Tome VIII de YHhloiri de France
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timents; ils ont l'imagination des yeux plutôt que celle du cœur. M. Michelet a l'imagination du cœur plutôt que celle des yeux; sa plus grande puissance est la faculté d'être ému ; il ne regarde les formes et les couleurs que pour pénétrer l'âme et la passion qu'elles expriment : il ne décrit jamais pour décrire; il n'imagine que pour sentir. On en verra la preuve dans ses paysages : comparez ceux de Victor Hugo 1 à cette page sur Fontainebleau, qu'avait choisi pour ses promenades François I er malade et vieilli.
Fontainebleau est surtout un paysage d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus recueilli. Ses roches, chaudement soleillées, où s'abrite le malade, ses ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font rêver avant l'hiver, à deux pas la petite Seine entre des raisins dorés : c'est un délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange.
Il y amenait ses artistes d'Italie qui, livrés à euxmêmes, se livrèrent aux hasards de leur génie et à tous les caprices de l'art. « De là ces Mercures, ces mascarons effrayants de la cour Ovale; de là ces
1 . On entendait gémir le Simoun meurtrier, Et sur les cailloux blancs les écailles crier
Sous le ventre des crocodiles.
Les obélisques gris s'élançaient d'un seul jet; Comme une peau de tigre au couchant s'allongeait Le Nil jaune tacheté d'îles.
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Atlas surprenants qui gardent les bains dans la cour du Cheval blanc, hommes-rochers qui, depuis trois cents ans, cherchent encore leur forme et leur âme, témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et la velléité du devenir. »
Cette dernière phrase n'est-elle pas frappante? lia découvert leur vie; il souffre de leur effort L'apparence extérieure et sensible, traversant l'imagination de l'artiste, est allée frapper jusqu'à son cœur.
Le Rosso ôta la bride à son coursier effréné. N'ayant affaire qu'à un maître qui ne voulait qu'amusement et qui disait toujours : Osez, il a, pour la petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant. Triboulet, Brusquet, sans nul doute, ont donné leurs sages conseils. Le beau, le laid, le monstrueux, s'arrangent pourtant sans disparate. Vous diriez le Gargantua harmonisé dans l'Arioste. Prêtres gras, vestales équivoques^ héros grotesques, enfants hardis, toutes les figures sont françaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et dont la voisine touche le sein avec une douce main de sœur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France, comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes, inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres boudeuses, et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est la nature, et c'est un ravissement.
Ce second tableau peint à l'âme ce que celui de Rosso peint aux yeux. Nulle épithète d'atelier; nul
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mot pour marquer la forme d'un contour ou la nuance d'une couleur; tous expriment des émotions, des joies, des peines, des pensées, des actions de l'être intérieur et invisible. Les sensations se sont traduites en sentiments, la peinture en poésie; et celte traduction si exacte, si involontaire, si heureuse, indique et explique le besoin le plus intime et la faculté maîtresse de l'auteur.
Le premier effet de ce genre d'imaginalion est l'éloquence. M. Michelet est si vivement ému qu'il ne peut manquer d'émouvoir les autres. Les événements qu'il raconte l'atteignent au vif; il combat avec ses personnages; bien plus, il combat avec les idées philosophiques qu'il aime, et qu'il voit entrer dans le monde pour le gouverner. Ce volume, par exemple, est un long plaidoyer en faveur de l'esprit moderne qui s'efforce de naître, et qui amène avec lui l'art, la science, la liberté et l'humanité. Les ennemis qu'il .rencontre sont pour l'auteur des ennemis personnels. Chaque blessure qu'ils font à son idole, il la ressent et il la venge. Railleries amères , insultes outrageantes , mépris brûlant, haine et colère, toutes les passions violentes s'accumulent en lui, débordent et vont rouler sur eux pour, les accabler. En même temps, les transports d'amour, les exclamations de joie, les élans de tendresse, les cris d'admiration, naissent d'eux-mêmes au passage de la divinité qu'il défend
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et qu'il adore. Cette histoire est une ode; elle est composée, comme une ode, d'apostrophes, de figures téméraires, de phrases brisées, de métaphores éblouissantes ; on entend partout le chant lyrique. Il sent plus que les autres hommes, et je ïie sais si le fanatisme de Genève montait plus haut que l'exaltation de ce morceau.
Contre l'immense et ténébreux filet où PEurope tombait par l'abandon de la France, il ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. A tout peuple en péril, Sparte, pour armée, envoyait un Spartiate. Il en fut ainsi de Genève. A l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à l'Écosse, Marnix aux Pays-Bas : trois hommes et trois révolutions.
Et maintenant commence le combat ! Que, par en bas, Loyola creuse les souterrains ! Que, par en haut, l'or espagnol, l'épée des Guises, éblouissent ou corrompent! Dans cet étroit enclos, sombre jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de l'àme, ces sanglantes roses sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui chantant ses psaumes.
