‹ Essais de critique et d'histoireChapitre 31 sur 64 · V. M1CHELET · texte numérisé non relu

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théisme profond, passionné, mystique, où aboutit ce talent, où s'achève cette philosophie. «L'artiste aperçoit en toutes choses l'Amour et la Vie. Au plus bas degré de l'être, les substances inertes se fondent les unes dans les autres par les violentes affinités chimiques, aspirant, avec une soif ardente, celles qui doivent transformer et compléter leur être ; et le monde, qui semble immobile, est le mariage incessant, mystérieux, invisible, des corps qui s'unissent, précipités les uns vers les autres par un aveugle désir. La sourde volonté qui attache au sol la pierre pesante, et retient autour du soleil le cortège des planètes, développée dans la plante par des besoins plus compliqués et par une œuvre plus savante, y végète encore engagée dans la matière, et ne se„ déploie que par la structure quelle compose et qu'elle soutient. Dégagée dans l'animal, elle habite en lui sous forme d'instinct et de rêve. Elle se change en idée dans l'homme, et le poëte, apercevant par elle l'universelle parenté des choses, reconnaît l'âme infinie, la créatrice immortelle, la grande mère incessamment occupée à amener des vivants sous la clarté du jour. Au fond des bois, pendant les jours d'été, lorsque les exhalations odorantes montent dans l'air, quand le long murmure des feuilles, des oiseaux, des insectes, vient emplir l'oreille, lorsque l'air épais enivre comme le vin, et qu'un nuage de lumière

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enveloppe le dos des collines, on est tenté comme lui de confondre les choses en un seul être, et Ton comprend comment un artiste, entrevoyant la face de Téternelle déesse, a dit qu'elle s'appelle l'Amour.

Laisèez-le s'abandonner à sa sensibilité exaltée, a sa sympathie passionnée, à son émotion nerveuse : avec les animaux il ressuscitera les êtres inanimés. Avec la pensée des oiseaux, il nous montrera la pensée des arbres et des pierres. Quels paysages! et que le cœur est meilleur peintre que les yeux! En vain votre esprit serait un miroir où vous apercevriez la forme exacte de chaque contour et la nuance précise de chaque couleur. En vain vous me nommerez le vert et le bleu, la ligne, brisée et la ligne sinueuse. Ce que vous me ferez voir est peu de chose. Il faut que vous découvriez le sentiment sous la forme qui l'exprime, et le seul moyen de susciter en moi des images est de soulever en moi des émotions. Si l'on voit les paysages de M. Michelet, c'est qu'on les sent, et qu'il les sent. Il les sentait lorsqu'il a décrit sa colline nantaise étendue entre l'es eaux grises de la Vendée et les eaux jaunes de la Bretagne, antique jardin abandonné, plein de grandes charmilles et de eerisiers rouges, où les pluies sans écoulement nourrissent une verdure exubérante, encombrée de plantes domestiques et sauvages,

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fouillis de hautes herbes, luxe de végétation négligée, « efflorescence molle et débordante, sous un ciel humide, tiède et doux ». Il les sentait quand il peignait ces marais d'Amérique, larges bras de mer bandonnés dans la retraite des eaux,, où le peuple des cèdres enfonce ses pieds dans la vase qui fermente, et sous ses flèches entre-croisées étend un crépuscule sinistre. Mais la vraie patrie de cette imagination ardente est le pays du soleil, la région brûlée du globe, la dévorante nature des tropiques ; sa violence, sa concentration fiévreuse en imite l'énergie insensée et les furieux excès. Méry Ta peinte aussi; mais sa riche imagination et son enthousiasme n'égalent point l'ivresse maladive et nerveuse, les accès de poésie convulsive, les phrases vibrantes, les petits mots dardés en traits de feu, le pétillement d'éclairs qui éclatent ici : l'artiste parle de ces insectes, acharnés chasseurs, insatiables, gloutons, excités, piqués par la chaleur, par l'excitation d'un monde d'épices et de substances âcres, qui pullulent dans les forêts vierges « où tout vous parle de vie, où fermente éternellement le bouillonnant creuset de la nature ».

Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d'une triple voûte, et par des arbres géants, et par des enlacements de lianes, et par des herbes de trente pieds à larges et superbes feuilles. Par places, ces herbes plongent dans

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le vieux limon primitif, tandis qu'à cent pieds plus haut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puissantes se mirent dans le brûlant soleil.

Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c'est une scintillation, un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons, oiseaux-mouches et colibris, pierreries animées et mobiles, qui s'agitent sans repos. La nuit, scène plus étonnante ! commence l'illumination féerique des mouches luisantes, qui, par milliards de millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effrayantes de lumière, des grimoires de feu.

Avec toute* cette splendeur, aux parties basses clapote un peuple obscur, un monde sale de caïmans, de serpents d'eau. Aux troncs des arbres énormes, les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants de l'air corrompu, bizarres papillons végétaux, se suspendent et semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles se délectent et se baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie, et traduisent, par le caprice de leurs couleurs inouïes, l'ivresse de la nature.

N'y cédez pas, défendez- vous, ne laissez point gagner au charme votre tête appesantie. Debout! debout! sous cent formes le danger vous environne. La fièvre jaune est sous les fleurs, et le vomito nero; à vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée silencieuse d'anatomistes implacables prendrait possession de vous, et d'un million de lancettes ferait de tous vos tissus une admirable dentelle, une gaze, un souffle, un néant.

Quoi! c'est vous, fleurs animées, topazes et saphirs ailés, c'est vous qui serez mon salut? Votre âpreté libératrice, acharnée à l'épuration de cette surabondante et furieuse fécondité, rend seule accessible l'entrée de la dangereuse féerie.

Ceux qu'il apostrophe ici, ce sont ses frères. Le

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colibri, l'oiseau-mouche, sont la vivante image de son génie. Il a leur éclat éblouissant, leur passion folle, leur vélocité, leur furie, leurs ailes. Il fait taire la critique, et il se peint lui-même dans ce portrait :

La vie, chez ces flammes ailées, est si brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement d'ailes est si vif que l'œil ne le perçoit pas ; l' oiseau-mouche semble immobile, tout à fait sans action. Un. hour ! hour! continuer en sort, jusqu'à ce que, tête basse, il plonge du poignard de son bec au fond d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et pêle-mêle les petits insectes : tout cela d'un mouvement si rapide que rien n'y ressemble; mouvement âpre, colérique, d'une impatience extrême, parfois emporté de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et chasse à mort, contre une fleur déjà dévastée à qui il ne pardonne pas de ne pas l'avoir attendu. 11 s'y acharne, l'extermine, en fait voler les pétales.

Les feuilles absorbent, comme on sait, des poisons de l'air, les fleurs les résorbent. Ces oiseaux vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs, de leurs sucs brûlants et àcres : en réalité, de poisons. Ces acides semblent leur flonner et leur âpre cri, et l'étemelle agitation de leurs mouvements colériques. Ils contribuent peut-être bien plus directement que la lumière à les colorer de ces reflets étranges qui font penser à l'acier, à l'or, aux pierres précieuses, plus qu'à des plumes et à des fleurs.

Et nous aussi nous dirons que ce n'est , point la lumière de l'art et le sens de la beauté qui colorent ce style, mais la passion dévorante où il

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s'abreuve et s'exalte. Un autre y perdrait la raison; il y gagne le génie; et 1 incessante tension de sa machine nerveuse, au lieu de le consumer, le nourrit. *

De là ces formes de langage étranges qui semblent la violation de la syntaxe et le renversement de la grammaire. Quand il fait des fautes de langue, il les veut, presque toujours avec raison. Nul n'a plus étudié la langue. On dira qu'il l'a tordue ; c'est qu'il l'a façonnée à son usage. 11 parle autrement que les autres, parce qu'il pense -au Irement que les autres. Sa phrase se raccourcit pour égaler la concentration de sa pensée. Le verbe la quitte, disparaît. Lancée comme une révélation, elle enjambe par-dessus pour aller plus vite. Tantôt elle prend des attitudes pénibles, et se compose d'inversions; tantôt elle prend un air négligé, et se compose de répétitions. Elle copie l'idée telle qu'elle vient, à mesure qu'elle vient, imitant le mouvement naturel de l'esprit et le progrès saccadé de l'inspiration. « Ces oiseaux, disait-il tout à l'heure, vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs, de leurs sucs brûlants et acres : en réalité, de poisons. » Trois fois. le mot primitif est corrigé, développé. Mettez à la place : « Ces oiseaux vivent sur les -fleurs, de sucs acres et brûlants qui sont des poisons : » vous avez écrit du premier coup l'expression définitive; mais vous n'avez pas exprimé

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le tâtonnement, l'allure passionnée de l'esprit qui cherche et qui trouve. — Ailleurs, afin d'exprimer un mouvement, il est obligé d'employer une préposition pour une autre : « La longue belette s'insinue au nid sans frôler une feuille. * S'il mettait : « La longue belette s'insinue dans le nid » , la phrase n'imiterait point l'action de la bête. — Pour.traduire les sentiments parles sensations, pour confirmer les impressions de l'âme par les impressions de l'oreille, il est artiste jusque dans les prépositions et les articles : nul style n'est plus imitatif. « Le chat-huant vole d'une aile silencieuse, comme étoupée de ouate. » Ces voyelles étouffées qui se heurtent font glisser la phrase aussi silencieusement que l'oiseau. — Chez lui Tordre des mots n'est point l'ordre grammatical, mais l'ordre logique. Il note les différentes parties de sa vision à mesure qu'elles passent en lui, tour à tour, et la construction marque leur suite. Regardez plutôt cette phrase : « Mais le temps noir se dissipe, le jour reparaît, je vois un petit point bleu dans le ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix au-dessus de l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense nage à dix mille pieds de haut. Goëland?Non: l'aile est noire. Aigle? Non : l'oiseau est petit. » «Heureuse » doit être le premier mot, . parce que l'émotion dominante première est un élan de bonheur. Même

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raison pour la construction renversée de la phrase suivante. Quant à ces mots, «Aigle? Goéland?» ce sont des cris d'interrogation qu'on ne pouvait noter d'autre manière. — Ailleurs, un passage sur les hirondelles montre comment l'abréviation de la phrase et la position du mot font entrer la sensation dans l'âme et dans les yeux : « Souvent elles se précipitaient tombant presque, rasant la terre, mais si vite relevées qu'on les aurait crues lancées d'un ressort ou dardées d'un arc. » Un écrivain régulier aurait coupé la phrase après le mot « terre », et la phrase, n'ayant plus de continuité, n'eût pas exprimé la continuité du vol. La dernière syllabe de « presque » , muette et tronquée, peint avec une force étonnante la chute arrêtée subitement; si on eût mis « par un ressort, par un arc » , on perdait tout l'élan imitatif. Par-dessus tout, sa phrase est un chant. Tout poëte est musicien. Celui-ci, ami de Virgile, l'est plus qu'un autre. lia besoin de bercer sa pensée aux sons cadencés de la période, et la mélodie qu'il heurte ou qu'il déroule, douloureuse ou tendre, ajoute la rêverie à l'idée- et la poésie à la passion.

