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auto-da-fé, des égorgements de cirque, des Andromèdes sur leur rocher, des histoires de Napoléon et de la République, des cruches et des vaisselles qui font illusion.
Ensuite le public d'Exposition, quel qu'il soit. Aucun œil ne peut soutenir impunément le choc de trois mille tableaux; au bout de deux heures^ il est émoussé, il ne sent plus que les choses extrêmes. Voyez, un jour d'ouverture, les critiques d'art errer d'un air mélancolique dans les longues salles ; ils clignent les yeux et semblent composer un pensum. Deux cents paysages représentent une forêt ou une mare ; au quatre-vingt-dixième, quel spectateur a encore la notion juste des vraies feuilles et du vrai soleil? L'artiste est contraint de chercher un effet nouveau, saillant, inattendu. Il force son impression ou son expression, il veut paraître, être remarqué; partant, il exagère. Quantité de nuances ne peuvent être senties que dans le silence et la solitude; il les néglige. Son tableau est comme une femme au bal : il faut qu'elle en soit la reine; elle se pare, elle se compose, elle est affectée; regardez-la un quart d'heure après dans sa chambre,* elle aura l'air d'une actrice. Le peintre se dit incessamment comme elle : « Par quelle pose et par quelles mines pourrais-je bien sortir de la foule et faire effet? »
Il faut maintenant compter les étrangers riches.
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Un Brésilien, un Moldave, un Américain qui ont fait fortune ou qui s'ennuient de vivre parmi leurs esclaves ou leurs paysans, viennent à Paris pour jouir de la vie. Il y a cent ans, un monde élégant y donnait le ton ; le plaisir devait être fin et l'esprit poli ; il fallait suivre un code de délicatesse et de savoir-vivre. Aujourd'hui cette société supérieure a perdu l'empire. Il y avait cent salons, il y en a deux mille. Il n'y avait qu'un goût et qu'un art, il y en a vingt et de divers étages. Les instincts et les plaisirs de l'étranger qui s'initie ne sont plus tenus en bride par la suprématie d'un monde i hoisi. Il achète une voiture, parade au bois, étale des épingles en diamants, fréquente les coulisses, comprend la grosse bouffonnerie des petits théâ- Ires, savoure l'exposition des figurantes, commande à l'artiste des Vénus qui sont des drôlesses; et l'artiste, sous prétexte d'archéologie ou d'art libre, le sert selon son goût.
Il y a ensuite le Français enrichi. Tel banquier ou spéculateur veut embellir son château ou son hôtel; il sait que les peintures murales tirent un logis du commun, et commande, comme un maître de café ou un entrepreneur de théâtres, des allégories et des mythologies pour ses plafonds. Voilà le peintre chargé de la même œuvre que Raphaël à la Farnésine ou Guerchin au palais Ludovisi. Mais les hôtes d'aujourd'hui ne sont uas ceux d'au-
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trefois. Les corps musculeux et héroïques, les figures fortes et saines du xvi e siècle seraient déplacés parmi les fauteuils capitonnés, les idées compliquées, les sourires artificiels du nôtre. Le peintre ne peut pas même esquisser les grisettes, les minois sensuels et délurés du xvm e siècle ; il est tenu d'être sérieux : une peinture qu'on paye si cher doit être noble. Il se rabat sur la grâce sentimentale, et sur son plafond d'azur tendre il peint des déesses pensives qui seraient mieux dans un album.
Je note encore les archéologues, historiens et voyageurs. Toutes les sciences de détail ont été poussées à l'extrême. Nous avons noté au juste la largeur des crevés qui découpaient une manche au temps de Charles IX, l'ameublement d'un gynécée grec ou lydien, les digitations et les dentelures d'un cèdre oriental ou d'un palmier africain. Certains peintres anglais font encore mieux : l'un a fait dresser une petite maison de bois dans une lande où il est resté six mois pour étudier la bruyère ; l'autre a passé cinq ans à restaurer les costumes et l'architecture juive pour peindre le Christ parmi les docteurs, sans oublier rien, sauf la forme du pied, qui, chez les docteurs de Juda, est arqué et non point plat. Nous n'allons pas si loin, mais nous approchons du but. Pour obtenir la couleur locale, quantité de nos peintres se font
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antiquaires, touristes, fripiers, Égyptiens, Grecs, Étrusques, hommes du xvi e siècle, hommes du moyen âge. Leurs tableaux sont instructifs, mais ils font peur; une telle poursuite du détail authentique devrait mettre l'œuvre parmi les documents de la science et conduire l'auteur à l'Académie des inscriptions.
