PAR
MADAME D'AULNOY
L'Espagne en 1679
On imprime beaucoup de livres nouveaux ; on ferait bien de réimprimer quelques livres anciens, au premier rang celui-ci. D'abord il est bien écrit; Mme d'Aulnoy est du grand siècle littéraire; elle appartient au meilleur monde ; elle parle avec justesse et naturel; elle n'est point prude, philosophe ou pédante ; elle est exempte de toute affectation; elle observe sans effort, blâme ou loue avec discrétion et mesure; elle n'exagère jamais, elle ne croit ni ne veut faire un chef-d'œuvre; son récit semble un entretien; elle a toutes les qualités d'une Française bien douée et bien élevée : bon sens, liberté d'esprit, tact sûr, grâce un peu moqueuse, politesse aisée et continue. D'autre part, elle voit l'Espagne à un moment curieux de son histoire : c'est la fin d'une grande époque; le der-
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nier descendant de Charles-Quint est roi; après lui, la nation, sous une nouvelle dynastie, entrera dans une nouvelle carrière. D'ordinaire on ne connaît l'Espagne que par son drame, ses romans picaresques et sa peinture; quand sur de tels documents on essaye de se figurer la vie réelle, on hésite et on n'ose conclure; de pareilles mœurs semblent fabuleuses. Après avoir lu ce voyage, on les voit et on les touche, telles que les arts les avaient représentées ; ni les livres ni les tableaux n'avaient menti ; les personnages de Lope, de Caldéron, de Murillo et de Zurbaran couraient les rues. Le lecteur va juger du caractère espagnol, non d'après les œuvres d'imagination qui lë mettent en scène, mais d'après un témoin qui l'a vu.
Le spectacle est étrange et terrible ; c'est celui d'une dévastation, et au premier regard la cause de toutes ces misères apparaît. Les choses ont des lois, et ces lois sont rigides ; elles opèrent contre l'homme ou pour l'homme, à son clioix; mais il n'est pas maître de les changer, il les subit et il en pâtit, ou il s'y accommode et il en profite; dans les
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choses morales comme dans les choses physiques, le contre-coup est sûr; à nous d'aviser; nous serons brisés, si nous le provoquons et l'attendons. L'Espagne l'a provoqué et attendu, et sous ce choc elle tombe en ruines. A la fin du xvn e siècle, elle ressemble à la Turquie contemporaine. Quoique grande comme la France, elle est réduite à six millions d'habitants. Tour à tour elle a servi de proie à la Hollande, à Cromwell, à Richelieu, à Mazarin, à Louis XIV; à chaque guerre elle perd une province; on lui enlève ses villes au pas de course. Si elle se soutient, c'est par l'aide des nations protestantes ; si elle conserve les Pays-Bas, c'est avec des garnisons hollandaises. Son armée est de vingt mille mauvais soldats; pour flotte elle a des vaisseaux prêtés par Gênes, et de toutes parts, à côté de l'impuissance de l'État, éclate la misère du sujet. Pas une fontaine à Tolède ; le grand réservoir qui alimentait la ville est rompu, on ne l'a point réparé, et il faut maintenant «descendre à trente toises, jusqu'au Tage, pour aller chercher l'eau. Dans la Manche et la Galice, quatre-vingts lieues de pays sont désertes. « Le plus grand arbre qu'on y trouve, c'est un peu de serpolet et de thym sauvage. > Pas une hôtellerie. On y voyage en caravanes, dans de grandes machines à six roues, qui peuvent tenir quarante personnes, qu'on attèlo de vingt chevaux, et qui
