‹ Essais de critique et d'histoireChapitre 27 sur 64 · Histoire de M. Fayet · texte numérisé non relu

Histoire de M. Fayet

de l'ardeur sensuelle qu'on avait vue au xvi e siècle en Fiance, ni de l'ardeur exaltée qu'on avait vue au xvi e siècle en Espagne. On aimait la beauté des dames à peu près comme on aime une fleur ou une parure. Fléchier évite les religieuses « voilées qui ont je ne sais quoi de triste et de contraire à son inclination » ; les visages laids « lui font peur » ; il a VAri d'aimer sur sa table; il le prête aux provinciales, et « voudrait leur donner encore celui d'être aimables » ; il prend plaisir i\ regarder des mains blanches, un teint uni, des yeux riants. Chacun regardait comme lui; là-dessus, une demi-émotion naissait; avec un sourire on glissait dans une oreille complaisante quelque sonnet exagéré et calme, ou la fine analyse d'un sentiment délicat; et l'on finissait par une révérence. Nul amour ne raffinait mieux la politesse et ne convenait mieux à la vie des salons *.

Cette politesse faisait. le style; le devoir prescrivait d'être toujours en parlant agréable et jamais rude; au lieu d'exagérer la sensation comme aujourd'hui, on l'atténuait; au lieu de poursuivre l'originalité et la force, on recherchait la douceur et la grâce; au lieu de heurter des contrastes, on

1. Voir les amoureux de Racine, notamment le farouche Hippolyte, si peu farouche.

notait des nuances. Fléehier cause à voix presque basse, d'un ton toujours égal, sans gestes, le sourire aux lèvres, comme il convient lorsqu'on est sur un beau fauteuil, parmi vingt personnes choisies, sachant fort bien qu'en un tel lieu les émotions fortes donnent des ridicules, et que les éclats de voix indiquent un malotru. En raillant, il effleure; l'âpreté et la vivacité blessante seraient ici de mauvais ton; le style mesuré est de mode, pratiqué et universel au même titre que l'art de bien attacher ses canons et son rabat. Voyez ces moqueries à peine indiquées dans son portrait de ** Mme Talon, vieille pédante qui se croit une mère de l'Église, et régente impérieusement les couvents : « Le premier abus qu'elle trouve, c'est que les ursulines se lèvent à quatre heures et demie en été et à cinq heures en hiver ; elle tient que c'est trop dormir pour des religieuses; que c'est faire comme les vierges folles de l'Évangile qui s'endormir-ent lorsqu'il fallait recevoir l'époux, et qu'il ne faut point tant de repos dans les cloîtres. Elle veut donc qu'en tout temps elles se lèvent à quatre heures, et trouble ainsi le sommeil de ces pauvres filles.* Sa seconde imagination est qu'il faut qu'elles disent le grand office les fêtes, et qu'elles fassent chanter une messe haute avec diacre et sousdiacre, quelques exemptious qu'elles en aient à cause qu'elles instruisent des jeunes filles, parce

<jue cela excite à la dévotion et donne une plus grande idée de la religion par les cérémonies extérieures; et le dernier désordre qu'elle trouve fort important et qu'elle veut réformer à tout prix que <œ soit, c'est qu'elles portent une ceinture de laine au lieu qu'elles en devraient porter une en cuir, selon leur statut. Voilà ce qu'elle entreprend avec beaucoup de chaleur. » Toutes ces moqueries sont émoussées, presque caressantes. Les louanges, quoique extrêmes, sont aussi peu émues. Quand on essaye de se représenter les sentiments de cette littérature, il semble que l'on respire le faible et le suave parfum d'une rose-thé flétrie et conservée depuis cent ans.

Le grand style oratoire l'évaporé encore davantage; tout se délaye et s'efface dans la longue phrase périodique; le talent consiste à développer; on analyse et on explique à l'infini tout ce que l'on touche. Voiture avait besoin d'une énorme période pour lancer un jnot. Fléchier a besoin d'une énorme période pour hasarder une déclaration galante : « Si je n'avais appréhendé que ma confidence fût mal reçue, il y a longtemps, madame, que vous sauriez tout le secret de mon cœur, et je ne serais plus dans l'embarras où je me trouve de vous déclarer une passion qui ne vous devrait pas être tout à fait inconnue; mais puisque vous avez là bonté et de m'ordonner que je vous en

