M. DE MONTA L EMIS EU T
éperdus,, étourdis, épuisés par un eftort violent et court, ils deviennent la proie du premier audacieux qui leur offre le joug accoutumé, en attendant que la démagogie revienne et ne trouve en face d'elle que des hommes déshabitués de toute action virile et libre, et endormis dans une léthargie chronique. » Pour achever d'êtr.e intelligible, il ajoute : « Eclairés par de si grands exemples, sachons accepter l'humiliation provisoire de la liberté comme un châtiment mérité de l'ingratitude, de la légèreté, de l'esprit de discorde et d'indiscipline qui ont accompagné parmi nous ses premiers bienfaits; mais continuons à croire en elle et à conquérir par l'épreuve, pour nous ou pour notre postérité, les mérites qui nous ont manqué. »
Voilà deux méthodes semblables et deux conclusions opposées. Tous deux regardent l'histoire d'un peuple étranger pour savoir quel gouvernement est bon et durable en France : mais l'un, considérant Rome, trouve que ce gouvernement est la monarchie absolue; l'autre, considérant l'Angleterre,' trouve que ce gouvernement est l'aristocratie libérale. La vérité est qu'ils n'ont cherché dans l'histoire que des arguments pour leur doctrine et des armes pour leur cause. De ce que le gouvernement absolu était nécessaire et durable à Rome, il ne suit pas qu'il soit nécessaire et durable partout. De ce
M. TROPLOJiO.
que l'aristocratie libérale est utile et durable en Angleterre, il ne suit pas qu'elle soit utile et durable ailleurs. Chaque peuple a son génie distinct; c'est pourquoi chaque peuple a son histoire distincte. Les gouvernements, comme les plantes, sont indigènes. Transplantés, ils périssent ou ils languissent. La France n'est point Rome, et l'Angleterre n'est point la France. Nul ne trouvera ehez nous les causes qui établirent à Rome la monarchie absolue ; nul ne découvrira chez nous les forces qui maintiennent en Angleterre l'aristocratie libérale. Ceux qui aiment mieux la politique que l'histoire effacent ou méconnaissent ces différences. Pour moi, qui aime fort peu la politique, et beaucoup l'histoire, je vais essayer de les marquer, et pour les marquer, j'ai l'esprit très-libre. Le lecteur verra si je songe au temps présent; j'y pense autant qu'au Japon et au Mexique. Je tâche d'exposer des faits; je ne cherche pas un masque. Je commettrai sans doute bien des fautes; à tout le moins je m'efforcerai de ne point tomber dans celle que j'ai blâmée.
M. DE MONTÀLEMBERT.
Ce qui établit ;\ Rome la monarchie absolue, ce fut la décadence.
La vaillante armée de petits propriétaires qui avait conquis et exercé la liberté avait péri. Elle avait péri par la conquête : la victoire avait usé les vainqueurs. Après avoir supporté seize ans l'effort d'Annibal, le soldat romain, embarqué pour la Macédoine, avait combattu le roi Philippe, après Philippe les Ktoliens, après les ÉtoliensAntiochus, après Antiochus Persée. après Persée Corinthc, Carthage, Numance. Lorsque, après avoir suivi le char de triomphe, il s'en revenait à sa ferme du Sabinum, le consul lui mettait la main sur l'épaule : « J'ai besoin de toi ; la légion part demain pour la Cisalpine. » Là durait la guerre acharnée, meurtrière, éternelle. Les Boïens en dix ans lassaient quinze consuls, tuaient deux préteurs et plus de légionnaires que n'en coûtèrent en cinquante ans toutes les guerres de Grèce et d'Asie. Les Liguriens luttaient quarante ans. En Espagne, c'était pis. Il fallait conquérir château par château la péninsule entière. Caton en prit quatre cents