Macaulay, t. ï or , page
M. DE MONTALEMBERT
des membres du peuple entraient dans l'aristocratie. Le riche bourgeois pouvait devenir chevalier;, le petit-fils d'un pair cédaitla préséance au chevalier fait la veille. Le gentilhomme pouvait devenir pair; le fils d'un pair n'était qu'un simple gentilhomme. Des filles de duc épousaient des membres de la Chajnbre des communes ; plusieurs membres de la Chambre des communes étaient aussi nobles que les plus nobles pairs. « D'une part, il y avait des Bohuns, desMowbrays, des de Vère, des parents des Plantagenêts sans autre titre que celui esquive, sans autres privilèges que celui d'un boutiquier ou d'un fermier » ; de l'autre part, un marchand de Lincoln anobli, député de son comté, pouvait siéger au Parlement entre des gentilshommes cousins du roi, et voir son fils, titré par le roi, assis à Westminster entre le duc de Norfolk et le duc de Clarence. Le grand seigneur ne méprisait point une classe où ses enfants devaient descendre ; le yeoman ne haïssait pas une classe où ses enfants pouvaient monter.
Par ce recrutement incessant et par ce constant mélange, la haute aristocratie, en se faisant des amis, se préparait des successeurs. Elle imprimait dans le peuple des habitudes orgueilleuses, l'esprit d'indépendance, l'amour des institutions libérales, le besoin de contrôler le gouvernement et de prendre part aux affaires. Elle formait une nation aris-
M. TROPLONG
locratique capable de la remplacer, de défendre le> droits acquis et de reconquérir au besoin la liberté. A la fin du xv e siècle, la guerre des Deux Roses, le progrès de la civilisation et l'abolition du droit de maintenance renversèrent les mœurs féodales et la renversèrent ; on crut que sa place était vide; elle ne l'était pas. Les Tudors semblèrent absolus; leur despotisme eut des bornes. Ils menèrent et ramenèrent d'une religion à l'autre la nation incertaine entre deux religions; ils décapitèrent les grands seigneurs devenus courtisans ; ils humilièrent le Parlement privé de sa tête. Mais quand Henri VIII, sans le consentement de ce Parlement, voulut taxer ses sujets au sixième de leurs biens, il ne trouva que des révoltés et point de soldats : il plia sous le mécontentement public, quoique obstiné et téméraire ; il révoqua ses commissions, pardonna à tous les rebelles, et s'excusa publiquement d'avoir violé la loi. Quand Elisabeth, si impérieuse, si populaire, après quarante-trois ans de règne et de succès, voulut multiplier les monopoles, elle vit se redresser contre elle la Chambre irritée appuyée sur la nation menaçante, et retira la loi en remerciant la nation de son zèle et la Chambre de ses avertissements. Cent vingt ans de paix avaient enrichi, éclairé, multiplié la classe moyenne; la force lui était venue; la votonté lui venait avec la force, et déjà l'on pouvait prévoir qu'elle livrerait aux Stuarts
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la bataille que les grands barons avaient livrée aux. Plantagenêts. «
Les circonstances qui en Angleterre ont fondé le gouvernement libre ne sont donc pas ordinaires ; elles sont spéciales. Elles ne se sont donç pas rencontrées dans toute nation; elles ne sont réunies que pour cette nation. C'est la conquête qui, établissant un corps d'aristocratie et un roi puissant, a institué une aristocratie démocratique capable de résistance, et préparé une nation aristocratique capable de liberté. C'est la conquête qui par ses suites prochaines forma la ligue des barons qui obtinrent la grande Charte. C'est la conquête qui par ses suites lointaines forma le peuple de bourgeois hardis et de gentilshommes de campagne qui prirent la tète de Stratford et tirèrent l'épée contre le roi Charles. C'est la conquête qui, à huit cents ans de distance, maintint les institutions et les habitudes par lesquelles dure aujourd'hui la liberté.
Je n'en veux pour témoin que M. de Montalembert lui-même. Les coutumes qu'il expose et qu'il admire en grand seigneur, en homme de cœur et en homme de parti, sont des héritages. Elles sont toutes spéciales dans le présent, parce qu'elles étaient toutes spéciales dans le passé. Elles sont toutes des effets et des soutiens de l'esprit aristocratique conservédans la hauteclasse, implanté dans
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la nation. Telle est cette liberté détester, cet usage des substitutions et ce droit d'aînesse appliqué aux terres, qui fonde l'orgueil de race, les traditions de famille, l'influence locale, et donne la force, l'indépendance* la fierté et l'autorité. Telles sont ces magistratures libres et gratuites, qui mettent aux mains des genlilsbommes terriens le commandement de la milice, l'administration, la justice, les fonctions municipales, et toute celte foule d'emplois que le gouvernement central exerce chez nous par ses préfets, sa police, ses ingénieurs et ses magistrats. Telle est celte popularité de la haute noblesse qui ouvre ses rangs aux gloires nouvelles, de la petite noblesse qui ouvre ses rangs aux nouveaux propriétaires terriens, de-la noblesse entière qui laisse retomber ses fils cadets parmi les simples citoyens, administre le pays, et mène les réformes. Si le bourgeois, au lieu de haïr la noblesse, cherche à devenir noble; si la loi, au lieu d'empêcher le renouvellement de l'aristocralie, la favorise; si la noblesse, au lieu de repousser la classe moyenne, se recrute chez elle ; si le gouvernement municipal appartient non au pouvoir du centre, mais à l'aristocratie du lieu; si l'aristocratie est populaire et puissante, c'est que l'aristocratie a toujours été populaire et puissante. Si la nation considère les nobles comme ses chefs et ses représentants, c'est qu'elle les a toujours considérés comme ses repré-
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sentants et ses chefs. L'Angleterre d'aujourd'hui continue l'Angleterre d'autrefois. Il a fallu le hasard unique d'une conquête systématique et d'une royauté menaçante pour donner à l'aristocratie l'unité avec la force, et pour la contraindre à se donner l'appui de la reconnaissance et de l'opinion.