Enfin, il y a l'ascendant des coteries spéciales, critiques d'art, collectionneurs, amateurs et théoriciens. Cette ville est si grande, et la culture y est si diverse, que tout dieu peut y trouver sa petite Église. Dans la multitude infinie des originalités et des goûts il y en a toujours une centaine ou une vingtaine qui se groupent autour du talent nouveau. Vous y trouverez pour vos dieux grecs de purs païens adorateurs d'Homère ? pour vos maritornes d'auberge et vos carrés de choux, des gaillards de brasserie nourris de bière. Vos jolies dames en robe Pampadour seront louées par les délicats qui achètent des estampes de Moreau et les meubles du xvm e siècle. Vos intérieurs pompéiens auront pour amateurs des curieux qui bâtissent des villas antiques. 11 y a quarante cénacles : des mystiques, parents de Béato Angélico; des préraphaélistes, sectateurs de Pérugin; des dessinateurs, qui ne sentent que le contour; des coloristes, qui ne sentent que la tache ; des tempéraments du Midi, qui n'aiment que le soleil;
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<les tempéraments du Nord, qui n aiment que- la pluie; des yeux qui, pour goûter la campagne, exigent y les uns, qu'il soit midi, les autres, qu'il soit quatre heures du matin. Kncouragé par son petit public, chaque artiste pousse à bout sa manière; désormais l'y voilà confiné, il n'en sortira plus; chacun voit la nature à travers des lunettes dont il entretient soigneusement la forme et la teinte; pour l'un, elle est rouge orangé; pour l'autre, gris-de-perle ; pour l'autre, tachée de suie ; pour l'autre, pailletée d'étincelles. Bien plus, les genres se mêlent comme dans une plate-bande où les (leurs serrées, échangeant leurs pollens, produisent des espèces ambiguës. Des élèves de Raphaël atténuent ses ligures pour leur donner l'expression mystique. Des amateurs de grec arrangent leurs nudités en exhibitions friandes. Des hommes de talent oscillent entre deux ou trois genres, de Raphaël à Gorrége, du style fini au style lâché, de la forme païenne au drame historique. Mais la séve est faible, et la plante reste petite; l'aliment qui l'entretient est une curiosité, une bizarrerie, parfois une maladie, en tout cas un goût limité, éphémère, et l'œuvre est un avorton sans force ni substance, rejeton incomplet et mélangé des grandes espèces qui ont vécu.
Voilà les misères de notre monde : un gros public de foire, une concurrence outrée, des enrichis
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sensuels, des riches mondains, des archéologues minutieux, des coteries de critiques et de théoriciens; c'est bien là ce que peuvent donner le pèle mêle cl le raffinement d'une capitale démocratique. Par contre-coup, nous avons dans l'art les exhibitions de foire, l'exagération des effets, l'empire mesquin des convenances, la minutie pénible de l'antiquaire, les styles maniérés et étiolés : bref, des grossièretés pour la foule et des curiosités pour les délicats. Mais, à côté <lu mal, il y a le bien : je me suis dit le mal tout bas; à présent disons le bien. tout haut.
« Très-honoré monsieur, il est vrai que notre «limât est mauvais et notre jardinage trop savant. Mais vous accorderez qu'une culture si complète, un goût si vif, un effort si grand doivent produire quelque chose, pt vous permettrez î\ un. Français de louer ce qu'il trouve excellent dans l'art -français.