fasse confidence et de me promettre même le secret, je vous avouerai, madame, que j'aime, et que j'aime passionnément, mais avec tout le respect possible, la personne du monde la plus aimable. * Les harangueurs de Tite-Live débutaient par des phrases semblables, quand ils se drapaient dans leurs toges pour sauver l'Etat. Naturellement ce goût oratoire enseignait tous les effets oratoires; Féchier use et abuse de la symétrie et de l'antithèse, et raconte ainsi le discours que les pères de l'Oratoire firent aux magistrats : « Il fallut haranguer devant les premiers orateurs du parlement, et prêcher la justice à ceux qui la rendent; il fallut leur prononcer les maximes de l'Évangile avec autant de gravité qu'ils prononcent leurs arrêts ; faire le juge des juges mêmes, et leur parler de la chaire avec autant d'autorité qu'ils parlent de leur tribunal. » Ces oppositions prolongées plaisaient au xvii siècle, comme un mot piquant au xvm c siècle, comme une image imprévue aujourd'hui. Par la même raison, on voulait de l'ordre en toute chose, une disposition calculée et des proportions équilibrées dans les diverses partie du discours, des exordes, des transitions, une conclusion. Fléchier compose son journal avec autant de soin qu'un sermon ou une tragédie. On avait l'amour de la règle. Ayant fait un poëme latin sur les Grands Jours, il le justifiait en

ces termes : « Ce poëme a trois parties : la préparation, la narration, la conclusion. La préparation contient dix-sept vers. Voici les démarches que j'y fais : premièrement je dis que le crime règne encore au milieu de la paix; ensuite j'en cherche les causes ; après je .fais espérer la vengeance ; enfin je l'annonce, etc. » Le plan d'un madrigal était alors aussi étudié et aussi parfait que le plan d'un rapport au conseil d'État.

Ne voilà-t-il pas nos seigneurs féodaux bien adoucis et bien polis? Dans les hauts appartements, près du lit à baldaquin, le long d'une ruelle précieuse, ils causent. Clélie, de Mlle de Scudéry, est sur la table; Voiture développe une plaisanterie; M. de la Rochefoucauld compose une maxime ; le chevalier de Méré établit la définition de l'honnête homme; Mme de Sablé impose aux hommes la théorie de l'adoration respectueuse et de la fidélité espagnole; Fléchier écoute, et quelquefois parle. Délivrée de soucis humanitaires, de discussions politiques et de controverses religieuses, libre d'inquiétude, de passion et de révoltes, la conversation se déploie sur la galanterie, sur les sentiments et les amusements de société, avec une aisance, un agrément, une sécurité et des ménagements inconnus et bientôt perdus. C'est dans ces salons que s'épanouit pour la première et la dernière fois la frêle fleur de la politesse ; elle com-

mcnçait à se faner dès la fin du siècle ; Saint-Simon et la Bruyère trouvaient déjà les jeunes gens grossiers.

Novembre 1857.

Histoire de la révolution d'Angleterre.

Il y a deux avis sur le talent de M. Guizot; voici le premier; nous sommes du second.

M. Guizot, disent les adversaires, n'est pas curieux. Il n'a pas de goût pour le détail, pour les événements crus et petits. Il néglige les circonstances distinctives et piquantes qui donnent au récit le relief et la couleur. 11 n'est point biographe chroniqueur, peintre de mœurs, amateur d'anecdotes. S'il connaît le parlement, le champ de bataille, la place publique, il ne connaît point la cuisine, l'alcôve, la salle à manger, le boudoir. Si parfois il approche du fait précis, il n'y entre pas. Voici l'arrivée de Charles II ; comparez son récit . aux documents : « Au moment où le roi mit pied

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à terre, Mqjik s'empressa vers lui avec tant d'humilité qu'il avait l'air, dit l'un de ses panégyristes, de demander pardon plutôt que de recevoir des remercîments. Charles l'embrassa avec une déférence filiale, et se répandit, de façon à être bien entendu des assistants, en témoignages de la plus affectueuse reconnaissance. » — & Le roi, dit M. de Bordeaux, témoin oculaire, débarqua le k de ce mois à Douvres. . Le général le reçut sur la côte, à genoux et avec toute l'armée. Le roi lui fit toutes.les caresses qui se peuvent imaginer, l'appela son père, et, après qu'il eut reçu le salul de la noblesse sous un dais qui lui avait été dressé, monta en carrosse, ayant à ses côtés les ducs d'York et de Glocester, qui reçurent les mêmes respects en même temps et couverts, » On voit la scène dans M. de Bordeaux, on ne la voit pas dans M. Guizot. C'est peu que de parler de « l'humilité » de Monk; mettez-le à genoux, parterre, sur la grève, sous les yeux de ses soldats. C'est peu de parler de la « déférence filiale » du roi. Qu'il dise le mot vrai et bas; qu'il appelle monpèreYdsm intime du meurtrier de son père. Cette jolie expression du temps, les caresses du roi, ce dais, machine monarchique où le prince s'étale comme dans une châsse, ces ducs qui restent couverts, tous ces traits du cérémonial nous transportent au xvn e siècle ; M. Guizot ne nous y transporte pas. — Un peu plus loin il ajoute : « Les deux orateurs, le comte