J'avais noté beaucoup de passages qui paraîtraient extraordinaires dans un autre, les bizarreries naïves d'un panthéiste allemand, les oiseaux comparés au Messie, « et participant au divin privilège du Saint-Esprit, d'être présents partout » ; desbé-

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nédietions données aux phoques; des mouvements d'envie à l'occasion des baleines ; une multitude d'apostrophes, de cris, de transports, l'exaltation d'un fakir, l'abandon d'une femme nerveuse, l'habitude de penser tout haut et trop haut. Doit-on blâmer ces excès? Les beautés les rachètent, et sans eux elles ne seraient pas; sa passion fait son génie. D'ailleurs, cette forme d'esprit est un type; elle a droit d'exister au même titre que toute autre; ce qui serait déraison ailleurs est raison chez elle. Chaque type est bien comme il est, dans le monde pensant comme dans le monde animal. Sa perfection et sa loi sont de développer son être, et si jamais esprit fut complet dans son genre, c'est celui-ci. Personne ne reproche au héron ses longues jambes fragiles, son corps maigre, son attitude contemplative et immobile. Personne ne blâme dans la frégate les ailes immenses» les pieds raccourcis : cette maigreur est une beauté dans le héron; cette disproportion est une beauté dans la frégate. L'une et l'autre manifestent une idée de la nature, et l'œuvre du naturaliste est de les comprendre, non de les railler. Le critique est le naturaliste de l'âme. Il accepte ses formes diverses; il n'en condamne aucune et les décrit toutes; il juge que l'imagination passionnée est une force aussi légitime et aussi belle que la faculté métaphysique ou que la puissance oratoire ; au

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lieu de la repousser avec mépris, il la dissèque avec précaution ; il la met dans le même musée que les autres et au même rang que les autres; il se réjouit, en la voyant, de la diversité de la nature; il ne lui demande point de se diminuer, de subir l'autorité de facultés contraires, de se faire raisonnable et circonspecte ; il aime jusqu'à ses folies et ses misères. Il fait plus : à force de l'observer, il se transforme en elle; à force de s'expliquer ses démarches et de les trouver conséquentes, il répète involontairement ses démarches. Geoffroy Saint- Hilaire disait qu'en Egypte, couché sur le sable du Nil, il sentait s'éveiller en lui les instincts du crocodile. À force d'analyser l'imagination passionnée, le critique participe à ses visions et à sa passion, jusqu'à trouver sa passion et ses visions raisonnables. S'il la juge, ce n'est point pour dire qu'elle est belle ou laide, mais pour montrer qu'elle est propre ou impropre à un tel emploi. Un naturaliste prononce que le héron est fait pour vivre dans les marécages, que la frégate doit planer sur les mers, et que le héron transporté dans une plaine sèche, et la frégate enfermée dans un bois, ne pourront vivre. Un critique pense que la sensibilité passionnée, appliquée comme ouvrière à la philosophie et à l'histoire, doit découvrir des vérités supérieures, commettre beaucoup d'erreurs', hasarder beaucoup d'hypothèses, prouver peu, exagérer beaucoup;

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mais qu'appliquée à l'art, elle formera les caractères les plus vivants, les drames les plus émouvants, le style le plus attachant, les paysages les plus visibles ; que d'un souffle de feu elle animera les êtres inertes ; que promenée du pôle à l'équateur, de l'Amérique à l'Asie, elle éveillera dans notre cerveau une fantasmagorie de visions lumineuses, partout créatrice, impétueuse, ardente, universelle, pareille à la grande nature, qui, dans la vie furieuse de ses tropiques, étale une image de sa violence et de son éclat. On dit qu'il y a aujourd'hui trois poëtes 1 en Frarfce : celui-ci est le quatrième, et sa prose pour l'art et le génie vaut leurs vers.

1. Alfred de Musset, Lamartine, Victor Hugo. Béranger est un grand prosateur qui a mis des rimes à sa prose.

Juillet 1856.

Le laid est beau, j'y consens, mais le beau est plus beau. Boileau Despréaux, œ célèbre romantique, a bien osé dire :

D'un pinceau délicat l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable.

Aimable? La rime ici fait dire une sottise â la raison. Il n'y a d'objets aimables que ceux qu'on peut aimer; voilà pourquoi je demande au lecteur de passer une demi-heure avec les jeunes gens de Platon. J'ai encore une autre excuse : ce monde moderne est fort triste, parce qu'il est fort civilisé. Chacun y fait effort; chacun peine et travaille de corps et d'esprit, et les œuvres d'art, qui devraient nous calmer, nous agitent, depuis que nos poètes cherchent ce qui intéresse, non ce qui est beau, et se font artisans de passions, non de bonheur. Platon est plus heureux ; l'antiquité est la jeunesse du monde, et partant la nôtre. Reportons-nous vers

ces belles années que nous n'avons pas vécues, et jouissons-en du moins par le souvenir.

Quoique philosophe, il fut poëte, je veux dire créateur de formes vivantes. Un Grec eût été bien embarrassé de ne pas l'être. Parménide, le Spinoza du temps, écrivit son système en vers, et souvent ces vers sont beaux. Platon mit ses syllogismes en conversations, et fit de ses théories une peinture de mœurs. Il est le seul parmi les philosophes qui ait su donner la vie à des dissertations. Le Théotime de Malebranche, les Philalèthe de Leibnitz, sont des abstractions sous des noms d'hommes. Ces fictions ôtentle naturel sans apporter l'intérêt, et les raisonnements plairaient mieux sans les raisonneurs. Le dialogue n'est là qu'un ornement d'emprunt, ajouté après coup, par un effort d'imagination, pour cacher la sécheresse du sujet et ne pas effaroucher le lecteur. Ail contraire, si Platon représente des personnages, c'est qu'il les copie ; s'il écrit des dialogues, c'est qu'il en écoute. Il trouve le beau en peignant le vrai, et, parce qu'il est historien, il est poëte : car la philosophie naquit en Grèce, non comme chez nous dans un cabinet et parmi les paperasses, mais en plein air, au soleil, lorsque, fatigués de la palestre et appuyés contre une colonne du gymnase, les jeunes gens conversaient avec Socrate sur le bien et sur le vrai.

On peut s'arrêter un instant devant ces contem-

porains de Périclès, qui, la première année de la guerre, disait sur leur tombe': « L'année a perdu son printemps. »

Platon a pris plaisir à figurer aux yeux les plus jeunes, ceux en qui la pensée pour la première fois s'éveille, et qui sont encore presque enfants. Son style si aisé, si doux, presque fluide, convient pour peindre ces âmes molles et tendres, ces corps flexibles. Corrége eut le même don et le même amour. La beauté naissante est la plus belle, simple et riante comme le premier rayon du jour.

On Jes rencontre partout, dans les palestres, sous les portiques, dans l'agora, interrogeant Socratc et lui répondant sur tous les sujets avec une liberté entière. « On les laisse; comme de jeunes . chevaux consacrés aux dieux, paître et errer au hasard, pour voir s'ils trouveront la sagesse et la vertu. » Jusqu'à ce moment, ils* n'ont eu qu'une . éducation de poètes et d'athlètes. Ils ont passé la journée dans le gymnase à lutter, à sauter, à courir ; ils ont répété des vers de Tyrlée et d'Homère, et chanté des hymnes. « Les enfants d'un même quartier, dit Aristophane, allaient chez le maître de cithare, marchant ensemble et en bon ordre, nus, quand même la neige serait tombée comme de la grosse farine. Là, ils apprenaient l'hymne :

« Pallas terrible, qui ravages les villes », ou : « Un cri perce au loin » , èt tendaient leurs voix avec la forte harmonie que leurs pères leur avaient transmise. Si quelqu'un faisait le bouffon ou chantait avec des inflexions molles, on le chargeait de coups comme un ennemi des Muses. — jeune homme, dit le Juste dans sa plaidoirie contre l'Injuste, prends-moi hardiment pour ton guide, moi qui suis le meilleur conseil, et tu iras à l'Académie courir sous les oliviers sacrés, couronné do joncs aux fleurs blanches, avec un sage ami de ton âge, respirant l'odeur du smilax, du blanc peuplier, jouissant du loisir et du beau printemps, lorsque l'ormeau murmure auprès du platane. > Ainsi formés, ils commencent maintenant à réfléchir, aidés de Socratequi «accouche » leurs esprits et leur donne le plaisir de penser.