Cette sensibilité de l'imagination donne l'instinct historique, je veux dire l'art de démêler, à travers une foule de faits et de causes, la cause et le fait importants. Elle supplée à l'analyse rigoureuse, et, par une autre voie, atteint le même but. Chaque manuscrit que l'auteur déchiffre, chaque gravure qu'il feuillette, laisse en lui, après mille impres* sions, une impression dominante. Au bout de quel-
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ques mois, cette émotion, sans cesse accrue, devient une passion, et il se trouve naturellement que c'est celle du siècle. En se faisant contemporain des générations éteintes, il a pris involontairement leur manière de sentir ; par sa capacité d'être ému, il a recueilli les sentiments qui semblaient détruits pour toujours et ensevelis dans la poussière des vieux livres. La faculté de souffrir et de jouir ainsi au contact du passé est pour l'esprit ce que l'enduit chimique délicat est pour la plaque brillante où on l'étalé. L'une garde les empreintes morales, l'autre garde les empreintes physiques ; et le même mécanisme fait l'art du photographe et le talent de l'historien.
Prenons pour exemple la prédication de Luther. A ne considérer en lui que sa doctrine, et par la méthode ordinaire, on le regardera comme un ennemi de la liberté et un destructeur de l'homme. Il exagère le dogme de la corruption originelle; il écrit le traité du serf arbitre; il exalte la grâce plus que les plus âpres jansénistes; il outre les doctrines outrées de saint Augustin et de saint Paul. Mais prenez l'autre méthode : entendez comme M. Michelet la rude voix, les effusions passionnées, la trivialité puissante et généreuse du tribun populaire; vous verrez le funeste système se changer en une prédication bienfaisante, la théorie du despotisme produire la pratique de l'indépendance, et le
mysticisme spéculatif engendrer la vertu active. Ce vaillant Allemand, sensuel, brutal, distributeur d'injures, que la chair tourmente, dont le sang s'agite êt fermente comme le vin, musicien, chanteur, poëte, bon père de famille, ne peut pas établir une doctrine d'ascètes. C'est aux logiciens français, aux magistrats, aux lettrés, aux savants de Port-Royal, de reconstruire dans un coin la méthode de mortifications et de direction spirituelle, et de faire revoir au monde « la face pâle du crucifié ».
Tant vaut l'homme, tant vaut la doctrine. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque, elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille : elle fit à l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son cœur, battre en son sein le cœur d'un Dieu.
Malentendu sublime ! Quand de sa voix tonnante à faire crouler des Irônes, Luther criait : L'homme n'est rien, le peuple entendait : L'homme est tout.
Traduisons clairement sa prédication. Replaçons-la au vrai jour populaire : a Bonnes gens, on vous vend la dispense des œuvres. Remettez l'argent dans vos poches, Dieu vous sauve gratis. Des œuvres, la seule nécessaire est de croire en lui, de l'aimer. »
Chose curieuse! Le pape recommandait les œuvres, et tout s'est réduit aux œuvres de la caisse. Luther dispense des œuvres, et elles recommencent, les vraies œuvres morales, celles de piété et de vertu. Il disait : « Aime et crois. » Qui aime n'a pas besoin qu'on lui impose et prescrive des œuvres agréables à l'objet aimé. Il les fera bien de lui-même, et il les ferait malgré vous.
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Prenons pour second exemple une découverte de M. Michelet, très-nouvelle et très-curieuse. On a lu dans Robertson les dernières années de François I er . Pourquoi le roi change-t-il de politique? Pourquoi se livre-t-il à son rival? D'où vient cette négligence croissante, cette impuissance, ce discrédit? Les solides raisonnements de l'ecclésiastique anglais n'expliquaient pas grand' chose ; il fallait, pour comprendre cette décadence, l'habitude de se mettre à la place des personnages, et de retrouver leurs sentiments en les éprouvant. Sortons du conseil où Robertson écoute les délibérations des politiques; entrons dans la chambre à coucher du roi, que soigne Gunther, à qui Barberousse envoie des pilules mercurielles. Déjà, en 4535, il parle difficilement; la violence de la maladie lui a fait perdre la luette ; souffrant et morose, il va chercher un peu de gaieté sous le soleil de Fontainebleau. Réduit à ne plus jouir que par les yeux, il lit Rabelais ou regarde les bacchanales et le carnaval que Rosso peint sur ses murailles. En 1538, un abcès affreux le mène à deux doigts de la mort; on le guérit à peine par des remèdes aussi terribles que le mal. Il reste bouffi, la machine bouleversée, l'âme à demi éteinte. Désormais, il laisse régner Montmorency, puis les cardinaux ; il n'a plus que des réveils, et sans cesse il s'affaisse et retombe.
Telles sont les phases bizarres du gouvernement person-
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nel. Le règne de Louis XIV se partage en deux parts : Avant la fistule, après la fistule. Avant, Colbert et les conquêtes ; après, Mme Scarron et les défaites, la proscription de 500 000 Français. François I er varie de même : Avant l'abcès, après l'abcès. Avant, l'alliance des Turcs, etc. Après, l'élévation des Guises et le massacre des Vaudois, par lequel finira son règne.
Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.
Saisi de dégoût à la vue des derniers portraits du prince, l'historien a compris deux phrases' d'Hubert et de Brantôme. Il a vu le triste « galant » flétri, gâté, balbutiant des phrases embrouillées, signant sans lire l'ordre de détruire les vaudois, pendant que Diane de Poitiers et le dauphin jouent au roi de son vivant. Cette alcôve où travaillent les médecins, où intriguent les maîtresses, lui a donné la nausée; sa sensation lui a servi de critique, et l'a bien servi.
