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éclater. Chaque jour il était forcé de marcher dans des voies opposées, de tenter des efforts contraires. Ce qu'il sollicitait dans l'Église, il le repoussait dans l'État; il fallait que, changeant sans cesse de position et de langage, il invoquât tour à tour les principes et les passions démocratiques contre les évêques, les maximes et les influences monarchiques ou aristocratiques contre les républicains naissants. C'était un spectacle étrange de voir les mêmes hommes démolir d'une main et construire de l'autre, tantôt prêcher les innovations, tantôt maudire les novateurs; alternativement té- • méraires et timides, rebelles et despotes à la fois; persécutant les épiscopaux au nom des droits de la liberté, les indépendants au nom des droits du pouvoir; s'arrogeant enfin le privilège de l'insurrection et de la tyrannie en déclamant chaque jour contre la tyrannie et l'insurrection. » Il y a dans cette vigueur une sorte de luxe ; c'est une force qui triomphe de se déployer. A mesure qu'il avance, 1VL Guizôtse contient davantage. Dans les derniers volumes, écrits trente ans après les autres, il a diminué la couleur pour préciser le dessin. lia condensé ses idées générales en résumés brefs, dont chaque mot est tout un chapitre. Lisez dix fois cette phrase, vous la trouverez chaque fois plus belle, et à la dixième vous n'aurez pas épuisé ce qu'elle contient : « Loin de la cour, dans les villes au sein
d'une bourgeoisie laborieuse, dans les campagnes chez des familles de propriétaires, de fermiers, de laboureurs, se réfugièrent le protestantisme ardent et rigide, les mœurs sévères, et ce rude esprit de liberté qui ne s'inquiète ni des obstacles ni des conséquences, endurcit les hommes pour eux-mêmes comme envers leurs ennemis, et leur fait dédaigner les maux qu'ils subissent ou qu'ils infligent, pourvu qu'ils accomplissent leur devoir, et satisfassent leur passion en maintenant leur droit. La restauration laissait à peine entrevoir ses tendances, et déjà les puritains se roidissaient contre elle, méprisés en attendant qu'ils fussent proscrits, mais passionnément dévoués, n'importe à quels risques et avec quelle issue, au service de leur foi et de leur cause ; sectaires farouches et souvent factieux, mais défenseurs et martyrs indomptables de la religion protestante, de l'austérité morale et des libertés de leur pays. » Il n'y a plus aujourd'hui de style ni d'esprit de cette trempe. Pour lui trouver des pareils, il faudrait remonter jusqu'à Thucydide ou Machiavel.
Le dernier effet de l'esprit philosophique est la grandeur. Les idées générales sont comme un trône où, d'un œil tranquille, le philosophe, assis au-dessus des autres hommes, regarde défiler le cortège des événements. Il leur impose des lois; il semble leur maître. 11 fait plus. Sortant de l'histoire
particulière qu'il raconte, il embrasse l'histoire universelle qu'il ne raconte pas. 11 trouve des le^ çons pour tous les hommes, et devient moraliste entre deux événements. « Quand les révolutions penchent vers leur déclin, c'est un triste mais grand enseignement que le spectacle des mécomptes et des angoisses de leurs chefs longtemps puissants et triomphants, mais enfin arrivés au jour où, par un juste retour de leurs fautes, leur empire s'évanouit, sans que leur obstination soit éclairée ou vaincue : divisés entre eux comme des complices devenus des rivaux, détestés comme des oppresseurs, décriés comme des rêveurs, frappés à la fois d'impuissance et d'une amère surprise, s'indignant contre leur pays qu'ils accusent de lâcheté et d'ingratitude, et se débattant sous la main de Dieu sans comprendre ses coups. » Ce ton est celui d'un Bossue t protestant. M. Guizot y revient naturellement et sans efforts. Quelques-uns s'en choqueront peut-être, trouvant que les axiomes tranchants ne sont vrais qu'en mathématiques, et qu'à moins d'être prophète, on ne doit pas faire intervenir Dieu dans les affaires humaines. D'autres phrases sont si grandes, qu'elles suppriment les objections et ravissent du premier coup; la critique n'a pas le temps de naître. Si, après le premier enthousiasme, elle essaye de s'y attaquer, elle se brise contre leur solidité majestueuse. Ce sont
des statues de dieux taillées dans le pur granit. En voici une qui me semble sublime par la puissance de la structure et par la hauteur de la vérité. Il s'agit du moment où naît la secte raisonneuse des indépendants, et où la nation semble glisser sur une pente inclinée, comme un navire qu'on lance et qui va s'engloutir dans la mer ou la traverser. « L'Angleterre était dans une de ces crises glorieuses et redoutables où l'homme, oubliant sa faiblesse pour ne se souvenir que de sa dignité, a cette sublime ambition de n'obéir qu'à la vérité pure, et le fol orgueil d'attribuer à son opinion tous les droits de la vérité. » Il y a ici comme un chant tendu et passionné. C'est de la poésie philosophique, il est vrai, et protestante; n'importe : l'émotion n'en est que plus belle, quand elle a traversé, comme ici, la double cuirasse de la logique et de la foi.
Ni curieux, ni artiste, disait-on ? Peut-être . Mais il est politique et philosophent, dans une histoire politique et philosophique, on ne peut rien souhaiter de mieux.
Juin 1556.
L'anabasc.
Quand on a passé un mois à lire des revues, des livres sérieux, des articles graves, des dissertations de philosophie ou d'histoire, on s'éveille un matin avec l'envie de n'en plus lire. On prend une échelle, on monte au plus haut de sa bibliothèque, on tire à soi un volume de mémoires, ceux de Monlluc, par exemple, et l'on feuillette la bataille de Cerisoles ou le siège de Sienne. Ces grands coups de pique et ces beaux coups d'arquebuse font plaisir à voir. A cheval, par monts et par vaux, parmi les surprises, les régalades, les aubades, les spectacles nouveaux, les dangers inattendus, dans les villes parées d'Italie, dans les vignes dorées du Languedoc, on respire en plein air, aux fanfares des trompettes, et Ton comprend une autre vie que la nôtre. On comprend en même temps un autre esprit, plus naïf et moins nourri d'idées, mais plus viril et muni d'idées plus nettes ; et l'on sent comme un souffle
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de santé et de jeunesse qui perce à travers notre civilisation artificielle, nos paperasses imprimées et nos vieux bouquins.
Les Grecs ont aussi leurs mémoires, plus poétiques encore et plus naturels. Républicains, exempts du point d'honneur et des habitudes chevaleresques, très-raisonneurs, très-lettrés, inventeurs des arts et des sciences, ils savaient agir avec autant de hardiesse que nos aventuriers, avec plus de concorde que nos gentilshommes, et, de plus, ils savaient écrire. Par-dessus tout, ils avaient les plus beaux sujets. L'Asie valait l'Amérique, et Artaxerxès valait mieux que Montézuma. J'ai relu TAnabase de Xénophon, et avec tant de plaisir que je demande la permission d'en citer et d'en commenter quelques pages. Rien déplus curieux que cette armée grecque, république voyageuse qui délibère et qui agit, qui combat et qui vote, sorte d'Athènes errante au milieu de l'Asie, avec ses sacrifices, sa religion, ses assemblées, ses séditions, ses violences, tantôt en paix, tantôt en guerre, sur terre et sur mer, dont chaque événement éprouve et révèle une faculté et un sentiment. Mais la beauté du style surpasse encore l'intérêt du récit. Supposez que chez nous la science eût été laïque en naissant, et que quelque bon génie nous eût délivrés de la scolastique ; probablement la civilisation moderne aurait commencé quatre siècles plus tôt, et nos
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premiers chroniqueurs auraient atteint dans leur naïveté le style parfait du siècle xvn. C'est ce qui alors arrivait en Grèce; Platon, infiniment plus hardi et plus inventif que Descartes, a des familiarités et des grâces d'enfant, et Xénophon, le politique, le philosophe, le moraliste, l'historien, est aussi simple qu'un conteur du moyen âge. Je le traduirai mot pour mot, et je le laisserai parler presque toujours. Il s'expliquera lui-même, et la différence de son style et du nôtre marquera, mieux qu'un commentaire, la différence des deux civilisations.
Il faut appliquer à Xénophon ce mot de Mme de Launay : « Son esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni tout ce qui s'appelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer. » Le contraste est d'autant plus frappant que notre langue d'aujourd'hui s'est chargée de métaphores, de -termes abstraits, de tournures convenues, et que, sous l'invasion de la philosophie et de la poésie, elle a perdu une partie de sa justesse et de sa clarté ; si on voulait exprimer celle de Xénophon par .une image, on devrait la comparer à l'eau d'un ruisseau au sortir de la source, encore sans mélange, légère et limpide, plus belle que lorsqu'elle sera grossie et troublée par le progrès de son cours. Voici comme il commence, et
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une page de lui en dira plûsque toutes ces comparaisons. On entre à l'instant en matière. Xénophon ne parle pas de lui-même; point de réflexions générales; rien que des faits, exposés avec autant de naïveté que dé concision :
Après que Darius fut mort et Artaxerxès établi roi, Tissapherne calomnie Cyrus, disant qu'il complote contre son frère ; celui-ci se laisse persuader, et fait saisir Cyrus pour le tuer. Mais leur mère, ayant obtenu sa grâce, le renvoie dans son gouvernement. Après ce danger et cet outrage, Cyrus cherche le moyen de n'être plus soumis à son frère, et, s'il peut, de régner à sa place. Leur mère Parysatis Fy poussait, l'aimant mieux que le roi Artaxerxès. Dès ce moment, personne de chez le roi ne vint voir Cyrus, sans partir mieux disposé pour Cyrus que pour le roi. Quant aux barbares de son gouvernement, il avait soin de les rendre bons soldats et affectionnés pour lui. Il levait des troupes grecques le plus secrètement possible, afin de surprendre le roi plus à l'improviste. Voici comme il les rassemblait : dans toutes les villes où il avait garnison, il ordonnait aux chefs de prendre des soldats péloponésiens les meilleurs et le plus nombreux qu'ils pourraient, disant que Tissapherne avait des desseins contre elles. En effet, les villes ioniennes étaient une ancienne possession de Tissapherne, données par le roi, et en ce moment, sauf Milet, elles s'étaient toutes remises à Cyrus. Tissapherne, pressentant qu'à Milet on complotait la même défection, tua les uns, bannit les autres. Cyrus ayant accueilli les fugitifs et levé une armée, assiégeait Milet par terre et par mer, et tâchait de ramener les bannis ; et c'était pour lui encore un autre prétexte de rassembler une armée. Il avait envoyé vers le roi pour lui dire qu'étant son frère, il devait avoir ces villes plutôt que Tissapherne ; et leur mère prenait son parti. En sorte que
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le roi ne se doutait pas de l'entreprise préparée contre lui, et croyait que son frère se minait en armées pour combattre Tissapherne : aussi n'était-il pas fâché de les voir en guerre. D'ailleurs Cyrus lui envoyait les tributs des villes qui se trouvaient aux mains de Tissapherne.