Entrés dans le gymnase, dit-il, nous trouvâmes que les jeunes garçons avaient sacrifié, et que les cérémonies étaient déjà presque achevées. Ils jouaient aux osselets et étaient tous parés ; la plupart s'amusaient au dehors, dans la cour ; quelques-uns, dans un coin du vestiaire, jouaient à pair impair avec un grand nombre d'osselets qu'ils prenaient dans des corbeilles. D'autres alentour les regardaient, et parmi eux Lysis, qui se tenait debout dans un groupe de jeunes gens et d'enfants, la couronne sur la tête, d'une figure vraiment rare, et digne d'être appelé nonseulement beau, mais beau et bon. Pour nous, nous allâmes nous asseoir du côté opposé, où l'on était tranquille, et nous commençâmes à nous entretenir sur quelque sujet.

Lysis se retournait souvent pour nous regarder, et on voyait bien qu'il désirait venir auprès de nous; mais il était embarrassé et n'osait approcher tout seul. En ce moment, Ménexène, qui revenait de la cour, entra tout en jouant, et, dès qu'il me vit avec Ctésippe, il vint s'asseoir auprès de moi; Lysis le suivit et s'assit à côté de lui; les autres s'approchèrent aussi. Alors je levai les yeux vers Ménexène et je ïui dis : « fils de Démophon, lequel de vous deux est le plus âgé ? — Nous ne sommes pas d'accord là-dessus, répondit-il. — Et si je demandais lequel est le plus brave, vous contesteriez aussi? — Certainement. — Et lequel est le plus beau? encore de même? » Tous deux se mirent à rire. « Je ne vous demande pas lequel est le plus riche, car vous êtes amis, n'est-ce pas? — Trèsgrands amis, dirent-ils. — En effet, on dit que tout est commun entre amis, de sorte qu'en fait de richesse il n'y a pas de différence entre vous, si vous êtes amis comme vous le dites. » — Ils l'accordèrent.

Gela est généreux et charmant; aussi voyez de quel ton Socrate parle de cette amitié, comme il félicite ces enfants, avec combien* de grâce, de % bonhomie et de tendresse :

Depuis mon enfance, je me trouve désirer un bien, comme les autres hommes qui tous en désirent un, chacun le sien. Car celeri-ci désire des chevaux, celui-là des chiens, l'un des richesses, l'autre des honneurs. Pour moi,%à l'égard de toutes ces choses, je suis fort tranquille; mais je souhaite très-ardemment acquérir des amis, et j'aimerais mieux avoir un bon ami que la meilleure caille et le meilleur coq de la terre, oui par Jupiter, et que le plus beau cheval et que le plus beau chien. Et par le chien ! je voudrais, je crois, posséder un ami plutôt que le trésor de

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Darius, plutôt que Darius lui-môme, tant je suis désireux d'amitié. Aussi en vous voyant, Lysis et toi, je suis tout surpris, et je vous trouve heureux de ce qu'étant si jeunes, vous avez été capables d'acquérir un tel bien si aisément et promptement.

Là-dessus Socrate engage l'entretien et fait trouver à Ménexène ce qu'est l'amitié et ce qu'elle n'est pas. Lysis est si attentif qu'il oublie qu'on ne l'interroge point, et répond tout d'un coup à la place de son compagnon. « Aussitôt il rougit, et il me parut que ce mot lui était échappé malgré lui, tant il appliquait fortement son esprit aux choses qu'on disait. En effet, on voyait bien à son air qu'il écoutait de toute sa force. »

Il a autant de franchise que de pudeur. Sur les questions de Socrate, il raconte sans embarras combien de choses son père lui défend, comment il est forcé d'obéir à son gouverneur, à tous ses maîtres. « Lorsque tu reviens à la maison, auprès de ta mère, te laisse-t-elle, pour te rendre heureux, faire ce qu'il te plaît de sa laine ou de son métier, si elle travaille? Ou bien t'erapêche-t-elle de toucher à la navette et aux autres instruments du tissage? — Par Jupiter, dit-il en riant, Socrate, non-seulement elle m'en empêche, mais je serais battu si j'y touchais. » Et il avoue de bon cœur qu'il ne sait presque rien encore, qu'il a grand besoin de ses maîtres. En ce moment revient Mé-

nexène, qui élait sorti un instant; Lysis, jugeant utile ce qu'il vient d'entendre, se penche vers Socrate, et lui dit tout bas très-naïvement et trèsaffectueusement : « Socrate, ce que tu viens de me dire dis-le aussi à Ménexène. » Ce mot fait sourire, mais avec complaisance; l'enfant est si bon et si sincère, que tous les mouvements de son âme le font aimer.

Ce que j'aime ici, c'est la nature. Ces enfants s'y laissent aller; elle fait tout en eux. Que nous sommes loin d'elle ! Les hommes se sont formés, je le veux, mais ils se sont déformés; vingt siècles de préceptes pèsent sur nos têtes. On trouvait Joas naturel au xvu e siècle, et le pauvre petit, âgé de huit ans, infligeait à la reine Athalie des sentences morales :

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

Ou des" axiomes théologiques :

Aux petits des oiseaux Dieu donne la jâlure, Et sa bonté s'étend sur toute la natw e.

Écortez ces livres, fermez ce piano, ne contez à Fenfant que des contes ; qu'il coure au soleil, dans le jardin, qu'il regarde les plantes, les bêtes et les beaux nuages. Ne détruisez pas sous une discipline la beauté native de son corps et de son âme. Ce sang nouveau qui court dans ces jeunes veines et

vient tendre cette peau si fraîche, cette chair rosée où semble vivre encore le lait maternel, ces grands yeux attentifs, cette pensée curieuse et mobile, ce mouvement souple et incessant, cette joie de vivre et de comprendre, cet abandon de soi-même à soimême : voilà Thomme primitif, tout voisin de sa source, encore parent des êtres inférieurs, simple et heureux comme l'eau qui coule, qui se ploie autour des roches, qui bruit du plus doux murmure, et s'étale riante sous les agiles rayons du soleil. Il parut en Grèce à l'origine de la pensée et de l'histoire ; chaque fois que notre civilisation nous lasse, nous revenons à lui; Rabelais, Rousseau y sont remontés ; mais j'apprends moins à lire Gargantua ou Y É mile qu'à regarder les jeunes gens des Dialogues ou le petit Gyrus de Xénophon.

Mais déjà les jeunes garçons se font disciples des sophistes; ils courent vers la science qu'ils ont une fois goûtée, d'un élan impétueux et aveugle. Quand pour la première fois oh désire, on désire de tout son cœur, sans seulement regarder si la chose est difficile ou impossible. On ne doute pas de soi, parce qu'on n'a pas mesuré ses forces; il semble qu'il n'y a pas d'intervalle entre le but et les souhaits, qu'il suffit d'étendre la main pour l'atteindre, qu'espérer c'est avoir. Et qu'y a-t-il de plus beau et de plus doux que ce développement audacieux des facultés et des passions, lorsqu'elles se portent vers la

science ? Rappelons-nous l'âge où, pour la première fois, nous avons entrevu des vérités générales, non pas enseignées par nos maîtres ou apprises dans nos livres, mais découvertes par nous, les filles iunées de notre esprit, les plus chères, si charmantes •que nulle joie depuis n'a pu effacer ni égaler le souvenir de ce premier bonheur. C'est vers quatorze ou quinze ans qu'on les trouve. Elles sont incomplètes, fausses, qu'importe? Vingt autres les avaient rencontrées avant nous, qu'importe encore? Elles nous appartenaient bien véritablement, puisque nous les avions inventées comme eux et que nous ne nous savions pas de devanciers. L'esprit, à ce moment, part d'un essor subit; cette force imprévue dont il n'avait pas conscience, et qui depuis longtemps s'était accumulée en lui sans qu'il la sentît, se déploie, et l'emporte à travers toutes les pensées, toutes les vérités et toutes les erreurs. On touche à toutes choses en véritable enfant, témérairement, en tranchant d'un coup des difficultés que plus tard on trouvera invincibles ; mais on croit les avoir vaincues, et cette joie de vaincre n'est attristée ni par la prévision d'une défaite, ni par le sentiment d'une faiblesse, ni par la satiété de la jouissance, ni par la fatigue de l'effort. C'est la force et le plaisir d'un homme qui, assis depuis sa naissance, s'élancerait pour la première fois dans une plaine ouverte, ravi de la liberté de sa course

de la variété des objets, de l'éclat de la lumière, enivré par les ondées de sang généreux qui font battre ses veines et palpiter sa poitrine. Je ferais bien mieux de me taire; Platon, qui a tout dit, a dit cela divinement. Je le traduis, et qu'on me pardonne. « Le jeune homme qui, pour la première fois, a goûté de celte source, s'en réjouit comme s'il avait trouvé un trésor de sagesse; il se sent transporté de plaisir. Il est charmé de remuer tous les discours, de ramasser tantôt toutes les idées et de les mêler en une seule, tantôt de les dérouler et de les diviser en parcelles, de jeter dans l'embarras d'abord et surtout lui-même, ensuite tous ceux qui l'approchent, jeunes, vieux, gens de son âge, quels qu'ils soient, sans épargner son père, ni sa mère, ni aucun de ceux qui l'écoutent; ce n'est pas assez pour lui de s'eri prendre aux hommes ; peu s'en faut qu'il n'attaque tous les êtres vivants. Il ne ferait pas grâce aux barbares, s'il trouvait seulement un interprète. »

Cette peinture est un mélange de raillerie et d'enthousiasme. Il admire ses jeunes gens et s'en moque. Voyez maintenant cette folie charmante mise en comédie :

Au point du jour, Hippocrate, fils d'Àpollodore, frappa très-fort à la porte avec son bâton. Quelqu'un ayant ouvert, il entra aussitôt en toute hâte, et parlant très-haut : « Socrate, dit-il, es-tu éveillé ou dors-tu? » Je reconnus sa

voix et je lui dis : c Eh bien ! Hippocrate, qu'apportes-tu de nouveau? — Rien que de bon. — Fort bien; mais qu'est-ce, et pourquoi es-tu venu à cette heure? — Protagoras, dit-il, est arrivé. »

Ne dirait-on pas que le grand roi vient d'aborder au Pirée?