Cette faculté de pénétrer dans l'âme des personnages fait de l'auteur un psychologue. Noter au passage les sentiments les plus délicats, les plus singuliers, les plus obscurs, suivre les détours de leur ligne capricieuse et brisée, sans fatigue, sans efforts, sans erreur, se plier de soi-même aux ondulations incessantes de la passion changeante et sinueuse, ainsi qu'une feuille légère qui coule et tourne avec les remous incertains de l'eau qui la mène, on a déjà vu par Y Histoire de la direction
au xm 9 siècle combien ce genre d'imagination est en lui naturel et puissant. On le reconnaît ici dans le récit de la passion que la pauvre Marguerite eut pour François I er son frère. Petite-fille du poëte Charles d'Orléans, poëte elle-même, savante» d'une curiosité infinie, et d'une finesse charmante, un peu mystique, délicate, nerveuse, maladive, elle aima le roi, uniquement, toute sa vie, comme un frère, comme un fils, comme un dieu. « Ce qui étonne et ce qui confond en elle, c'est l'invariable permanence d'un sentiment toujours le même, qui n'a ni phases ni crises de diminution ou d'aggravation, ni haut ni bas ; jamais l'arc ne fut si constamment tendu., y> La vive et ardente imagination s'était prise, et ce fut pour toujours. Elle fut sacrifiée, selon la règle ordinaire; elle souffrit sans cesse, c'est le lot de ceux qui aiment beaucoup. On l'eût deviné d'avance en voyant le contraste de cette frêle, mignonne et pensive créature, et du vigoureux gaillard, chasseur, homme d'armes, trois fois égoïste à titre d'enfant gâté, de fat sensuel et de roi. Il est brusque, inégal avec elle; de temps en temps reviennent des accès de tendresse, par exemple lorsqu'il est malheureux; puis il la néglige ou la rudoie, ne sentant pas que, pour une âme si tendre, tous les coups sont des blessures. Un jour, par caprice, le cœur abaissé parles jouissances vulgaires, « il conçut l'idée indigne de voir jusqu'où
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irait sa puissance sur une personne si dévouée. » Elle parvint à s'enfuir, brisée, « pis que morte » ; et, craignant encore d'avoir blessé cet être tyrannique et brutal, elle lui écrivit une lettre humble, gémissante, pour le supplier d'être généreux, de lui faire grâce, de n'exiger d'elle que ce qu'il a déjà, l'entière, l'absolue, l'éternelle possession de son cœur. Le roi, impatienté, et pour complaire à sa maîtresse, finit par marier celle qui l'avait sauvé dans sa prison de Madrid, au jeune d'Albret, roi sans royaume. « Elle épousait l'exil, la pauvreté, la ruine ; elle en pleura, comme elle le dit, à creuser le caillou. » A la vérité, en manière de reconnaissance, on lui avait fait une pension. Vous aviez déjà vu ces fines et touchantes analyses, et vous retrouvez dans l'historien de Marguerite l'historien de madame de Chantai.
Mais la sensibilité, d'imagination est un instrument aussi dangereux qu'utile. Elle guide et elle égare. Elle assemble en amas les découvertes et les erreurs. Aucune sorte de talent ne pénètre le lecteur d'impressions plus vives et plus contraires. On admire l'auteur et on se révolte contre lui à la même page. On jette le livre de dépit, et on le rer prend avec enthousiasme. Il étonne en toutes choses, dans le mal comme dans le bien. Il ressemble à ces aveugles d'Écosse dont la vue merveilleuse perçait les murs, franchissait l'espace, attei-
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gnait les secrets par une révélation prophétique, et qui trébuchaient contre la première pierre du chemin.
Comprend-on qu'en expliquant la religion dés Vaudois, il parle ainsi des Alpes : « Leurs glaciers bienfaisants dans leur austérité terrible, qui donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps la lumière, la force morale »?
Quoi ! s'il y a des hommes courageux et sensés en Allemagne, en Angleterre, en France, c'est l'aspect des glaciers qui les a produits?
Comprend-on qu'en comptant les effets de l'avénement de Charles-Quint et de la réunion de tant d'États, il dise de l'Espagne : « L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se voler elle-même. Indigente par eux, elle se fait mendiante en détruisant les Maures. » Concevez-vous qu'un taureau se perce de ses cornes? et croyez-vous que l'Espagne ait chassé les Maures par fureur contre soi?
Comprend-on que l'historien du peuple, l'apôtre de la sagesse des foules, le lucide révélateur des grandes causes, déclare que, si l'électeur eût livré Luther, l'avenir du monde était changé? a La Réforme, étouffée encore une fois, eût laissé le vieux système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès lors, ni de jésuites. Point
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de jansénistes, point de Bossuet, point de Voltaire; autre était la scène du monde. » Saviez-vous que les causes du protestantisme en France furent les dévastations de Charles-Quint? « Ces terribles calamités, rabaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on appelle Réformation. »
Le mécanisme de ces étranges affirmations est visible. Une idée entre à l'improviste dans cette âme si sensible, la trouble et la transporte comme par une vision. Sur un autre homme, elle n'agirait pas; il resterait tranquille dans son fauteuil, manierait l'hypothèse, et finirait par la rejeter, la trouvant trop fragile. Sur celui-ci, elle agit aussi fortement qu'une vérité évidente; l'émotion la transforme en conviction; il sent si violemment qu'il ne peut s'empêcher de croire; les causes de doute sont effacées; il n'aperçoit plus que son rêve : le voilà pour lui prouvé. Il affirme la chose comme si elle était réelle et présente; pour lui, en effet, elle est réelle et présente ; et il ne la verrait pas mieux, si elle était en ce moment devant ses yeux.