de Manchester et sir Harbotle Grimslone, adressèrent au roi des discours à la fois pompeux et sincères, où respiraient également, à travers une éloquence un peu lourde, l'enthousiasme monarchique et rattachement à la religion et aux libertés du pays. » Donnez-nous quelques lambeaux de leurs phrases. Nous rirons et nous ferons attention en apprenant qu'il fut appelé « grand roi, souverain redouté, fils des sages »,les orateurs prophétisant « qu'il serait l'exemple de tons les rois par sa piété, sa justice, sa prudence, sa puissance, le plus grand des rois qui eussent jamais porté le nom de Charles; qu'il était à juste titre le roi des cœurs, qu'il recevrait de son peuple une couronne de cœurs, qu'il ne pouvait manquer d'être le plus heureux et le plus glorieux des rois du plus heureux des peuples. » Cette platitude, héritage de plusieurs siècles monarchiques, se sent des mœurs monarchiques et rappelle la littérature contemporaine, fille emphatique et dégénérée du dernier siècle. M. Guizot, • évitant de marquer cette platitude, évite de marquer la vérité.

C'est pourquoi ses puritains manquent de vie. Nulle part H ne nous fait voir ces troupeaux de fanatiques, Bedlams déchaînés qui firent la faiblesse, le ridicule et la force de la révolution. Comparons un de ses récits phrase à phrase avec le journal de sir Thomas Burton : «Un sectaire, dit M, Guizot, James

Nayler, d'abord soldat, puis quaker, et insensé parmi des insensés, prétendait que le Christ, descendu de nouveau sur la terre, s'était incarné en lui, et, à ce titre, il se livrait à toutes sortes de manifestations et d'actes extravagants ou licencieux; des femmes, des vagabonds fanatiques le suivaient partout, chantant ses louanges et presque adorant. Il fut arrêté à Bristol et conduit à Londres, où la Chambre, au lieu de le renvoyer devant ses juges ordinaires, se fit faire sur ce qui le concernait un long rapport, le manda à sa barxc et décida qu'elle le jugerait. » — Voyez quels précieux détails il supprime ; c'est négliger de gaieté de cœur la pathologie de la révolution : « James Nayler, disent les rapporteurs du Parlement, se tient ordinairement assis sur une chaise, et sa compagnie, hommes et femmes, se mettent de temps en temps à genoux. Et quand ils sont fatigués d'être à genoux, ils s'asseyent par terre devant lui, chantant ces paroles et diverses autres du même sens : Saint! saint! au Tout- Puissant! au grand Dieu! au vrai Dieu! et gloire au Tout-Puissant! Voilà ce qu'ils font habituellement tout le long du jour; mais le témoin n'a jamais entendu Nayler chanter comme ci-dessus. Il dit aussi qu'il y a un grand concours de gens auprès de Nayler, lesquels, pour la plupart, s'agenouillent devant lui à la manière susdite. Et Martha Simons, dans la posture susdite, chanta :

Voilà le jour heureux ! regardez, le roi de justice est venu!... Et un membre de la Chambre étant dernièrement dans l'endroit ou maintenant Nayler est prisonnier, informe la commission qu'il vit Nayler et sa compagnie dans là posture susdite, et entendit John Stranger et une des femmes chanter : Saint, saint, saint, Seigneur Dieu ! Et : Saint, saint, à toi, toi, toi, Seigneur Dieu ! Et pendant que John Stranger chantait ces paroles, il regardait parfois en haut, parfois James Nayler. Et au dernier interrogatoire de Nayler, une Sarah Blackbury vint à lui et le prit par la main et lui dit: « Lève-toi, mon amour, ma colombe, ma beauté, et viens-t'en.