« Que t'importe? lui dis-je. Est-ce que Protagoras t'a fait quelque ton? » Il répond en riant : « Oui, par les dieux, Socrate, puisqu'il est sage tout seul, et ne me fait point part de sa sagesse. — Mais, par Jupiter, si tu lui donnes de l'argent et que tu le persuades, il te rendra sage, toi aussi. — Plût à Jupiter et aux dieux que la chose en fût là! Je n'épargnerais rien ni de mon bien ni de celui de mes amis. Mais c'est pour cela même que je viens te trouver à présent, afin que tu lui parles de moi. Car, outre que je suis trop jeune, je n'ai jamais vu Protagoras, et je ne l'ai jamais entendu ; j'étais encore enfant lorsqu'il vint ici pour la -première fois. Mais, Socrate, tous le louent, et disent qu'il n'y a point d'homme plus habile dans la parole. Que n'allons-nous vers lui, afin de le trouver encore au logis? Il loge, à ce qu'on m'a dit, chez Gallias, fils d'Hipponicus; oui, allons. — Pas encore, mon ami, il est trop matin ; mais levons-nous et allons dans la cour. Nous passerons le temps à nous promener jusqu'à ce qu'il soit jour; puis nous irons : ordinairement Protagoras reste au logis; ainsi ne crains rien, nous le trouverons selon toute apparence. »

Là-dessus, Socrate interroge Hippocrate, qui est plus ardent qu'avisé, et le met dans l'embarras; il lui montre que l'élève d'un peintre devient peintre, et celui d'un joueur de flûte joueur de flûte, si bien

m LES JEUNES GENS DE PLATON.

que le disciple prend toujours le nom du maître qui l'instruit et de Fart qu'on lui enseignc.Puis.il lui demande ce qu'il veut devenir, en prenant des leçons de Protagoras. Et lui, rougissant (car il y avait déjà un peu de jour, en sorte qu'on voyait son visage) : « Si cet art est semblable aux autres, il est évident que je veux devenir un sophiste. » Après celte petite moquerie, Socrate lui fait voir combien il est inconsidéré et précipité, et, l'ayant ainsi muni de réflexions, il le conduit chez Protagoras.

Nous arrivâmes en causant dans le vestibule. Mais Je portier, un eunuque, nous entendit, ce me semble; et il paraît qu'à cause de lâ multitude des sophistes, il est en colère contre ceux qui viennent à la maison. Quand nous eûmes frappé à la porte, il ouvrit, et nous ayant vus : « Allons, ditil, des sophistes! Il n'a pas le temps. » Et, ce disant, desdeux mains il poussa la porte de tout son cœur, aussi fort qu'il put. Nous frappâmes de nouveau ; et il nous répond, la porte fermée : <r Hommes, n'avez-vous point entendu qu'il n'a pas le temps? — Mais, mon ami, lui dis-je, nous ne venons pas pour Callias, et nous ne sommes pas sophistes, ne crains rien. C'est pour voir Protagoras que nous sommes venus. Annonce-nous à lui. »

Avec tout cela, l'homme eut bien de la peine à nous ouvrir la porte. Lorsque nous fûmes entrés, nous trouvâmes Protagoras qui se promenait sous l'avant-portique, et tout près de lui, d'un côté, Callias, fils d'Hipponicus, et son frère de mère Paralus, fils de Périclès, et Charmide, fils de Glaucon ; de l'autre côté, Xanthippe, l'autre fils de Périclès, Philippide, fils de Philomèle, et Antimère, de Mende, le-

plus fameux des disciples de Prortagoras, qui apprenait pour exercer l'art de son maître et afin d'être sophiste. Derrière eux' marchait une troupe de jeunes gens qui écoutaient ce qu'on disait. La plupart paraissaient étrangers et du nombre de ceux que Protagoras emmène de toutes les villes où il passe, en les charmant de sa voix comme Orphée ; et eux charmés le suivent au son de sa voix. Il y avait aussi quelques Athéniens dans ce chœur. Pour moi, voyant cette belle troupe, je fus tout réjoui, tant ils prenaient garde de ne jamais se trouver devant Protagoras de peur de le gêner. Lorsqu'il se retournait avec ceux de sa compagnie, ils s'ouvraient en bel ordre de çà et de là, puis, faisant le tour, ils se remettaient toujours par derrière de la plus belle façon du monde.

Aussi, lorsque les jeunes gens revenaient à la maison, séduits par l'exemple, ils priaient leur père de les mettre aux mains de quelque habile sophiste. Ils s'enflammaient d'eux-mêmes dans leurs entretiens, et cet amour contagieux du raisonnement alarmait les pères. Démodocus vient consulter Socratc pour son fils Théagès. « Quelques jeunes gens, dit-il, de sa tribu et de son âge, qui descendent dans la ville, lui répètent certains discours qui le troublent, et il leur porte envie. Depuis longtemps il me tourmente, en me disant que je dois prendre soin de lui et donner de l'argent à un des sophistes* qui le rende sage. Moi, je pense que, s'il va chez eux, il ne s'exposera pas à un petit danger. Jusqu'ici, je l'ai maintenu par mes avertissements, mais je ne le peux plus main-

tenant. Ainsi, je pense que le meilleur est de lui céder, de peur qu'il ne fréquente quelqu'un sans moi et ne se corrompe. »

Le jeune garçon se fâche un peu contre son père qui lui résiste, et quand Socrate lui demande dans quelle science il veut êlre instruit :

« Mon père le sait bien, Socrate, je le lui ai dit souvent; mais il le parle exprès ainsi, comme s'il ne savait pas ce que je rlésire. C'est par ce moyen et par d'autres encore, qu'il s'oppose à moi et ne veut pas me laisser aller chez un maître. »

On voit que la famille n'est pas gouvernée à Athènes comme à Rome. Elle y est fondée sur l'affeclion plutôt que sur l'obéissance. Le père n'y est pas un roi, mais presque un égal. Rien ne gêne ni n'arrête les mouvements de ces âmes nouvelles. La nature humaine se montre en eux tout entière, telle qu'elle est, et toute nue. Un peu plus loin, Théagès dit qu'il veut apprendre l'art du commandement pour être le chef de l'Etat. « Mais quoi, dit Socrate, tu veux donc être tyran? — Sans doute, je souhaiterais d'être le tyran de tous les hommes, ou du moins du plus grand nombre possible. Et toi aussi, je pense, et tous les au 1res hommes, et peut-être même devenir dieu. » Le dieu en Grèce n'est pas un êlre tout-puissant, mystérieux, reculé dans l'infini hors des atteintes de l'homme : il n'est que l'homme même, plus beau , plus fort, im-

mortel. Ceci ajoute encore un trait au caractère de ces jeunes gens. Leur âme n'a pas été accablée dès l'enfance sous la pensée d'un pouvoir unique et formidable. Ils n'ont rien vu dans le monde réel ni dans le monde imaginaire qui les> opprimât de sa grandeur. Hérodote raconte que les habitants d'une ville de Sicile adorèrent un jeune homme pour sa beauté et le mirent au rang des dieux. Il n'y a point en Grèce de disproportion entre le dieu et l'homme. De là ces désirs hardis et celte fière altitude. Ils n'ont jamais appris ni à craindre ni à fléchir.

Mais l'amour de la justice, naturel à l'homme, est au fond de leur cœur, et ils y reviennent d'euxmêmes.

« Je ne voudrais pas commander par force ni comme les tyrans, dit Théagès, mais du consentement des citoyens, comme les hommes illustres de la ville. »

Ces sentiments plaisent d'autant plus que ces enfants disent d'abord tout ce qu'ils sentent, et surtout comme ils le sentent. Une seule de leurs paroles réfute ceux qui déclarent l'homme mauvais par nature. La bonté est la première entre leurs inclinations primitives. Platon peintre pense, comme Platon philosophe, que l'idée divine et mortelle quifaitnotre âme témoigne de son origine. Il l'honore par ses personnages comme par ses théories,

et prouve sa croyance par la science et par l'art.

Considérez maintenant l'esprit de ces enfants, dont vous connaissez le caractère. Platon l'a marqué d'une main délicate et légère dans le portrait de Protarque et de quelques autres. Ils inventent peu d'eux-mêmes, ils sont trop jeunes encore; parfois cependant ils rencontrent des mots heureux et tournent leurs jugements d'une façon agréable. Mais un signe particulier de pénétration et de curiosité est qu'ils suivent sans se lasser les plus longues discussions sur les matières les plus abstraites, et se divertissent à des questions toutes viriles. Ils ne sentent pas le poids des idées; ils courent sous la lourde cuirasse de la dialectique. Ouand Achille essaye les armes de Yulcain, il semble, dit Homère, qu'elles le soulèvent comme des ailes. Dès le premier jour aussi, « leurs pieds agiles les emportent » dans la science, et ils manient sans effort la vérité. Ils exhortent Socrateà continuer, ils l'empêchent de s'en aller, ils ne veulent pas qu'il retranche rien de l'entrelien. Pourtant cette violence est aimable ; de temps en temps, au milieu de cette attention soutenue et parmi ce grand désir de philosophie, partent des éclats de gaieté enfantine :

« Ne vois-tu pas, Socrate, notre multitude, et que nous sommes tous jeunes, et ne crains-tu pas que nous ne fondions sur toi avec Philèbe, si tu

nous insultes? » — Chez nous, quand un homme en philosophant laisse échapper un sourire, on se scandalise, chacun crie haro, et répète tout bas ou tout haut : « Cet homme-là déshonore la philosophie ; il est incapable de jamais bien raisonner. »