L'émotion trop vive l'empêche de douter quand il compose. L'émotion trop vive l'empêche d'être clair quand il écrit. Car supposez un homme qui sente trop : pourra-t-il s'astreindre à suivre en
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logicien et en narrateur le fil des événements, à les exposer eux-mêmes tels qu'ils se sont passés, à réfléchir le passé comme fait une glace pure, à n'y rien ajouter de son émotion personnelle, à faire abstraction de soi-même, à ne pas paraître dans son récit? Au contraire, il rompra à chaque instant la narration, il sautera d'un siècle à l'autre et d'un pays à l'autre, pour noter les rapprochements .subits où s'aventure son imagination effrénée; il expliquera un portrait de Marguerite par un portrait de Fénelon ; il mêlera une discussion de textes au récit dHme bataille; il appellera Anquetil Duperron et Eugène Burnouf au secours de Reuchlin et de Pic de la Mirandole; il parcourra par des voyages subits et surprenants tout le royaume de la fantaisie et toutes les régions du réel; il forcera le lecteur dérouté, qui à grand'peine se traîne à terre, sur la grande route frayée et au pas de promenade, à s'envoler avec lui dans les domaines de l'air, franchissant d'un coup d'aile montagnes et précipices, étourdi, ébloui de la violence de son élan et des caprices de son guide, incapable de reconnaître son chemin, ne distinguât rien que l'essor fiirieux de sa course involontaire, et le souffle de feu du génie ailé qui l'emporte avec lui. Avec la suite naturelle des faits disparaîtra leur couleur naturelle. Ils se transforment en exclamations, en cris d'allégresse, en invectives sanglantes.
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Je disais tout à l'heure qu'ils formaient une ode : une ode est-elle facile à comprendre? Prenez du sable, des minéraux, du fer, des roches, tels que vous les trouvez dans la nature, et comme vous les présentent les montagnes et les vallées ; jetezles dans une fournaise ardente : ils s'embrasent, ils pétillent, ils se fondent; les flammes serpentent et tourbillonnent, sifflent et grondent sous la vaste lueur qui rougit l'antre mugissant. C'est un chaos étrange et terrible, où toutes les natures s'altèrent, où toutes les formes se confondent, où rien ne subsiste de ce que vous aviez vu dans la campagne, où l'œil du chimiste peut seul reconnaître sous leur figure nouvelle les pierres et les métaux calcinés, transformés ou tordus. Telle est l'image de cette histoire ; on a besoin de se la traduire. Pour la comprendre, il faut dépouiller les faits de leur apparence oratoire, déchirer la parure étincelante d'allégories et de métaphores qui couvre et cache les idées générales, et changer la fantasmagorie d'images en récits simples et en raisonnements nus.
Je copie le commencement du chapitre iv, et je demande au lecteur s'il est aisé de l'entendre au premier coup. Il s'agit de la vente des indulgences et de l'élection de Charles-Quint.
Si Plutus est aveugle, comme on Ta dit, il dut le regret-
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ter. Le temps dont nous contons l'histoire eût pu satisfaire ses regards. L'heureuse extension des activités en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée. Pour lui, par lui, les trois grandes choses modernes apparaissent, bureaucratie, diplomatie et banque ; l'usurier, le commis, l'espion.
Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les dieux grecs dans Aristophane. D'euxmêmes ils introduisent leur successeur* le bon Plutus. Us avouent franchement que sans lui ils mourraient de faim. Mercure quitte son métier de dieu qui ne va plus; pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes, et dit en sage : « Où l'on est bien, c'est la patrie. »
Cela est franc et net. Mais combien est détestable l'hypocrisie moderne 1 cet effort d'accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la rapacité financière de férocité fanatique !
Pour s'expliquer ce passage, il faut d'abord connaître, et très-bien, Aristophane. Or combien de gens ont étudié Aristophane?
Il faut de plus être depuis longtemps en commerce avec les idées, pour deviner que cette allégorie et ces allusions mythologiques signifient simplement qu'au xvi° siècle le besoin et la puissance de l'or sont plus grands qu'autrefois.
Il faut en outre savoir l'histoire ancienne et moderne pour comprendre d'abord cette indication lyrique du fanatisme et de l'avidité des Espagnols, de l'avidité et de la tolérance des peuples anciens.
Il faut enfin avoir l'habitude du style pour n'être
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point effarouché par la violence et l'élrangetéde cette expression : saveler de férocité fanatique la râpacité financière. Et surtout il faut avoir l'esprit naturellement très-calme : car quiconque se laisserait saisir par l'enthousiasme et la verve amère du morceau serait troublé jusqu'au fond de l'âme, et les idées seraient en lui noyées sous les émotions.
Or le volume entier et tous les volumes de Y Histoire de France sont de ce style. M. Michelet sans doute n'écrit pas pour quelques lettrés amateurs d'analyse. Il veut persuader le public; bien plus, le peuple. Il considère l'histoire comme une école populaire de patriotisme et de morale. Est-il probable qu'avec cette manière d'écrire il se fasse entendre de l'ouvrier qui sort de sa fabrique, ou qui pour se reposer ouvre un livre sur son établi?
