance, qui noie lee doutes, qui verse à flots dans le cœur la lumière^ et la croyance; par-dessus tout, une impétuosi^té généreuse, un emportement d'amitié qui fait toul « mollir et ployer sous le îaix de la véhémeaca; ^ une licence d'expressions qui, en, face <i'ua j^rinfie du sang, se déchaîne jusqu'aujc insultes, < persoime ne pouvant plus souffrir dans un petitrfil» de France de trente-cinq ans ce que le magistrat et la police eussent châtié il y a longtemps dans tout

autre ; » étant certain c que le dénùment et la saleté de sa vie le feraient tomber plus bas que ces seigneurs péris sous les ruines de leur obscurité débordée; que c'était à lui, dont les deux mains touchaient à ces deux si différents états, d'en choisir un pour toute sa vie, puisque après avoir perdu tant d'années et nouvellement depuis Taffaire d'Espagne, meule nouvelle qui l'avait nouvellement suraccal)ié, un deMer affaissement aurait scellô la pierre du sépulcre où il se serait enterré tout vivant, duquel après nul secours humain, ni sien, ni de personne, ne le pourrait tirer. • Le duc d'Orléans fut emporté par ce torrent et céda. Nous, plions comme lui ; nous comprenons qu'une pareille âme avait besoin de s'épancher. Faute de place dans le monde, il en prit une dans les lettres. Comme un lustre flamboyant, chargé et encombré de lumières, mais exclu de la grande salle de spectacle, il brûla en secret dans sa chambre, et après cent cinquante ans il éblouit encore. C'est qu'il a trouvé sa vraie place ; cet esprit qui regorgeait de sensations et d'idées était né curieux, passionné pour rhistoire, affamé d'observations, « perçant de ses regards clandestins chaque physionomie, » psychologue d'instinct, « ayant si fort imprimé en lui les différentes cabales, leurs subdivisions, leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts,

de leurs divers intérêts, que la méditation de plusieurs jours ne lui eût pas développé et représenté toutes ces choses plus nettement que le premier aspect de tous les visages. » « Cette ])romptitude (les yeux à. voler partout en sondant les âmes » prouve qu'il aima l'histoire pour Thistoire. Sa faveur et sa disgrâce, son éducation et son naturel, ses qualités et ses défauts Ty avaient porté. Ainsi naissent les grands hommes, par hasard et nécessité, comme les grands fleuves, quand les accidents du sol et sa pente réunissent en un lit tous ses ruisseaux.

318 SAIMIVSIMOM.

L'écrivain.

Au xyiv siècle, les artistes écrivaient en kcMBiBes du monde; Saint-^imon, hcxnme du moadoy écrÎTit en artiste. G est là son trait. Le public court à lui

comme au plus intéressant des historiens.

Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets absents. Les poètes du temps les connaissaient par une notion vague et les disaient par une phrase générale. Saint-Simon se figure le détail précis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note avec une netteté de peintre ou de géomètre*, je cite tout de suite, pour être préoisetTimiter; il s'agit de LaVauguyon, demifou, qui un jour accula Mme Pelot contre la cheminée, lui mit la tête entre ses deux poings, et voulut la mettre en compote. « Voilà une femme bien effrayée qui, entre ses deux poings, lui faisait des révérences perpendiculaires et des compliments tant qu'elle pouvait, et lui toujours en furie et en menace. » Legendre, un mathématicien, n'eût pas mieux dit. Chose inouïe dans ce siècle, il imagine

le physique, comme Victor Htigo ; sans métaphore, ses portraits sont des portraits : « Harlay était un petit homme, vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en terre ; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. H se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche, à Versailles. » Voilà une dés raisons qui rendent aujourd'hui Saint-Simon si populaire; il décrit Textérieur, comme Walter Scott, Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers antiquaires, commissaires-priseurs et marchandes à la toilette ; son talent et notre goût se rencontrent : les révolutions de l'esprit n6«s<i>nt portés jusqu'à lui.