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partent huit ou dix ensemble pour se secourir au besoin. Dans les autres provinces, les auberges continuent celles où couchait don Quichotte. A dix lieues de Madrid, les chambres sont des trous noirs où « il faut apporter de la lumière en plein midi ». Point d'autre lumière qu'une lampe infecte. « On » est allé partout et même chez le curé pour avoir » de la chandelle, il ne s'en est point trouvé... » Point de cheminée. On fait un trou au haut du » plancher, et la fumée sort par là. » Dans cet air qui aveugle et suffoque, « grouillent une dou- » zaine d'hommes et autant de femmes, plus noirs » que des diables, puants et sales comme des » cochons, et vêtus comme "des gueux ». Un d'eux racle une mauvaise guitare et chante avec une voix de chat enroué. Les femmes, ébouriffées comme des bohémiennes, cachent leur peau noire et jaune sous cinq ou six colliers de grosses boules de verre : « Ni pot au feu ni plats lavés. Il n'y a qu'une tasse dans la "maison, et, pour l'avoir, il faut attendre que les muletiers s'en soient servis ». L'aspect est celui d'un campement asiatique, et dans les villes les fritures, les ordures et les boucs rappellent la négligence d'une cité d'Orient. A Madrid, les maisons sont en terre et en briques, la plupart sans vitres : « Quand on veut parler d'une maison à qui rien ne manque, on dit qu'elle est vitrée. — line se peut rien de plus mal pavé
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que les rues; quelque doucement qu'on aille t on est roué par les cahots. » Les ruisseaux sont stagnants et font une telle fange que « les chevaux en ont toujours jusqu'aux sangles ». L'ordure rejaillit sur les dames en carrosse ; il faut, pour s'en préserver, qu'elles baissent leurs vitres et leurs grands rideaux; encore bien souvent l'eau entret- elle par le bas des portières. Une promenade est un péril. Dernièrement le carrosse de l'ambassadeur de Venise a versé, au sortir de son palais, dans cette « marée noire », et ses velours, ses broderies, ses dorures de douze mille écus ont été si bien déshonorés, que depuis il n'a plus servi. — La police des mœurs ne vaut pas mieux que la police des rues. Les bravi assassinent moyennant finance, et les gens de justice font pis que les bravi. « En donnant quelque argent à un alcade » ou à un alguazil, on fera arrêter la personne la » plus innocente, on la fera jeter dans un cachot » et périr de faim, sans nulle procédure, sans »' ordre, sans décret. » — En revanche, « les vo- » leurs, les assassins, les empoisonneurs demeu- » rent tranquillement à Madrid, pourvu qu'ils » n'aient pas de biens ». S'ils en ont, la police exploite leur crime pour leur voler leur argent. Nulle idée de la justice. On exécute à mort deux ou trois coupables par an, et avec répugnance. « Ce sont des hommes comme nous , disent-ils
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> nos compatriotes et sujets du roi. » En présence de l'échafaud, le peuple pleure, et, comme en Italie, il est contre le bourreau pour le criminel. Une cité est ici, comme en Orient, un amas d'hommes livrés à eux-mêmes pour grouiller dans leurs taudis et se débattre avec leurs instincts. Si le gouvernement intervient, ce n'est point par des services, mais par des exactions : il prend, laisse faire, et ne tire pas plus profit de l'homme que l'homme ne tire profit des choses. Ni les volontés humaines, ni les forces naturelles n'ont été organisées sagement de façon à marcher droit vers un but utile; et le désordre, la sauvagerie, la stérilité primitives subsistent dans la société comme sur le sol. Misère et parade, dorures et guenilles. Il y a déjà cent ans que dans Lazarille de Tomès on écrivait le roman de la faim. Dans* cette décadence commune, la faute n'est pas plus au gouvernement qu'au peuple. Ce que le premier a fait, l'autre l'a commencé-, approuvé ou voulu. L'intolérance catholique, la politique absolutiste, l'administration inepte et brutale ont eu la nation pour complice. Si l'on cherche la cause de cet affaiblissement continu ou de cette barbarie persistante, ce n'est pas seulement dans la sottise ni .dans la folie des chefs qu'on la trouve ; c'est d'abord et surtout dans cette structure intime des âmes, qui, en tout pays, impose à chaque nation sa fortune, bonne ou mau-
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vaise, et la destine aux désastres ou aux succès.