Mais, ce qui est surtout admirable, c'est que, dans ces longues séries de raisonnements enchaînés, l'auditeur ne détourne jamais le discours à droite ni à gauche et se tient toujours dans la question proposée. Cette suite des idées nous manque. Essayez de discuter avec quelqu'un : vingt fois vous êtes obligé de le ramener au sujet. Notre esprit est trop bondissant : nous courons trop par brusques saillies; nous voyons subitement une vive lueur de vérité, et nous voilà lancés de ce côté, oubliant tout ce que nous avons fait de l'autre, rompant notre ouvrage au moment où un seul effort allait l'achever. Platon n'invente pas cette liaison qu'il donne aux idées de ses personnages ; vous trouverez le même ordre et la mêmejustesse dans Ilâmère. L'esprit ionien pratique d'instinct la logique délicate et sévère ; dès * ses premières œuvres on devine qu'il est l'ouvrier prédestiné de la science humaine. Comparer, par exemple, les deux sources primitives de notre civilisation, Homère et la Bible. Dans l'une les pensées sont coupées, séparées les unes des autres, poussées vio-

lemment au dehors comme par les bouillonnements inégaux d'une àme qui fermente et ne sait pas se contenir. Les alliances de mots y sont étranges, les métaphores excessives, les images noient les idées. L'homme, oppressé par les sensations qui montent à son cerveau comme un vin fumeux, n'aperçoit pas la pure lumière du vrai; la chair et le sang se troublent en lui ; il menace, il tressaille de joie, il souffre, il crie, il ne raisonne pas. Dans le vieux poète grec, les héros développent de longs récits sur le champ de bataille avant de se donner des coups de lance. Ils expliquent tout, ils ne laissent rien d'obscur, ils ne touchent point une idée sans avoir traversé toutes celles qui précèdent. Jamais le lecteur n'a besoin d'effort pour entendre leurs pensées. Elles se suivent une à une, comme les flots d'un beau fleuve limpide, et se portent d'un cours égal et continu vers un but qu'on aperçoit d'abord. Platon n'est qu'un historien exact lorsqu'il donne à ses jeunes gens l'instinct du vrai et le talent naturel de bien penser. • • *

Protarque et la plupart d'entre eux ont deux traits qui paraissent contraires, qui pourtant s'accordent, et dénotent à la fois l'enfance et l'excellence de l'esprit. L'un est l'aveugle ingénu de leur ignorance et de leurs incertitudes : ils se défient d'eux-mêmes, ils n'osent prendre

sur eux de résoudre les questions difficiles; ils se laissent guider par Socrate et le suivent docilement. L'autre point est la liberté et l'assurance parfaite avec laquelle ils donnent leur avis; lorsqu'ils ont bien entendu ce qu'on leur demande, ils trouvent naturel de juger par euxmêmes et non sur l'autorité d'autrui. N'estil pas plaisant et touchant de voir un enfant de quinze ans dire de bonne foi et sans nulle prétention à Socrate : « Selon moi, Socrate, ceci est tout à fait bien dit » ? C'est que tous les esprits ont les mêmes droits devant la vérité; personne n'a dans ce pays d'autre roi que soimême : c'est la patrie de la liberté. Socrate le sait, et sa méthode consiste à instruire l'esprit, et non les oreilles de l'élève; il ne dicte rien en maître, d'une voix commandante et du haut d'une chaire; il veut que l'auditeur trouve luimême tout ce qu'il croira; qu'interrogé, il invente ses croyances et ne récite pas celle des autres. Cette manière d'enseigner convenait au génie grec; car les Athéniens aimaient autant la liberté dans la science que dans la politique, ét voulaient gouverner leurs opinions comme leurs affaires. Aussi « leur âme vagabonde voltigeait dans les prairies des Muses », et, cherchant le vrai sur tous les chemins, amassait pour la postérité la plus ample récolte de connaissances. Ajou-

tez que Socrate ne leur présentait pas la science sèche et aride. Pour attirer les esprits poétiques, il s'attardait parmi des fables et des allégories riantes, et couvrait ses idées de paroles splendides, leur disant par exemple :

« Puisque tu veux qu'il y ait trois sortes de vies, suppose, pour nous servir de plus beaux noms, que Tune soit de l'or, l'autre de l'argent, la troisième, ni l'un ni l'autre.

Il se faisait mythologue et parlait comme Homère :

« Invoquons les dieux, Protarque, en mêlant la volupté avec la sagesse, que ce soit Bacchus ou Vulcain, ou quelque autre dieu qui préside à ce mélange. Comme certains échansons, nous avons deux fontaines : celle du plaisir, qu'on peut comparer à une fontaine de miel; celle de la sagesse, source sobre qui ne contient pas de vin, et d'où sort une eau austère et salutaire ; il faut nous efforcer de les mêler ensemble le mieux qu'il se pourra. »

On connaît maintenant les plus jeunes enfants des Dialogues. Laissons-les « dans la poétique vallée de Platon » , se promener, jouer, causer et se rappeler les paroles d'or de Socrate. On peut, si l'on veut, aller voir l'un deux au Musée. C'est un jeune athlète qui tient à la main une branche de laurier, d'une figure calme, point pensive ni ex-

pressive, intelligente et belle pourtant, mais où la passion ni la réflexion n'ont laissé leurs traces. Les bras sont encore faibles ; sans doute le prix qu'il a gagné est celui de la course. Mais rien n'est plus souple que ce corps, rien de plus aisé que les attaches des membres. Tout en lui repose, mais tout est prêt au mouvement. L'œil glisse doucement sur les lignes molles de cette chair jeune et vivante. Il est debout, immobile, ses yeux ne regardent pas. Mais qu'il dise une parole, et dans cette figure sereine vous reconnaîtrez un des compagnons de Ménexène et de Lysîs.

Dans les jeunes gens qui deviennent hommes, le caractère se marque plus fortement, les passions sont plus vives, la volonté plus arrêtée. Nos sentiments dans l'enfance se répandent de tous côtés, incertains de la route qu'ils prendront; plus tard, accumulés et portés tous vers un même point, ils forment un courant unique, et l'homme se lance à travers la vie par un chemin qu'il sait ou qu'il ignore, mais qu'il ne quitte plus.

Ctésippe est violent et brouillant, surtout pour défendre ceux qu'il aime/ Platon a fait de lui un combattant et l'a employé contre les sophistes.

Deuxdisputeurs, Euthydème et Dionysodore, viennent d'arriver à Athènes. Ils annoncent « qu'ils enseignent la vertu. Ils prennent pour disciple quiconque leur donne de l'argent; ni l'âge, ni la lenteur d'esprit, ni les affaires, n'empêchent d'apprendre à leur école. » Pour en donner la preuve, ils forcent les gens par des questions ambiguës à faire des réponses contradictoires. Les curieux Athéniens viennent rire et s'étonner; Ctésippe en est avec son jeune ami Clinias. Mais lorsque Euthydème, par je ne sais quel raisonnement captieux, a conclu que les amis de Clinias veulent le perdre, Ctésippe indigné se lève et s'écrie : « étranger de Tluirium, si cela n'était pas trop grossier, je dirais : Retombe sur ta tête le mensonge que tu fais sciemment contre moi et contre les autres, en nous imputant, ce qui est impie même à dire, de désirer la mort de Clinias ! » Puis il les presse et les accable de paroles amères. — « Tu nous injuries, Clésippe, dit alors Dionysodore, tu nous injuries. — Non pas moi, par Jupiter! Dionysodore, car je t'aime, et je te conseille comme un ami, et j'essaye de te persuader de ne jamais me dire aussi grossièrement en face queje veux la mort de ceux que j'aime le plus. » Socrate,qui est fort calme et d'une malice plus cachée, arrête la dispute. Mais Ctésippe, irrité, s'acharne après Jes sophistes, déchire les toiles d'araignée de leurs raisonnements, les pour-

suit de questions ironiques. Ils se tournent en tous sens, ils font cent efforts pour s'échapper. On croirait voir une chasse, tant le jeune homme y met de fougue. Les deux sophistes prétendaient tout savoir. « Au nom de Jupiter, Dionysodore, » donnez-moi une marque qui puisse me faire » reconnaître que vous dites vrai. — Quelle mar- » que? — Sais-tu combien Eitfhydème a de dents, y> et sait-il combien tu en as? Si vous diles com- » bien, ei s'il se trouve, après que nous aurons » compté, que vous saviez ce nombre, nous vous » croirons dans tout le reste. » Èux, pensant qu'il se moquait, ne voulaient pas répondre, mais déclaraient savoir toutes choses à mesure que Ctésippe en nommait une. Et Ctésippe les interrogeait sans cesse, et sans rien épargner, sur toutes choses et sur les plus honteuses, leur demandant s'ils les savaient. Ceux-ci, le plus bravement du monde, disaient qu'ils les savaient, allant tête baissée contre la question, comme des sangliers qui se jettent sur le fer.

Enfin il finit par jieviner leur méthode, leur fait une question à double sens, et les force à se contredire en face de leurs disciples et de tous les assistants. Puis avec un grand éclat de rire : « » Eutydème, ton frère a tourné le discours des » deux côtés et l'a perdu, et il est battu. » Clinias se réjouit beaucoup et se mit à rire, « de sorte que Ctésippe en devint dix fois plus fort. »

Quelques-uns de ces jeunes gens ont déjà pris les leçons des sophistes, Ménon, par exemple. Ils en sont très-fiers, « et se reposent tranquillement et superbement dans le luxe de leur sagesse. » Ils ne peuvent manquer de l'avoir, ils en ont quittance. Socrate les raille avec une gravité imperturbable. Il faut dire que Platon l'enthousiaste est le prince des moqueurs. Il est, comme le veut Pascal, à la fois aux deux extrêmes, et remplit tout l'entre-deux, tour à tour comique et lyrique, et en un instant passant de l'un à l'autre, aussi à son aise sur la terre que dans le ciel. Mais celte moquerie est fine, ces piqûres sont légères, et ce sourire, divin ou ironique, est toujours délicat et charmant.