Dans la Chersonèse, qui est en face d'Abydos, il rassemblait une autre armée de la manière que voici : Cléarque le Lacédémonien était banni ; Cyrus l'ayant rencontré, l'admira fort et lui donna dix mille dariques. Celui-ci leva une armée avec cet or, et faisait la guerre dans la Chersonèse, attaquant les Thraces qui habitent au-dessus de PHellespont, et aidant les Grecs : en sorte que les villes de l'Hellespont contribuaient volontairement de leur argent pour nourrir son armée. Voilà encore une armée que Cyrus entretenait sans qu'on le sût. — Aristippe le Thessalien était sou hôte. Opprimé chez lui par ceux de la faction contraire, il va vers Cyrus et lui demande la solde de deux mille soldats pour trois mois, afin de venir à bout de ses adversaires. Cyrus lui donne celle de quatre mille soldais pour six mois, et le prie de ne point faire la paix avec ses adversaires, avant d'en avoir consulté avec lui. De cette façon, il entretenait secrètement une autre armée en Th essai ie. Il ordonna à Proxénos le Béotien, son hôte, de lever le plus d'hommes qu'il pourrait, et de venir, disant qu'il voulait marcher contre les Pisidiens qui inquiétaient son territoire. Enfin il ordonna à Sophœnétos le Stymphalien et à Socrate l'Achéen, qui étaient aussi ses hôtes, de venir avec le plus d'hommes qu'ils pourraient, afin d'attaquer Tissapherne de concert avec les bannis de Milet. Et ils firent ainsi.
Ainsi préparé, Cyrus se mit en marche sous prétexte de faire la guerre aux Pisidiens. Il avait une grande armée de barbares, et sbs troupes grecques rejoignaient son camp à mesure qu'il avançait. Ces
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Grecs n'étaient pas des mercenaires affamés et oblr gés de se vendre pour vivre. Ils étaient venus par esprit d'aventure, attirés par le grand renom de Cyrus; plusieurs avaient quitté leurs enfants, d'autres avaient fui de chez leurs parents; ils allaient en Asie, comme les premiers navigateurs dans le nouveau monde, espérant gagner gloire et fortune. Arrivé en Phrygie, Cyrus fit. leur dénombrement dans un grand parc que Xerxès avait planté en revenant de Grèce après sa défaite; et il trouva onze mille hommes pesamment armés, et deux mille hommes d'infanterie légère.
Le livre est un journal de marches, sans commentaires, ce qui lui donne un air de vérité frappant. Les Grecs traversent un pays rempli de lieux célèbres, et ces souvenirs répandent sur leur voyage un singulier intérêt : c'est le fleuve près duquel Apollon vainquit Marsyas; c'est la fontaine aux bords de laquelle Midas enivra le satyre ; à Peltœ, Xénias l'Arcadien sacrifie à Pan, donne des jeux et propose en prix des strigiles d'or; leurs traditions mythologiques les suivent, et l'antique poésie orne le paysage de ses aimables mensonges. De petits faits intéressants rompent l'uniformité du journal, et peignent aux yeux les objets et à l'esprit les mœurs. La reine de Cilicie vint trouver Cyrus avec de grands trésors, et le pria de lui montrer son armée. Ils regardaient les troupes défiler r
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dit Xénophon, Cyrus sur un char, la Cilicienne dans un chariot couvert. « Les Grecs avaient tous des casques d'airain, des tuniques de pourpre, des cnémides et des boucliers brillants; Cyrus, arrêtant son char devant eux, envoya aux généraux l'interprète Pigrétès, pour ordonner à la phalange de présenter les armes et de marcher tout entière en avant. La trompette sonna, et les soldats, les armes en avant, s'ébranlèrent. Puis, pressant le pas, et poussant des cris, ils se mirent à courir d'eux-mêmes du côté des tentes. Les barbares et les autres eurent grand'peur. La Cilicienne s'enfuit de son chariot; les gens du marché, abandonnant leurs denrées, s'enfuirent, et les Grecs allèrent en riant vers leurs tentes. La Cilicienne, voyant l'éclat et la belle ordonnance de l'armée, l'admira, et Cyrus se réjouit de la peur que les Grecs faisaient aux barbares. » — Les Péruviens craignaient autant les Espagnols. Les expéditions de Cortez et de Pizarre ressemblent beaucoup à celles de Xénophon et d'Agésilas.
Lorsqu'on fut arrivé en Cilicie^ les soldats soupçonnèrent qu'on les menait contre le roi et refusèrent d'avancer. Cléarque voulut obliger les siens à marcher. Ils frappèrent ses chevaux, ils le frappèrent lui-même, et il s'enfuit ayant manqué d'être lapidé; alors il les convoqua, « et resta longtemps debout devant eux en pleurant » ; puis il leur dit
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qu'il ferait leur volonté. Cependant fies, hommes qu'il avait gagnés se levaient dans l'assemblée, et montraient qu'on ne pouvait avancer ni reculer sans l'appui de Gyrus. Point de guides, point de vaisseaux, les passages occupés par devant et par derrière; on résolut d'envoyer vers Cyrus, qui déclara qu'il allait sur l'Euphrate combattre son ennemi Abrocomas. Les soldats n'étant guère persuadés, Cyrus promit à chacun d'eux trois demidariques par mois au lieu d'un darique, et ils se remirent en marche. Enfin il se déclara à Thapsaque, sur l'Euphrate, et ordonna aux généraux d'annoncer aux soldats que l'expédition £ était contre Artaxerxès. « Ceux-ci s'irritèrent, et dirent que les généraux savaient le dessein depuis longtemps, et l'avaient caché, et déclarèrent qu'ils ne marcheraient pas, si on ne leur donnait autant d'argent qu'aux soldats qui avaient accompagné Cyrus dans son premier voyage. Cyrus promit de donner à chaque homme cinq mines d'argent lorsqu'on serait à Babylone, et de leur payer la solde entière jusqu'à ce qu'il les eût ramenés en Ionie. Ce qui persuada la plupart des Grecs. » Ce trait naïf n'est point un aveu. Xénophon rapporte sans commentaire un fait qu'il trouve naturel. Il ne songe point à représenter les Grecs comme aventureux, désintéressés et héroïques. Rien ne lui paraît plus simple que de demander de l'argent pour un ser-
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vice. Nous sommes séparés par vingt-deux siècles des idées modernes.
Ils laissèrent l'Euphrate sur leur droite et entrèrent dans l'Arabie, pays désert :
Dans ce lieu, la terre était une plaine tout unie comme la mer, et peuplée d'absinthes. S'il y avait quelque peu d'autres plantes ou roseaux, elles avaient toutes une bonne odeur comme des aromates. Mais point d'arbres. Des bêtes sauvages de toutes sortes, des onagres en très-grand nombre, beaucoup d'autruches de la grande espèce. Il y avait aussi des outardes et des chevreuils. Les cavaliers poursuivaient ces bêtes. Les onagres qu'on chassait couraient en avant, puis s'arrêtaient ; car ils allaient beaucoup plus vite que les chevaux ; et quand les chevaux se rapprochaient, ils recommençaient, de sorte qu'on ne pouvait les prendre, * sinon lorsque les cavaliers, se postant de distance en distance, les chassaient en se relayant. La chair de ceux qu'on prenait ressemblait à celle des cerfs, mais était plus tendre. — Pour les autruches, personne n'en prit; et ceux des cavaliers qui les poursuivirent, cessèrent bientôt; car elles les distançaient de fort loin par la vitesse de leurs pieds, et grâce à leurs ailes qui les soulevaient, et dont elles se servaient comme d'une voile. Quant aux outardes, si on les fait lever brusquement, on peut les prendre ; car elles ont le vol court comme les perdrix et se lassent vite. Leur chair était très-bonne.
Il y a beaucoup de ces petits tableaux vrais, courts et pleins de choses, où le dessin est plus marqué que la couleur, mais où le dessin est si précis et si juste, qu'on voit les faits et les objets comme s'ils étaient présents.