Le premier trait du caractère espagnol, c'est le manque de sens pratique. Il ne sait pas et surtout il ne veut pas s'accommoder aux choses. La superbe est son fonds, et il juge le souci de l'utile trop bas pour lui. En Biscaye et Navarre, tous, jusqu'aux porteurs d'eau, sont caballeros; la nation entière ayant combattu les Maures, quiconque est du pays est tenu pour fils des croisés; la loi déclare que les enfants trouvés seront réputés nobles, et un noble ne travaille pas. « Partout le moindre » paysan est persuadé qu'il est hidalgo, c'est-à- » dire gentilhomme ; dans la moindre maisonnette » il y a une histoire fabuleuse composée depuis » cent ans qui se laisse pour tout héritage aux » enfants et aux neveux de ce villageois, et dans » celte histoire fabuleuse ils font tous entrer de » l'ancienne chevalerie et du merveilleux, disant » que leurs trisaïeux, don Pedro et don Juan, ont » rendu tels et tels services à la couronne ; ils ne » veulent point déroger à la g ravidad ni à la des- » cendencia. Voilà comme ils en parlent, et ils » souffrent plus aisément la faim et les autres » nécessités de la vie que de travailler, disent-ils, » comme des mercenaires, ce qui n'appartient » qu'à des esclaves ; de sorte que l'orgueil, secondé » de la paresse, les empêche la plupart d'ense- » mencer leurs terres, à moins mi'il «a vienne des
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» étrangers les cultiver. De sorte qu'un paysan est » assis dans sa chaise, lisant un vieux roman, pen- » dant que les autres travaillent pour lui et tirent » tout son argent. » Quelle que soit la condition, le mêmeorgueilsubsiste.Lecuisinierd'unarchevêque, grondé par son maître pour avoir caché la clef de la marmite, refuse de la rendre et- répond : € Je » ne puis souffrir qu'on me querelle, étant de race » de vieux chrétiens nobles comme le roi et même » un peu plus. » Les domestiques exigent des égards ; « ils prétendent la plupart être d'aussi » bonne maison que le maître qu'ils servent, et, » s'ils en étaient outragés, ils seraient capables, » pour se venger, de le tuer en trahison ou de » l'empoisonner. On en a vu plusieurs exemples. » — Vous allez à Madrid chez un boucher; « vous » lui demandez la moitié d'un veau et le reste à » proportion ; il ne daigne pas ni vous répondre » ni vous donner quoi que ce soit. Vous vous re- » tranchez à une longe de veau ; il vous fait payer » d'avance, puis vous donne par sa lucarne un gi-
* got de mouton. Vous le lui rendez en disant que î ce n'est point cela que vous voulez ; il le reprend
* et vous donne à la place un aloyau de bœuf. L'on 3 crie encore plus fort pour avoir la longe ; il ne > s'en émeut pas davantage, jette votre argent et î> vous ferme la fenêtre au nez. » Ce n'est pas le marchand qui fait la cour à l'acheteur, c'est l'a-
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cheteur qui fait la cour au marchant!. « Les » pauvres môme ont de la gloire, et quand ils dc- » mandent l'aumône, c'est d'un air impérieux et » dominant. Si on les refuse, il faut que ce soit » avec civilité, en leur disant: Caballero, que » Votre Grâce me pardonne, je n'ai point de mon » naie. » La fortune a eu beau faire, sous les guenilles d'un mendiant il y a l'âme d'un roi qui se croit né pour les respects et la parade. — Un cordonnier s'approche d'une femme qui vendait du saumon et en demande une livre. « Sans doute, » dit-elle, Votre Grâce en demande, parce qu'elle » le croit à bon marché; mais elle se trompe, il « vaut un écu la livre. » Le cordonnier, indigné, lui répondit d'un ton de colère : « S'il avait été » à bon marché, il ne m'en aurait fallu qu'une » livre; puisqu'il est cher, j'en veux trois. — j> Aussitôt il lui a donné trois écu?, et enfonçant » son petit chapeau , après avoir relevé sa moustache » par rodomontade, il a relevé aussi la pointe de » sa formidable épée jusqu'à son épaule, et nous » a regardées fièrement, voyant bien que nous j> écoutions son colloque et que nous étions étran- » gères. — La beauté de la chose, c'est que peul- » être cet homme si glorieux n'a rien au monde » que ces trois écus-là, que c'est le gain de toute » sa semaine, et que demain lui, sa femme et ses * petits enfants jeûneront plus rigoureusement
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» qu'au pain et si l'eau. Mais telle est l'humeur de » ces gens -ci ; il y en a même plusieurs qui pren- » nent les pieds d'un chapon et les font pendre » par-dessous leur manteau, comme s'ils avaient » effectivement un chapon, et cependant ils n'en » ont que les pieds. » — En somme, parmi leurs cuirs et leurs tire-pieds, ceux-ci vivent en seigneurs. « On no voit pas un menuisier, un sellier, » ou quelque autre homme de houtique qui ne » soit habillé de velours et de satin, comme le » roi, ayant la grande épée, le poignard etlagui- » tare attachée dans sa boutique... Ils ne travaili> lent que le moins qu'ils peuvent, et il n'y a que ï l'extrême nécessité qui les oblige à faire quelque » chose ; puis ils vont porter leur marchandise. Si i» c'est un cordonnier et qu'il ait deux apprentis, il ;> les mène tous deux avec lui, et donne à chacun » un soulier à porter ; s'il y en a trois, il les mène » tous trois, et ce n'est qu'avec peine qu'il se ra- » baisse à vous essayer sa besogne. Quand elle est » livrée, il va s'asseoir au soleil avec une troupe » d'autres fainéants comme lui, et là, d'une auto- » rite souveraine, ils décident des affaires d'État » et règlent les intérêts des princes. » La discussion s'échauffe, ils se querellent et se battent. Dernièrement on a porté chez l'ambassadrice de Danemark un fruitier fort blessé ; il avait tiré l'épée pour soutenir que le sultan devait faire
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étrangler son frère. Au théâlre, ils décident; c'est un cordonnier qui, à Madrid, mène les sifflets ou les applaudissements, et l'auteur vient d'avance dans sa boutique le consulter sur ses pièces. Enfin, ils sont galants, musiciens, poètes. Aux jours de fête, à la promenade ou dans le lit du Mançanarès, on les voit causer noblement en buvant de l'eau» et jouer de la guitare ou de la harpe. A un pareil peuple il faudrait un peuple d'esclaves. Faute d'esclaves pour les fournir d'habits, de provisions,, de bien-être, ils restent au lit le jour où ils font laver leur unique chemise, et jeûnent en habits râpés.