« Gorgias, dit-il, vous a habitués à répondre sans crainte et magnifiquement lorsqu'on vous demande une chose, comme il convient à des gens qui savent; lui-môme il s'offre à tout le monde pour ôtre interrogé, et ne manque jamais de réponse. Mais ici, mon cher Ménon, le contraire est arrivé. Nous avons comme une sécheresse ej une stérilité de sagesse, et la sagesse court bien risque d'avoir quitté celieu pour aller chez vous. a

Ménon ne devine pas l'ironie, et, quand Socrate lui demande ce que c'est que la vertu, il répond avec une pleine assurance :

« Cela n'est pas difficile à dire, Socrate. D'ahord, si tu veux connaître la vertu d'un homme, il est aisé de voir

qu'elle consiste à administrer les affaires de sa ville, et, en les administrant, à faire du bien à ses amis, du mal à ses ennemis, et à prendre garde soi-même de ne rien souffrir de tel. t>

Il continue, et répand ainsi devant Socrate « un essaim » de vertus. Il est si novice dans l'art de raisonner, qu'il comprend à peine ce qu'on lui demande. Quand enfin il s'aperçoit qu'il faut donner une définition commune à toutes les vertus, il tombe de faux pas* en faux pas « dans tous les trous et dans tous les puits », et dit, entre autres sottises, que la vertu est le talent de gouverner les hommes. Il paraît que Ménon n'avait jamais été gouverné. A son compte, un maître qui aurait de bons bras, un bon fouet, et qui en userait, serait le plus vertueux des hommes; je ne sais si les sujets seraient de cet avis.

Le plaisant est qu'il s'étonne de voir ses définitions par terre, et ne s'accuse pas, mais Socrate :

» Socrate, j'avais déjà entendu dire, avant de te rencontrer, que tu ne fais rien autre chose que douter et mettre les autres dans le doute. Voilà qu'à présent, à ce qu'il me paraît, tu mé fascines et m'ensorcelles comme un véritable enchanteur, de façon que je suis rempli de doutes. Et, s'il faut un peu plaisanter, tu me semblés parfaitement semblable pour la figure et pour le reste à côtte large torpille marine qui engourdit ceux qui rapprochent et la touchent. 11 me semble que ta m'as fait quelque chose de pareil, car véritablement je suis tout engourdi de l'àme et de

la bouche, et je ne sais que répondre. Pourtant, plus de mille fois certes j'ai fait toutes sortes de discours sur la vertu devant toutes sortes de personnes, et fort bien, à ce qu'il me paraissait. »

Ménon s'admire de si bonne foi et si franchement qu'on ne lui en veut pas. Ce solide contentement lui donne une sérénité parfaite et une gravité de langage très-louable. Ayant disserté nombre de fois en public, il a pris le ton posé et la dignité oratoire. Sa vanité n'a rien de léger, de gai, ni d'évaporé. 11 marche avec un visage sérieux, d'un pas lent, drapé noblement dans son amour-propre. 11 aime les mots qui ont un air tragique, les définitions pompeuses. Il donne son opinion d'une voix imposante, en élève de Gorgias, et gouverne la discussion à son caprice, comme s'il était le maître de son interlocuteur.

Un de ces portraits est développé avec plus de soin que les autres, celui d'Alcibiade. Platon y donne un exemple du plus excellent naturel perverti par l'éducation. Que de dons de l'âme et du corps réunis en un seul homme! Quelle beauté, quelles espérances de vertu! Jamais il n'y eut sur la terre de nation pour qui la nature fût plus prodigue ni sur qui elle ait répandu tant d'heureux dons.

« Tu penses, Alcibiade, que tu n'as besoin d'aucun homme en aucune chose, et que tes avantages sont si

grands, à commencer par le corps et finir par l'àmc, qu'il n'est personne dont tu ne puisses te passer. Car tu crois d'abord que tu es très-beau et très-grand (et en cela, chacun voit aisément que tu ne mens pas) ; ensuite, tu es de la race la plus noble dans cette ville, qui est la plus grande des villes grecques, et tu y as, par ton père, beaucoup d'amis et de parents excellents, qui, s'il le fallait, te serviraient. Ceux que tu as par ta mère ne sont ni moins bons ni moins nombreux. Mais une puissance plus grande est celle que tu as par Périclès, fils de Xanthippe, que ton père a laissé pour tuteur à ton frère et à toi, et qui peut faire ce qu'il veut, non-seulement dans cette ville, mais dans toute la Grèce et dans beaucoup de grandes nations barbares. J'ajouterai que tu es riche, quoique tu semblés te glorifier de cela moins que du reste. » s

Sans doute, Alcibiade est fier de tant d'avantages; mais il n'est point insolent dans sa vanité; on sourit en l'écoutant, on ne s'irrite pas contre lui. Ses sentiments sont si naturels, et ses paroles si sincères, qu'il est toujours aimable. Écoutez le jeune homme noble qui sait la liste de ses aïeux. Quand Socrale lui rappelle que les rois de Perse et de Lacédémone sont nés de Jupiter :

« Et ma famille, Socrale, remonte à Eurysacès, et celle d'Eurysacès à Jupiter! »

Déjà il fait voir ces passions profondes, ce vaste cœur, cette audace de désirs qui, comme la flamme, montent d'abord au faîte. On reconnaît l'homme qui entraînera son pays dans la guerre de Sicile, qui embrassera de ses espérances Car-

thage, rKgyptc, la mer entière; que le peuple athénien, son émule et son imitateur, aimera comme une idole ; le plus brillant, le plus téméraire, le plus heureux des généraux et des orateurs, victorieux tour à tour dans les deux partis contraires, détruisant ses victoires par ses victoires, et à qui il n'a manqué pour être le plus grand homme de la Grèce que d'avoir eu toujours Socrate auprès de lui.

« Si quelqu'un des dieux te disait : « Alcibiade, lequel » aimes- tu mieux, ou bien de vivre avec les avantages » que tu as à présent, ou bien de mourir à l'instant, s'il » ne t'est pas permis d'en acquérir de plus grands ?» je crois que tu aimerais mieux mourir. Dans quelle espérance vis-tu maintenant? je vais le le dire : tu penses que, dès que tu paraîtras devant le peuple athénien (et il est probable que ce sera dans peu de jours), tu lour montreras que tu es digne d'être honoré comme ni Périclés ni personne ne l'a jamais été, et qu'après cela tu deviendras tout-puissant dans la ville, et par suite dans toutes les villes grecques, et non-seulement chez les Grecs, mais aussi chez les barbares qui habitent notre continent. Si, à ce moment, ce même dieu te disait que tu seras le premier en Europe, mais qu'il ne te seras pas permis de passer en Asie et d'y être le maître des affaires, tu ne voudrais pas vivre à cette condition, je crois, à inoins de remplir pour ainsi dire tous les hommes du bruit de ton nom et de ta puissance. Et je pense que, sauf Gyrus et Xerxès, tu ne fais cas d'aucun homme. »

Ce cœur ambitieux ne désire pas moins la vertu

que l'empire. La jeunesse pleine de séve et de force aspire à tout et, dans le large champ de la beauté, veut cueillir toutes les belles choses.

« Que dis-tu du courage? A quel prix consentirais-tu à en être privé? — Je ne voudrais pas même vivre, Stant lâche. »

Aussi ce naturel incline vers l'honnêteté, et s'y attache de lui-même avec ardeur, silôt qu'on la lui montre :

« Quand donc viendra ce temps, Socrate? Qui m'instruira? L'homme qui le fera, avec quelle joie je le verrai! Qu'il dissipe mes ténèbres tout ce qu'il voudra, puisque je suis préparé à ne rien fuir de tout ce qu'il me prescrira, quel que soit cet homme, pourvu que je devienne meilleur. »

Une marque plus sûre d'un caractère vraiment bon, c'est qu'il avoue lui-même son ignorance et ses défauts, sans franchise calculée, sans artifice d'orgueil, comme on fait presque toujours" pour tirer gloire de son aveu :

« Par les dieux, Socrate, je ne sais moi-même ce que je dis, et il me semble que, sans m'enapercevoir, j'étais depuis longtemps dans le plus honteux état. »

Il ne s'irrite pas contre celui qui l'instruit; au contraire, iL remercie Socrate de ses reproches, et pour le remercier lui met sa couronne sur la Xête. 11 est religieux, et, quand Socrate Ta ren-

contré, il allait au temple l'air recueilli, les yeux baissés vers la terre, dans l'attitude de la' vénération. Cette piété de l'ancienne Grèce survivait encore dans la jeunesse ignorante et respectueuse, souvenir charmant du passé, qui n'était pour ce beau front qu'une grâce de plus.

Presque enfant, il a le goût le plus sensible et le plus délicat. En véritable Athénien, il ne peut souffrir les termes bas et vulgaires : il veut que le discours soit riche et choisi. 11 est déjà pénétrant, et, quand il tient la vérité, il la serre avec force, et ne se laisse détourner du sujet par aucun artifice. 11 est divertissant de voir Protagoras qui s'agite et sue, et, avec l'aide des autres sophistes," essaye d'éluder les questions de Socrate, mais qui sans cesse est ramené sur le terrain par Alcibiade pour y être battu et confondu.

« Si Protagoras, dit-il, avoue qu'il est plus faible que Socrate dans la discussion, cela suffira à Socrate; sinon, que Protagoras discute en interrogeant et en répondant, et qu'à chaque demande il n'étale pas une longue harangue, déjouant le discours et refusant de donner ses raisons, jusqu'à ce que la plupart des auditeurs aient oublié de quoi il est question. » Un peu plus loin, quand un autre sophiste, Hippias, veut intervenir, il l'arrête, et mène déjà toute la dispute en capitaine habile et impérieux.