Encore un mot sur le style. Il est composé d'exagérations. La sensibilité chez l'auteur est devenue maladive. Les chocs que nous sentons à peine le font crier. Plusieurs diront même qu'il crie départi pris et par habitude. Cette fièvre de l'âme déborde en expressions convulsives. Il outre l'excès de la passion. Il n'écrit que par petites phrases saccadées, qui ressemblent à des accès de douleur. J'en prends au hasard, elles sont par milliers. « C'est en 1517 qu'éclate la dispute de Las Cases et de Sépulvéda, le jour horrible qui révèle la fosse où, pour l'amour de l'or, on a jeté deux mondes,
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le noir par-dessus l'Indien. » Un peu plus loin, après l'élection de Charles-Quint : « On avait fait un monstre : l'Espagne et l'Allemagne collées l'une sur l'autre et, face contre face, Torquemada contre Luther. » Ces phrases ne sont que violentes. Mais une fois que le violent devient le beau, il n'y a plus de limites, et l'on finit par tomber dans la rhétorique, et même dans le ridicule. Est-ce M. Michelet qui, après avoir exposé la détestable grossièreté de François I er et la fuite de Marguerite, écrit en manière de résumé cette phrase vague qui n'est qu'une phrase : « La terre avait-vaincu le ciel et l'avait abaissé jusqu'à soi » ? — « Faute d'idée, dit Béranger, il allait faire une ode. » Très-certainement c'est dans une ode de cette espèce que trébuche l'auteur en racontant la mort de Zwingle : Son ami Myconius, pour sauver son cœur c|es outrages, le jeta au courant du Rhin, le fleuve des anciens héros en reste plus héroïque. » — Enfin n'est-il pas curieux de voir un historien, à bout d'expressions, chercher des métaphores dans les découvertes de la physique moderne, et dire, en style de précieuses, que Guichardin écrivit l'arrivée de Bourbon et de ses mercenaires d'une encre froide à geler du mercure? Il n'y a que lui pour assembler de tels contrastes, et pour amener devant l'imagination, la main dans la main, le marquis de Mascarille et M. Gay-Lussac.
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Pouvait-il éviter ces taches? Non; par malheur, «on talent tient à ses défauts. Il est comme un peintre qui puiserait sur la palette Fécarlate éclatante et au même endroit la maudite huile qui viendrait brouiller et salir sa toile. Notre esprit est une machine construite aussi mathématiquement qu'une montre. Si tel ressort l'emporte, il accélère ou fausse le mouvement des autres, et l'impression qu'il leur communique échappe au gouvernement de notre volonté, parce qu'elle estuotre volonté même. L'impulsion donnée nous emporte; nous allons irrésistiblement dans la voie tracée; et l'automate spirituel qui fait notre être ne s'arrête plus que pour se briser^ Le moteur tout-puissant chez M. Michelet est celte sensibilité exaltée qu'on - \ a nommée l'imagination du cœur. Elle lui donne' { l'éloquence, l'instinct de la vérité historique, le sens psychologique, la faculté de faire revivre les âmes. Elle lui impose avec une nécessité égale l'obligation de prendre des hypothèses douteuses pour des vérités certaines, de transformer les faits en exclamations, les idées générales en allégories, d'obscurcir son style, d'exagérer et de fausser ses expressions. Elle lui met devant les yeux, comme modèle et comme souveraine, une beauté idéale, souffrante, passionnée, tendre, au sourire terrible ou gracieux, parfois divin, mais maladive et boiteuse. Heureux pourtant ceux qui en ont une, qui
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peuvent y croire, et qui n'ont point perdu leur foi première en étudiant le mécanisme de l'admiration !
Juillet 1855.
L'Oiseau.
Il y a des jours de beau soleil, même à Paris, et Ton éprouve parfois l'envie de s'en aller à dix heures du matin, au Jardin des plantes. Personne encore; les bêtes sont seules; on est en bonne compagnie. Entre les lamas et les* ours est un ruisseau limpide. Deux filets d'eau, qui courent entre les branches d'acacias, se dégorgent dans un petit lac, en soulevant de longues ondulations brillantes. Des canards lustrés, de forme bizarre, aux plumes splendides, y barbotent et travaillent de leurs pattes et de leurs ailes. La grue de Numidie, délicate et frêle, s'avance comme une demoiselle timide, et considère avec inquiétude ces turbulents ébats. Le héron étique pique de son bec pointu les vers qui se tortillent dans la vase, puis, debout sur une patte, regarde d'un air résigné devant lui, sans savoir quoi. Des Hottes d'oies asiatiques abordent gravement sur la plage. Les mouettes rieuses vont sautant, voletant, bavardes, infatigables, plongeant furieusement, éclaboussant
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toute la mare ; elles se culbutent, elles caquettent, elles se battent dans Feau et sur le sable jusqu'entre les pieds des bœufs noirs leurs bons amis, jusque sur tes branches des jeunes saules penchés qui commencent à s'habiller d'une verdure cotonneuse. Au plus haut des arbres, les moineaux chantent; du fond du jardin arrive une sourde rumeur : cris de gypaètes, gloussements de poules, piaulement de faisans, de râles, d'alouettes, ramages d'oiseaux chanteurs, concert lointain de toute la création ailée amenée des extrémités du monde, volatiles huppés, aigretlés, palmés, aquatiques, aériens, terrestres, croasseurs, musiciens, dont l'âme tressaille à l'aspect de la lumière agile, des belles eaux frissonnantes, des jeunes pousses qui s'ouvrent, de la séve qui fait éclater les boutons rouges, de la vie printanière qui fleurit la terre et qui entre avec l'air suave jusqu'au plus profond de leur cœur. Au bout d'une heure, il faut s'en aller. Voici venir ce désagréable bipède, l'homme, les goutteux et les marmots, les soldats et. les servantes. .Mais une fois dans sa chambre, si l'on ouvre ce Jivre, on pourra se croire encore devant l'étang, en compagnie du héron, du rossignol et du cygne. Il vaut une volière et un muséum.