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Ils traversèrent le désert à grandes journées, pressés par la disette, et n'ayant que de la viande pour se nourrir. Un jour, dans un passage étroit où il y avait de la Boue, les chariots restèrent embourbés; Cyrus fit venir des hommes pour les dégager, et, comme on n'allait pas assez vite, il dit avec colère aux premiers de sa suite de faire avancer les chariots. « Aussitôt ils jetèrent leurs robes de pourpre, chacun où il se trouvait, et coururent, comme s'ils allaient à la victoire, du haut d'une colline escarpée, avec leurs magnifiques tuniques et leurs larges pantalons brodés, quelques-uns ayant des colliers autour du cou et des bracelets aux mains! Ainsi vêtus, ils sautèrent à l'instant dans la boue, et dégagèrent les chariots, plus vite qu'on n'eût jamais pensé. » — Aucun office n'était vil aux yeux des Perses, lorsqu'il était imposé par le prince. Cet empressement dans l'obéissance faisait contraste avec l'indépendance des Grecs. Chacun d'eux faisait ce qui lui plaisait; les mœurs républicaines les avaient habitués à n'obéir qu'à leur volonté propre, ou au vote auquel ils prenaient pari. Deux capitaines, qui n'approuvaient pas l'expédition, prirent les vaisseaux qu'ils trouvèrent en Cilicie et s'embarquèrent avec leurs hommes. Lorsqu'on eut pour la seconde fois passé l'Euphrate, « il y eut une dispute entre les hommes de Cléarque et ceux de Ménon. Cléarque, ayant
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jugé que le soldat de Ménon avait tort, le fit battre. Celui-ci alla vers son corps d'armée, raconta l'affaire, et là-dessus les soldats s'irritèrent et voulurent beaucoup de mal à Gléarque. Le même jour Cléarque, étant allé au passage du fleuve, et ayant examiné le marché qui se trouvait là, revient à cheval avec peu de monde, et pour aller à sa tente traverse Tannée de Ménon. Un soldat qui fendait du bois le voit passer, lui lance sa hache et le manque. Un autre lui jette une pierre, puis un second, puis une foule d'autres avec de grands cris. Gléarque s'enfuit vers son armée et ordonne aussitôt qu'on prenne les armes. Il commande à ses hoplites de rester le bouclier incliné sur le genou, et prenant lui-même les Thraces et les cavaliers qui étaient plus de quarante, il pousse vers les hommes de Ménon. CeiM-ci se troublent, et Ménon pareillement; ils courent aux armes et se tiennènt prêts de leur côté à tout hasard. Proxénos, qui arrivait après eux et suivi de son corps d'hoplites, mena aussitôt ses hommes entre les deux troupes, et pria Cléarque de ne point agir comme il le faisait. Celui-ci s'irrite de voir prendre aussi doucement l'injure d'un homme qui a manqué d'être lapidé, et lui ordonne de faire place. En ce moment survenait Cyrus, qui apprit l'affaire. Aussitôt il prit ses javelots dans ses mains, accourut entre les deux troupes avec ceux
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de ses fidèles qu'il avait là, et dit : Cléarque, Proxénos, et vous autres Grecs qui êtes ici, vous ne savez ce que vous faites. Si vous engagez quelque combat entre vous, comptez que de ce jour-là je serai perdu, et vous aussi bientôt après. Car sitôt que nos affaires iront mal, tous ces barbares que vous voyez nous seront plus hostiles que ceux du roi. A ces mots, Cléarque revint à lui, des deux côtés on s'arrêta, et ils posèrent leurs armes sur la place. »
On était entré en Babylonie; on apercevait les traces d'un grand nombre d'hommes et de chevaux, et Ton savait que le roi était proche. Le bruit courait que son armée était de douze cent mille" hommes; qu'il avait soixante mille cavaliers et douze cents chars armés de faux. Cyrus assembla les tirées, et promit à chaque soldat une couronne d'or. Gaulitès le banni, homme de Samos, se leva et dit : « Cyrus, quelques-uns pensent que tu fais maintenant beaucoup de promesses, parce que le danger approche, mais que, si le succès arrive, tu ne t'en souviendras pas. Quelques-uns ajoutent que, quand tu t'en souviendrais et voudrais les tenir, tu ne pourrais donner autant que tu promets. — hommes, répondit Cyrus, le royaume de mon père va du côté du midi jusqu'à l'endroit où l'on ne peut habiter à cause de la chaleur, et du côté du nord jusqu'à l'endroit où l'on ne peut
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habiter à cause du froid. Tous les pays dans l'intervalle ont pour satrapes les amis de mon père. Si nous sommes vainqueurs, il faudra bien que vous, qui êtes mes amis, en soyez les maîtres; en sorte que je crains, non d'avoir trop peu pour donner à tous mes amis, mais d'avoir trop pour que vous puissiez tout prendre. » Atahualpa promettait aux compagnons de Pizarre de leur donner une chambre remplie de vases d'or aussi haut qu'il pouvait lever son bras.
Le roi reculait et n'essaya pas de défendre un immense fossé qu'il avait fait pour arrêter Cyrus. On crut qu'il renonçait à combattre, et l'armée se mit à marcher sans beaucoup d'ordre; un grand nombre de soldats avaient déposé leurs armes sur les chariots, et Cyrus lui-même, fort tranquille, faisait la route assis sur un char.
C'était l'heure où le marché est rempli dé monde, et on approchait de l'étape où Ton devait s'arrêter, lorsqu'on voit le Perse Pataguas arriver en toute hâte, poussant son cheval en sueur; à tous ceux qu'il rencontre, il crie aussitôt en langue barbare et en grec que le roi s'avance avec Une grande armée, préparé pour le combat. Il y eut un grand trouble, car les Grecs et les autres crurent qu'ils allaient être surpris en désordre. Cyrus saute de son char, met sa cuirasse, monte à cheval, et, prenant ses javelots dans ses mains, ordonne à tout le monde de s'armer et à chacun de prendre son rang. Puis à grande hâte, ils se rangent en bataille... On était déjà au milieu du jour, et les ennemis ne se montraient pas encore. Mais lorsque le
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soir vint, on vit apparaître une grande poussière comme une nuée blanche, et peu de temps après quelque chose de noir qui s'étendait au loin dans la plaine. Bientôt, lorsqu'ils furent plus près, Pairain brilla, et les lances et les rangs devinrent visibles. A la gauche des ennemis étaient des cavaliers avec des cuirasses blanches; Tissapherne, dit-on, les commandait ; à côté d'eux, les soldats qui portaient des boucliers d'osier, puis les hoplites avec des boucliers de bois qui leur descendaient jusqu'aux pieds; on les disait Égyptiens ; ensuite d'autres cavaliers et des archers. Tous ces hommes marchaient par nations, chaque nation en bataillon carré. Devant eux étaient des chars armés de faux, assez éloignés les uns des autres. Ils avaient des faux aux essieux allongées obliquement, d'autres sous le char qui regardaient la terre, afin de couper ce qu'elles rencontreraient. Le bruit courait qu'on devaient les pousser contre les rangs des Grecs pour les rompre. Cependant Cyrus courant le long des files avec Pigrétès l'interprète et trois ou quatre autres, criait à Cléarque de conduire l'armée contre le centre de l'ennemi, parce que le roi y était, e Et si nous vainquons là, dit-il, tout sera fini. » Mais Cléarque ne voulut pas éloigner du fleuve son aile droite, de peur d'être entouré des deux côtés, et répondit à Cyrus qu'il aurait soin que tout fût bien.
En ce moment, l'armée des barbares s'avançait d'un mouvement égal ; celle des Grecs, demeurant en place, remplissait ses rangs de tous ceux qui rejoignaient. Et Cyrus, poussant un peu en avant de l'armée, jetait ses regards des deux côtés, considérant ses ennemis ët ses amis. Xénophon Athénien, l'ayant vu de l'armée grecque, s'approcha et lui demanda s'il ordonnait quelque chose. Cyrus s'arrêta, lui dit et lui commanda de dire à tous que les sacrifices étaient favorables. Disant cela, il entendit un bruit qui allait à travers les rangs, et s'enquit de ce bruit : Cléarque lui répondit que c'était le mot qui passait pour la seconde
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fois. Cyrus s'émerveilla qui l'avait donné, et demanda le mot. On lui dit que c'était « Jupiter sauveur et victoire ». L'ayant entendu : « Je l'accepte, dit-il ; qu'il en soit ainsi. » Après ces paroles il alla à son rang.
Les deux" phalanges n'étaient pas séparées de plus de trois ou quatre stades, lorsque les Grecs chantèrent le Pœan et marchèrent à la rencontre de l'ennemi. Dans ce mouvement, la première ligne se détacha comme un flot qui déborde, et ceux qui restaient en arrière se mirent à courir. A ce moment, ils poussèrent tous le cri de guerre et prirent tous leur course. Quelques-uns disent qu'ils heurtaient leurs lances contre leurs boucliers afin de faire peur aux chevaux. Avant d'arriver à portée du trait, les barbares plient et prennent la fuite. Alors les Grecs les poursuivirent de toutes leurs forces, en se criant les uns aux autres de ne point courir à la débandade, mais de poursuivre en bon ordre. Les chars furent emportés, les uns à travers les ennemis eux-mêmes, les autres, vides de leurs conducteurs, à travers les Grecs. Mais, lorsqu'on les voyait venir, on s'écartait. Il y eut un homme qui fut atteint, comme ceux qui se laissent étourdir dans un hippodrome. Cependant on dit qu'il n'eut pas de mal ; et il n'y eut aucun autre Grec qui reçut le moindre coup, excepté un seul à l'aile gauche qui, dit-on, fut blessé d'une flèche. Cyrus, voyant les Grecs vainqueurs de leur côté et courant après les fuyards, plein de joie et déjà salué roi par les siens, ne se laissa point pourtant emporter à la poursuite, mais, tenant ses six cents cavaliers ensemble, il observait ce que faisait le roi. Le roi, qui était au centre de son armée, dépassait pourtant encore l'aile gauche de Cyrus, et ne trouvant personne qui lui fît face, ni qui résistât à ses premières lignes, tournait pour l'envelopper. Alors Cyrus, craignant que les Grecs ne soient pris par derrière et détruits, pousse en avant, charge avec ses six cents hommes, défait et met en fuite les six mille cavaliers du roi, et tue, dit-on, de sa propre main, Arta-
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gersès, leur chef. A la vue de cette déroute, les six cents cavaliers de Cyrus s'élancent à la poursuite et se dispersent aussi, excepté un très-petit nombre qui restèrent auprès de lui, étant presque tous de ceux qu'on nommait les convives du prince. Ainsi délaissé, il voit le roi et sa troupe, ne se contient plus, et disant : « Je vois l'homme ! » il va sur lui, le frappe à la poitrine et le blesse à travers sa cuirasse, ainsi que le rapporte Ctésias le médecin, qui dit avoir guéri la blessure. Pendant qu'il porte ce coup, un Perse l'atteint violemment au-dessus de l'œil avec son javelot. Dans ce combat du roi, de Cyrus et de leurs hommes, plusieurs tombèrent du côté du roi. Ctésias les nomme, car il était là. De l'autre côté, Cyrus périt, et huit de ses plus braves compagnons furent tués sur son corps. Artapatès, le plus fidèle de ses officiers, sauta, dit-on, de son cheval lorsqu'il le vit renversé, et se jeta sur lui en l'embrassant. On rapporte que le roi ordonna à quelqu'un de l'égorger sur le corps de Cyrus, d'autres racontent qu'il se coupa lui-même la gorge avec son cimeterre ; car il en avait un d'or, et portait un collier, des bracelets, et les autres ornements, comme les premiers des Perses; Cyrus l'honorait pour son zèle et sa fidélité.