Pourquoi restes-tu assis de cette façon entre les pots? — Et au même moment, elle posa sa bouche sur la main de Nayler et se prosterna par terre devant lui. » Une de ses fidèles, Dorcas Erbury, qui jeta ses habits devant lui lorsqu'il traversa le Sommersetshire, affirma qu'elle était restée morte deux jours dans les prisons d'Exeter, et que Nayler, en lui imposant les mains, l'avait ressuscitée. — Nayler fut fouetté, mis au pilori, marqué au front. Il souffrit en martyr, tendit la langue -de luimême quand le bourreau prit son fer rouge pour la percer. Ses disciples étaient autour de lui, pleurant, chantant, frappant leur visage, baisant ses pieds, léchant ses plaies. — Ces fous n'étaient pas les seuls. Les hommes de la cinquième monarchie

croyaient que le Christ allait descendre en personne sur la terre, pour y régner mille ans avec les saints comme ministres. Les muggletoniens professaient que les « deux derniers prophètes et messagers de Dieu étaient John Reeve et Ludovic Muggleton ». Fox courait avec ses culottes de cuir, et prêchait à Crormvcll la lumière intérieure. Une femme entra dans la chapelle de While-Hall complètement nue, le lord protecteur présent. Un autre vint à la porte du Parlement avec une épée tirée et blessa plusieurs des assistants, disant que le Saint-Esprit lui avait inspiré de tuer tous ceux qui siégeaient dans la Chambre. Faut-il parler des soldats chanteurs de psaumes, docteurs improvisés qui chassaient le prédicateur de sa chaire, et, l'épée au côté, dissertaient sur la justification en poussant des éjaculations « savoureuses »? Ces accès sont les symptômes extrêmes de la grande maladie mentale qui fit et perdit la révolution d'Angleterre. M. Guizot évite ces menus détails de vérité scandaleuse. Ce sont eux pourtant qui distinguent une époque des autres, qui marquent l'espèce et le degré des passions dominantes, qui, par leur familiarité, produisent l'illusion, qui, par leur force, excitent l'intérêt. La sottise, le fanatisme, la violence, toutes les qualités morales sont: des grandeurs. Nul jugement, nulle louange, nul blâme, nulle phrase générale ne les mesure. Les

faits circonstanciés et nus expriment seuls la quantité; si on les omet, on ne présente que des approximations vagues. Mais dans, la nature, les grandeurs sont déterminées, et les œuvres d'art ne peuvent nous toucher qu'en ressemblant" à .la nature. M. Guizot s'ôte ainsi la puissance avec l'exactitude; ses récits ne sont pas assez précis ni assez frappants; son histoire n'est ni assez historique ni assez populaire. Chez lui on ne se croit pas en Angleterre; une fois dans son Angleterre, l'on ne se trouve pas forcé d'y rester.

Avec la curiosité il a supprimé en lui la passion. Il n'a qu'un ton et qu'un style. Toujours froid et grave, il semble s'être retiré au-dessus de l'histoire, et regarder les événements sans les ressentir. Point de mots vifs, de réquisitoires violents, d'éloges empressés, de railleries perçantes. Il ne descend pas dans les âmes, il ne participe pas aux joies, aux douleurs, aux haines acharnées, aux dévouements enthousiastes, aux mouvements du cœur; il ne se livre point, il n'est point artiste ; quand Cromwell passe en Irlande, il marque le nombre et la qualité des gens massacrés, et puis c'est tout. Et cependant quels beaux massacres! Quelle occasion pour pénétrer le lecteur de la froide fureur qui poussait les épées des fanatiques! Deux mille hommes égorgés en une nuit à Drogheda, tous les prêtres passés par les armes, les femmes et les enfants tués

avec le reste, les officiers partout fusillés de sangfroid, l'évêque de Ross pendu en habits pontificaux : le sang monte aux: yeux quand on lit ces meurtres; on respire l'odeur et l'enivrement de la boucherie; on entend la sourde acclamation qui, au moment de l'assaut, sortait des poitrines puritaines; on revoit les sombres piquiers de Cromwell, préparés la veille par le jeûne, par les psaumes, par la lecture meurtrière de l'Ancien Testament. A peine leurs officiers pouvaient-ils les retenir quand en Angleterre ils apercevaient un reste de catholicisme, un surplis, une image de la Vierge. Ici, en pays catholique, contre les papistes idolâtres, adorateurs de la grande bête, ennemis du Seigneur, ils lâchaient leurs mains et triomphaient dans le sang à l'exemple de Josué et de Moïse, qui avaient exterminé les peuples de la Palestine, hommes, femmes, enfants, jusqu'aux bêtes; à l'exemple d'Ahod, qui avait fendu les entrailles du roi moabite ; à l'exemple de Samuel, qui avait coupé Agag en morceaux; à l'exemple de David, qui avait brûlé ses ennemis dans des fours à briques et déchiré ses vaincus sous des râteaux de fer. A travers trente siècles, le même livre armait le même fanatisme du même couteau. M. Guizot néglige ce superbe spectade; il n'ose ressentir ces passions sauvages; il analyse pour le politique la lettre de Cromwell, et refuse au peintre et au psy-