Il voit aussi distinctement te moral que te physique, et il le peint parce qu'il le ^listingue. Towt te monde «ait que le défattt de nos poètes classiques est de mettre en scène «en «des homme?, mais des

idées générales ; leurs personnages sont des passions abstraites qui marchent et dissertent. Vous diriez des vices et des vertus échappés de VÉthique d'Aristote, habillés d'une robe grecque ou romaine, et occupés à s'analyser et à se réfuter. Saint-Simon connaît Vindividu; il le marque par ses traits spéciaux, par ses particularités, par ses diflerenoes ; son personnage n'est point le jaloux ou le bmtal, c'est un certain jaloux ou un certain brutal ; il y a trois ou quatre mille coquins chez lui, dont pas un ne ressemble à l'autre. Nous n'imi^nons les objets qye par ces précisions et ces contrastes ; il faut marquer les qualités distinctives pour rendre les gens visibles ; notre esprit est une toile unie, où les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant une forme arrêtée et un contour personnel. Voilà pourquoi ce portrait de l'abbé Dubois est un chefd'œuvre : « C'était un petit homme maigre, eifilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français appelle un sacre^ mais qui n%jse peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat conti* nuels entre eux. L'avarice, la débauche, l'ambition, étaient ses dieux; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens; Timpiété parfaite, son repos. 11 excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne

pouvait s'en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendaient, avec une patience (jui n'avait de terme que le succès ou la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait ainsi sa vie dans les sapes. » Ne voyezvous pas la bêle souterraine, furet furieux, échauffé par le sang qu'il suce, sifflant et jurant au fond des terriers qu'il sonde? «La fougue lui faisait faire quelquefois le tour entier et redoublé d'une chambre, courant sur les tables et les chaises sans toucher du pied la terre. » Il vécut et mourut dans les rages et les blasphèmes, « grinçant les dents, » écumant, « les yeux hors de la tête, » avec une telle tempête et si continue d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfs d'homme y pouvaient résister; le sang fiévreux de l'animal de proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par des redoublements exaspérés s'acharnait après le butin. Il y a là une observation pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du monde, pour le psychologue, pour l'auteur dramatique, pour le premier venu. Le génie suffit à tout et fournit à tout; la vision de l'artiste est si complète que son œuvre offre des matériaux aux gens de tout métier, de toute vie et (le toute science. Ame, esprit et caractère, inté-

rieur et dehors, gestes et vêtements, passé et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant toutes les littératures , vous ne trouveriez guère que trois ou quatre imaginations aussi compréhensives et aussi nettes que celle-là. Avec la faculté de voir les objets absents, il a la verve ; il ne dit rien sans passion. Balzac, aussi profond et aussi puissant visionnaire que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux. De bâtisses énormes, sorte d'éléphant littéraire, capable de porter des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a dés ailes. U écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt à la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement exalté par Tenthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des artistes ; du premier coup, ils ébranlent; le cœur conquis, la raison et toutes les facultés sont esclaves. Quand un homme nous met le feu au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion de sa verve; par la chaleur, notre esprit arrive à la lumière; l'émotion l'agrandit et l'instruit. Lorsqu'on^ a lu Saint- Simon, toute histoire paraît décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de personnage

qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.

Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût littéraire, éloquence," noblesse, tout est emporté et noyé. Il note les émotions comme elles viennent, violemment, puisqu'elles sont violentes, et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent les oreilles contre les réclamations du bon style et du discours régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerie, la ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout. Il est cru, trivial, et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout. Que les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à l'Académie ; il traîne le sien dans le ruisseau en homme qui méprise son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il dit de deux évoques a ces deux animaux mitres. » Quand la Choin entra en faveur, « M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma; » et pour Clermont, son amant, « il se fit honneur de le ramasser. » Ailleurs, il « s'espace » sur Dangeau, « singe du roi, chamarré de ridicules, avec une fadeur naturelle^ entée sur la bassesse du courtisan, et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche. » Un peu plus haut il s'agit de Monaco, « souveraineté d'une roche, de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites

limites. > Ces familiarités annoncent rartiste qui se moque de tout quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir; il en prend. Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garde-robe, son fumier, il fait sauter tout p6I&mêle et retire de ce bourbier l'objet qui peutfigurer à nos yeux son personnage, nous le rendre aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches retroussées jusqu'au coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par son idée, précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. « MmedeCastries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé pour un médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni menton, fort laide, l'air toujours en peine et étonné; arec cela une physionomie qui éclatait d'esprit et qui tenait encore plus parole. » Il les palpe, il les retourne, il porte les mains partout, avec irrévérence, fougueux et rude. Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient qu'après la condamnation de Fénelon, un jour, disputant avec le duc de Gharost sur Fénelonet Rancé, il cria : or Au moins mon héros n'est pas un repris de justice. » M. de Charost suffoquait. On lui versa des carafes d'eau sur la tête.