L'exemple part des plus grands et du roi luimôme. En somme, l'administration est celle d'un pacha qui coupe l'arbre pour avoir le fruit. Défense de planter aux Indes des vignes, des oliviers, ou d'établir des manufactures; les galions du roi sont les seuls fournisseurs, et la répartition indique à chaque village combien de verroteries il doit acheter. Un gouvernement de province n'est pas une charge exercée pour le service des sujets, mais un bénéfice exploité au profit du possesseur. A ce titre, et pour que chacun puisse s'enrichir à son tour, on ne les donne que pour trois et cinq ans. « Ils y vont la plupart fort pauvres et y pil- » lent le plus qu'ils peuvent. Un vice-roi rapporte » sans peine cinq millions d'écus, un gouverneur
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» de place cinq à six cent mille ; un religieux prê- » cheur trente ou quarante mille. » L'Espagnol n'a point dépassé les idées grossières des civilisations despotiques, où l'administration n'est qu'une conquête à demeure, où le seul moyen d'acquérir est la rapine, où la seule valeur est l'argent. Au retour, « ils gardent cet argent dans leurs coffres, et, tant qu'il dure, font belle dépense ». Ils ne le convertissent point en terres, ils ne le placent point à intérêt; « ils tiennent au-dessous d'eux d'en tirer profit » ; ils puisent à même : « quand ils n'en ont plus, ils sollicitent un nouveau poste ». Nulle idée d'économie. « Quand un père meurt et » laisse de l'argent comptant et des pupilles, on » enferme l'argent dans un bon coffre sans le faire » profiter. » Le duc de Frias a laissé trois filles et 600000 écus comptant. On a mis l'argent dans trois coffres, chacun avec le nom de l'enfant; les tuteurs gardent les clefs, et dix ans, quinze ans après, le jour du mariage, on les ouvre. Ce que nous appelons crédit, entreprise, travail en grand, est inconnu. La richesse est un tas d'or palpable qu'on enferme ou qu'on étale. Le duc d'Albuquerque a quatorze cents douzaines d'assiettes d'or et d'argent, cinq cents grands plats, sept cents petits, le reste à proportion, quarante échelles d'argent pour monter jusqu'au haut de son buffet. Le duc d'Albe. qui n'est pas riche en vaisselle, a
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six cents douzaines d'assiettes d'argent et huit cents plats. — Le cortège correspond au luxe, et l'homme y est aussi oisif que l'argent. Les duègnes, écuyers, pages fourmillent, en mantes et en livrées, dans les grandes salles vides, et bâillent noblement en jouant avec les singes ou en marmottant leurs chapelets. « Lorsqu'un grand sei- » gneur meurt, s'il a cent domestiques, son fils ». les garde, sans diminuer le nombre de ceux » qu'il avait déjà dans sa maison. Si la mère vient » à mourir, ses femmes, tout de même, entrent » au service de sa fille ou de sa bru, et cela s'é- » tend jusqu'à la quatrième génération, car on » ne les renvoie jamais. On les met dans des » maisons voisines, et on leur paye ration. Ils » viennent de temps en temps se montrer, plutôt » pour faire voir qu'ils ne sont pas morts que pour » rendre aucun service. » La duchesse d'Ossone a trois cents femmes ; un peu auparavant elle en avait cinq cents. Le roi donne la ration à dix mille personnes. Tous ces parasites meurent de faim. Un domestique a deux réaux par jour (sept sous et demi) pour la nourriture et les gages; un gentilhomme quinze écus par mois, sur quoi il doit s'entretenir, s'habiller de velours en hiver et de taffetas en été. « Aussi ne vivent-ils que d'oi- » gnons, de pois et d'autres viles denrées. » Point d'ordinaire à la maison, sauf pour les maîtres; les