chologue le tableau qu'ils demandaient. — Consentil du moins à ressentir les émotions pacifiques et humaines? Me fera-t-il éprouver Tardent désir et la joie folle avec laquelle le peuple anglais rappela et reçut les Stuarts? Je transcris sonNraorceau le plus animé, et je n'y trouve que les détails extérieurs d'une cérémonie. « Sa route, de Saint- George's-Fields à White-Hall, fut une ovation continue. Il marchait, précédé et suivi par de nombreux escadrons de cavalerie municipale et volontaire magnifiquement harnachés. Les milices de la Cité et de Westminster, et les diverses corporations avec leurs bannières, formaient partout une haie sur son passage. Les shériffs, les aldermen, et tous les officiers municipaux de la Cité, avec une multitude de' serviteurs en grande livrée, se pressaient autour de lui. Le lord maire, ayant à ses côtés Monk et le duc de Buckingham, portait devant lui l'épée. Cinq régiments de cavalerie de l'armée formaient le cortège. Les rues étaient jonchées de verdure, les maisons pavoisées de drapeaux, les fenêtres, les balcons et les toits garnis d'innombrables spectateurs, hommes et femmes, nobles et bourgeois dans leurs plus belles parures ; les canons de la Tour, les cloches des églises, la musique des régiments, les acclamations de la foule, remplissaient l'air d'un bruit immense et joyeux. « J'étais dans le Strand, dit un témoin oculaire,

et je contemplais ce spectacle, et j'en bénissais Dieu. Tout cela s'était fait sans une goutte de sang versée, et par cette même armée naguère révoltée contre le roi. C'était bien l'œuvre du Seigneur, car depuis le retour des Juifs de la captivité de lîabylone,aucunehistoire, ancienne oumoderne, n'avait eu à raconter une restauration semblable, et jamais cette nation n'avait vu briller un jour d'un si grand bonheur, d'un bonheur qu'aucune politique humaine ne pouvait accomplir ni espérer. » Où sont les sentiments de cette foule? Qui me montrera les causes de leur joie? Je veux voir la passion qui a amené ces événements, qui a renversé dix gouvernements, qui a vaincu les vainqueurs, qui est allée chercher un fugitif, un mendiant, un proscrit, le fils d'un décapité, pour l'asseoir au-dessus de toutes les têtes, et pour lui livrer les libertés publiques, parmi les respects enthousiastes de trois nations. Qu'on me montre les souvenirs qui agitaient les coeurs : vingt ans de guerres civiles, la loi détruite par ses restaurateurs, le Parlement mutilé, chassé, rétabli, disloqué, puis rétabli encore; l'ancienne constitution inutilement brisée et inutilement remplacée par des tyrannies passagères ; le despotisme au centre, la révolte aux extrémités, la justiee violentée, la force souveraine; la propriété, la liberté, la vie des citoyens soumise aux caprices privés et publics d'une armée fanatique; la perspective de

révolutions incessantes, nul espoir dans la résistance, nulle sûreté dans l'obéissance : le peuple qui accourait sur les routes, qui couvrait les rues, qui pavoisait les maisons, qui buvait autour des feux de joie, voyait rentrer l'ordre, la loi, la sécurité et la paix, et les cavaliers, ruinés par les confiscations, emprisonnés par les majors généraux, taxés au dixième de leur revenu, soumis à l'arbitraire des fils de leurs fermiers, se pressaient en triomphe autour de leur jeune roi, fils du roi martyr, sous qui ils avaient combattu, avec qui ils avaient souffert, pour qui, depuis douze ans, ils priaient tous les soirs, qui leur rapportait leurs honneurs, par qui ils remontaient au pouvoir, par les mains duquel ils allaient trouver leur vengeance. Mettez ces faits aux mains d'un orateur, de Macaulay par exemple; qu'il plaide l'enthousiasme public. Au bout d'une page, vous participerez à l'ivresse nationale, et vous comprendrez la révolution, parce que vous l'aurez sentie. M. Guizot oublie que le talent le plus efficace est la sympathie, que les grands événements ne sont pas les actions extérieures de l'homme, mais les mouvements intérieurs de l'âme, que la lucidité en psychologie c'est l'émotion, que le lecteur n'aperçoit les secousses morales qu'enleséprouvantlui-même, que l'historien doit se faire tour a tour puritain et royaliste pour peindre les puritains et les roya-

