Pulchrum est quoi promittit bonum. (Hobbes
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» chaque dame peut placer deux cavaliers à côté » d'elle, et ils mettent leur chapeau devant leurs » majestés, bien qu'ils ne soient pas grands d'Es- » pagne. On les appelle embeveçidos V c'est- » à-dire enivrés d'amour, et si occupés de leur » passion et du plaisir d'être auprès de leurs maî- » tresses, qu'ils sont incapables de songer à autre » chose. Ainsi il leur est permis de se couvrir y> comme on permet à un homme qui a perdu » l'esprit de manquer aux devoirs de la bien- » séance. » L'amour semble ici la grande affaire de la vie. A Madrid et à Tolède, il y a chaque nuit quatre ou cinq cents concerts de guitare dans les rues. Avec la précocité méridionale, des enfants de six ans se disent déjà des tendresses dans le langage convenu des yeux et des doigts. Les désagréments physiques les plus ridicules sont tenus à honneur lorsqu'il s'agit d'une maîtresse; quand la reine sort avec ses dames, les amants vont à pied auprès de la portière du carrosse pour les entretenir ; ils sont éclaboussés à plaisir par l'horrible boue des rues, « et le plus crotté est le plus galant ». Il y a vingt cas où l'amant est tenu de se ruiner. Quand le chirurgien, après une saignée, leur apporte le mouchoir taché du sang de leur dame, ils hii donnent le meilleur de leur vaisselle
2 Comparer aux mœurs des Calabres. Un amoureux s'appelle un casca-morto, celui qui tombe évanoui d'amour devànt sa maîtresse.
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d'argent, dix à douze mille écus. « Un homme ai- » nierait mieux ne manger toute l'année que des » raves et des ciboules que de manquer à celle » coutume. » Les imbroglios romanesques de Lope et les dénoûments tragiques de Caldéron se rencontrent à chaque pas dans la vie commune. Les femmes sont gardées à vue par des duègnes, et pour parvenir jusqu'à elles il faut prendre tous les déguisements et courir tous les dangers. Un amant s'est déguisé en porteur d'eau, un autre en femme grosse : « Il y a des gens qui s'aiment depuis deux ou trois ans sans s'être jamais parlé ». Les plus étranges imaginations du théâtre ne font que répéter les aventures de la rue. Une dame qui sort et qui est contrariée d'être suivie, s'adresse au premier venu, et le prie de la débarrasser de l'importun. « Cette prière est un ordre pour le galant Espagnol », et souvent les deux hommes s'entre-tuent pour une femme dont ils ignorent la figure et le nom; parfois même le champion improvisé est sans le savoir son mari ou son frère, et reçoit un coup d'épée pour lui permettre d'aller chez son amant. Un cavalier qui a sa maîtresse au bras entre dans la première maison venue, prie le maître de sortir; celui-ci quitte aussitôt la place, et il est arrivé que cette femme était la sienne. Presque tous les] soirs les jeunes gens et beaucoup d'hommes mariés sortent à che-
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val pour passer sous les fenêtres de leur maîtresse avec un laquais en croupe, afin de n'être pas attaqués par derrière : « Ils ne manqueraient pas » cette heure-là pour un empire. Ils leur parlent » à travers la jalousie, ils entrent quelquefois dans > le jardin, et montent, quand ils le peuvent, à sa » chambre; ils vont jusque dans le lieu où l'é- » poux dort, et j'ai ouï dire qu'ils se voient des » années de suite sans oser prononcer une parole, » de peur d'être entendus. » Le secret et la fidélité sont entiers : « Il y a des intrigues qui durent au- » tant que la vie, bien que l'on n'ait pas perdu » une heure pour les conclure. » Comptez encore » les soins, les empressements, la délicatesse. Ils » parlent de leurs maîtresses avec tant de respect » et de considération, qu'il semble que ce soient j> leurs souveraines. » Comptez enfin le dévouement jusqu'à la mort : a Les maris et les pareAts » ne font point de quartier ». Dix histoires du grand monde montrent l*épée, le poignard et le poison à l'œuvre comme dans un mélodrame. Un mari a tué sa femme; l'amant tue le mari. Un amant devient infidèle, sa maîtresse l'attire dans une maison gardée et le force à choisir entre un couteau et du poison 1 . La tragédie qui entoure
i. « Si je voulais vous dire tous les événements tragiques que j'apprends chaque jour, vous conviendriez que ce pays-ci est lu théâtre des plus terribles scène3 du monde. » (III, 80.)