Ce n'était pas assez, pour maintenir le gouvernement libre, de circonstances politiques particulières; il fallait encore des dispositions morales particulières. Quoi qu'en dise M. deMontalembert, elles se sont rencontrées en Angleterre. Les événements y ont aidé le caractère national ; mais le caractère national a mis à profit les événements.
La faculté qui conquiert et maintient les droits politiques est la volonté énergique et persistante. Dès l'origine, on en trouve ici les sources. Pour jaillir, elle exige une âme passionnée : car on ne veut que ce que l'on désire, et une résolution durable n'est qu'une passion fixée. Elle exige une âme repliée sur elle-même : car pour surmonter les difficultés et résistera la peine, il faut être absorbé par les idées et sentir en soi comme ressort un motif moral. Elle exige une âme solitaire et capable d'inventer ses convictions : car on ne veut obstinément que ce qu'on s'est persuadé soi-même à soimême, et les seules résolutions solides sont celles
qu'on tire de son propre fonds. A travers la littéra-
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turc anglaise, vous découvrez à tous les âges cet homme passionné, concentré, intérieur. Vous apercevez cette passion dans la fougue lyrique et dans la sombre exaltation des poésies primitives, dans le style enflammé et dans le délire tragique de la Renaissance, dans le fanatisme visionnaire de la Réforme, dans la sensibilité bizarre ou amère des romans du dernier siècle, dans la lièvre de sympathie douloureuse ou de désespoir incurable qui a inspiré et désolé la littérature de celui-ci. Vous apercevez cette faculté de regarder en soi-même dans la peinture des émotions morales qui remplit la poésie saxonne, dans la profonde composition des caractères dramatiques et dans la science du cœur qu'on rencontre chez les écrivains de la Renaissance, dans le développement de l'homme spirituel et dans le culte de la révélation intérieure qui établirent le protestantisme, dans les romans psychologiques, dans l'analyse lyrique des sentiments intimes, par-dessus tout dans l'impuissance des arts du dessin et dans l'éternelle tristesse qui, depuis Cœdmon jusqu'à Byron, a étendu un voile noir sur tous leurs écrits. Vous apercevez cette originalité solitaire dans les monologues continus et dans la concentration farouche de leur poésie barbare, dans la surabondance de l'invention et de l'inspiration personnelle au temps de la Renaissance, dans l'avènement de la religion qui con-
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sacre la foi indépendante et l'appel à soi-même, dans la peinture récente ou contemporaine des singularités individuelles, dans le haut relief des caractères excenlriques, dans la description répétée de la dignité froide, de la réserve hautaine et de l'orgueil silencieux. Cette force de désirs, cet attachement aux choses invisibles, cette personnalité concentrée, étaient les matériaux d'une volonté puissante et tenace. L'homme ainsi construit pouvait s'éprendre d'un intérêt moral et le poursuivre avec persévérance. Il s'est épris de celui que lui offraient les circonstances, et il a persévéré dans son effort. La protection d'une aristocratie populaire lui montrait des droits politiques à instituer et à défendre : il lésa institués et défendus. L'éducation a aidé la nature : la, longueur de la lutte a accru sa vigueur, et l'habitude de l'action lui a donné l'art d'agir. Sous l'effort de ces inclinations innées et de ces habitudes acquises, un caractère s'est formé, le plus énergique, le plus opiniâtre, le mieux armé pour la résistance, muni de toutes les facultés pratiques, pénétré du plus absolu et du plus indomptable orgueil. Ces facultés pratiques, manifestées par l'impuisSance métaphysique, par l'amour des faits, des chiffres et de l'utile, par le grand développement du commerce et de l'industrie, le rendent capable de gouverner et d'être gouverné. Elles lui inspirent l'aversion de la pol tique spécu-
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lative, le goût de l'expérience, le sentiment du possible, le respect de l'antiquité, le culte de la loi, bref toutes les habitudes qui peuvent contenir et diriger l'essor de la liberté imprudente. Cet orgueil manifesté par la morgue solitaire, par l'empire de soi, par la morale rigide, le révolte contre toute loi qu'il n'a pas consentie et contre toute autorité qu'il n'a pas faite ; il lui inspire la persuasion que les affaires publiques sont ses affaires privées, la résolution d'y prendre part, l'attachement à son droit, la volonté de le conserver contre tous les empiétements, par tous les sacrifices, bref, toutes les habitudes qui peuvent protéger et maintenir la liberté attaquée. C'est ainsi qu'elle dure, préservée des égarements, défendue contre les dangers, avec l'orgueil pour ressort, avec le sens pratique pour guide. Elle n'est point l'effet d'un accident que le hasard puisse envoyer aux autres ni d'une institution que l'imitation puisse importer chez les autres, ni d'une vertu qu'un effort de volonté puisse engendrer dans les autres, mais d'antiques et puissantes circonstances, qui pendant huit cents ans ont agi sur toute la race, et d'une forme de cerveau originelle dont l'hérédité et peut-être l'alimentation 1 ont augmenté la force. L'histoire et la physiologie sont ses créatrices. Pour la détruire,