» D'abord l'étude et la volonté. Aujourd'hui la sWence est si vaste et les moyens de connaissance si aisés, que chacun peut se choisir son école. -Voyez ( iœlhe, qui, avec des plâtres et des textes, à force de lire, dessiner, regarder et comprendre, parvient à
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refaire", dans son Iphigénie, des figures presquegrecques; je vous montrerai un petit livre d'un homme peu connu, le Centaure , de Maurice de Guérin , et vous y verrez la sympathie intense, la lucidité d'imagination, la force du rêve par lequel un moderne finit par recevoir intérieurement un monde primitif, et les vagues instincts sublimes des créatures à demi animales et à demi divines. Le génie a maintenant plus d'espace qu'autrefois ; il est moins étroitement confiné dans sa nation et dans son temps; il peut, à force de patience et d'énergie, s'en retirer, habiter ailleurs, se faire un asile et un cloître. Vous trouveriez ici un homme qui, pendant soixante ans, n'a regardé que votre ciel; à Rome ou à Paris, absent r présent, il le voyait toujours, il le voyait avec des yeux, du xvi 1 siècle. Pareillement, il a passé à travers la vie et ies formes modernes sans y faire attention; ou plutôt, par un effort d'abstraction, il les a effacées de son esprit ; il habitait de cœur et d'imagination dans l'antiquité et dans votre grand siècle ; ^our tout livre, il avait Homère : « C'est le plus beau qu'on ait fait, disait-il; pourquoi lirais-je autre chose? » Un certain style lui a paru l'unique ;. lecture, musique, acquisition de tableaux, de camées, de dessins, de moulages, travail, rêves, il a tout tourné de ce côté. Raphaël n'a pas eu de plus fidèle élève. x\ vrai dire, il a vécu à Paris
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comme un plongeur sous sa cloche, fermant les fentes par où l'air du dehors eût pu entrer. Voyez son Plafond d 'Homère , son Apothéose de Napoléon, sa Source; sur d'autres terrains, il y a ici beaucoup d'hommes qui, avec une persistance et une aptitude moindres, se sont construit leur cloche et y ont vécu.
» Notez maintenant l'âpreté et la complication des passions et de la vie. Car on vit ici, et même on y vit trop; la flamme brûle, avec des fumées, si vous voulez, avec de mauvaises odeurs, en salissant et en usant sa lampe, mais la chaleur et les pétillements y sont ardents. La réunion des talents et la concurrence des ambitions y poussent a bout le travail, la curiosité, le plaisir, l'excitation. Pensez à tant de jeunes gens qui, dans une mansarde du quartier latin, regardent, étudient, s'enquièrent, frémissent au contact des tentations, livrent leur esprit et leurs sens à la contagion et au tumulte des espérances infinies et des convoitises multipliées. Pensez à tant d'hommes qui, après une éducation libérale, resserrés dans un métier ou dans des affaires , gardent, comme un élancement continu, les grands désirs et les nobles ivves de l'adolescence. Voyez toutes ces femmes réduites à se promener et à faire salon, parmi des fougues et des délicatesses d'imagination que h* monde avive comme une serre chaude. La masse
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<<îsI vulgaire, je le veux ; mais dans une telle foule 41 y a une élite. Ainsi nourrie, la créature ardente -et nerveuse souffre et se répand de tous cotés en •idées violentes, en visions troubles. On n'a jamais -senti plus à fond, par une sympathie plus personnelle, avec une pitié plus largement étendue, le drame douloureux de la vie. 11 y a un homme dont da main tremblait et qui indiquait ses conceptions i}>ar des taches vagues de couleur; on l'appelait le coloriste ; mais la couleur pour lui n'était qu'un *uoycn. Ce qu'il voulait rendre, c'était l'être infime et la vivante passion des choses. Il n'était point heureux comme vos Vénitiens, il ne songeait /pas à récréer ses yeux, à suivre des dehors voluptueux, le splendide et riant étalage des corps florissants. 11 pénétrait plus loin, il nous voyait nousînêmes, avec nos générosités et nos angoisses. 11 allait chercher partout la plus haute tragédie humaine, dans Byron, Dante, le Tasse et Shakspeare, on Orient, en Grèce, autour de nous, dans le rêve vl dans l'histoire. 11 faisait sortir la pitié, le désespoir, la tendresse, et toujours quelque émotion déchirante ou délicieuse, de ses tons violacés et -étranges, de ses nuages vineux brouillés de fumées charbonneuses, de ses mers et de ses cieux livides vomme le teint fiévreux d'un malade, de ses divins azurs illuminés où des nues d? duvet nagent s:omme des colombes célestes dans snc gloire de
