H. TROI'LO.NG
Les légionnaires périssaient dans les défilés de? sierra*, égorgés dans les embuscades. Il fallait couper les mains aux captifs, dévaster méthodiquement les cultures. La victoire gagnée, les otages livrés, le pays soumis, le légionnaire se consumait en travaux gigantesques, routes à bâtir, canaux à creuser, ponts à jeter, arsenaux à construire. Devenu colon, il restait soldat sédentaire, sentinelle perdue sur une frontière, parmi des barbares désespérés, sans cesse en alarmes, souvent massacré avec toute sa famille, pendant qu'il usait ses dernières forces à labourer le champ que son consul avait brûlé. Le quart des hommes valides était dans les camps. De dix-sept ans à quarante-cinq, on ne pouvait refuser son nom à l'enrôlement. De la Grèce à l'Asie, de la Macédoine à la Gaule, de l'Afrique à l'Espagne, les citoyens romains laissaient leurs os sur tous les rivages. Dès l'an 180, les levées se faisaient avec peine. Le censeur Métellus effrayé voulut forcer tous les célibataires au mariage. « Rome, dit Tite-Live, qui levait contre Annibal vingt-trois légions, ne pourrait aujourd'hui en armer huit. »
La conquête attaquait la classe moyenne par la ruine comme par la mort. Elle était pernicieuse à leurs biens autant qu'à leur vie. La petite propriété disparaissait. Retenu vingt ans sous les drapeaux, le légionnaire vendait son champ ou le laissait en
M. DE MONTALEMBERT
friche. S'il le gardait, il succombait sous la concurrence de l'Afrique, de la Sicile, de la Sardaigne. S'il persistait et vivait de l'argent distribué au triomphe, son riche voisin, ancien préteur, sénateur, ami des juges, déplaçait sa borne et prenait sa terre. S'il allait trouver le riche et lui demandait de tenir a ferme ce champ volé ou acheté, on lui montrait des bandes d'esclaves. Ce sont eux qui désormais mènent les troupeaux dans les terres à blé converties en pâturages; ce sont eux qui désormais remplacent le petit laboureur libre. Le maître les achète par troupes : la conquête et l'administration des traitants les prodiguent sur les marchés. Il les accouple : le croît appartient au propriétaire. Lui-même, enrichi par son proconsulat ou sa préture, par la dépouille des provinciaux ou de ses petits voisins, par la concession ou l'usurpation des terres publiques, agrandit son domaine, qui devient large comme une province. « Plusieurs, dit Columelle, ne sauraient faire le tour de leurs terres à cheval. » Un Domitius, qui avait vingt mille soldats, promit à chacun d'eux sur ses biens quatre arpents. Sur tout le territoire de Léontini en Sicile, il n'y avait que quatre-vingttrois propriétaires. Des troupeaux d'esclaves, quelques riches, voilà la population des campagnes. Il n'y a plus de place ici pour le petit propriétaire. Qu'il s'en aille; qu'il tente la fortune à Rome;
M. TROPLONG
(pi'il devienne ouvrier; que de ses rudes mains, accoutumées à l'épée et à la charrue, il essaye de tisser des étoffes, de polir l'acier des miroirs, de servir le luxe et la civilisation nouvelle : là aussi la place est prise. Les grands possèdent la ville comme la campagne; ils exploitent l'industrie comme l'agriculture ; ils ont pour ouvriers des esclaves, comme ils ont des esclaves pour laboureurs. Chaque temple, chaque corporation, chaque office de l'administalion a les siens. Ce sont eux qui font les travaux publics ; ce sont eux qui font les travaux privés. Chaque grande famille possède, exploite et loue des tisserands, des ciseleurs, des brodeurs, des peintres, des architectes, des médecins, des précepteurs qui lui appartiennent. Ni les champs ni la ville ne nourrissent plus le citoyen libre. A la ville comme aux champs, le travail est aux esclaves, la propriété est aux riches. César trouva que les trois quarts du peuple romain mendiaient. Le tribun Philippe déclare un jour qu'il n'y a pas dans l'Etat deux mille citoyens qui possèdent. Si le petit laboureur veut vivre, il faut qu'il vienne à Rome ; s'il veut vivre à Rome, il faut qu'il se fasse vendeur de votes, coupe-jarret ou mendiant.
Le voilà donc enrôlé parmi les gladiateurs de Sulpicius, ou solliciteur de distributions dans l'atrium de Crassus. Y est-il seul? Cette tourbe du
M. DE MONTALEMBERT. 283
-champ de Mars et ces applaudisscurs du cirque descendent-ils des orgueilleux paysans qui sont morts à Cannes, et qui au commencement de la guérie de Macédoine ont fait sous leur volonté plier la volonté du sénat? Celui-ci peut-être : ce visage anguleux et énergique, ce front bas et cicatrisé, ces mains calleuses, ce reste de fierté romaine, annoncent un compagnon de Ligustinus, un compatriote de Marins. Mais son voisin qui s'agite et gesticule comme un spectateur d'Olympie, cet autre aux cheveux parfumés comme un danseur de Lydie, celui-là aux yeux bleus, tout farouche encore, qui sont-ils? Les captifs ont envahi la cité; les affranchis font la moitié du peuple; la race altérée a reçu comme une sentine toute la lie * de l'univers. Le maître, au bout de quelques années, a conduit devant le préteur son esclave, s'il est docile. Le Grec, l'Asiatique, touché de la baguette, est devenu citoyen. Il vote pour son patron, il porte son nom, il lui paye une somme chaque année, il lui laisse une partie de son héritage. La générosité est une spéculation politique : cent mille étrangers ou barbares devinrent Romains en soixante-dix ans. Mais la formule du préteur et la toge n'avaient point changé leur cœur. « Quand Jupiter fait un homme esclave, dit Homère, il lui ôte la moitié de son âme. » A la vue de son ancien maître le nouveau citoyen se rappelait les verges
M. TROPLONG
dont son dos gardait l'empreinte, ou la fourche qui avait déformé son cou; il rentrait à l'instant dans la stupeur de l'obéissance. Un jour ScipionÉmilien, qu'ils interrompaient, osa leur dire : c Silence, faux fils de l'Italie ! Vous avez beau faire : ceux que j'ai amenés garrottés à Kome ne me feront jamais peur, tout déliés qu'ils sont maintenant. » Ils se turent sous cette vérité et sous cette insulte. Ni ces mendiants ni ces esclaves ne disputeront la chose publique à Sylla ni à César.
Ils vont la donner à qui voudra la prendre. Les durs paysans qui labouraient nus sous le soleil et défrichaient les rochers du Sabinum, sont restés laboureurs et pauvres tant que les campagnes ont été courtes, et que pour butin ils n'ont eu que des pâtres samnites ou des troupeaux gaulois. Maintenant les guerres longues et lointaines retiennent le soldat sous les drapeaux. Il n'est plus ni citoyen, ni laboureur, ni père de famille. Son épée est son gagne-pain, ses aigles sont sa patrie, son chef est son serviteur ou son dieu. Avec Manlius, avec Sylla, avec Lucullus, il campe et promène son brigandage dans la voluptueuse Asie. Les rois, les tétrarques, les riches cités, trop heureux de vivre, lui ouvrent leurs trésors, le comblent de leur luxe. Sous les longs porliques de marbres précieux, entre les tableaux d'Apelle, le légionnaire s'assoit à une table chargée d'argenterie ciselée, emplit son estomac de