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l'amour est comme un piment qui en rehausse la» saveur. — Non-seulement l'amour est universel et sans frein, mais il doit l'être; les femmes l'exigent comme une dette ; un homme n'est cavalier que par là. c La marquise d'Alcanizas, une des plus » grandes et des plus vertueuses dames de la cour,. » nous disait : — Je l'avoue, si un cavalier avait » été tête à tête avec moi une demi-heure sans me- » demander les dernières faveurs, j'en aurais un » ressentiment si vif, que je le poignarderais si je » le pouvais... Il n'y en a guère qui n'aient de » pareils sentiments là-dessus. »
Un tel sentiment s'aepommode bien du sang et de la souffrance. II est un fanatisme, et déchire en même temps qu'il exalte. On voit dans les rues des disciplinants qui se flagellent en l'honneur de leur dame, comme don Quichotte dans la montagne. Leur visage estvoilé ; sur leur tête est un bonnet en forme de pyramide, haut comme trois pains de sucre ; ils portent des gants et des souliers blancs; un ruban donné par leur maîtresse pend à leur discipline. Le marquis de Villa llermosa et le duc de Véjaz ont donné dernièrement en spectacle cette marque de « bravoure et de bon air ». Chacun d'eux marchait précédé de soixante amis et suivi de cent autres, tous entourés de leurs pages et de leurs laquais,, à la lumière de cent torches de cire. « Toutes les dames étaient aux fenêtres avec des tapis sur les-
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balcons, et des flambeaux attachés aux côtés pour mieux voir et être mieux vues ». En cet appareil r les disciplinants fustigent de leur propre main leurs épaules nues. « Cela fait des écorchures effroyables d'où coulent des ruisseaux de sang ». Leurs dan;es r à travers les jalousies, les encouragent par quelque signe, « Quand ils rencontrent une femme » bien faite, ils se frappent d'une certaine manière » qui fait ruisseler le sang sur elle ; c'est là une fort » grande honnêteté, et la dame reconnaissante les » en remercie. » — Rien d'étonnant s'ils s'exposent aux cornes du taureau pour plaire à leurs maîtresses. La fête est magnifique autant que terrible et rassemble toutes les séductions éblouissantes et violentes qui peuvent remuer de pareils nerfs. Sous le puissant soleil d'Espagne, le roi, les ambassadeurs, les grands conseils du royaume avec leurs insignes et leurs armes, tous les grands, toutes les dames parées de pierries et d'étoffes superbes, prennent place sur des échafauds couverts de riches tapis et sous des dais brodés d'or. Six cavaliers nobles se présentent, chacun avec douze chevaux de rechange, avec six mulets chargés de lances, avec quarante laquais en moire d'or garnie de dentelles, en brocard incarnat rayé d'or et d'argent. Chacun des cavaliers est vêtu de noir brodé d'argent et d'or, de soie ou de jais. Ils ont sur leur chapeau des plumes blanches mouchetées, avec une
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riche enseigne de diamants et un cordon de pierreries, et leurs écharpes cramoisies, blanches, bleues et jaunes, sont brodées d'or passé. En cet équipage ils attaquent le taureau d'abord avec la lance, puis avec l'épée. Les chevaux évenlrés marchent dans leurs entrailles, et, d'ordinaire, il y a dans une course dix hommes tués. Un des cavaliers est blessé à la jambe, son cheval crevé ; la dame pour qui il combattait s'avance sur son balcon et lui fait signe avec son mouchoir. Lui, perdant un ruisseau d^ sang, et appuyé sur un de ses laquais, marche au taureau, et lui fait une grande blessure à la tète; puis, se retournant vers la dame, baise son épéc et se laisse aller sur ses gens qui remportent à demi mort.