Avec tous ces avantages de corps, d'esprit, de cœur, de fortune, de famille, comment est-il tombé dans les derniers des vices, tour à tour flatteur, ennemi, tyran du peuple, lui qui était né pour la philosophie, et dont Socrate fut le maître et l'ami? Tout ce mal vint de la mauvaise éducation et des mœurs d'Athènes. La cause qui ruina l'État corrompit le jeune homme. Il avait appris à lutter, à jouer de la cithare, à chanter les vers des poètes, mais rien de plus. Son gouverneur était Zopire, vieil esclave de Périclès, le rebut de la maison. Puis, lorqu'il entra dans les années fougueuses de la jeunesse, il tomba parmi les flatteurs et les séductions de la place publique; ainsi élevé par le peuple, « qui est le plus grand des' sophistes », il oublia la philosophie, passa la nuit en débauches et le jour en intrigues, et Unit par ne plus rien désirer que la puissance et le plaisir. En décrivant cet état de l'âme, Platon s'emporte jusqu'aux métaphores les plus poétiques et les plus audacieuses. Il parle comme Alcibiade agissait : il compare ce désir furieux du pouvoir à un grand frelon ailé, « autour de qui les passions couronnées de fleurs, parfumées d'essences, enivrées de vin et de tous les plaisirs effrénés qui marchent à leur suite, viennent bourdonner, le nourrissant, l'élevant, l'armant enfin de l'aiguillon de l'ambition. Alors ce tyran de l'âme, escorté de

la démence, s'agite avec fureur; s'il trouve autour de lui des pensées ou des sentiments honnêtes qui pourraient encore rougir, il les tue et les chasse, jusqu'à ce qu'il ait purgé l'âme de toute tempérance et l'ait remplie de la fureur qu'il amène. » Après ses premiers excès, celte âme ravagée et privée de toute règle a pris ce que Platon appelle les mœurs démocratiques, et, comme un vaisseau sans lest, flotte ça et là à travers toutes les occupations et tous les désirs. « Il vit au jour le jour, contentant le désir qui se présente ; tantôt il s'enivre au son des flûtes, puis il boit de l'eau et fait abstinence ; tantôt il s'exerce au gymnase; quelquefois il est oisif et n'a souci de rien. D'autres fois, il est philosophe. Souvent il redevient homme d'État, et, s'élançant tout d'un coup, il va dire et faire la première chose qui s'offrira à son esprit. S'il porte envie aux hommes de guerre, il va de ce côté ; si c'est aux hommes d'argent, il va de cet autre. Il n'y a ni ordre ni loi dans sa vie; il appelle cela une vie douce, heureuse, et la mène jusqu'au bout. »

Sous toutes ces marques de folie il y a pourtant toujours les traces de l'ancienne beauté. Il entre dans la salle du banquet, ivre, avec une joueuse de flûte, et vient inviter les convives à boire. Mais ses propos sont de bon goût, et ses discours ont une grâce naturelle, un tour vif et fin,

une aisance et une élégance enrichies de poésie et égayées d'esprit. 11 parle de ses amours avec la liberté d'un jeune homme ou d'un Grec : c'est de l'impudence ou de l'impudeur, je le veux, mais si dégagée de vanité, qu'elle est presque aimable. Le cœur est demeuré généreux et juste. « On m'a décerné, dit-il, le prix du courage à Potidée; c'est Socrate qui le méritait, il m'a sauvé. » Enfin, il avoue le plus franchement du monde sa propre folie et ses propres misères, et par quelle faiblesse il flotte sans cesse entre les deux extrêmes.

« Quand j'écoute Socrate, le cœur me bat encore plus qu'aux Corybantes. Je verse des larmes lorsqu'il parle, et je vois beaucoup d'autres en faire autant. Souvent même ce Marsyas m'a touché au point que la vie que je mène me paraissait insupportable. Et tu ne diras point, Socrate, que ceci n'est pas vrai ; car en ce moment môme je sens bien que si je voulais te prêter l'oreille, je n'y résisterais point, et je serais ému comme d'ordinaire. 11 me contraint d'avouer qu'ayant besoin de beaucoup de choses, je me néglige moi-même pour m 'occuper des affaires des Athéniens. Aussi je m'enfuis de force, comme d'auprès des Sirènes, me bouchant les oreilles, afin de ne pas vieillir assis à côté de lui. J'éprouve devant lui une chose dont personne ne me croirait capable, la honte. Je rougis devant lui seul : car, je le sens moi-même, je ne puis lui rien opposer, ni dire que je ne dois pas faire ce qu'il me conseille; et pourtant, quand je l'ai quitté, je succombe au désir d'être honoré par le peuple. Je l'évite donc, comme fait un esclave fugitif, et, quand je le vois, je rougis de ce que je lui ai confessé. Souvent je serais content qu'il ne fût

plus parmi les hommes. Mais je sais bien que, si cela arrivait, j'en serais encore plus fâché ; de sorte que je ne sais comment faire avec cet homme. »

Cette hésitation d'un noble caractère à demi gâté exprime en abrégé les sentiments incertains d'un peuple balancé entre la sagesse nouvelle et la corruption nouvelle ; car jamais mère ne se reconnut mieux dans les traits de son fils que la Grèce dans ceux d'Alcibiade.

Mais il en est d'autres que leur excellent naturel a préservés, ou que la philosophie a déjà « mordus » : Cébès, Glaucon, Adimante, Agathon qui pourtant aime trop les beaux discours riants et fleuris, et parmi les raisonnements s'oublie à cueillir les roses poétiques. Le plus ardent de tous est Apollodore. 11 pousse sa passion à l'extrême, suit en tous lieux Socrate, se remplit de ses actions et de ses discours, et ne croit pas qu'il y ait une autre vie digne d'un homme.

« Lorsque je parle ou que j'entends parler sur la philosophie, outre le profit que j'y ai, je ressens un plaisir extraordinaire. Mais lorsque ce sont d'autres discours, surtout les vôtres, vous riches et gens d'affaires, je me mets en colère, et j'ai pitié de vous et de vos amis, qui croyez faire quelque chose de bon et ne faites rien qui vaille. Peut-être, de votre côté, me trouvez-vous malheureux, et il me semble que vous pensez vrai. Pour moi, non-seulement je pense, mais je sais certainement que vous l'êtes. — Tu es toujours le même, Apollodore ; tu dis toujours

du mal de toi et des autres. Il me semble vraiment qu'excepté Socrate, tu trouves tout le monde malheureux, à commencer par toi. D'où as-tu reçu ton surnom de Furieux, je n'en sais rien, moi. Mais dans tes discours tu es toujours le même, irrité contre toi et contre les autres, sauf Socrate. »

Cet emporté d'Apollodore continuerait sa diatribe si on ne l'arrêtait. D'aulres, plus âgés, sont plus calmes; Phèdre, par exemple, quipourtant est passionné pour les discours, et en demande à tout le monde. Socrate le raille joliment sur sa manie. Ces conversations grecques sont toutes françaises, légères, vives, piquantes, etpourtant pleines d'aménité et d'obligeance, sauf les moments où elles tournent brusquement à l'enthousiasme et au dithyrambe. C'est le vol sinueux, et agile d'une abeille qu'un coup de vent emporte tout à coup dans le ciel.

« Phèdre, si je ne connais pas Phèdre, je me suis oublié moi-même. Mais ce n'est ni l'un ni l'autre, et je sais bien que Phèdre, lorsqu'il a écouté les discours de Lysias, ne l'a pas écouté une fois seulement, mais l'a fait répéter plusieurs fois, et celui-ci a obéi volontiers. Tout cela n'a pas suffi à Phèdre. Il a fini par emporter le cahier afin d'y revoir ce qu'il aimait le plus. Assis depuis ce matin, il n'a pas fait autre chose ; puis, fatigué, il est allé se promener. Et par le chien! il savait déjà le discours, j'imagine, à moins qu'il ne fût extrêmement long ! 11 est sorti des murs afin de le méditer. Puis, ayant rencontré un homme qui a la manie des discours, il s'est réjoui de le voir venir, espé-

rant avoir un compagnon d'enthousiasme, et Ta obligé d'avancer avec lui. L'amateur de discours le priant de parler, il a fait des façons comme s'il n'en avait pas envie, tandis que, s'il n £ut pas eu d'auditeur, il l'eût, à la fin, forcé de l'être. Ainsi, Phèdre, supplie- toi toi-même de faire ce que de toute manière tu feras tout à l'heure. > - •

Mais Phèdre raille aussi agréablement que Socrate ; et quand il voit que son ami refuse d'improviser un discours sur l'amour, il reprend contre lui ses propres paroles :

« Ne me force pas à dire à mon tour : « Socrate, si je ne connais pas Socrate, je me suis oublié moi-même » ; et encore : <r 11 avait envie de parler, mais il faisait des façons. » Songe bien que nous ne nous en irons pas d'ici avant que tu n'aies dit ce que tu as confessé avoir dans le cœur. Nous sommes seuls, dans un lieu désert; je suis le plus fort et le plus jeune. Comprends donc bien ce que je dis, et ne prends pas le parti de parler par force, quand tu peux parler de bon gré. »

On est étonné de trouver la philosophie si peu pédante et si naturelle. On ne lui a point vu ailleurs cette malice spirituelle ni ces grâces simples. On connaissait une vieille ridée, habitante des bibliothèques, les yeux attachés sur des in-folio jaunis. La voilà jeune, souriante, une couronne sur la tête, au bord de Tllissus. « Par Junon, dit Socrate, quel bel endroit pour se reposer! Comme ce platane est haut et touffu! et ragnus-castus, comme

il est grand et que son ombrage est beau ! Il est dans sa fleur et parfume toute la place ! Et sous le platane coule la plus agréable source de l'eau la plus fraîche, comme on en peut juger en y trempant les pieds. C'est un lieu consacré aux nymphes et au fleuve Achéloiïs, à ce qu'il semble par les statues et les figures. Vois aussi, je te prie, comme l'air qui souffle ici est suave et tout à fait doux. Il sent Tété et retentit du bruissement des cigales. Mais ce qu'il y a de plus agréable est le gazon en pente douce, en sorte qu'étant couchés noire tête sera très-bien. Ainsi tu nous as parfaitement conduits, mon cher Phèdre. »

Phèdre n'est pas moins passionné qu'Apollodore pour la science. Il dit que ce ne seraitpas la peine de vivre si Ton n'avait le plaisir des discours. Il s'élève aux pensées les plus nobles parmi les rires du Banquet, et loue l'amour, guide de la vie honnête, qui n'enseigne que le beau elle bien.

