‹ Essais de critique et d'histoireChapitre 48 sur 64 · IG · texte numérisé non relu

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M. TROPLONG

que. La langue et la littérature, à peine nais- ' santés, annoncent ici, dès le xi e siècle, une race légère et sociable. Ce caractère ne prend point les choses à cœur, d'un désir ardent et persistant, avec une réflexion intense; il les effleure et court à d'autres. On aperçoit dès l'abord ce manque d'attention passionnée et profonde dans la clarté des longues épopées prosaïques, dans l'abondance des poëmes didactiques et des froides allégories, dans la popularité des fabliaux malins, dans la modération éternelle du style, dans la perfection subite de la prose. On l'aperçoit aux deux grands siècles dans le développement de la raison oratoire et de l'art d'écrire, dans la nullité de l'ode, dans la tranquillité de la tragédie, dans l'excellence classique de l'exposition, de la dissertation et du récit, dans la vivacité piquante du style moqueur. On l'aperçoit à tous les âges dans le goût du tempéré et de l'agréable, dans l'aversion pour le violent et le sérieux, dans la domination de la raison et de la gaieté. Ce caractère n'est pas propre à l'invention solitaire des opinions personnelles et des actions indépendantes; il est trop bien fourni des facultés qu'emploie la société pour n'être pas sociable; il est trop sociable pour ne pas agir et penser d'après autrui. Vous apercevez ces facultés dans l'habileté involontaire des premiers conteurs, comme dans l'art calculé des derniers maîtres, dans les soties

M. DE MONT ALEMBERT

comme dans la comédie, dans les moralités comme dans la tragédie, dans les vers de Rutebeuf comme dans la prose de Voltaire, dans l'épopée deTurold comme dans l'analyse de Gondillac. Expliquer, raconter, prouver, causer, toutes ces actions aboutissent à un auditoire ; c'est pourquoi toutes ces actions se font aisément et bien dans notre pays. Vous y découvrez à tous les âges le don d'être clair et d'être agréable, l'art de se faire entendre et de se faire écouter. Cette légèreté empêche de vouloir fortement; cette sociabilité empêche de vouloir par soi-même. L'une affaiblit l'énergie des volontés, l'autre ôte aux volontés l'initiative. L'homme ainsi doué ne sait ni ouvrir la résistance, ni persévérer dans la résistance. Il change facilement de conviction et reçoit facilement sa conviction des autres. Il est disposé, sinon à servir, du moins à obéir. Il accepte volontiers, sinon la tyrannie, du moins la discipline. Quoiqu'il aime la moquerie, il est resté catholique. Quoiqu'il ait horreur de l'ennui, il a vénéré la régularité littéraire. Un peuple ainsi composé ressemble à un troupeau de chevaux fringants mais dociles *. Ils ne vont qu'ensemble et sur les pas d'un chef.

1. Les animaux sociables (chevaux, chiens, moutons) suivent toujours un conducteur. D'où il arrive qu'ils peuvent devenir soumis et domestiques. (Flourens, De l'instinct et de l'intelligence )

M. TROPLONG

Ainsi soutenu parles événements généraux et par les inclinations publiques, le pouvoir central s'est fondé et s'est accru. Tous les progrès de la nation l'ont développé. Au xiv e siècle, la soumission des petits tyrans féodaux, l'achèvement du royaume et la naissance de la paix intérieure ont rendu les Valois tout-puissants. Au xv e siècle, l'expulsion des Anglais et la ruine de la grande féodalité donnent au roi une taille perpétuelle, une armée permanente et la souveraineté sans contrôle. Au xvi e siècle, l'expulsion des Espagnols, la pacification du pays, le développement soudain de la prospérité publique amènent la monarchie absolue. La civilisation générale et l'autorité centrale, comme les deux chevaux d'un char, ont toujours marché de front. Et cet étrange mouvement ne s'est point arrêté. Les révolutions libérales ont augmenté là souveraineté du centre et la docilité des extrémités. Sous Louis XIV, les états des provinces, les coutumes et les privilèges des villes, des corporations, des chapitres, les parlements, les débris de l'antique indépendance provinciale 1 , ralentissaient, modifiaient, gênaient l'action du roi. Dijon était un centre. On voit par les lettres du président des Brosses qu'il y a cent ans à peine un chef-lieu de province était une capitale, que ses

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