Dans une imagination qui se repaît de pareils objets, les hautes parties manquent. Ce n'est pas l'imitation qu'elle goûte, mais le fait positif et cru. Les grandes races pensantes ont l'esprit philosophique ou moral ; elles cherchent dans les spectacles sensibles l'idée intérieure et profonde; elles comprennent au delà de ce qu'elles voient, et la figure corporelle qui se remue devant leurs yeux ou qui flotte devant leur esprit ne leur fait illusion qu'à demi et par instants. Au contraire, l'Espagnol s'enfonce dans son rêve jusqu'à le changer en sensation ou en vision. De tous les grands poëmcs où la raison humaine s'est cachée sous l'imagina-
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tion humaine, la religion esl le plus auguste; et dans l'Inde, en Grèce, chez les peuples germaniques, la légende divine laisse transpirer à travers sa fantaisie et sa forme les divinations métaphysiques ou les instincts moraux qui lui donnent toute sa noblesse et tout son prix. Pour l'Espagnol, au contraire, la religion est une émotion de la chair et du sang, une hallucination du cerveau, une ex-, plosion de la férocité native. Leur Dieu est là dans les églises * d'un côté, le Christ en croix, sanglant, avec la peau terreuse des suppliciés; de l'autre, la Vierge avec les dentelles et les pierreries des reines. On ne les aperçoit pas à la façon des personnages idéaux, reculés dans une antiquité lointaine, ou confinés dans un ciel supérieur. On les sent corporels, palpables, vivants et mêlés à notre vie; on les représente sur le théâtre; ils entrent par leur action ou par leur présence dans les drames laïques ; ils ont le costume, les sentiments, les préjugés, les habitudes des contemporains. Dans un auto, Jésus-Christ veut entrer dans l'ordre des chevaliers d'Alcantara, et, ne pouvant être admis à cause de sa naissance humble, il se dédommage en fondant l'ordre de Christo. Quand saint Antoine dit son chapelet sur le théâtre, toute l'assistance l'accompagne à haute voix en se frappant la poitrine. Sous l'Espagnol du xvn* siècle subsiste le croisé, qui pendant huit siècles, acharné contre
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les Maures, a senti auprès de lui la madone, sa dame, et Jésus-Christ, son général. Nulle part une représentation si matérielle et si intense n'a donné aux figures du rêve un être si solide et si borné A leurs yeux, quiconque nie le dogme est un traître, et la guerre est l'état naturel du chrétien contre l'hérétique ou l'infidèle. Jusque sous Philippe II, les cavaliers rapportaient de leurs expéditions des têtes de Maures pendantes à leurs selles et les jetaient aux enfants en passant dans les villages. Dans les premiers auto-da-fé, les gardes ne pouvaient attendre la mort des condamnés ni se tenir de les percer vivants parmi les flammes de leur bûcher. Sainte Thérèse, au milieu de ses oraisons d'amour, a des cris de haine : « En priant pour les prédica- » teurs, pour les défenseurs de l'Église, pour les » hommes savants qui soutiennent sa querelle, » nous faisons tout ce qui est en notre puissance » pour secourir notre maître que les traîtres qui » lui sont redevables de tant de bienfaits traitent » avec une telle indignité qu'il semble qu'ils vou- » draient le crucifier encore et ne lui laisser aucun » lieu où il puisse reposer sa tête *. » Encore
1. A Majorque, vers 1820, le prédicateur expliquait aux fidèles,, le jour du vendredi saint, quel traître et quel scélérat c'était que Judas Iscariote ; un mannequin sous le porche représentait Judas, et chaque fidèle, furieux, allait, au sortir du sermon, planter soncouteau dans le mannequin.