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gentilshommes et les demoiselles vont au coin de la rue aux cuisines publiques ; ce sont de grands chaudrons qui bouillent sur des trépieds. « Ils y » achètent des fèves, de l'ail, de la ciboule et un » peu de bouillon, dans lequel ils trempent leur » pain. » Ils vivotent ainsi, serrant leur ventres Les pages sont plus heureux, « car ils sont voleurs » comme des chouettes... En apportant les plats » sur la table, ils mangent plus de la moitié de ce » qui est dedans, et avalent les morceaux si brû- » lants qu'ils en ont les dents toutes gâtées. » Quelques maîtres ont fait fabriquer une marmite d'argent formée avec un cadenas ; le cuisinier regarde par une petite grille si la soupe se fait bien; de cette façon elle est préservée des pages. « Avant » cet expédient, il arrivait cent fois que lorsqu'on » voulait tremper le potage, on ne trouvait ni » viande ni bouillon. » La vie domestique semble un campement avec tous ses hasards et tout son désordre. « Il y a souvent cinquante chevaux dans » une écurie, qui n'ont ni paille ni avoine; ils pé- » rissent de faim. » Point de provisions. On va prendre au jour le jour et à crédit chez le boulanger, le rôtisseur et le boucher. « Lorsque le maî- » tre est couché, s'il se trouvait mal la nuit, on )> serait bien empêché, car il ne reste chez lui ni » vin, ni eau, ni charbon, ni bougie; les domes- » tiques ont emporté le surplus chez eux, et
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» le lendemain on recommence la provision. «.< On devine sur ces détails de ménage de quelle façon ils gouvernent leur fortune. L'orgueil est roi dans ces sortes d'àmes, et les chimères raffinées qu'il traîne à sa suite trônent avec lui, d'autant plus impérieuses qu'elles choquent davantage l'intérêt visible et la vulgaire raison. Le prince Destillano a des charges et commissions à donner pour quatre -vingt mille livres de rente ; mais elles sont en expéditions de quatre à cinq mille livres, et « quand son secrétaire les lui présente à signer, il » refuse, alléguant sa qualité et disant toujours que » c'est une bagatelle. » Le ducd'Arcos, se croyant frustré de la couronne de Portugal par les Bragance, refuse de leur faire hommage pour les terres qu'il a dans leur royaume, et perd ainsi par an quarante mille écus de rente, outre les arrérages immenses qu'on offre de lui payer. Beaucoup de grands ne veulent pas aller dans leurs États, « c'est ainsi » qu'ils nomment leurs terres, villes et châteaux », laissent tout régir à un intendant, refusent de lire ses comptes, et lui permettent de les ruiner comme il l'entend. « Un homme ou une femme de » qualité aimerait mieux mourir que de marchan- » .der une étoffe, des dentelles, des bijoux, ni de » reprendre le reste d'une pièce d'or ; ils le donnent » encore au marchand pour sa peine de leur avoir » vendu dix pistoles ce qui n'en vaut pas cinq. »
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Les fournisseurs ordinaires marquent sur leurs registres ce qu ils veulent et au prix qu'ils veulent. Les choses vont ainsi jusqu'à ce que tout le bien soit mangé ; alors le maître cède tout, sauf une pension viagère. Môme incurie et même désordre pour l'éducation des enfants; sitôt qu'on les a destinés à l'épée, on ne leur enseigne plus le latin ni l'histoire; on ne les fait pas voyager; ils n'apprennent pas même à faire des armes ni à monter à cheval; il n'y a point d'académie à Madrid pour les exercices de corps. Ils se promènent et font la cour aux dames. « Les jeunes enfants de qualité » qui ont de l'argent commencent, dès l'âge de » douze ou treize ans, à prendre une amancebade, » c'est-à-dire une maîtres;;:) pour laquelle ils pren- * nent à la maison paternelle tout ce qu'ils peuvent » attraper. » — « Ajoutez à cela qu'on les marie » pour ainsi dire au sortir du berceau. L'on éta- » blit i\ seize et dix-sept ans un petit homme dans » son ménage avec une petite femme qui n'est » qu'une enfant, et cela fait que le jeune homme » apprend encore moins ce qu'il devrait savoir, et » qu'il devient plus débauché parce qu'il est maître » de sa conduite, de sorte qu'il passe sa vie au » coin de son feu comme un vieillard dans sa ca- $ ducité ; et, parce que ce noble fainéant est d'une » illustre maison, il sera choisi pour aller gouver- » ncr des peuples qui pâtissent de son ignorance.