On coupa la tête et les mains de Cyrus. Les cent mille barbares qu'il avait s'enfuirent; les Grecs seuls firent ferme et mirent en déroute Artaxerxès qui revenait sur eux. L'armée perse s'enfuit jusqu'à une éminence où les Grecs aperçurent l'étendard royal, l'aigle d'or au bout d'une lance. Us approchèrent, et personne ne les attendit. Lucios de Syracuse était monté sur l'éminence, vit la plaine immense à perte de vue couverte de
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fuyards, et les Grecs campèrent au milieu des chariots abandonnés et remplis de vfvres.
Le lendemain, inquiets, ils attendaient d'heure en heure des nouvelles de Cyrus. Ils apprirent enfin qu'il était mort, et qu'Ariœos, le chef de ses barbares, fuyait; un peu après, le roi envoya un Grec ami de Tissapherne pour leur commander de se rendre. Celte petite scène est d'une vérité frappante. Les caractères de Gléarque, du vieux général Cléanor, du jeune Théopompe sont indiqués avec cette sobriété et cette netteté qui sont le propre des artistes grecs. Il y a plaisir surtout à retrouver dans les phrases de Théopompe une trace de l'esprit raisonneur que les maîtres d'éloquence et de sagesse avaient développé dans les jeunes gens.
Phalinos et les hérauts du roi arrivent, et, appelant les chefs des Grecs, disent que le roi ordonne aux Grecs, puisqu'il est vainqueur et qu'il a tué Cyrus, de livrer leurs armes et de venir à ses portes pour y être bien traités. Voilà ce que dirent lés hérauts du roi. Les Grecs les écoutèrent avec colère. Cependant Cléarque se contenta de dire que ce n'était pas aux vainqueurs à livrer leurs armes. « Vous, généraux, dit-il, faites à ces hommes la plus belle et la meilleure réponse que vous pourrez. Je reviendrai tout à l'heure. » Un de ses serviteurs l'appelait, pour qu'il pût voir les victimes choisies ; car il se trouvait qu'il était occupé à sacrifier.
Alors Cléanor, Arcadien, le plus âgé des chefs, répondit qu'ils mourraient avant de livrer leurs armes. Et Proxénos,
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le Thébain : « Je m'étonne fort, Phalinos, si c'est en maître que le roi nous demande nos armes, ou si c'est comme don d'amitié ; si c'est en maître, pourquoi les demande-t-il et ne vient-il pas les prendre ? S'il veut les avoir par persuasion, qu'il dise ce qu'auront les soldats lorsqu'ils lui auront fait ce présent. » A cela Phalinos répondit : c Le roi pense être vainqueur puisqu'il a tué Cyrus; car qui est-ce qui maintenant lui dispute l'empire ? Il juge que vous êtes aussi en son pouvoir, puisqu'il vous tient au milieu de son pays, en deçà de fleuves infranchissables, et qu'il peut amener contre vous une telle multitude d'hommes, que, qUand il vous les donnerait à tuer, vous n'en viendriez pas à bout. » Après Phalinos, Théopompe, Athénien, parla ainsi : « Phalinos, en ce moment, comme tu le vois, nous n'avons d'autre bien que nos armes et notre courage; nous pensons qu'en gardant nos armes nous pourrons nous servir de notre courage, et qu'en les livrant, nous serons aussi privés de nos vies. N'imagine donc pas que nous livrerons les seuls biens qui nous restent; nous combattrons avec eux et pour eux. » »
Phalinos entendant ces paroles se mit à rire et lui dit : « Jeune homme, tu as l'air d'un philosophe, et ton discours n'est point mal tourné. Sache pourtant que tu es fou, si tu espères que votre courage pourra surmonter la puissance du roi. » Quelques autres, dit-on, répondirent plus doucement, disant qu'ils avaient été fidèles à Cyrus et qu'ils rendraient de grands services au roi, si le roi voulait être leur ami ; et que, s'il jugeait à propos de les envoyer contre l'Égypte ou de les employer à quelque chose, ils se soumettraient tous à lui. En ce moment, Cléarque revint et demanda s'ils avaient répondu. Phalinos prenant la parole : « Cléarque, l'un dit une chose, l'autre une autre. Toi, disnous ce que tu décides. — Pour ma part, Phalinos, dit Cléarque, je t'ai vu avec plaisir et tous les autres aussi, je pense; car tu es Grec, comme nous tous tant que nous
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sommes. Dans l'état où nous voilà, nous te consultons sur ce que nous devons faire. Pour toi, au nom des dieux, donne-nous le conseil qui te semble le meilleur et le plus beau et qui te fera honneur, lorsque dans Ta venir on dira que Phalinos, envoyé par le roi pour ordonner aux Grecs délivrer leurs armes, et consulté par eux, leur a conseillé telle ou telle chose, et tu sais qu'on ne peut manquer de répéter en Grèce ce que tu auras conseillé. » Gléarque lui insinuait ainsi sa réponse, voulant que l'envoyé du roi conseillât lui-même de ne pas livrer les, armes, ce qui aurait encouragé les Grecs. Mais Phalinos, trompant son attente, répondit : « Si de dix mille espérances vous en avez une seule de vous sauver en faisant la guerre au roi, je vous conseille de ne pas livrer vos armes ; mais, si vous n'avez aucune espérance de salut avec le roi pour ennemi, je vous conseille de vous sauver comme vous pouvez. — Phalinos, dit Cléarque, voilà ton avis. De notre part, annonce au roi qu'à notre jugement, s'il nous veut pour amis, nous lui serons des amis plus utiles en gardant nos armes qu'en les livrant, et que, s'il nous faut combattre, nous combattrons mieux avec nos armes que sans elles. — Nous lui annoncerons cela, répondit Phalinos ; mais le roi nous a encore ordonné de vous dire que, si vous restez ici, vous aurez trêve, et que, si vous avancez ou reculez, vous aurez guerre. » Cléarque répondit : « Annonce que nous nous en tenons là-dessus à ce que dit le roi. — A quoi ? dit Phalinos. — La trêve si nous restons, la guerre si nous avançons ou reculons. » Phalinos demanda de nouveau : « Annoncerai-je la paix ou la guerre? » Cléarque fit encore la même réponse : « La trêve si nous restons, la guerre si nous avançons ou reculons. » Mais il ne leur découvrit pas ce qu'il ferait.
Cléarque, au coucher du soleil, partit pour rejoindre Ariœos,et l'atteignit au milieu de la nuit.
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« Les généraux et les capitaines des Grecs, Ariœos et les premiers de ceux qui étaient avec lui jurèrent de ne point se trahir les uns les autres et d'être alliés. Les barbares jurèrent en outre de guider l'armée sans tromperie. Ils firent ce serment après avoir immolé un taureau, un sanglier, un bélier et un loup sur- un bouclier, les Grecs trempant leur cpée dans le sang, et les barbares leur lance, b Puis ils commencèrent la retraite. Le soir, ils campèrent dans un village d'où l'armée du roi avait enlevé jusqu'au bois des maisons. Les premiers s'y établirent. Les autres arrivant dans l'obscurité bivaqucrent comme ils purent, et firent grand bruit en s'appelant les uns les autres, en sorte que les ennemis les entendirent, et que les plus voisins s'enfuirent de leurs tentes. » À la nuit, il y eut du tumulte et une panique chez les Grecs. «Cléarque, qui avait par hasard auprès de luiTolmidès, Éléen, le meilleur des hérauts d'alors, lui dit de commander le silence, et de proclamer que les généraux offraient en récompense un talent d'argent à celui qui dénoncerait l'homme qui avait lâché l'âne dans l'enceinte du camp. Par cette proclamation, les soldats connurent que leur crainte était vaine et que leurs chefs étaient saufs. » Bien des historiens auraient honte de raconter des faits aussi petits et en apparence aussi ridicules. On veut absolument qu'une grande expédition ne soit composé
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que de grandes résolutions et de grands événements. Et cependant ce sont ces détails méprisés qui parlent à l'imagination, lui font toucher les objets et ôtent à la narration la couleur romanesque. Tout le monde aujourd'hui connaît et admire dans la Chartreuse de Parme, de Stendhal, le récit de la bataille de Waterloo. Il semble, quand on l'a lu, qu'on vient d'apprendre pour la première fois ce qu'est une bataille. Il m'a semblé souvent, en lisant la retraite des dix mille, que j'apprenais pour la première fois ce qu'est la marche d'une armée. Xénophon parle à chaque page du fourrage, des •vivres, de la pluie, de la poussière; il raconte comment, la nuit d'après la bataille, « ils tuèrent les bœufs et les ânes qui étaient çà et là, et les firent cuire, en brûlant des boucliers, des chariots et les flèches qu'ils ramassaient dans la plaine. » Un peu plus loin il décrit la beauté et la grandeur des palmiers près desquels on campa, comment les soldats en coupaient la cime et en faisaient un manger délicieux, mais qui faisait mal à la tête; comment ces palmiers fournissaient en outre des dattes, du vin et du vinaigre. On voit dans son livre une foule de ces tableaux comme en font les peintres de scènes militaires, le campement, les groupes qui se forment, les tentes qu'on dresse, les cuisines qu'on installe^ la fumée qui monte dans les arbres, tout le hkmv-aller de la vie errante, toute la régularité
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de la vie disciplinée, et ce mélange de poésie et de vérité, de détails intimes et d'aventures singulières, qui, touchant le goût par tous ses points sensibles, lui apportent le plaisir de tous côtés.