Mais le philosophe voulait peindre un esprit tout philosophique; il a montré dans Théétète l'auditeur qu'il aurait choisi. Ce jeune homme est géomètre, et, selon la méthode de Platon, passe peu à peu de la notion des figures à la contemplation des pures idées. Déjà, de tous côtés, il cherche la science, embarrassé d'une foule de doutes qui ne retiennent point les esprits ordinaires, et particulièrement des contradictions de la nature sensible.

Il a lu les livres de Protagoras, mais il n'en est point satisfait. Il sent que, sous les apparences qui sans cesse s'écoulent, est un fond stable. Derrière les phénomènes « qui roulent entre le néant et l'être », il entrevoit les formes fixes et les lois éternelles. Enfin il suit sans se fatiguer, et avec une pénétration singulière, le philosophe éléate qui l'interroge sur les matières les plus abstraites. Du seul élan de son esprit, il est déjà monté dans la région des intelligibles. Aussi voyez quel éloge fait de lui son maître, le grave et sage Théodore.

« Ce jeune homme, Socrate, n'est pas beau, et, soit dit sans t'offenser, il te ressemble, ayant le nez relevé et les yeux à fleur de tête, mais cela un peu moins que toi. Sache que, de tous ceux que j'ai rencontrés (et j'en ai connu un très-grand nombre), je n'en ai jamais vu un seul si merveilleusement doué. Car avoir comme lui une facilité singulière pour apprendre, une douceur extrême, et avec cela un courage qui ne le cède à celui de personne, je n'ai jamais vu, je ne vois nulle part tant de qualités dans un seul caractère. Ceux qui, comme lui, sont vifs, pénétrants, et ont une bonne mémoire, sont la plupart du temps précipités dans leurs désirs, ballottés et emportés comme des navires sans lest, et plutôt bouillants que courageux. Au contraire, ceux qui ont plus de constance dans le caractère abordent lourdement les sciences et oublient vite. Pour lui, il va parmi les sciences et les recherches sans heurt, d'une course unie, rapide, aussi doucement que l'huile qui coule sans bruit, tellement que tu l'admirerais de le voir faire ainsi à son Age. »

Cet endroit est, je crois, le seul où Platon ne mette pas ensemble la beauté et la jeunesse ; un artiste comme lui cherche toujours à les unir; c'est le plaisir de son imagination; elle s'y porte comme une plante vers la lumière, et trouve le portrait de Charmide le dernier et le plus parfait.

« Il me parut admirable pour la taille et pour la beauté. Tout le monde fut frappé et troublé lorsqu'il entra. Qu'il fît cette impression sur nous autres hommes, cela était moins étonnant; mais je remarquai que, parmi les enfants aussi, personne ne regardait autre part, pas même les plus petits, et que tous le contemplaient comme une statue. »

Voilà cette beauté des corps grecs nés d'un sang pur, fils d'une race libre et oisive, nourris dans les gymnases. Aujourd'hui on forme encore des chevaux, mais point d'hommes. Les races sont mêlées; le travail manuel les a gâtées; l'éducation du corps consiste à passer dix heures par jour courbé sur un pupitre ; il ne nous reste plus que celle de l'esprit. Aussi n'y a-t-il plus de sculpture, et la seule beauté est celle de la tête et de l'expression. Voyez à quoi Socrate attribue celle de Charmide :

« Il est naturel, Charmide, que tu l'emportes sur tous les autres. Car personne ici, je pense, ne pourrait montrer à Athènes deux autres maisons dont l'alliance puisse produire quelqu'un de plus beau et de meilleur que celles dont

tu es issu. En effet, votre famille paternelle, celle de Critias, fils de Dropide, a été célébrée par Anacréon, Solon, et par beaucoup d'autres poètes, comme excellente en beauté, en vertu, et dans tous les biens où l'on met le bonheur. Et de même celle de ta mére : car personne ne parut plus beau ni plus grand que ton oncle Pyrilampe, toutes les fois qu'on l'envoyait en ambassade auprès du grand roi, ou auprès de quelque autre sur le continent» Cette autre maison ne le cède en rien à la première. Étant né de tels parents, il est naturel que tu sois en tout le premier. »

Il a puisé aussi dans son noble sang les dons de l'esprit et de l'âme; ses compagnons disent qu'il est déjà philosophe et poëte; et, pour prendre le mot d'Homère et de Platon, sa mère a engendré un homme heureux : car il a l'intelligence prompte, il n'est point orgueilleux de tant de grands avantages; sa modestie et sa beauté s'ornent Tune l'autre. Socrate lui demande s'il croit avoir déjà assez de sagesse. « Il rougit d'abord et parut encore plus beau (car cette pudeur convenait à son âge); puis il répondit d'une façon assez noble que pour le présent il ne lui était pas facile de répondre à ce qu'on lui demandait : € Car si je dis que je n'ai » pas de sagesse, d'abord il est étrange de dire de » telles choses sur soi-même; ensuite je démen- » tirais Crilias et les antres qui, selon lui, me » trouvent sage. Si je dis que je le suis et si je me » loue moi-même, cela choquera peut-être, de

» sorte que je ne sais que te répondre. » Il élude ainsi une question difficile, et dans tout le reste de l'entretien il ne demeure pas au-dessous de luimême. Il suit fort bien une discussion subtile, et propose des définitions assez solides. Un moment on voit sur ses lèvres un fin sourire, lorsque, par une ironie détournée et légère, il engage son cousin Critias à prendre sa place, et le livre aux réfutations de Socrate; l'esprit est la dernière parure de sa beauté.

On a dû remarquer le calme de ces discours.

Cette tranquillité n'exclut pas l'élan ni l'enthousiasme; elle n'est que la sérénité d'un esprit qui sans effort trouve le vrai, se déploie sans précipitation et jouit de sa force. Les personnages ne s'interrompent pas les uns les autres; les auditeurs de Socrate suivent tous les détours de la discussion sans la hâter. Us s'attardent volontiers aux digressions qu'il y miêle; ils sont de loisir. Lorsqu'ils parlent, ils laissent couler leurs pensées du ton le plus simple et le plus aisé, sans chercher l'esprit ou l'éloquence; ils suivent la pente unie où ils glissent sans se presser ni se retenir ; ils s'abandonnent à leur nature, qui est belle et qui tait tout bien.

Il me semble que les statues antiques qui nous restent sont un commentaire de ce tableau. Elles expriment, comme les dialogues, la perfection de la race, le plein développement, la jeunesse et

Theureuse sérénité des âmes. Je montrerais au musée celle de Charmide 4 . La beauté du corps est merveilleuse, svelte et fort, d'une proportion exquise. Ces sculpteurs n'eussent jamais fait l'Ève massive ni les trois Grâces charnues de Raphaël. Il est nu, debout, la tête un peu inclinée sur la poitrine, l'air sérieux et calme, immobile comme un être qui se laisse vivre; l'attitude est d'une noblesse étonnante ; il semble au-dessus de toute agitation. La tête n'est pas plus expressive que le» reste du corps ; le spectateur n'est pas attiré, comme dans les figures modernes, par la pensée du front, par la passion du regard ou des lèvres. On contemple aussi volontiers ces pieds agiles et cette forte poitrine que ce beau visage; on est aussi heureux de sentir ce corps vivre que de voir cet esprit penser. La nature humaine ne s'est pas en lui, comme chez nous, développée toute d'un côté; elle est encore en équilibre ; elle jouit de ses sensations autant que de ses sentiments, et de sa vie physique autant que de sa vie morale.. Les Grecs honorent l'athlète vainqueur comme le poëte ou le philosophe, et les combats de force et d'agilité qui sont chez nous les divertissements de la populace sont chez eux une fête de la nation. Le corps

1. Collection des plàlrcs, derrière les statues du Parthénon, à droite, près du colosse.

nu est chaste comme tous les vrais antiques. Ce qui rend la nudité impudique, c'est l'opposition de la vie du corps et de celle de l'âme. La première étant abaissée et méprisée, on n'ose plus en montrer les actions ni les organes. On les cache; l'homme veut paraître tout esprit. Ici, il ne rougit de rien et trouve beau tout ce qui est naturel. Enfin ces yeux sans prunelle conviennent à une tête qui n'est pas expressive. Leur sérénité divine ne descend pas jusqu'à l'action et n'a pas besoin de regard. Peu à peu, en contemplant la statue, on devine son âme. On se rappelle le sérieux profond et le regard vague des chevaux de noble race qui paissent l'herbe et s'arrêtent un instant, levant la tête vers le voyageur qui passe. Une vie sourde se déroule silencieusement dans cet esprit calme; il ne raisonne pas, il rêve ; de lentes images passent en lui, comme la suite des nuages sur le bleu lumineux du ciel. Mais qu'on considère l'ovale pur et fier de ce visage, on verra que ce jeune homme qui repose est un soldat de Périclès et un disciple de Platon.

Octobre 1855.

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