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» Ce qui est encore plus pitoyable, c'est qu'un tel » homme se croit un grand personnage et ne se » gouverne que par sa propre suffisance et sans » prendre conseil de personne. Aussi fait-il tout » de travers. Sa femme n'aura guère plus de génie » et d'habileté ; une gloire insupportable dont elle » s'applaudit sera son principal mérite, et souvent » des gens d'une capacité consommée seront sou- » mis à ces deux animaux qu'on leur donne pour » supérieurs. »
Le trait le plus triste, c'est que cette stérilité et ce désordre sont volontaires. « La nature leur a » été moins avare qu'ils ne le sont à eux-mêmes. » Ils sont nés avec plus d'esprit que les autres. Ils » ont une grande vivacité avec un grand flegme. » Ils parlent et s'énoncent facilement. Ils ont » beaucoup de mémoire, écrivent d'une manière » nette et concise; ils comprennent fort vite. Il » leur est aisé d'apprendre tout ce qu'ils veulent; » ils entendent parfaitement la politique, ils sont » sobres et laborieux lorsqu'il le faut... On trouve » de grandes qualités parmi eux, de la générosité, » du secret, de l'amitié, de la bravoure, en un mot, » ces beaux sentiments de l'âme qui font le parfait » honnête homme. » Nul peuple n'a reçu de la nature et des circonstances un lot si magnifique de prospérités et d'espérances. Par la force et par l'esprit, ils ont été les dominateurs de PEurope, et
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tour à tour ils lui ont imposé l'ascendant de leur politique, de leur littérature et de leur goût. Tout ce que le génie, le travail et les hasards de la Renaissance avaient étalé coup sur coup d'inventions, de découvertes et de trésors, leur est tombé en partage ; ils ont hérité des arts de l'Italie, ils ont joui de l'industrie de la Flandre, ils ont recueilli les richesses de l'Amérique. La fortune leur a été prodigue, et leur cœur était aussi haut que leur fortune. Un seul don leur a manqué : la capacité de comprendre et la volonté de subir les conditions vulgaires et insurmontables fie la vie humaine. On songe en leur présence à ce fils de prince comblé dès sa naissance de talents, de vertus, de grandeurs, mais qu'une méchante fée a rendu aveugle, et qui languit inerte, impuissant, misérable dans son berceau tout chargé de couronnes et bordé d'or.
11 y a vingt exemples de décadence dans le monde, et, tout à côté de l'Espagne, l'Italie tombe en même temps de la même chute ; mais chaque décadence a son tour propre, parce que les vices nationaux diffèrent selon les nations; la racine des
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grands événements est toujours un caractère de peuple, et l'histoire se ramène à la psychologie. Entre les innombrables espèces et degrés de plaisirs, il en est un particulier à chaque âme d'individu ou de peuple, c'est son état préféré; elle y va et y revient sans cesse et naturellement, comme l'eau vers les lieux bas ; si discordants et si lointains que soient ses circuits, si divers et si cachés que soient ses canaux, ils aboutissent toujours là; l'eau s'arrête, se détourne ou devient stagnante dans ceux qui la conduiraient ailleurs ; et la conspiration involontaire et continue de toutes ses parties l'amène enfin, par le ravinement des terres et l'usure des roches, à l'endroit que d'avance elle semble avoir choisi. Nul caractère n'a mieux que celui-ci manifesté son ascendant sur l'histoire; nulle part on n'en a vu qui, par un ravage si universel et une course si droite, ait si fort imprimé dans les choses les marques de sa puissance et de sa roideur.
Ce qui le distingue entre tous les autres, c'est le besoin de la sensation âpre et poignante. Tel est son état préféré; les autres lui paraissent plats. La possession tranquille du confortable, la jouissance savourée de la beauté harmonieuse, l'agrément vif et fin des choses et des idées brillantes, rien de ce qui remue un homme de race germanique, italienne ou française ne le touche à l'en-
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droit sensible. Sa chasse au bonheur le mène par un sentier plus rude vers un endroit plus escarpé. Dans ce pays de sierras, d'étés brûlants, de bise perçante, parmi tant de contrastes physiques, un tempérament s'est formé, aussi dur et aussi énergique que le pays, résistant et tenace, de détente terrible et roide ; os, nerfs, muscles et volonté, tout y est concentré et tendu, impropre à l'épanouissement de la joie pleine, à la facilité de la gaieté légère, à la quiétude du flegme pacifique; la vie n'y coule point, ne s'y épanche point, ne s'y endort point, mais s'y accumule intense dans la patience sombre de l'attente, ou y éclate violente dans l'explosion exagérée de la passion.