Comment M. Michelet est-il devenu naturaliste? Par hasard, par bonté et par compagnie. Malade, occupé d'une personne malade, il a regardé la
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campagne avec elle. Un rossignol,, un rouge-gorge dans sa chambre, des poules dans sa cour, des corbeaux, des hirondelles sous son toit r ont tourné ses yeux vers les oiseaux. Involontairement il les a aimés, et le voilà qui plaide leur cause. € Que faut-il pour les protéger? révéler l'oiseau comme âme, montrer qu'il est une personne. Voiseau donc, un seul oiseau, c'est tout le livre, mais à travers les variétés de sa destinée, se faisant, s'accommodant aux mille conditions de la terre, aux mille vocations de la vie ailée... Tel il nous apparut dans son idée chaleureuse, celle de la primitive alLiance que Dieu a faite entre les êtres, du pacte d'amour qu'a mis la mère universelle entre ses enfants. »
M. Michelet reste donc ici dans son œuvre. Ce volume de psychologie poétique ne fait point disparate avec les autres; il les complète. L'historien que vous connaissez paraît à travers le naturaliste que vous découvrez. Le livre de V Oiseau n'est qu'un chapitre ajouté au livre du Peuple. L'auteur ne sort pas de sa carrière ; il élargit sa carrière. Il avait plaidé pour les petits, pour les simples, pour les enfants, pour le peuple. Il plaide pour les bêtes et pour les oiseaux.
Nulle philosophie n'est plus conforme à son génie. Ce génie est l'inspiration passionnée, la sensibilité extrême et poétique, la faculté de décou-
M. MICHELET
vrir les émotions en les éprouvant, de connaître les êtres en se transformant en eux. Pour lui la science et l'histoire ne sont pas des œuvres de l'analyse, mais des œuvres de l'instinct. Au lieu de constater les faits un à un, avec circonspection, de raisonner pas à pas, de prouver chaque proposition, d'établir des classifications régulières, de dégager lentement des lois générales, de les noter par des formules sèches, et les vérifier vingt fois avec les doutes d'un sceptique, de corriger minutieusement chaque expression pour atteindre à l'exactitude parfaite, il entre violemment dans l'histoire avec des cris de colère ou d'enthousiasme, devinant un caractère d'après un mot, jugeant un homme sur un portrait, ami ardent ou ennemi acharné de ses personnages, prenant pour guides ses sympathies et ses colères, ayant pour critique le délire de l'ode, et courant à travers l'émotion à la vérité. Les autres écartent la passion comme un voile; il l'accepte comme une lumière. Les autres rejettent l'instinct comme une faiblesse; il le recueille comme une force. Les autres évitent le dithyrambe comme un trompeur; il se livre à lui comme à un révélateur.
De là sa philosophie et la philosophie de ce livre. Chacun de nous fait la sienne à son image. Chacun prescrit à la science les habitudes de sa pensée. Chacun offre à l'univers l'idéal qu'il se propose àlui-
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même. Chacun impose à la nature les besoins qu'il porte en soi. — M. Michelet a l'instinct pour méthode : c'est pourquoi il glorifie l'instinct, hier dans le peuple, aujourd'hui dans les bêles. Il rabaisse le raisonnement et l'analyse; il relève la croyance spontanée et la divination irréfléchie. Hier, il préférait le bon sens du paysan aux théories du lettré, et demandait au peuple la vérité sur la révolution française. Aujourd'hui, il s'indigne contre ceux qui traitent l'instinct de force aveugle, qui ne voient pas « combien cette raison commencée diffère peu en nature de la haute raison humaine » ; qui ne démêlent point dans l'oiseau le génie du constructeur, de l'artiste, du musicien, la faculté d'enseigner et d'apprendre, le profond amour, le dévouement, le courage, les plus beaux sentiments et les plus belles forces de notre âme, une âme enfin parente de la nôtre. — M. Mipheleta la sympathie pour talent; c'est pourquoi il glorifie la sympathie, hier, celle des hommes entre eux, aujourd'hui, celle des hommes et des bêtes. Il déteste l'orgueil, ladurelé, la vie solitaire. Il exalte la bonté, la fraternité, la vie sociale. Hier, il appelait la patrie « une grande amitié », enseignant pour devoir à l'homme le dévouement et la tendresse, appelant les classes opposées à la concorde, donnant pour devise à la révolution future, non la liberté orgueilleuse, non l'égalité niveleusë, mais la fraternité généreuse.