listes, que le cœur, aussi bien que l'intelligence, est un ouvrier de l'histoire, et que pour représenter la vie humaine, si variée et si complexe, il faut imposer à son talent toutes les allures et tous les tons. Ce n'est pas assez d'être grave et solide. Les trois quarts des faits échappent à cette façon de raconter. Il y a dans l'histoire des aventures bouffonnes, des événements de cuisine, des scènes d'abattoir et de cabanon, des comédies, des farces, des odes, des drames, des tragédies. Il faut donc que Thistorien soit tour à tour plaisant,* sublime, trivial, terrible. Il doit renfermer en lui cinq ou six poètes. Il n'y a qu'un seul écrivain dans M. Guizot. Tout à l'heure nous lui reprochions d'omettre les mœurs et la diversité des faits caractéristiques ; maintenant nous lui reprochons de supprimer la passion et la diversité des émotions intéressantes. Nous trouvions qu'il manquait de curiosité; noiia trouvons qu'il manque de sympathie. Nous concluons que par le retranchement des mœurs et par le manque de curiosité, il amoindrit l'histoire; que par le retranchement des passions et par le manque de sympathie, il amoindrit son talent.

La réponse est aisée et la voici :

Quel est l'objet du livre? La révolution d'Angleterre, c'est-à-dire la chute de cinq ou six gouvernements successifs et l'établissement définitif de la liberté politique. C'est donc une histoire politique, et, pour la bien faire, il ne faut faire que celle-là. // Un esprit exact ne mêle point les genres. Quand il se propose un but, il y va droit, sans s'arrêter ni se détourner en chemin; s'il explique la succession des gouvernements, il ne songe point à expliquer autre chose. Pourquoi Charles I er a-t-il été détrôné? Comment Cromwell est-il devenu maître? Pourquoi le protectorat n'a-t-il pu se changer en royauté? Pourquoi la république n'a-t-elle pu subsister? C'est à ces questions qu'il s'attache et non à d'autres. S'il touche aux autres, c'est pour résoudre celles-là. S'il cite des traits de mœurs, ce sont des traits de mœurs politiques. S'il expose la naissance et les dogmes de sectes, c'est parce que de religieuses elles sont devenues politiques. Il ne prend dans chaque matière que ce qui se rapporte à son sujet. Il ne prend dans chaque histoire que ce qui fait partie de son histoire. Tout à l'heure vous lui reprochiez de n'être

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pas curieux; c'est qu'il est conséquent. Vous le blâmiez d'éviter les anecdotes frappantes; c'est qu'il aime l'unité rigoureuse. Vous l'accusiez d'avoir supprimé dans le procès "de James Nayler les détails scandaleux et lumineux qui peignent les fanatiques; c'est qu'il ne fait point l'histoire des fanatiques. S'il conte cette aventure, c'est pour montrer une faute du Parlement, qui se rend odieux en usurpant le pouvoir judiciaire, et une ruse de Cromwell, qui rend cette usurpation visible pour discréditer le Parlement. Comprenez que le premier plaisir et le premier soin d'un grand logicien est de se proposer un but unique, de l'avoir présent à chaque page et à chaque ligne, de s'y porter de tout son effort et par chaque effort. Vous venez vous jeter à sa traverse; vous voulez l'entraîner dans l'histoire amusante, dans le roman vrai, dans l'imitation de Walter Scott; vous lui demandez de vous peindre un camp puritain, une assemblée de quakers, une taverne de cavaliers. 11 repousse de la main les importuns et les inconsidérés qui veulent le guider sans connaître la route, et qui le font sortir de sa voie sous prétexte de l'y faire entrer.

Considérons-le donc dans sa voie, c'est-à-dire dans l'histoire politique, il y a mis précisément ce que vous demandez : les circonstances frappantes les paroles crues, les mots authentiques. Il n'es

point resté comme Hume et Roberston dans les explications générales et dans la narration indirecte. Il a fait des scènes de roman, austères si Ton veut, mais aussi intéressantes qu'une séance du Parlement ou du Conseil. Rien de plus curieux dans le genre grave que la comédie sérieuse par laquelle Cromwell demande et refuse la couronne. Jour par jour on écoute les discours des personnages. Les lettres de Thurloe donnent le soir les impressions du matin. Henri Cromwell répond; on assiste aux conjectures, aux doutes, aux conversations du public. Les officiers viennent pétitionner contre le rétablissement de la royauté, Cromwell s'étonne de les voir « rechigner » et déclare avec la sincérité d'un grand politique, qu'il se soucie peu du titre. « C'est une plume à un chapeau. » Un peu après, survient l'orateur du Parlement avec la pétition attendue, semblable, dit-il lui-même, « à un jardinier qui cueille des fleurs dans le jardin de son maître, et en compose un bouquet, offrant à Son Altesse ce qu'il a cueilli dans le jardin du Parlement. » Cromwell, en recevant ce bouquet parlementaire, leur fait la harangue la plus obscure, la plus embarrassée, la plus inintelligible, la plus habile qui fut jamais, tellement que personne n'y put trouver le moindre indice de sa décision future. Le Parlement revient à la charge, lui envoie et lui renvoie son bouquet; Cromwell ne cesse pas d'avoir