et pendant ce temps les dames semonçaient Saint- Simon. C'est à ce prix qu'est le génie; uniquement et totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de vue la mesure, la décence et le respect. Il y gagne la force; car il y prend le droit d'aller jusqu'au bout de sa sensation, d'égaler les mouvements de son style aux mouvements de son cœur, de ne ménager rien, de risquer tout. De là cette peinture de la cour après la mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique, sorte de comédie horrible, farce funèbre, où nous contemplons en face la grimace de la Vérité et de la Mort. Les passions viles s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot on y aperçoit tout l'homme ; ce n'est pas le mort que Ton pleure, c'est un pot-au-feu perdu. « Une foule d'officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux tout du long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui criant avec des hurlements étranges d'avoir compassion d'eux qui avaient tout perdu et qui mouraient de faim. » Doré seul rendrait cette scène et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés avec des flambeaux, criant après leur marmite. Dans les salles trottent les valets envoyés par les gens de la cabale contraire, qui questionnent d'un œil étincelant et hument dans l'air la bonne nouvelle. « Plus avant commençait la foule des courtisans de toute espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tiraient des

soupirs de leurs talons, et avec des yeux égarés et secs louaient Monsei.crneur, mais toujours de la même louange, c'est-à-dire de bonté, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon (ils. Les plus politiques, les youx fichés en terre et reclus dans des coins, méditnient profondément aux suites d'un événement aussi peu attendu, et bien davantage sur eux-mêmes. » Le duc de Berry, qui perdait tout et d'avance se sentait plié sous son frère, s'abandonnait. < Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes, tant l'amertume en paraissait grande ; il poussait non des sanglots, mais des cris, maïs des hurlements. 11 se taisait parfois, mais de suffocation, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si fort, la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance. » Un peu plus loin, la duchesse de Bourgogne profitait « de quelques larmes amenées du spectacle, entretenues avec soin, » pour rougir et barbouiller ses yeux d'héritière. Survint l'Allemande, cérémonieuse et violente, Madame, qui outra tout et barbota à travers les bienséances, « rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement pourquoi ni l'un ni l'autre, et les inondant tous de ses larmes en les embrassant. » Dans les coins du tableau, on voit les dames en déshabillé de nuit, par terre, autour du

canapé des princes, les unes en «■ tas, » d'autres approchant du lit, et trouvant le bras nu d'un bon gros Suisse qui bâille de tout son cœur et se renfonce sous les couvertures, fort tranquille^ cuvant son vin, et doucement bercé par ce tintamarre de l'hypocrisie et de l'égoïsme. Voilà la mort telle qu'elle est,pleurée par l'intérêt et parle mensonge, raillée et coudoyée par des contrastes amers, entrecoupée de rires, ayant pour vraies funérailles le hoquet convulsif de quelques douleurs débordées, accusant Thomme ou de faiblesse, ou de feinte, ou d'avarice, traînée au cimetière parmi des calculs qui ne savent se cacher, ou des « mugissements » qui ne savent se contenir.

Cette crudité de style et cette violence de vérité ne sont que les effets de la passion; voici la passion pure. Prenez l'affaire la plus mince, une querelle de préséance, une picoterie, une question de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse d'Escarbagnas : elle s'agrandit, elle devient un monstre, elle prend tout le cœur et l'esprit; on y voit le suprême bonheur de toute une vie, la joie délicieuse avalée à longs traits et savourée jusqu'au fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les plus soutenus, les mieux combinés et les plus grands; on pense assister à quelque victoire romaine, signalée par l'anéantissement d'un peuple entier, et il s'agit tout simple-