Le lendemain, le roi envoya des hérauts pour demander une trêve. « Annoncez-lui, dit Cléarque, qu'il faut combattre auparavant; car les soldats n'ont point à dîner, et il n'est personne qui ose parler de trêve aux Grecs sans leur procurer de quoi manger. » Les hérauts revinrent bientôt après, disant que cela convenait au roi, et conduisirent l'armée dans un village où il y avait des provisions. Trois jours après vint Tissapherne, qui, au ' nom du roi, fit un traité avec eux, et promit de les ramener dans leur patrie, de leur fournir un marché sur la route, et de leur laisser prendre des vivres quand ils ne trouveraient pas à en acheter. On se mit en marche vers la Médie, on traversa deux grands fossés, puis le Tigre, puis les villages de Parysatis, mère de Gyrus, que Tissapherne leur dit de piller. Mais les barbares d'Ariœos avaient fait la paix avec Tissapherne, et chaque jour l'armée de Tissapherne et les Grecs se défiaient davantage les uns des autres. Ils campaient séparés, s'entouraient de fortes gardes, et les hommes se battaient au fourrage. Cléarque, pour sortir d'inquiétude, alla trouver Tissapherne, lui montra que les Grecs ne lui voulaient point de mal, puisque leur salut
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dépendait de lui, qu'ils étaient prêts à servir le roi contre les Mysiens, les Pisidiens et les Égyptiens, si on voulait les employer, et finit par demander le nom de ceux qui le mettaient en défiance. Tissapherne parut persuadé : « Demain, dit-il, amène tes généraux et tes capitaines, pour que je leur fasse connaître les calomniateurs. » Cléarque vint avec cinq généraux, vingt capitaines et environ deux cents soldats.
Au même signal, les Grecs qui étaient dans la tente de Tissapherne furent saisis, ceux qui étaient dehors égorgés, puis des cavaliers courant à travers la plaine se mirent à tuer tous les Grecs qu'ils rencontraient, esclaves ou libres. Les Grecs qui du camp les voyaient courir s'étonnaient, et ne savaient ce que ce pouvait être, lorsque arriva l'Arcadien Mcarque, blessé au ventre, et retenant ses entrailles dans ses mains, qui leur raconta tout ce qui s'était passé.
On voit que le récit de Xénophon est la pure image des événements. Il n'annonce rien d'avance, il n'intervient pas dans la narration, il ne s'indigne pas, il ne cherche pas à toucher le lecteur. Que l'auteur s'efface, qu'il n'y ait rien entre nous et les faits, que notre impression soit libre, qu'elle soit produite uniquement par les événements et jamais par le commentaire, n'est-ce point là le but et la perfection du récit?
Les portraits des généraux assassinés sont d'une netteté singulière. Je traduirai celui de Cléarqûe,
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qui est d'une logique pressante et naïve, rempli de termes répétés avec une négligence aimable, et composé de deux démonstrations. Xénophon cherche dans son général deux qualités qui résument toutes les autres, et les met en lumière eh exposant les actions et les talents qui les prouvent. Et il développe cette preuve avec un soin, une preuve et une exactitude qui nous paraissent presque enfantines, parce qu'aujourd'hui nous sommes habitués à deviner sur un mot une foule d'idées, à juger à l'aventure, à croire à la volée, tandis que le Grec, écrivant sans formules copiées et sans phrases toutes faites, est obligé d'inventer ses opinions et ses expressions, de réfléchir sur tout ce qu'il avance, et de marcher pas à pas, pièces en mains, en homme qui découvre un nouveau pays. Ce style ne serait pas trop éloigné de celui de Commines, qui, comme lui, écrit à l'aurore des idées générales, si l'on osait comparer un barbare du xv° siècle, Bourguignon et conseiller de Louis XI, au Grec artiste et philosophe qui fut le disciple de Socrate et l'ami de Platon,
Cléarque, de l'aveu de tous ceux qui avaient fait épreuve de lui, avait au plus haut degré le goût et le talent de la guerre. En effet, tant qu'il y eut guerre entre les Lacédémoniens et les Athéniens, il resta en Grèce. Quand la paix fut faite, ayant persuadé aux siens que les Thraces faisaient tort aux Grecs, et s'élant procuré comme il put le consen-
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tement des éphores, il s'embarqua pour combattre les Thraces qui habitent au-dessus de la Chersonnèse et de Périnthe. Lui part\, les éphores eurent quelque- regret de cette entreprise ; il était déjà à l'isthme, lorsqu'ils essayèrent de le faire revenir. Mais il n'obéit point et lit voile vers l'Hellespont. Là-dessus, il fut condamné à mort par les magistrats de Sparte, comme ayant désobéi. Banni dès ce moment, il va trouver Cyrus. J'ai dit ailleurs par quels discours il persuada Cyrus, et comment Cyrus lui donna dix mille dariques. Il ne tomba point pour cela dans la mollesse ; mais ayant, avec cet argent, rassemblé une armée, il fit la guerre aux Thraces, les vainquit dans un combat, puis ravagea et pilla leur pays, et continua la guerre jusqu'au moment où Cyrus eut besoin de cette armée. 11 partit alors pour recommencer la guerre avec lui. C'est là, ce me semble, avoir le goût de la guerre, que choisir la guerre lorsqu'on peut jouir de la paix sans honte ni dommage; préférer les travaux de la guerre, lorsqu'on peut vivre dans l'oisiveté et le bien-être; diminuer ses richesses parla guerre, lorsqu'on peut les posséder entière sans danger. Cléarque aimait à dépenser pour la guerre comme un autre pour ses amours ou pour tout autre plaisir. Voilà comme il avait le goût de la guerre. Maintenant on voyait qu'il en avait le talent, parce qu'il aimait le danger, que nuit et jour il conduisait les troupes contre l'ennemi, parce qu'il était avisé dans le danger, comme tousceux qui l'y ont vu en toute occasion le reconnaissent. On le disait aussi bon gé-* néral que possible, à cause des deux qualités que voici et qu'il avait : il savait mieux que personne prévoir comment l'armée aurait les choses nécessaires et les lui procurer, et il savait imprimer en tous ceux qui l'entouraient l'idée qu'il fallait obéir à Cléarque. Son moyen était la sévérité; car il avait l'air sombre, la voix rude, et il punissait toujours durement, quelquefois avec colère, tellement que parfois il s'en repentait. Il punissait par principe. 11
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pensait que sans punition une armée n'est bonne à rien. Il disait môme, à ce qu'on rapporte, que le soldat doit craindre son chef plus que les ennemis, si Y ou veut qu'il garde son poste, qu'il se sépare de ses amis, et marche à l'ennemi sans chercher d'excuses. Aussi, dans les dangers, les soldats souhaitaient fort de l'entendre, et ne voulaient point d'autre chef que lui ; car alors son visage sombre prenait, dit-on, une apparence de joie, et son air dur semblait une menace contre les ennemis, en sorte qu'on ne le trouvait plus dur, mais encourageant. Lorsque les soldats étaient sortis de danger et avaient la facilité de passer sous d'autres chefs, beaucoup l'abandonnaient; car il n'avait rien d'aimable, mais toujours il était sévère et dur, de façon que les soldats étaient avec lui comme des enfants avec leur maître. Jamais il n'y avait d'homme qui le suivît par amitié ou bon vouloir. Tous ceux qui étaient attachés à sa personne, soit par ordre de l'État, soit parce qu'ils avaient besoin de lui, soit par quelque autre nécessité, étaient tenus dans une stricte obéissance. Lorsqu'ils commençaient, sous lui, à vaincre, il y avait de grandes causes pour qu'ils devinssent bons soldats ; car ils acquéraient de la hardiesse contre les ennemis, et la crainte de ses punitions les rendait dociles. Ainsi commandait Cléarque. On disait qu'il n'aimait pas beaucoup à être commandé par d'autres. Il avait, quand il mourut, enviroii cinquante ans.
Après cette trahison, « les Grecs se trouvèrent dans une grande perplexité, songeant qu'ils étaient aux portes du roi, entourés de toutes parts par
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beaucoup de nations et de villes ennemies, que personne ne leur fournirait de marché, qu'ils étaient éloignés de la Grèce d'au moins dix mille stades, qu'ils n'avaient point de guides, qu'ils étaient séparés de leur pays par des fleuves infranchissables, que les barbares de Cyrus les avaient trahis, qu'ils restaient seuls, n'ayant pas un seul cavalier pour allié, en sorte qu'il était visible que vainqueurs, ils ne tueraient personne, et que vaincus, pas un d'eux ne survivrait. Il y en eut beaucoup qui ne vinrent pas au camp cette nuit, et se couchèrent où ils se trouvaient, ne pouvant dormir à cause du chagrin et du regret qu'ils avaient de leur patrie, de leurs parents, de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils ne croyaient jamais revoir. »
Ici Xénophon commence à parler de lui-même sans orgueil ni fausse modestie, disant naturellement ce qu'il a fait, sans songer à prendre dans le' récit ni plus ni moins de place qu'il n'en a eu dans l'expédition, parlant de lui à la troisième personne, et, ce semble, avec autant de simplicité et d'indifférence que s'il parlait en effet d'un tiers. Il avait suivi Cyrus comme volontaire, appelé par Proxénos son hôte, un des généraux. Il était fort affligé, et s'endormit pourtant un moment. Il vit en songe la foudre tomber sur la maison de son père et l'embraser. Réveillé en sursaut, il se leva, rassembla
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les capitaines de Proxénos, leur montra le danger, et dit qu'il fallait nommer des chefs et pourvoir au salut commun. Un certain Apollonide, qui avait l'accent béotien, proposa de se rendre au roi. On le chassa en l'appelant lâche ; on fit venir tous les autres chefs de l'armée, et Xénophon recommença son discours devant eux. Là-dessus, il fut nommé général avec trois autres.
Alors on convoqua les soldats ; car l'armée était une sorte de cité libre, et on ne la gouvernait que par des harangues et des raisons. Les généraux exposèrent l'un après l'autre ce qu'il fallait faire, et encouragèrent les troupes. Xénophon se leva à son tour, revêtu de ses plus belles armes, et dit qu'avec l'aide des dieux on avait beaucoup de belles espérances de salut. « A ce moment quelqu'un éternua, et les soldats, entendant ce présage, d'un commun mouvement se prosternèrent tous pour adorer les dieux. — hommes, dit Xénophon, puisque, lorsque nous parlions de notre salut, il nous est venu un présage de Jupiter sauveur, il me semble que nous devons promettre de lui faire un sacrifice lorsque nous serons en pays ami. Que celui qui est de cet avis lève la main. — Ils la levèrent tous. Puis ils firent le vœu et chantèrent le Pacan. » Xénophon reprit alors la parole et leur expliqua tous les motifs qu'ils avaient d'espérer.