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des scrupules. On institue des conférences. Les commissaires du Parlement se relayent pour le convaincre. Le grand homme d'État épanche son cœur en récits, en confidences, en allusions, coupant hrusquement ses idées, les reliant, découvrant et cachant tour à tour ce qu'il ne pense pas et ce qu'il pense, véritable Tibère, plus hypocrite et plus trivial que l'autre, mais si clairvoyant et si maî.tre de lui-même qu'au moment de monter sur le trône, il s'arrête, et se rassied sur sa chaise de Protecteur. Ces allées, ces venues, cette main si avidement tendue vers le sceptre, et tant de fois retirée, ces débats du Parlement excités ou apaisés en cachette, ces manœuvres infatigables, et pardessus tout les enroulements de ces dialogues entortillés à dessein, composent un petit drame qui paraît froid au lecteur ordinaire et qui semble vivant au lecteur attentif : c'est la diplomatie en action. — Avec l'art, M. Guizot y porte la science. A l'intérêt il ajoute la vérité. Là-dessus il est spécial, et on s'en aperçoit. Pour faire l'histoire de la chimie, il faut avoir manié les substances chimiques. Pour écrire l'histoire de la politique, il faut avoir manié les affaires d'État. Ce sont matières distinctes qui exigent une pratique distincte. Un littérateur, un psychologue, un artiste se trouve hors de chez lui quand il juge un traité, une ambassade, une manœuvre parlementaire, l'opportunité d'une con-

vocation, les effets d'une lai. Il ne peut décider qu'à tâtons, par improvisation téméraire, ou sur l'avis des autres ; si son. jugement est original, il ne peut être accrédité; s'il est accrédité, il ne peut être original. Ici nous avons confiance, et nous sentons vite que nous devons avoir confiance. Rien de mieux exposé et de mieux jugé gar exemple que les relations de Mazarin et de Cromwell. M. Guizot a pris plaisir de recueillir tous les détails de cette correspondance. En grand joueur d'échecs, il explique et admire la partie de deux fameux joueurs d'échecs. Les voilà qui s'observent, qui s'épient, qui s'inquiètent, qui rusent l'un contre l'autre, et qui, à force d'estime l'un pour l'autre, finissent par agir à découvert. « C'est l'art suprême des grands politiques de traiter les affaires simplement et avec franchise, quand ils se savent en présence de rivaux qui ne se laisseront ni intimider ni tromper. Mazarin en était capable et Cromwell le réduisait presque toujours à cette nécessité. C'était entre ces deux hommes un échange continuel de concessions et de résistances, de services et de refus, dans lequel ils risquaient peu de se brouiller; car ils se comprenaient mutuellement, et n'exigeaient pas l'un de l'autre ce qu'ils n'auraient pu s'accorder sans se nuire plus que leur accord ne leur aurait servi. » — Par-dessus ces exposés d'affaires il y a l'exposé des causes.

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Par-dessus les négociations de cabinets il y a les révolutions morales. Par-dessus les fautes ou l'habileté des chefs il y a les inclinations et les volontés des nations. M. Guizot, àchaque grande affaire, tourne ses regards vers le public, et, les documents à la main, montre les vicissitudes de l'opinion. C'est la même solidité et la môme expérience, et, au bouï de son livre, il n'est personne qui ne trouve nécessaire la révolution et la restauration.