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ses formes élancées et frêles, de ses chairs frémissantes et sensitives d'où transpire l'orage intérieur,, de ses corps tordus ou redressés par le ravissement ou par le spasme, de toutes ses créaturesinanimées ou vivantes, avec un élan si spontané oi si irrésistible, avec une conspiration si forte de la* nature environnante, que toutes ses fautes s'oublient, et que, par delà les anciens peintres, or*, sent en lui le révélateur d'un nouveau monde et., l'interprète de noire temps. Allez voir sa Médée^ son Dante aux champs Elysées, son Tasse, son, Évêque de Liège, ses Croisés à ConslanlinopU ^ sa Bataille de Nancy, sa Barque de don Juan* son Empereur du Maroc, son Invasion d'Attila,^ < i t le reste, et grondez en le comparant aux vieux, maîtres; mais songez qu'il a dit une chose neuve, rt la seule dont nous ayons besoin.
» Encore un mot . Nos appartements sont ridicules, nos mœurs artificielles et nos théâtres étouffants. Nous vivons claquemurés au troisième étage r et nous trouvons, au sortir de nos cages, la boue des rues, l'odeur du gaz, l'air étouffé des salonset des bureaux. Et justement, par contraste, par dégoût de la civilisation, par fatigue de l'homme r . nous avons aimé la nature. Nous l'aimons comme un passager, après six mois de navigation, aime lu* terre; nos nerfs endoloris s'y apaisent ; nos imaginations affinées et surexcitées y devinent une âme;.
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il y en a une dans les arbres, dans les fleuves, dans les montagnes, dans les nuages ; chacun d'eux manifeste en caractères saillants son origine et son histoire, son effort pour être et durer, le sourd travail de sa transformation intérieure, et la parenté vague par laquelle les êtres bruts rejoignent les êtres animés. Un mur blanc roussi par le soleil et lézardé par l'âge, une mare d'eau vive, immobile sous le soleil ardent, un vieux rocher nu qui pendant dix mille ans a subi le soleil implacable de l'Arabie ou de l'Egypte, bien moins que cela, un chenil, une boutique avec un balai, une chambre où poudroie par une fenêtre une percée de lumière, les figures les plus dédaignées, un chien, un âne, un singe ; toute créature naturelle est complète en soi comme un homme, capable d'expression tragique et douce, munie d'un caractère qui, dégagé, rehaussé, mis par l'art en saillie et en lumière, la place parmi ses alentours comme un personnage dans soft groupe et comme un coryphée dans son chœur. Regardez les paysages, les intérieurs et les animaux de Decamps, et à coté de lui ceux de tant d'autres; à mon gré, cette branche de l'art est la plus vivace et la plus originale de notre temps. Les Flamands ont peint plus simplement, avec plus de justesse et d'aisance, en traits plus reconnaissables et plus durables; mais leur sympathie est moins pénétrante, et nos artistes,
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domine nos écrivains, auront cette gloire d'avoir vu dans la nature une passion, une vie, une poésie presque humaines que nul Age n'y avait senties. »
11 approuvait beaucoup et, ce me semble, presque sérieusement. Nous nous quittions. 11 redressa son grand corps maigre, comme un homme poussé dans ses derniers retranchements, remit son lorgnon sur ses lunettes pour bien me regarder en lace, et me dit : « Caro signore, il me semble que Jes œuvres d'art sont des choses simples, qu'on lait avec plaisir et pour faire plaisir. Je verrai vos peintres; mais, d'après ce que vous me dites, je crois qu'ils se donnent de la peine pour vous «donner du travail. »
Avril 1868.