ment d'une mortification infligée à un Parlement et à un président, c Le scélérat tremblait en prononçant la remontrance. Sa voix entrecoupée , la contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute sa personne, démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la libation à luimême et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai, avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que nous étant assis et couverts, sur les hauts sièges, aux côtés du même trône, ces situations et ces postures, si grandement disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de Tévidence la cause de ceux ({ui véritablement et d'effet sonilateraks rcgiscontre ce vas electum du tiers état. Mes yeux fichés, coUës sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des sceaux, vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds. » Qui songe à rire de ces pédanteries latines et de ces détails de costumier? L'artiste est une machine électrique chargée de foudres, qui illumine et couvre toute

laideur et toute mesquinerie sous le pétillementde ses éclairs; sa grandeur consiste dans la grandeur de sa charge ; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire ; sa capacité de douleur et de joie mesure le degré de sa force. La misère des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré ; la cri • lique, pour définir Saint-Simon, n'a que des adjectifs vagues et des louanges banales; je ne puis dire combien il sent et combien il souffre; pour toute échelle, j'ai des exemples, et j'en use. Lisez encore celui-ci; je ne sais rien d'égal. Il s'agit de la conduite du duc de Bourgogne après la mort de sa femme. Quiconque a la moindre habitude du style y sent non-seulement un cœur brisé, une ûme suffoquée sous l'inondation d'un désespoir sans issue, mais le roidissement des muscles crispés (3t l'agonie de la machine physique qui, sans s'aflaisser, meurt debout : « La douleur de sa perte pénétra jusque dans ses plus intimes moelles. La piété y surnagea par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, mais il fut sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit, rien d'indécent. On voyait un homme hors de soi, qui s'extorquait une surface unie, et qui y succombait.» Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon seul et sans irein; de là son style, « emporté par la matière, peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. » Il n'était point

homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la ferme résolution de n'être point lu tant qu'il vivrait, n'étant guidé ni parle respect de l'opinion, ni par le désir de la gloire viagère. Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels dépendent du goût régnant, mais sur des choses personnelles et intimes^ uniquement occupé à conserver ses souvenirs et à se faire plaisir. Toutes ces causes le li>Tèrent à lui-mâme. 11 violenta le français à faire frémir ses contemporains, s'ils l'eussent lu ; et aujourd'hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces étrangetés et ces abandons sont naturels, presque nécessaires; seuls ils peignent l'état d'esprit qui les produit. D n'y a que des métaphores furieuses capables d'exprimer l'excès de la tension nerveuse; il n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer les soubresauts de la verve invenlive. Quand il peint les liaisons deFénelon et de Mme Guyon, en disant que « leur sublime s'amalgama, » cette conrte image, empruntée à la singularité et à la violence des affinités chimiques , est un éclair. QucFnd il montre chez les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, « un je ne sais quoi de plus libre en toute la personne à travers le soin de se tenir et de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux (jui les distinguait malgré qu'ils en eus-

sent, » cette expression folle est le cri d'une sensation ; s'il eût mis « un air vif, des regards étincelants, >> il eût effacé toute la vérité de son image ; dans sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, — entouré par la joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus vite et plus d'objets à la fois; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés, des -" idées explicatives attachées en appendice à la phrase principale, étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la volée, chacun par un trait unique. « L'après-dînée nous nous assemblâmes; M. de Guéménée rêva à la Suisse, à son ordinaire ; M. de Lesdiguières, tout • neuf encore, écoutait fort étonné ; M. de Chaulnes raisonnait en ambassadeur, avec le froid et l'accablement d'un courage étouffé par la douleur év son échange, dont il ne put jamais revenir. Le duc de Béthuire bavardait des misères, et le duc d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortît rien. » — Ailleurs, les mots entassés et rharmonie imitative impriment dans le lecteur la sensation du personnage. « Harlay aux écoutes tremblait à-^ chaque ordinaire de Bretagne, et respirait jusqu'au suivant. » La phrase file comme un homme qui glisse et vole effaré sur la pointe du pied. — Plus loin le style lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force des impressions. « La

mesure et toute espèce de décence et de bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise superbe sur son trône. » Cette même phrase, qu'il a cassée à demi, montre, par ses deux commencements différents, Tordre habituel de ses pensées. Il débute, une autre idée jaillit, les deux jets se croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout - hérissé d'additions inattendues, sorte de fourré inculte où les sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes s'entre-croisent, s'entassent, s'étouffent et étouffent le lecteur. Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de mode, le vocabulaire fouillé jusqu*au fond, les mots pris partout, pourvu qu'ils sufGsent à Fémotion présente, et par-dessus tout une opulence d'images passionnées digne d'un poète. Ce style bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est celui de la nature elle-même ; nul n'est plus utile pour rhistoire de l'âme ; il est la notation littérale et spontanée des sensations.