Aux yeux d'un moderne, il n'y a pas de discours
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plus étonnant que celui-là. . Les proclamations qu'on fait dans nos guerres modernes semblent l'accompagnement naturel de l'eau-de-vie qu'on verse aux soldats avant la bataille. Il ne s'agit que de leur mettre le sang en mouvement, opération que produisent les phrases emphatiques et les lieux communs sublimes. On emploie la littérature comme mécanique d'enthousiasme. Xénophon n'a pas cette éloquence bruyante, et ses soldats, hommes pratiques, habitués, grâce à l'éducation républicaine, à juger par eux-mêmes, lui demandent non de beaux mensonges et des mouvements d'imagination, mais des faits concluants et des raisonnements solides. Il n'y a pas une exclamation dans tout le discours ; le ton reste partout le même ; il n'y a pas un trait de forfanterie militaire : tout est sensé, vrai, mesuré. Il explique pourquoi il ne faut pas regretter la défection d'Ariœos, comment on pourra se passer de cavalerie, trouver des guides, se procurer des vivres, passer les fleuves ; pourquoi il convient de brûler les chariots et le superflu de l'armée, et autres choses semblables. Les modernes passent pour des hommes positifs, et on leur parle comme à des poètes ; les Grecs passent pour poêles, et on leur parlait comme à des hommes positifs. Aussi, ce qu'on doit admirer le plus dans leur retraite, c'est moins leur courage que les motifs de leur courage. Ils ne sont point soutenus
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par cette vanité généreuse qu'on appelle l'honneur, mais par leur bon sens et leur droit jugement.
Ils brûlèrent leurs tentes, leurs chariots, le superflu de leurs bagages, passèrent le fleuve Zapata, et marchèrent vers le nord, afin d'atteindre la mer Noire, rangés en bataille, et ayant au centre les femmes, les valets et les bêtes de somme. Un des anciens chefs de Cyrus, Mithridate, s'approcha en apparence comme ami, et une fois à 'portée, fit tirer sur eux. Les Grecs souffrirent beaucoup, car les flèches de leurs archers crétois ne portaient pas assez loin pour atteindre les Perses, et les cavaliers ennemis reculaient quand la phalange se retournait contre eux. L'armée, ce jour-là, fit peu de chemin et eut beaucoup de blessés. Le soir, on choisit deux cents Rhodiens qui lançaient des balles de plomb avec leurs frondes, et deux fois plus loin que les Perses, et on leur donna de l'argent pour ce service. Preuve singulière de l'extrême indépendance de chaque particulier et de la faiblêsse du point d'honneur. Aujourd'hui, pour transformer des soldats de ligne en tirailleurs, il suffirait d'un mot du général, et ils rougiraient de demander double solde. Du reste, ceux-ci, le lendemain, mirent en déroute les barbares, et les Grecs mutilèrent les morts pour faire peur à l'ennemi.
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Ils rencontrèrent deux grandes villes désertes, Larissa et Mespila : « La base des murs de Mespila était en pierre coquillière polie, épaisse et haute de cinquante pieds; sur elle était bâti un mur de briques, épais de cinquante pieds, haut de cent; l'enceinte avait neuf lieues. » L'Orient a toujours été rempli de ruines. C'est le pays des grands empires et des grandes destructions, et les Grecs rencontrèrent plus d'une fois de pareils débris, squelettes de cités monstrueuses, restes de civilisations qui avaient péri.
Tissapherne les suivait avec sa grande armée, en sorte que tout le jour ils marchaient et combattaient; l'ennemi occupait d'avance les hauteurs, et ils étaient obligés de les prendre d'assaut. Le nombre de leurs blessés augmentait ; il fallait des soldats pour les porter et d'autres soldats pour porter les armes des porteurs. Ils campèrent trois jours dans des villages où il y avait des provisions pour un satrape, et établirent huit médecins pour soigner les blessés.
Lorsqu'ils atteignirent les bords du Tigre, ils trouvèrent qu'il était impossible de le passer; car, en sondant avec toute la longueur des lances, on n'atteignait pas le fond. Les généraux firent venir les prisonniers et s'informèrent des routes. Celle du nord conduisait dans les montagnes des Carduques, peuplades très-guerrières, qui n'obéis-
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saient point au roi, et qui avaient détruit dans les défilés une armée de cent vingt mille hommes, envoyée pour les réduire. Mais il fallait suivre celle route pour passer le Tigre à sa source. Ils partirent la nuit en grande hâte, afin de surprendre les barbares. Le récit est si curieux et si animé, qiie je vais essayer de le Iraduire tout entier :
• Chirisophos monte sur la hauteur avant qu'aucun des ennemis s'en aperçoive ; puis il ordonne de marcher. Le reste de l'armée le suivait à mesure, et occupait des villages, des vallées et des gorges. Les habitants, abandonnant leurs maisons, s'étaient enfuis avec leurs femmes et leurs enfants sur les montagnes. Mais il y avait chez eux force vivres à prendre. Leurs maisons étaient fournies aussi d'ustensiles d'airain en grand nombre. Les Grecs n'en emportèrent aucun et ne poursuivirent pas les habitants. On les ménageait pour voir s'ils voudraient laisser passer l'armée chez eux comme en pays ami, ce qui était naturel, puisqu'ils étaient comme elle ennemis du roi. Pour les vivres, chacun en prit ce qu'il trouva, car il y avait nécessité. Les Carduques qu'on appelait n'écoutèrent point et ne firent aucun signe amical. — Lorsque les derniers des Grecs descendirent de la hauteur vers les villages, il était déjà nuit, car, la route étant étroite, ils avaient passé tout le jour à monter et à descendre. Quelques Carduques se rassemblèrent, chargèrent les derniers rangs, tuèrent quelques hommes, et en blessèrent d'autres avec des pierres et des flèches. Ils étaient peu nombreux, car les Grecs étaient tombés sur eux à l'improviste ; mais, s'ils s'étaient assemblés en plus grand nombre, une partie |de l'armée aurait couru risque de périr. — On campa ainsi cette nuit dans les villages. Les Carduques allumèrent beaucoup de feux en cer-
cle sur les hauteurs et se voyaient les uns les autres. Au jour naissant, les généraux et les capitaines des Grecs se réunirent, et décidèrent de marcher avec les bêtes de somme nécessaires et les plus robustes, en abandonnant les autres, et de relâcher aussi tous les prisonniers qu'on avait faits récemment. Car ces animaux et ces captifs, étant nombreux, retardaient la marche : il fallait beaucoup d'hommes pour les garder, et c'était autant de soldats inutiles. 11 fallait se procurer et porter avec soi le double de vivres pour tant de bouches. La chose étant décidée, on la lit proclamer par le héraut.
Lorsque les soldats eurent dîné et se furent mis en marche, les généraux s'arrêtèrent dans un passage étroit pour les examiner. Si les soldats avaient gardé quelque chose contre Tordre, ils le leur étaient, et ceux-ci obéissaient, sauf lorsqu'un d'eux furtivement faisait passer un jeune garçon qu'il désirait ou une belle femme. Ce jour-là, ils marchèrent de la sorte, tantôt combattant, tantôt faisant halte. — Le lendemain, il y eut un' grand orage, et cependant il fallait avancer, parce qu'il n'y avait pas assez de vivres. Chiris'ophos conduisait, Xénophon était à l'arrièregarde. Les ennemis attaquèrent vigoureusement, s'approchant à cause de l'étroitesse du passage, et lançant des pierres et des flèches ; en sorte que les Grecs, obligés de poursuivre et de revenir ensuite, avançaient lentement. Et plusieurs fois Xénophon, lorsque les ennemis chargeaient trop vivement, ordonna qu'on fît ferme. Dans ces moments, Chirisophos averti s'arrêtait; mais la dernière fois il ne s'arrêta pas : au contraire, il hâta le pas et fit dire à l'arrière -garde de le suivre, de façon qu'on vit bien qu'il y avait quelque chose. Mais on n'avait pas le loisir d aller voir la cause de cette hâte. Aussi la marche de lanière-garde devint semblable à une fuite. Là mounit un homme brave, Cléonyme, Laconien, atteint d'une flèche dans le côté, à travers son bouclier et sa casaque, et*Basias, Arcadien, qui
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eut la lête traversée. Lorsque les troupes furent arrivées au campement, Xénophon alla du même pas trouver Chirisophos, et lui reprocha de ne pas les avoir soutenus, et de les avoir obligés de fuir en combattant : t A présent, deux bons et braves soldats sont morts, et nous n'avons pu ni emporter ni ensevelir leurs corps ! — Regarde du côté des montagnes, répond Chirisophos, et vois comme elles sont toutes infranchissables. 11 n'y a qu'un chemin, celui que tu vois, à pic, occupé par cette foule d'hommes que tu peux voir, et qui s'y sont établis d'avance pour garder le passage. Je me suis hâté et je ne t'ai point soutenu, afin de tâcher d'arriver avant que la hauteur fût prise. Les guides que nous avons disent qu'il n'y a pas d'autre route. — J'ai deux hommes, dit Xénophon. Lorsque là-bas nous nous sommes trouvés dans l'embarras, nous avons fait ferme pour respirer, nous en avons tué quelques-uns, et nous avons eu l'idée d'en prendre, justement pour avoir des guides qui connussent le pays.
. Aussitôt on fit venir les deux hommes et on les interrogea séparément, leur demandant s'ils savaient quelque autre route que celle qu'on voyait. L'un d'eux répondit que non, quoiqu'on employât toutes les menaces. Et comme il ne disait rien d'utile, on le tua en présence de Vautre* Le survivant dit que celui-là s'était tu parce que sa fille était mariée à un des hommes de la hauteur. Il promit pour lui de conduire l'armée par une route praticable même aux bêtes de somme. Interrogé si elle renfermait quelque passage difficile, il répondit qu'il y avait une hauteur qu'il fallait occuper d'avance, sans quoi il serait impossible de passer. Là-dessus, on jugea à propos de convoquer les capitaines des peltastes et des hoplites pour leur dire ce qui eu était, et leur demander si quelqu'un d'entre eux voulait se montrer homme brave et s'offrir pour marcher en volontaire. Aussitôt s'offrent parmi les hoplites Aristonymos de Méthydie, Arcadien, et Agasias de Stym-
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phalie, Arcadien, puis par rivalité Callimaque de Parrhasie, Arcadien. Celui-ci dit qt'il se proposait pour l'expédition, et qu'il prendrait avec lui des volontaires de toute l'armée. « Car je sais, dit-il, que si je commande, beaucoup d'entre les jeunes gens me suivront. * Après cela, on demanda si quelqu'un des taxiarques voulait aussi partir. Aristéas de Chios se présenta. Il fut très-utile à l'armée, et à plusieurs reprises, dans cette expédition.
