‹ Essais de Critique Et D'histoire (volume 4)Chapitre 45 sur 46 · Entendue au sens de Condillac · texte numérisé non relu

Entendue au sens de Condillac

fin du siècle, discours de politiques spéculatifs qui ont la dialectique de Rousseau' pour expérience, qui croient qu'un gouvernement s'établit comme un raisonnement, et pensent comme Sieyès qu'avec une jolie combinaison d'institutions ingénieuses • on fonde une Constitution éternelle. ï)'autres plus prudents, plus instruits, aussi proches du vrai qu'on peut l'être, apertevant en Angleterre un gouvernement tempéré qui durait, l'importèrent en France et le crurent définitif, oubliant que des institutions légales ne sont pas une constitution sociale, que la liberté durable est fondée par un caractère et des mœurs, non par une loi et un vote; bref, que l'âme d'un Français n*est point l'âme d'un Anglais. D'autres, et les plus audacieux de tous, examinèrent bientôt la propriété en soi, l'association en général, la valeur abstraite, déclarérent qu'ils avaient découvert la vraie nature de la justice et du bonheur, et demandèrent qu'à l'instant on refondît la société de fond en comble pour mettre en pratique les théorèmes trouvés. Toujours, sous le règne « des faits accomplis, » une théorie quelconque a saisi l'imagination publique. Privés de l'habitude d'agir et munis de l'habitude de raisonner, nous nous éprenons de politique spéculative, et nous voulons régler les choses d'après de pures conceptions. Armés de l'analyse et accoutumés à tirer d'un principe ses conséquences,

nous découvrons aisément en quoi les faits présents choquent la raison philosophique, et nous sommes très-enclins à les mettre à bas. Nous regardons rarement le passé, le possible, le praticable ; nous considérons assidûment le beau, le bien, le juste en soi ; nous aimons mieux ce qui est conséquent que ce qui est applicable ; nous apercevons plus volontiers ce qui doit être que ce qui peut être ; nous ne songeons pas à faire un gouvernement pour le Français que nous sommes, mais pour Thomme abstrait qui est en nous. Comme d'ailleurs nous avons le mépris facile, la moquerie prompte et la main leste, les actions suivent les pensées, et au bout d'un instant nous sommes au bord d'une révolution. Au bout d'un instant nous sommes au/ond d'une révolution. Car le pouvoir central, en ôtant tout ce qui lui faisait obstacle, a ôté tout ce qm lui donnait appui. Le nivellement des classes et des provinces, en préparant l'obéissance simultanée et facile, a préparé la défection simultanée et facile. On se soumettait à lui sans difficulté ; sans difficulté on se soumet à son successeur. Les fonctionnaires étant dociles, sont dociles envers tout le monde. L'armée, étant nationale et recrutée incessamment dans le public, suit à quelques pas en arrière la marche de l'opinion publique. Au bout de quelque temps, la chance a tourné. L'assentiment universel qui semblait rendre le gouverne-

ment invincible s'est retiré. Il reste seul avec ses employés et ses soldats. Insensiblement, employés et soldats s'attiédissent; dorénavant un combat dans la rue suffit pour l'abattre. On voit s'établir une force ou une théorie qui se croit éternelle ; nous vivions à son abri, un peu lassés, assez tranquilles, et très-dociles, en attendant l'accès d'impatience ou d'enthousiasme prochain.

C'est ainsi que la force des situations primitives et l'ascendant des inclinations innées ont accru à l'excès chez nous la puissance du gouvernement central et la fragilité du gouvernement central, * l'esprit^ de révolution et l'esprit d'obéissance. Il n'est presque aucun parti qui ne maudisse l'un ou l'autre, croyant au premier aspect que , pour extirper la ifciofe détestée, il suffira de remuer un pied de terre. La vérité est qu'elle plonge par ses racines entre-croisées et infinies jusqu'au fond du sol et jusqu'aux extrémités du champ où elle croît, attachée aux plus anciens et aux plus vastes événements de notre histoire , aux plus intimes et aux plus puissants de nos penchants et de nos facultés. Si nous obéissons volontiers, c'est que la division et l'impopularité de l'aristocratie , l'isolement , la timidité, l'humble condition de la bourgeoisie , les bienfaits du pouvoir central, le manque de volonté solitaire et personnelle, ont pendant sept cents ans effacé les libertés publiques, aboli lés habitudes