Un historien secret , un géomètre malade de corps et d'esprit^ un bonhomme rêveur, traité comme tel, v^ilà les trois artistes du dix-septième siècle. Ils faisaient rareté et un peu scandale* La Fonlaine, le plus heureux, fut le plus parfait ; Pas-

cal, chrétien et philosophe, est le plus élevé; Saint- Simon, tout livré à sa verve, est le plus puissant et le plus vrai.

Août 1856

Si

Jupiter, disent les vieux poëtes, a le tonneau des maux à sa droite et le tonneau des biens à sa gauche ; mais les deux mains ne vont qu'ensemble, et quand Tune puisé, l'autre puise aussi. J'ai admiré les jeunes gens de Platon ; mais, pour vingt mille citoyens, il y avait à Athènes deux cent mille esclaves. L'aristocratie, sous Louis XIV, n'a pas manqué de vices; mais elle n'a manqué ni d'élégance, ni de grâces, ni môme de vertus.

La princesse de Clèves, le plus beau roman du siècle, en offre aux yeux toutes les beautés; c'est une femme qui parle; il est naturel qu'elle ait bien choisi; d'ailleurs elle faisait un roman. Les mémoires de Saint-Simon sont un grand cabinet secret où gisent entassées sous une lumière vengeresse les défroques salies et menteuses dont

Il La princesse de Clèves»

s'affublait l'aristocratie servile. Le petit livre de Mme de La Favetle est un écrin d'or où luisent les purs diamants dont se parait l'aristocratie polie. Après avoir ouvert le cabinet, il est à propos d'où* vrir récrin.

Involontairement, pour entendre ce roman, on se transporte dans quelque grand hôtel de la place Royale, celui du Carnavalet, par exemple, et Ton aperçoit dans un haut salon, entre les panneaux sculptés et ornés de peintures, la noble et aimable conteuse entourée d'une cour d'amis. Elle parle, mais en grande dame, avec le sentiment secret de sa dignité et de la dignité de ceux qui Fécoutent. Son style imite sa parole; elle présente au public les personnages de son livre, comme elle présente* rait à ses amis les hôtes de son salon. Les compliments graves coulent naturellement de ses lèvres ; et l'imagination se trouve portée comme dans un monde sublime au .spectacle de tant de perfections et de splendeurs. «Jamais cour, dit-elle, n'aeutant de belles personnes et d'hommes admirablement , faits. Il semblait que la nature eût pris plaisir à placer^ ce qîTélIe donne dé'plas l)eau dans les pl us grandes princesses et dans les plus grandsprinces. Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Le chevalier de Guise, ' qu'on appela depuis le grandprieur, était un prince

aimé de tout le monde, bien fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur célèbre par toute TEurope. Le prince de Gondé, dans un petit corps peu favorisé de la nature, avait une âme grande et hautaine, et un esprit qui le rendait aimable aux yeux même des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la vie était glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avait eus, quoique dans un âge un peu avancé, faisait les délices de la cour. Il avait trois fils parfaitementbien faits....» Je m'arrête ; les louanges et les respects ne s'arrêtent point. De ces habitudes de salon naissait le style noble que nous admirons et que nous avons perdu. Quand aujourd'hui Alfred de Musset met en scène les grands seigneurs, il a beau être le plus délicat et le plus charmant esprit de notre siècle, il leur grête^dês phrases de plébéien et d'artiste malappris. Ses comtes et ses marquises eussent choqué chez Mme de La Fayette. Si une femme avait lâché ce mot : « Vous autres, hommes à la mode, vous n'êtes que des confiseurs déguisés *, » on l'aurait trouvée boutiquière. Si un homme eût dit à une femme, en se jetant à ses genoux : < Je vais vous faire une déclaration vieille comme les rues et bête comme une oie, » on l'eût mis à la porte en lui répondant : « Monsieur, je n'écoute

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