2. Chemin de la perfection, ch. I, 6. Tr. d'Arnaud d'Andilly.
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à la fin du xvin e siècle, les Espagnols « ne quittent » point leurs épées ni pour se confesser ni pour » communier. Ils disent qu'ils la portent pour dé- » fendre la religion, et le matin, avant que de la » mettre, ils la baisent et font le signe de la croix » avec. » Tous portent des scapulaires et quelque image sanctifiée par une relique miraculeuse. Les dames ont d'énormes chapelets attachés à leur ceiiiture et « disent le chapelet sans fin, dans les rues, » en jouant à l'ombre, en parlant, et même en faisant » l'amour, des mensonges et des médisances » . C'est la dévotion mécanique et corporelle qui les attache ; tout ce qui est pensée est banni de cette religion. » Le comte de Charny, Français, étant l'autre jour » à la messe et lisant dans ses Heures, une vieille » Espagnole les lui arracha, et les jetant par terre » avec beaucoup d'indignation : — Laissez cela, » lui dit-elle, et prenez votre chapelet. » Devant les gros moines insolents et brutaux de l'Escurial elles s'agenouillent et baisent humblement la main qu'ils leur tendent. Aux églises, les assistants « se » frappent la poitrine avec une ferveur extraor- » dinaire, interrompant le prédicateur par des cris » douloureux de componction. » En carême, on voit dans les rues des pénitents nus jusqu'à la ceinture et la tête voilée. « Une natte étroite les em- » maillotte et les serre à tel point que ce qu'on voit » de leur peau est tout bleu et tout meurtri; leurs
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» bras sont entortillés de la même natte et tout » étendus. Ils portent jusqu'à sept épées passées » dans leur dos et dans leurs bras, qui leur font » des blessures dés qu'ils se remuent trop fort ou » qu'ils viennent à tomber, ce qui leur arrive sou- » vent, car ils vont nu-pieds, et le pavé est si » pointu que Ton ne peut se soutenir dessus sans » se couper les pieds. Il y en a d'autres qui, au » lieu de ces épées, portent des croix si pesantes » qu'ils en sont accablés; et ne pensez pas que ce » soit des personnes du commun, il y en a de la » première qualité. Leurs domestiques, déguisés, » portent du vin, du vinaigre et d'autres choses » pour en donner de temps en temps à leur maître, y> qui tombe bien souvent comme mort de la peine » et de la fatigue qu'il souffre... On tient que ces d pénitences sont si rudes que celui qui les fait ne » passe point l'année. » Toujours le terrible excès d'imagination forcenée et limitée. — Mais ici, comme dans l'amour, le rêve délicieux accompagne la tragédie sinistre. Aux églises, les madones étincellcnt de pierreries et des soleils de diamants flamboient sur leurs têtes. Les autels et les balustres sont d'argent massif. « Cent grosses lampes d'or et » d'argent » rayonnent sous l'obscurité des voûtes. Les chapelles semblent un paradis de félicités. <( On y fait des parterres de gazon ornés de fleurs. » On les embellit de quantités de fontaines dont
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» F eau retombe clans des bassins, les uns d'argent, » les autres de marbre et de porphyre. » Des jasmins, des orangers plus hauts que des hommes y répandent leur senteur pénétrante, et de petits oiseaux chantent parmi les feuillages verts. Une religion ainsi entendue donne aux sens toute leur excitation et toute leur pâture, et Ton comprend enfin pourquoi l'Inquisition s'est enracinée dans ce pays, comment elle a pu enrôler parmi ses serviteurs les plus glorieux poètes, garder jusqu'au bout les sympathies populaires, allumer des bûchers jusqu'au seuil de la Révolution française \ faire assister à ses meurtres le roi, la reine et toute la cour, brûler trente mille personnes vivantes, abolir la pensée avec la science, et souffler pendant deux siècles sur l'intelligence humaine comme le simoun sur un champ de fleurs 2 .
Que le lecteur regarde maintenant les autres branches de l'action et de l'invention nationales, et qu'il y démêle les traces de l'esprit public. Qu'il considère cette littérature brillante et bornée, où