Il était déjà tard. On leur donna l'ordre de manger et de partir. On lie le guide, on le met entre leurs mains, et l'on convient que, la nuit, ils garderont la hauteur s'ils peuvent l'occuper; qu'au jour naissant ils donneront le si- \ gnal avec la trompette, qu'alors ils attaqueront les ennemis qui occupent l'issue apparente, et que le reste d« Farmée viendra à leur aide le plus vite qu'on pourra. Étant ainsi convenus de leurs mouvements, les volontaires partent au nombre de deux mille hommes ; il tombait du ciel beaucoup d'eau. Cependant Xénophon, ayant avec lui l' arrière-garde, marcha vers l'issue apparente, pour détourner de ce côté l'attention des ennemis, et les empêcher de remarquer ceux qui faisaient le circuit. Lorsqu'il fut avec l'arrière-garde devant le ravin qu'il fallait traverser pour gravir la route, les barbares roulèrent des blocs qui auraient fait la charge d'un chariot, d'autres plus grands, d'autres moindres, qui allaient heurter contre les rochers, et dont les éclats rebondissaient lancés comme par des frondes. Il était tout à fait impossible d'avancer par cette route. Quelques-uns des capitaines, à défaut de celle-là, en essayèrent une autre, et l'on continua cette manœuvre jusqu'à la nuit. Lorsqu'on crut qu'on pouvait se retirer sans être vu, les troupes s'en allèrent pour souper. Ceux qui faisaient l'arrière-garde n'avaient pas même dîné. Cependant les ennemis, montrant qu'ils avaient peur, ne cessèrent point de toute la nuit de rouler des pierres. On le conjecturait au bruit. Ceux qui avaient le guide font un détour, et surpren-
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ncnt les gardiens du poste, assis autour du feu. Ils tuent les uns, et ayant poursuivi les autres, restent là, croyant occuper la hauteur. Mais ils ne l'occupaient pas. Il y avait au-dessus d'eux un mamelon, le long duquel était la route étroite sur laquelle ils avaient trouvé les gardiens; celle-ci du reste conduisait aux ennemis qui s'étaient postés sur l'issue apparente. Les Grecs passèrent la nuit en cet endroit. Quand le jour parut, ils marchèrent en silence et en ordre contre les barbares. Il y avait du brouillard, de sorte qu'ils approchèrent sans être aperçus. Lorsque les deux troupes se virent, la trompette sonna, les Grecs poussèrent le cri de guerre, et chargèrent les ennemis. Ceux-ci ne les attendirent pas, et abandonnèrent la route. Il n'y en eut que peu de tués dans la fuite, car ils étaient agiles. Aussitôt, de leur côté, les hommes de Chirisophos, ayant entendu la trompette, gravirent la route qui était en vue. D'autres généraux, chacun de son côté, prirent les chemins non frayés qu'ils rencontraient, et montèrent comme ils purent, en se hissant les uns les autres avec leurs lances. Ce furent eux qui se réunirent les premiers aux hommes qui avaient occupé la hauteur.
Pour Xénophon, ayant la moitié de l'arrière- garde, il suivit le môme chemin que ceux qui avaient le guide. Car c'était la route la plus aisée pour les bêtes de somme; il avait rangé sa troupe derrière elles. En avançant, ils rencontrent au-dessus du chemin une éminence occupée par Icj ennemis, qu'il fallait chasser, sous peine d'être séparés de l'armée. Car les hommes auraient bien passé par la même route que leurs camarades, mais il n'y avait point d'autre voie que celle-là pour les bêtes de somme. Làdessus, s'exhorlant les uns les autres, ils courent vers 1 l'ennemi, rangés par colonnes, non pas en cercle, mais laissant une issue aux ennemis, s'ils voulaient fuir. Pendant qu'ils montaient, chacun par où il pouvait, les barbar.es les frappaient et leur liraient des flèches, mais ils ne se lais-
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sèrent point approcher, et s'enfuirent abandonnant leur poste. Les Grecs le dépassent et voient en avant une autre éminence occupée aussi, et contre laquelle il fallait aussi marcher.
» Xénophon craignant que, s'il laisse libre cçlle qu'il . vient d'emporter, les ennemis ne la reprennent, et ne tombent sur les bêtes de somme qui passent (car la file était longue à cause de l'étroitesse de la route), laisse sur l'éminence les capitaines Céphisodon, fils de Céphisophon, Athénien, et Amphicrate, fils d'Amphidème, Athénien, et Archagoras, Argien banni. Il marche lui-même avec les autres vers la deuxième éminence, et ils la prennent de la même façon que la première. Il restait un troisième mamelon beaucoup plus escarpé : c'est celui qui dominait le feu du poste que les volontaires avaient surpris la nuit. Lorsque les Grecs en furent proches, les barbares le quittent sans combat; ce qui étonna tout le monde, et fit soupçonner qu'ils l'avaient abandonné de peur d'être entourés et cernés. Xénophon monta sur le mamelon avec les plus jeunes, et ordonna aux autres d'avancer en suivant la route, pour que les derniers rangs pussent rejoindre, et de faire halte en terrain uni. En ce moment arrive Archagoras r Argien qui fuyait. Il dit qu'ils ont été accablés, qu'ils ont perdu la première éminence, que Céphisodon et Amphicrate sont morts et avec eux tous les autres, excepté ceux qui ont sauté du haut du rocher et regagné l'arrièregarde. Après cette action, les barbares vinrent sur la hauteur qui faisait face au mamelon, et Xénophon, au moyen d'un interprète, traita avec eux d'une suspension d'armes, et redemanda les morts. Us dirent qu'ils les rendraient à condition qu'on ne brûlerait pas leurs villages. Xénophon y consentit. Pendant que le reste de l'armée passait et qu'on traitait, tous ceux de l'endroit accoururent, et s'assemblèrent ; ils s'étaient arrêtés là, mais lorsque les Grecs eurent commencé à descendre du mamelon pour rejoindre
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les autres à l'endroit où Ton avait fait halte, ils vinrent sur eux en grande foule et à grand bruit ; et lorsqu'ils furent sur le sommet de la hauteur d'où Xénophon était descendu, ils roulèrent des pierres. Un soldat eut la jambe cassée. Le porte-bouclier de Xénophon l'abandonna. Euryloque de Lousée, Arcadien, courut à lui, et fit la retraite en s'exposant pour deux. Les autres rejoignirent aussi leurs compagnons. Toute l'année grecque se trouva alors ensemble, et campa sur la place dans un grand nombre de belles maisons, avec quantité de vivres ; car il y avait force vin que les barbares gardaient dans des puisards enduits de chaux. Xénophon et Chirisophe composèrent pour obtenir les morts en échange du guide ; ils leur rendirent, selon leur pouvoir, tous les honneurs qu'on est dans l'usage de rendre aux hommes braves.
Il fallut encore livrer plusieurs combats et emporter d'autres passages. Les barbares lançaient des flèches longues de trois pieds qui perçaient boucliers et cuirasses. Enfin les Grecs descendirent en plaine, et se trouvèrent sur la frontière d'Arménie, en face du fleuve Centritès, qui était profond et roulait de grosses pierres. Les Carduques assemblés en grandes, troupes menaçaient leurs derrières. Sur l'autre rive du fleuve il y avait une armée d'Arméniens. On était fort embarrassé, lorsque deux jeunes gens vinrent trouver Xénophon, et lui dirent qu'en cherchant du bois sec pour le feu, ils avaient vu un vieillard, une femme et des jeunes filles déposer des coffres de vêtements dans une grotte. Us s'étaient déshabillés, et gardant *
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leurs poignards, ils avaient essayé de traverser le fleuve à la nage; ayant trouvé qu'en cet endroit on n'avait d'eau que jusqu'aux hanches, ils avaient pris les vêtements et étaient revenus. Xénophon fit aussitôt des libations aux dieux, et avertit Chirisophe, qui, « la couronne sur la tête », passa le gué le premier avec l'avant-garde. En même temps, Xénophon faisait mine de traverser la rivière sur un autre point. Les Arméniens craignant d'être enveloppés s'enfuirent. Une charge brusque fit reculer les Garduques. L'arrière-garde passa en courant, et l'on eut seulement quelques hommes blessés à coups de flèches.
Ils franchirent le Tigre à sa source, toujours suivis par l'armée ennemie. Une nuit, il tomba tant de neige que le camp et les hommes couchés à terre en furent couverts. Les bêtes de somme ne pouvaient se dégager. Xénophon se leva nu, fendit du bois, un soldat vint l'aider, puis un second; les autres furent bientôt debout, allumèrent du feu, et se frottèrent d'huile de sésame, d'amande, de térébenthine, qu'ils avaient trouvée dans le pays. Le lendemain, ils prirent un Perse qui les conduisit vers les hauteurs où campaient Tiribaze et l'armée arménienne. Ils prirent la tente de Tiribaze, ses lits à pieds d'argent, ses vases à boire, ses boulangers et ses échansons. Les Perses traînaient partout l'attirail de leur luxe.
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Ils passèrent aussi l'Euphrate à sa source, et furent assaillis par une tempête affreuse. Le vent du nord leur soufflait au visage, brûlait la chair et gelait les hommes. La neige avait six pieds de profondeur. Une foule de chevaux et d'esclaves périrent et avec eux trente soldats. Le lendemain, ils se remirent en marche à travers la neige. Beaucoup d'hommes tombaient, saisis de cette faim subite qu'on nomme fringale; Xénophon prit ce qu'il y avait de vivres sur les bêtes de somme, et les leur fit manger. Alors ils se relevaient et marchaient. Cependant Ghirisophe arriva à un village c devant lequel des jeunes filles et des femmes puisaient de l'eau à la fontaine ». Détail gracieux qui rappelle l'histoire de Nausicaa et d'Ulysse, qu'un Romain eût omis, que Xénophon, élevé dans l'amour des poètes, recueille avec autant de soin qu'Homère. Elles demandèrent aux Grecs qui ils étaient. L'interprète répondit qu'ils venaient de la part du roi trouver le satrape. En même temps ils entrèrent avec elles dans le village et s'y établirent sans faire de mal aux habitants.