406 M. TROPLONO.

de résistance individuelle on locale, fortifié le gonvernement général et central. Si nous faisons aisément des révolutions, c'est que le progrès continu de la classe moyenne y le nivellement universel, l'abolition de toutes les forces subordonnées, la puissance destructive de l'analyse, la confiance aux théories politiques, le goût delà logique pure, ont donné autorité à la philosophie politique, et ont laissé le gouvernement sans défense contre les accidents (le la rue qui viennent aider la souveraineté de Topinion. Il en est ici comme en Angleterre. L'histoire et la nature ont travaillé de tout leur effort à établir la constitution des deux pays : îd ' la souveraineté du pouvoir central tempérée par l'ascendant de l'opinion et la menace de la révolution prochaine; là-bas le gouvemeiÉent d'une aristocratie recrutée, continuée, et appuyée parla nation. Ici, comme là-bas, vous trouveriez dans la littérature, dans la morale, dans la philosophie, dans les arts, dans la conversation, dans les goûts, dans les moindres détails et dans les moindres ha-. oitudes de la vie, dans le costume, dans les gestes, les traces des causes qui instituent chez les uns et chez les autres des formes de société et de goù* vernement différentes; vous songeriez alors que la grandeur et le nombre des effets mesurent la puissance des causes; que, ^pour supprimer les eâéts, il faut supprimer les causes; que, pour abattre les

obstacles qui empêchent chez nous ravénement d'une aristocratie comme celle de l'Angleterre , il faudrait renverser cette prodigieuse légion de difTérences, et par conséquent refondre le Français jusque dans les plus minutieux détails de ses inclinations et de sa vie; vous concluriez contre M. de Montalembert, comme contre M. Troplong, que si nous pouvons observer les autres peuples comme des objets d'étude et de science, si nous devons les admirer comme des modèles de prospérité et de puissance, nous ne pouvons importer chez nous leur histoire ou leur caractère , ni chercher notre gouvernement ailleurs que dans notre nature et dans notre passé.

Placé sur ce terrain, on a plus de chance de bien voir et plus de plaisir à voir. Chaque nation apparaît comme une grande expérience instituée par la nature. Chaque pays est un creu->el où des substances distinctes en des proportionsdifférentessont jetées dans des conditions spéciales. Ces substances sont les tempéraments et les caractères. Ces conditions sont les climats et la situation originelle des classes. Le mélange fermente d'après des lois fixes, insensiblement, pendant des siècles, et aboutit ici à des matières stables, là-bas à des composés qui font explosion. On aime à apercevoir le sourd travail qui fait bouillonner lentement et incessamment ces gigantesques masses. On se pénètre des

incalculables forces qui broient ou éparpillent ou soudent ensemble la multitude des particules vivantes asservies à leur effort. On sent le progrès régulier qui, par une série comptée de transformations prévues, les amène à l'état défini et marqué. On jouit par sympattiie de la toute-puissance de la nature, et Ton sourit en voyant la chimiste éternelle, par une mince altération des proportions des conditions ou des substances, imposer des révolutions f fabriquer des destinées , instituer la grandeur ou la décadence, et fixer d'avance i chaque peuple les œuvres qu'il doit faire et les misères qu'il doit porter. C'est un noble spectacle que celui du laboratoire infini, étendu dans le temps et dans l'espace, oii tant de vases divers, les uns éteints et remplis de cendres stériles, les autres agissants et rougis de flammes fécondes, manifestent la diversité de la vie ondoyante et l'uniformité des lois immortelles. Confinés dans un coin de l'espace et de la durée, éphémères, abrégés demain peut-être par le contre-coup d'une explosion ou par le hasard d'un mélange, nous pouvons cependant découvrir plusieurs de ces lois et concevoir l'ensemble de cette vie. Gela vaut la peine de vivre; la fortune et la nature nous ont bien traités.

Avril 1867.

Page 1