Déjà, dans Tite-Live et dans Strabon,on les voit « vêtus de noir », obstinés, insociables, silencieux, contempteurs de la mort et stoïciens. Le bien-être leur est indifférent; point de race plus sobre; à travers toute l'histoire, ils sont demeurés tels. Pendant la dernière guerre d'Espagne, une armée espagnole était dans l'abondance là où une armée française vivait juste, et où une armée anglaise mourait de faim. Mme d'Aulnoy les entend dire « qu'ils ne mangent que pour vivre », et mépriser les peuples qui ne vivent que pour manger. « Ils ne convient presque jamais leurs amis pour se régaler ensemble, de sorte qu'ils ne font aucun excès ». Ils sont d'une retenue surprenante
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sur le vin ; les femmes n'en boivent jamais, et les hommes en usent si peu que la moitié d'un demisetier leur suffit pour tout un joui 1 . » La plus blessante injure est le mot d'ivrogne; elle est si forte qu'on la venge non par le duel, mais par l'assassinat. Sur une table chargée de vaisselle d'argent, vous voyez un pigeon et deux œufs, et la cuisine est si mauvaise qu'ils se surprennent à manger « comme des loups affamés » quand on leur sert des mets français. Toute • sensualité de bouche est bannie de leur vie ; par la force du climat ou à l'imitation des Maures, ils vivent comme des Bédouins, prenant au bazar ce qui suffit à la journée, « buvant de l'eau comme des cannes » et se nourrissant de leurs pensées ou de l'air du temps. Cet air est si bon, « qu'un œuf fait le pro- » fit d'un poulet ! . » « Le matin, on prend de » l'eau glacée, et incontinent après le chocolat... » Au diner, « on ne servira au plus grand seigneur » que deux pigeons et quelque ragoût très-méchant » plein d'ail et de poivre ; ensuite du fenouil et un
1. « Voici une singularité qui n'est pas sans exemple en Espagne. Le marquis de Mancera n'avait pas mangé de pain depuis cinquante ans. Sa nourriture était un verre d'eau à la glace en se levant, avec un peu de conserve de rose, et quelque temps après du chocolat. A souper, des cerises ou d'autres fruits ou une salade, et encore de l'eau rougie, sans être incommodé d'un si étonnant régime, et sa femme vivait à peu près de mèVne quatrevingts ans. » Saint-Simon III. 12
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» peu de fruits. » Vient ensuite la sieste. « A deux » heures l'hiver et à quatre Tété, on commence à j> se rhabiller, Ton mange des confitures, Ton » prend du chocolat ou des eaux glacées, et chacun » va où il juge à propos. Enfin on se retire à onze « heures ou minuit. Alors le mari et la femme se » couchent, Ton apporte une grande nappe qui » couvre tout le lit, et chacun se l'attache au col. » Les nains et les naines servent le souper, qui est » aussi frugal que le dîner ; car c'est une gélinotte » en ragoût ou quelque pâtisserie qui brûle la » bouche tant elle est poivrée. Madame boit de » l'eau tout son soûl, monsieur ne boit guère de » vin, et, le souper fini, chacun dort comme il » peut. » En fait de mets, les saveurs préférées sont les plus fortes. Au passage du roi et de la nouvelle reine, des tables sont dressées dans les rues, et chacun tient à la main « un oignon, de » l'ail, des ciboules dont l'air est tout parfumé. Les sauces sont terribles ; l'ambre et le piment indien y alternent selon les plats. « Il n'y a point de » milieu entre les viandes toutes parfumées ou » toutes pleines de safran, d'ail, d'oignons, de » poivre ou d'épices », en sorte qu'un étranger habitué à des sensations plus modérées et plus fines reste bouche close devant un festin magnifique sans pouvoir manger. En chaque pays l'appétit va dans le sens du tempérament; partant ici
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lout ce qui irrite et tend la fibre vivante flatte le goût du palais sentant. « 11 y a des femmes qui » prennent jusqu'à six tasses de chocolat de suite, » et c'est souvent deux ou trois fois par jour. Il ne » faut pas s'étonner si elles sont si sèches, puisque » rien n'est plus chaud, et outre cela elles man- » gent tout si poivré et si épicé, qu'il est impos- » sible qu'elles n'en soient brûlées. » Quand un tempérament est si excité, les goûts bizarres arrivent. Plusieurs dames mangent une sorte de terre à la façon des Caraïbes : « L'estomac et le ven- « tre leur enflenl et deviennent durs comme une « pierre, et elles sont jaunes comme des coings. » J'ai voulu Utter de ce ragoût... J'aimerais mieux » manger du grès. » On ne peut pas pousser à bout ces détails de physiologie et de cuisine, mais l'homme est tout entier dans chacun de ses sens, et celui-ci qui sert à la réparation continue de la substance humaine est l'abrégé le plus grossier, mais aussi le plus fidèle, des appétits supérieurs et des répugnances délicates qui s'échafaudent sur les autres à côté de lui.