Ce goût et ce talent pour l'histoire politique lui imposent un ton dominant et un style unique. Car remarquez qu'on ne se donne pas son style; on le reçoit des faits avec qui Ton est en commerce. Il est grave s'ils sont graves. On subit leur contrecoup et on répète leur accent. Vous voici peintre de mœurs ; vous vous intéressez aux variations des sentiments; vous courez les auberges, les corps de garde et les églises ; vous étudiez et vous mesurez les passions de l'an 1048. Involontairement vous perdez la gravité et vous éprouvez l'émotion. Devenu curieux et psychologue, vous notez avec moquerie ou avec colère les bizarreries, la folie, * l'énergie des sentiments. Vous vous livrez à la verve. Vous pouvez rire de Cromwell ou trembler avec Bunyan. Nul souci pressant ne ride votre front et ne charge votre cervelle. Vous êtes au théâtre. Cromwell est pour vous un acteur chargé par le hasard ou la nature de mettre sous vos

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yeux le jeu de la machine humaine. Vous sympathisez avec lui ou vous le sifflez, peu importe ; la mort vient, qui le tire par les pieds hors de la scène, faisant la place nette pour d'autres tragédies et d'autres comédiens. Devenez historien politique, à l'instant tout est changé. Vous voilà politique et sérieux. Vous ne regardez dans les événements que les suites générales, contre-coups énormes qui ébranlent ou affermissent la prospérité et la liberté de toute une nation. Vous êtes avec Cromwell à la tête des affaires, et en ce poste, on n'a point la permission de s'émouvoir, ni l'occasion de rire. Vous êtes obligé sans cesse déjuger les événements, de peser les hommes; et vous avez besoin, pour une telle œuvre, de tout votre sang-froid et de toute votre attention. Vous sentez, à chaque instant, que l'Angleterre vous revient ou vous échappe, et vous n'êtes point disposé à écrire un drame, ni une comédie, ni un roman. Que James Nayler se dise le Christ ou que le chapelain de Cromwell fasse la cour à la fille de Cromwell, ces accidents bouffons de la vie privée et du fanatisme national n'altéreront pas la contention soutenue de l'esprit calculateur qui en ce moment examine les chances de la révolution qui s'arrête et de la restauration qui arrive. Ainsi, fait M. Guizot. Toujours maître de lui-même, il avance d'un pas égal, mesuré et ferme, appropriant son style à son su-

jet, politique dans la construction des phrases comme dans le choix des événements, et partout austère. Macaulay écrit les affaires en orateur, comme on les plaide. M. Guizot écrit les affaires en homme d'État, comme on les fait.

Gromwell aussi était homme d'État. A son style pourtant, je doute qu'il eût su écrire l'histoire. Si M. Guizot l'a fait, c'est qu'il possède un autre talent. Il est philosophe. La philosophie de l'histoire a été son premier goût et son premier emploi. Il porte aujourd'hui dans l'histoire narrative le talent qu'il avait porté dans l'histoire spéculative. Ce talent ne consistait pas, à l'allemande, dans l'improvisation risquée de théories sublimes, mais dans la collection lente et complète de détails innombrables, dans la classification prudente et perpétuelle, dans le dégagement méthodique de hautes idées prouvées, dans la vérification assidue de toutes les vues d'ensemble; cet art de grouper les faits et d'en tirer les idées générales, après avoir construit Y Histoire de la civilisation en France et en Europe , a Qonstruit V Histoire de la révolution Angleterre. Il a donné au style une vigueur étonnante, et quand l'occasion s'en est présentée, dans le récit du despotisme de Charles I er , dans le procès de Strafford, du roi, de lord Hamilton, de lord Cappel, il a produit des morceaux d'une éloquence admirable, d'autant plus entraînante qu'elle est conte-

nue, et que l'historien s'efface pour laisser parler les événements. Car c'est l'ordre qui donne la force. Lorsque des faits tous semblables viennent, sans interruption et d'un mouvement croissant, frapper tous au môme endroit de notre âme, nous fléchissons sous leur continuité et sous leur véhémence, et nous sommes emportés dans le courant qu'ils ont formé. Un ordre inviolable soutient toutes les parties de cette histoire. Chaque page aboutit à son idée générale; chaque chapitre ou demi-chapitre réunit ses pages en une conclusion unique chaque volume laisse son impression distincte; et l'on a le plaisir très-noble et très-pur de sentir les faits • épars se changer, sans contrainte et par le seul effet de leurs affinités mutuelles, en un tissu continu de solides raisonnements.

L'esprit philosophique qui apprend à grouper les idées apprend aussi à les manier. Le philosophe est . chez lui dans les idées générales. Il les assemble et les oppose à l'instant et sans peine. Il n'est point comme le vulgaire qui ne les soulève que pour plier sous leur poids. Il a la force, et il en use. Je connais peu de phrases aussi fortes que ce passage sur l'état du parti presbytérien (1643), et il y a beaucoup de phrases semblables : « Le moment approchait où les vices intérieurs du parti jusque-là dominant, l'incohérence de sa composition, de ses principes, de ses desseins, devaient infailliblement

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