Mais les autres soldats, qui ne pouvaient achever la route, passèrent la nuit sans vivres et sans feu, et quelques-uns périrent. Plusieurs restaient en chemin, aveuglés par la neige. D'autres avaient les doigts de pied gelés, et leurs membres leur refusaient le service. Pour préserver sa vue, il fallait
marcher en se mettant devant les yeux quelque chose de noir; pour garantir ses pieds, il fallait les remuer sans jamais prendre de repos, et se déchausser la nuit, sans quoi les courroies entraient dans la chair, et la chaussure se collait à la peau. Ils aperçurent un endroit noir, où la neige avait été fondue par une source t qui coulait dans le bois en exhalant une vapeur » . Ils s'assirent là et dirent qu'ils n'iraient pas plus loin. Xénophon, qui arrivait #vec l' arrière-garde, les exhorta par toutes les raisons à ne pas perdre courage. « Les ennemis, disait-il, vont arriver sur vous. » Après de longues prières, il finit par s'irriter. « Tuez-nous, répondirent-ils, nous nepouvons plus avancer. » « Il était déjà nuit, les barbares approchaient à grand bruit. Xénophon les chargea avec les hommes valides de l'arrière-garde, pendant que les malades criaient le plus fort qu'ils pouvaient et heurtaient leurs boucliers contre leurs lances. L'ennemi s'enfuit dans le bois. Et le lendemain les jeunes gens de l'armée transportèrent les malades dans les villages. »
On voit combien ce style est sobre et combien peu Xénophon cherche le pathétique. La description des villages va montrer qu'il ne travaille pas plus à frapper l'imagination que le cœur. Les artistes grecs s'occupent moins de toucher fort que de toucher juste. Ils songent à bien imiter la na-
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ture, et non à faire impression sur le lecteur. « Les maisons étaient souterraines, l'ouverture en forme de puits, le dessous large. L'entrée pour les bestiaux était cachée, les hommes descendaient avec une échelle. Il y avait dans l'intérieur des chèvres, des brebis, des oiseaux, des bœufs, de l'orge, du blé, une boisson faite avec de l'orge très-forte, et qu'on aspirait dans les grandes urnes avec un chalumeau. Xénophon fit manger avec lui le chef du village, lui dit d'avoir bon courage, et lui promit qu'on ne lui ferait aucun mal, s'il Servait fidèlement les Grecs. Celui-ci se mit en belle humeur et leur découvrit où était le vin. Puis il alla avec Xénophon dans plusieurs villages, et tout le monde les retenait et leur faisait festin. Partout on mettait sur la table de la chair de porc, de chèvre, de brebis, des pains d'orge et de froment. Lorsqu'ils voulaient boire à la santé de quelqu'un, ils le tiraient vers l'urne, et le convié devait y plonger sa tête et avaler le vin à grand bruit comme un bœuf. Ensuite Xénophon et le guide allèrent vers Chirisophe, et trouvèrent les Grecs sous leurs tentes, couronnés d'herbes sèches, servis par de jeunes garçons arméniens, en longues robes barbares, et leur apprenant comme à des novices ce qu'ils avaient à faire. » Cette abondance grossière et cette fête rustique improvisée font un contraste agréable et subit avec la lamentable marche qu'on
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vient de décrire. Xénophon ne nous en avertit point; il ne fait que raconter; c'est à nous de sentir l'art caché sous le naturel, et l'opposition •des tableaux dissimulée sous l'uniformité du récit.
Près du Phase ils rencontrèrent les Phasianien& et les Ghalybes rangés en bataille derrière le fleuve, les vainquirent et entrèrent dans les terres des Tasques. Ceux-ci renfermaient leurs troupeaux et leurs provisions dans des lieux fortifiés, et l'on fut obligé de les assiéger pour avoir des vivres. Un jour Xénophon, arrivant avec l'arrière-garde r trouva Chirisophe arrêté devant un de ces forts. Les barbares roulaient dès pierres énormes , et déjà plusieurs soldats avaient les jambes ou les côtes rompues. Xénophon mit des hommes derrière quelques arbres. proches du mur. Ils s'avançaient de deux ou trois pas, et les pierres tombaient en quantités étonnantes. Quand ils les crurent épuisées, ils s'élancèrent ; le fort fut pris , « et il y eut . alors un affreux spectacle. Les femmes précipitaient leurs enfants du haut du rempart, et se précipitaient, et les hommes aussi. Le capitaine Œnéas, Stymphalien, voyant un d'eux qui avait une belle robe et allait se précipiter, le retint par son vêtement ; l'autre l'entraîna, et tous deux tombèrent sur les rochers et périrent. On prit très-peu d'hommes, mais beaucoup de bœufs, d'ânes et de moutons. »
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Ils entrèrent alors dans le pays des Chalybes, les plus braves des barbares. Ces hommes avaient des cuirasses de lin, des casques, des lances de quinze coudées, et ne cessèrent de suivre les Grecs et de les attaquer de près, c Ils avaient à la ceinture une sorte de couteau dont ils égorgeaient leurs ennemis abattus. Ils leur coupaient la tête et remportaient, et, toutes les fois que leurs ennemis pouvaient les voir, ils chantaient et dansaient. » — Ces traits de désespoir et de férocité ne font-ils pas voir à l'imagination, en abrégé, et comme en passant, les figures sauvages de ces races inconnues que pour pour la première fois on découvrait?
Le cinquième jour, ils gravirent le mont Thécès. Aussitôt que les premiers rangs y furent arrivés, ils poussèrent de grands cris. « Xénophon et les siens crurent que l'ennemi attaquait. Car les gens de la contréebrûlée suivaient l'armée; et l'arrière- garde, ayant fait halte, en avait tué plusieurs, et pris d'autres avec des boucliers couverts de cuir cru et velu au nombre de vingt environ. Comme le cri devenait à chaque instant plus fort et se rapprochait, et que ceux qui marchaient en avant se mettaient à courir vers les autres qui criaient toujours, et que la chaleur augmentait encore à mesure qu'il y avait plus d'hommes, Xénophon crut la chose plus grave. Il monte à cheval, et prenant avec lui Lucios et les cavaliers, il va au secours. Bientôt ils
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entendent les soldats qui crient la mer ! la mer ! et de bouche en bouche se passe la nouvelle. Làdessus, ils courent tous, l' arrière-garde aussi et les bêtes de somme et les chevaux. Lorsque l'armée fut réunie sur la hauteur, les hommes s'embrassèrent les uns les autres, et embrassèrent leurs capitaines et leurs généraux en pleurant. Tout d'un coup, sur l'idée d'un soldat, ils apportent des pierres et élèvent un grand tertre. Ils y mettent quantité de peaux de bœufs crues, des bâtons, et les boucliers qu'ils avaient pris. » Ils étaient au bord oriental de la mer Noire, et dressaient un monument comme au terme de leur voyage. Les Grecs, comme les Anglais, se croyaient chez eux quand ils voyaient la mer.
Ils traversèrent le pays des Macroniens avec qui ils firent paix, et mirent en déroute les Colchiens qui leur barraient le passage. Ils avaient comme une fureur d'arriver. Xénophon criait aux siens dans cette dernière bataille : « Hommes, ceux-là sont les derniers qui soient entre nous et l'endroit que nous désirons depuis si longtemps. Si nous pouvons, il faut les manger crus! » — C'est le mot d'Achille, lorsqu'il posait le pied sur la poitrine d'Hector.
Enfin, après huit marches, ils arrivèrent au rivage, àTrapezunte, ville grecque qui les reçut en hôtes. Ils campèrent trente jours aux environs,
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pillantla Colchide. Ils immolèrent un grand nombre de bœufs à Jupiter sauveur, à Hercule conducteur, et aux autres dieux selon leur vœu, et donnèrent des jeux sur la montagne où ils campaient. Les exercices du corps et la gloire de vaincre en public étaient le premier plaisir et le premier besoin de ce peuple d'athlètes et d'artistes; mais leurs jeux étaient rudes comme il convenait à de tels soldats. Ils avaient éluDracontios, Spartiate, pouryprésider et pour choisir l'emplacement; après ce sacrifice, ils lui demandèrent de les y conduire : « L'autre leur montra le lieu où ils se trouvaient, et dit :
« Cette colline est un terrain excellent pour courir où Ton voudra. — Mais comment pourra-t-on lutter sur un sol si dur et si toisé? — Tant pis pour qui tombera. » Les coureurs du petit stade furent pour la plupart des jeunes gens captifs. Pour la course du grand stade il y eut plus de soixante Crétois. Les autres se présentèrent pour la lutte, le pugilat et le pancrace. Et le spectacle fut beau. Car il y eut beaucoup d'athlètes, et comme leurs compagnons regardaient, ils firent de grands efforts. Il y eut aussi des courses de chevaux. Il fallait descendre sur la pente escarpée jusque dans la mer, retourner et remonter jusqu'à l'autel. Beaucoup d'entre eux roulaient en bas, et la pente était si roide qu'à peine si les chevaux pouvaient remonter au pas. Là-dessus c'étaient des clameurs,
des rires, et de grands cris d'encouragement. »
Ils avaient encore pourtant trois cents lieues à faire, toute la mer Noire à longer, vingt peuples barbares à traverser, et plus de combats à livrer, plus d'aventures à entreprendre, plus de pertes à subir que chez les Garduques, les Ghalybes, et le grand roi.
M. MtCHELET
^ Renaissance 1 .
M. Michelet revient à sa grande œuvre, Y Histoire de France; il en écrit la plus grande époque, le xvi e siècle. Le moment serait opporlun pour juger Fœuvre; il vaut mieux définir l'auteur.
Kant disait que nos idées viennent en partie des choses, en partie de nous-mêmes; que les objets, en frappant notre esprit, y trouvent une forme innée; que cette courbure originelle altère l'image reçue, et qu'ainsi notre vérité n'est pas la vérité. Il s'est trouvé que cette doctrine était une supposition en philosophie; il se trouve qu'elle est une règle en critique. Nos facultés nous mènenff nos talents nous égarent ou nous instruisent; noire structure primitive nous suggère nos erreurs et staift YiDz