Je n'oserais pas dire que « la femme est le potage de l'homme » ; mais Molière l'a dit, et Ton peut le répéter d'après lui. En termes plus polis, la beauté de la femme correspond à la passion de l'homme; et la figure ou l'ajustement de la maîtresse dévoile les préférences de l'amant. Tci, dans
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la femme et dans la mode, on ne trouve rien qui provoque la grosse sensualité positive, et on trouve tout ce qui excite la violente imagination échauffée. « On ne voit point ailleurs de femmes si menues. Le » corps de jupe est assez haut par devant; mais » par derrière on leur voit jusqu'à la moitié du » dos, tant il est découvert, et ce n'est pas une » chose trop charmante, car elles sont toutes d'une » maigreur effroyable ; et elles seraient bien fà- » chées d'être grasses : c'est un défaut essentiel » parmi elles. Avec cela elles sont fort brunes; de » sorte que cette petite peau noire collée sur les * os déplaît naturellement à ceux qui n'y sont pas » accoutumés... C'est une beauté, parmi elles, » que de n'avoir point de gorge, et elles prennent » des précautions de bonne heure pour l'empêcher » de venir. Lorsque le sein commence à paraître, » elles mettent dessus de petites plaques de plomb, » et se bandent comme des enfants qu'on em- » maillote. Il est vrai qu'il s'en faut peu qu'elles » n'aient la gorge aussi unie qu'une feuille de pay> pier, à la réserve des trous que la maigreur y » cause, et ils sont toujours en grand nombre. » Ces petits squelettes brûlés disparaissent sous une profusion de jupes qui traînent par devant et sur les côtes, « toutes étoffes fort riches et chamarrées » de galons et de dentelles d'or et d'argent jusqu'à > la ceinture. Pendant les excessives chaleurs de
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» l'été, elles n'en mettent que sept ou huit dont il » y a de velours et de gros satin. » Au-dessous de toutes est une jupe blanche de dentelle d'Angleterre on de mousseline brodée d'or passé, ample de quatre ou cinq aunes. « J'en ai vu de cinq ou » six cents écus. » Tout cela bouffe et bombe à terre autour d'elles quand elles sont assises, les jambes croisées, sur des carreaux. Les petites mains fluettes sortent de grandes manches en étoffe d'or \ et d'argent mêlée de rouge et de vert. La ceinture est bosselée de reliquaires et de médailles. Le corps de jupe est couturé de diamants, et il en tombe une chaîne de perles ou dix ou douze nœuds de pierreries qui vont se rattacher sur un des flancs. Des pendants d'oreilles « bien plus longs que la main » pendent des deux côtés du visage ; quelques-unes y ont « des montres, des cadenas de pierres précieuses, et jusqu'à des clefs d'Angleterre fort bien travaillées ou des sonnettes. » Sur leurs manches et leurs épaules sont des Agnus Dei et de petites images; au-dessus de cet échafaudage compliqué et éblouissant se dr esse la tête maigre et ardente, constellée de mouches de diamants et de papillons de pierreries. Les cheveux noirs et superbes sont si brillants « qu'on pourrait s'y mirer » . Le visage, lavé avec un mélange de blanc d'œuf et de sucre candi, est si luisant qu'il semble vernissé. Les sourcils, peints, se rejoignent au milieu du front. Les oues, le men-
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ton, le dessous du nez, le dessus des sourcils, le bout des oreilles, la paume des mains, les doigts, les épaules, sont avivés de rouge, La fumée des pastilles brûlées et la pénétrante odeur de la fleur d'oranger s'exhalent des robes et de la personne. Tous les sens sont pris, et à l'extrême, par un pétillement de séductions bizarres et poignantes. « Quand elles marchent, il semble qu'elles volent; * en cent ans, nous n'apprendrions pas cetteTna- » nière d'aller; elles vont sans lever les pieds, » comme lorsqu'on glisse. . . » La flamme intérieure leur sort des yeux. « Ils sont si vifs, si spirituels; » ils parlent un langage si tendre et si intelligible, » que quand elles n'auraient que cette seule beauté, » elles pourraient passer pour belles et dérober les » cœurs. » Si la beauté est une promesse de bonheur *, le rêve que peut suggérer cet être atténué, concentré, enivrant comme une essence de rose, et scintillant dans son enveloppe monstrueuse de soie, de pierreries et d'or, c'est une extase et une folie, avec les élancements délicieux et douloureux, avec les pervertissements et les raffinements d'imagination intense qui roidissent et détraquent la machine humaine, lorsque tout d'un coup toutes ses forces se dardent en un seul éclair.
En effet, tel est l'amour; il ressemble à un délire persistant et aigu. « Aux jours de cérémonies^