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Aujourd'hui, il essaye d'établir la paix entre les oiseaux et l'homme, montrant que plusieurs sont nos serviteurs, que presque tous sont nos alliés et nos amis; que ces jeunes âmes, à peine ébauchées, enfantines, doivent être traitées en sœurs par la nôtre, et que Je destin de l'homme barbare et brutal encore est de rallier tous les vivants en une grande république au souffle de l'universel amour.
Celte philosophie donne-t-elle la vérité? A tout le moins elle donne le talent. Si elle n'est p % as conforme à la science, elle est conforme à la poésie. Si elle ne. fait pas des savants, elle fait des artistes. Quel don que de retrouver tous les sentiments, d'entrer dans l'âme de tous les êtres, de reproduire dans l'étroite enceinte de soi-même toutes les formes de la vie et la variété infinie de l'univers ! Ce don paraît grand déjà lorsqu'il s'applique à reformer les pensées et les passions des hommes, choses communes, vulgaires, que nous apercevons en nous-mêmes, et qui n'ont point pour nous l'attrait de la nouveauté. Combien plus grand lorsqu'il s'emploie à faire comprendre l'âme des êtres muets, séparés de nous par l'abîme des espèces, a révéler la vie mystérieuse des animaux, des forêts et des flots 1
D'abord les oiseaux-poissons, pingouins, manchots, immobiles en longues rangées sur les îles de
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glace, parmi les cristaux aigus des terres australes, t A leur tenue verticale, à leur robe blanche et noire, on croirait voir des bandes nombreuses d'enfants en tabliers blancs. Ces fils aînés de la nature, confidents des vieux âges de transformation, parurent aux premiers qui les virent d'étranges hiéroglyphes. De leur œil doux, mais terne et pâle comme la face de l'Océan, ils semblaient regarder Thomme, ce dernier né de la planète, du fond de leur antiquité. » Chez d'autres, l'aile peu à peu se dégage, s'agrandit, devient aérienne ; l'oiseau ne nage plus, il vole ; et vous voyez les goélands criards qui planent imperturbablement audessus des vagues de la Biscaye, pendant que la houle marine, accumulée depuis l'Amérique, escalade en grondant les escarpements de la côte, c Jour ou nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou vivante, tout leur est un. Usant de tout, chez eux partout, ils promènent vaguement des flots au ciel leur blanche voile. Le vent nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va où ils voulaient aller. » Leur œil clair et froid a la couleur de la mer du Nord, grise, indifférente. « Que dis-je? Cette mer est plus émue. Le vieux père Océan, sournois, colère, souvent, sous sa face pâle, semble rouler bien des pensées. Ses fils les goélands semblent moins animaux que lui. »
Bien plus haut, « le premier de la race ailée, Tau-
dacieux navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête, contempteur de tous les dangers », l'aigle de mer balance son petit corps sur ses immenses ailes, et, de l'Europe à l'Amérique, rame avec la vitesse de l'orage, d'un vol si égal qu'il semble endormi. Bien certainement M. Michelet a dû se croire oiseau plus d'une fois en écrivant ces pages. Il a souhaité cette récompense au naturaliste Wilson. Une fois, écoutant la chanson d'une fauvette : « Moi-même, dit-il, ailé en ce moment, je l'accompagnai dans son rêve. » Il a causé > avec les bêtes comme les anciens brames; un jour, voyant le héron mélancolique qui, perché sur une patte, contemplait dans l'eau terne sa maigre image, il se hasarda à interroger ce rêveur :
Je lui dis de loin ces paroles que sa très-fine ouïe perçut, exactement : « Ami pêcheur, voudrais-tu bien me dire (sans délaisser ta station) pourquoi, toujours si triste, tu semblés plus triste aujourd'hui? As-tu manqué ta- proie? Le poisson trop subtil a-t-il trompé tes yeux? La grenouille moqueuse te défie-t-elle au fond de Fonde ?
— Non, poissons ni grenouilles n'ont pas ri du héron. . . Mais le héron lui-même rit de lui, se méprise quand il entre en pensée de ce que fut sa noble race, et jde l'oiseau des anciens jours...
» La -terre fut notre empire, le royaume des oiseaux aquatiques dans l'âge intermédiaire où, jeune, elle émergeait des eaux. Temps de combat, de lutte, mais d'abondante subsistance. Pas un héron qui ne gagnât sa vie. Besoin n'était d'attendre ni de poursuivre : la proie poursui-
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vait le chasseur; elle sifflait, coassait de tous côtés. Des millions d'êtres de nature indécise, oiseaux- crapauds, poissons ailés" infestaient les limites mal tracées des deux éléments. Qu'auriez-vous fait, vous autres faibles et derniers nés du inonde? L'oiseau vous prépara la terre. Des combats gigantesques eurent lieu contre les monstres énormes, fils du limon; le fils de Pair, l'oiseau, prit taille de géant. Si vos histoires ingrates n'ont pas trace de lout cela, la grande histoire de Dieu le raconte au fond de la terre où elle a déposé les vaincus, les vainqueurs, les monstres exterminés par nous et celui qui les détruisit.
> Vos fictions mensongères nous bercent d'un Hercule humain. Que lui eût servi sa massue contre le plésiosaure? Qui eût attendu face à face cet horrible léviathan? Jl y fallait le vol, l'aile forte, intrépide, qui du plus haut lançait, relevait, relançait l'Hercule-oiseau, l'épiornis, un aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure, implacable chasseur qui, maître de trois éléments, dans l'air, dans l'eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos. »
Consumé dans celte lutte gigantesque, il s'est amoindri quand s'est amoindri l'élément humide. Les oiseaux de la vase, aux longues échasses, insensiblement, ont disparu. Leurs frères les pélicans, les cygnes, deviennent rares, a On chercherait en vain ces blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio, les marais de Mantoue, qui pleuraient Phaéton à l'ombre de ses sœurs, ou, dans leur vol. sublime, poursuivant les étoiles d'un chant harmonieux, leur portaient le nom de Varus. »
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C'est la tendresse du poëte qui ranime ses créatures. Celui-ci les aime tant qu'il les aime trop. Le rossignol est dieu dans ce livre, et M. Michelet est son prophète. Il a eu des visions en l'écoutant, tout comme Mahomet. Il écrit à propos de lui des dialogues comiûe ceux du Coran. Il l'aperçoit qui passe, timide, muet, dans son habit obscur, sous les feuillages rougissants de l'automne. Pourquoi pars-tu? Que ne restes-tu en Provence, dans les gorges où le tiède soleil d'hiver luit aussi doucement qu'au plus beau printemps?
c Non, il me faut partir. D'autres peuvent rester : ils n'ont que faire de l'Orient. Moi, mon berceau m'appelle; il faut que je revoie ce ciel éblouissant, ces ruines lumineuses et parées où mes aïeux chantèrent; il faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d'Asie, que je me baigne de soleil... Là est le mystère de ma vie; là, la flamme féconde où renaîtra mon chant; ma voix, ma muse est la lumière. »
Il part, et le voilà devant la grande porte de l'Italie, devant les Alpes froides et blanches, peuplées de tous les brigands de l'air, qui l'attendent.
Il s'arrête à l'entrée, sur une maison amie que je sais bien, ou au bois sacré des Gharmettes, délibère et se dit : c Si je passe de jour, ils sont tous là : ils savent la saison; l'aigle fond sur moi, je suis mort. Si je passe la nuit, le grand-duc, le hibou, l'armée des horribles fantômes aux yeux grandis dans les ténèbres, me prend, me porte à ses petits... Las! que ferai-je? J'essayerai d'éviter et la nuit
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et le jour. Aux sombres heures du matin, quand l'eau froide détrempe et morfond sur son aire la grosse bête féroce qui ne sait pas bâtir un nid, je passe inaperçu... Et quand il me verrait, j'aurais passé avant qu'il pût mettre en mouvement le pesant appareil de ses ailes mouillées. »
Bien calculé. Pourtant vingt accidents surviennent. Parti en pleine nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent d'est qui s'engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses ailes... Dieu! il est déjà jour... Ces mornes géants, en octobre, déjà vêtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point noir qui vole à tire-d'aile. Quelles sont déjà lugubres, ces montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul à longs plis!... Tout immobiles que sont leurs pics, ils créent sous eux et autour d'eux une agitation éternelle, des courants violents, contradictoires, qui se battent entre eux, si furieux parfois qu'il faut attendre. « Que je passe plus bas, les torrents qui hurlent dans l'ombre avec un fracas de noyades, ont des trombes qui m'entraîneront. Que je monte aux hautes et froides régions qui s'illuminent, je me livre moi-même; le givre saisira, ralentira mes ailes. »
N'y a-t-il point là tout un drame? Qui ne serait touché des anxiétés du pauvre petit voyageur, perdu dans les tempêtes de neige? Qui ne voit, sous cette main magique, l'automne des montagnes, les noires profondeurs des gorges où rampent des nuages, les crêtes arides qui s'éclairent à l'aurore d'un triste sourire glacé? Le. drame finit par une ode qui est l'hymne du rossignol. Ce qu'il chante, c'est son amour, sa douleur, ses joies, ses espérances
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inflnies. Buffon avait noté, avec une prodigalité de mots nobles, les roulades, les coups de voix, les trilles, les arpèges de son ramage, bon observateur, analyste attentif, définissant toutes les opérations de ce gosier, n'apercevant que la partie extérieure de l'hymne. Ce que M. Michelet en aperçoit, c'est la source intérieure, c'est la passion musicale, c'est l'âme créatrice. « Le rossignol voit les bois, l'objet aimé qui les transfigure; il voit sa vivacité tendre, et mille grâces de la vie ailée, que la nôtre ne peut rendre. Il lui parle, elle lui répond ; il se charge de deux rôles, à la grande voix mâle et sonore, réplique par de doux petits cris. Quoi encore? Je ne fais nul doute que déjà ne lu^ apparaisse le ravissement de sa vie, la tendre intimité du nid, la pauvre petite maison qui aurait été son ciel... Rapprochez-vous, c'est un amant; mais éloignezvous, c'est un dieu. La mélodie, ici vibrante et d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et s'amplifie par les effets de la brise ; c'est un chant religieux qui emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de l'amante, du fils qui doit naître; mais de loin, autre est cette amante, autre est le fils : c'est la Nature, mère et fille, amante éternelle qui se chante et se célèbre; c'est l'infini de l'amour qui aime en tous et chante en tous ; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remercîments qui s'échangent de la terre au ciel. » Voilà le pan-