LA DÉFINITION DE LA VIE DE CLAUDE BERNARD
mais je répondrai : 1° que les spécifications indiquées dans ce commentaire devraient se retrouver en substance dans la formule; et il n'y en a pas trace. On n'a jamais vu définir de la sorte. 2** Le commentaire lui-même ne porte que sur les conditions physico-chimiques de la vie, et ces conditions ne sont pas la vie même.
Opposons, le contraste est frappant, à la méthode d'un philosophe qui se paye de termes abstraits et vagues, dans lesquels il voit tout ce qu'il veut, et omet le principal, celle d'un physiologiste plus réellement penseur, qui regarde le fond des choses et exprime fortement et clairement ce qu'il y découvre, a Le physiologiste et le médecin ne doivent jamais oublier que l'être vivant forme un organisme et une individualité... Le physiologiste doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble, en même temps qu'il cherche à pénétrer dans son intérieur pour comprendre le mécanisme de chacune de ses parties... Le physicien et le chimiste peuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qu'ils observent; tandis que le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé, dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres...
» La vie a son essence primitive dans la force de développement organique...
» S'il fallait définir la vie d'un seul mot qui, en exprimant bien ma pensée, mît en relief le seul caractère qui, suivant moi, distingue éminemment la science biologique, je dirais : la vie c'est la création... Ce qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu'elles soient, mais bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont propres et d'après une idée définie qui exprime la nature de l'être vivant et l'essence même de la vie.
» Quant un poulet se développe dans un œuf, ce n'est point la formation du corps animal, en tant que groupement d'éléments chimiques, qui caractérise essentiellement la force vitale. Ce groupement ne se fait que par suite des lois qui régissent les propriétés physico-chimiques de la matière; mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie, et ce qui n'appartient ni à la chimie ni à la physique, c'est l'idée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l'organisation. Pendant toute sa durée l'être vivant reste sous l'influence de cette même force vitale créatrice, et la mort arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. Ici comme partout, tout dérive de l'idée, qui, elle seule,
crée et dirige ; les moyens de manifestation physico-chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature, et restent confondus pêle-mêle, comme les caractères de Talphabet dans une boîte où une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. C'est toujours cette même idée vitale qui conserve Têtre, en reconstituant les parties vivantes désorganisées par l'exercice ou détruites par les accidents ou par les maladies ^ »
« L'œuf est sans contredit l'élément le plus merveilleux de tous, car nous le voyons produire un organisme entier... Qu'y a-t-il de plus extraordinaire que cette création organique à laquelle nous assistons, et comment pouvons-nous la rattacher à des propriétés inhérentes à la matière qui constitue l'œuf?... Quand il s'agit d'une évolution organique qui est dans le futur, nous ne comprenons plus cette propriété de la matière à longue portée. L'œuf est un devenir; or, comment concevoir qu'une matière ait pour propriété de renfermer des propriétés et des jeux de mécanisme qui n'existent point encore?...
» Quand on considère l'évolution complète d'un être vivant, on voit clairement que son organisation est la conséquence d'une loi organogénique qui préexiste d'après une idée préconçue, et qui se transmet par tradition organique d'un être à l'autre... Nous voyons dans l'évolution apparaître une simple ébauche de l'être avant toute organisation. Les contours du corps et des organes sont d'abord simplement arrêtés, en commençant, bien entendu, par les échafaudages organiques provisoires qui serviront d'appareils fonctionnels temporaires au fœtus. Aucun tissu n'est alors distinct ; toute la masse n'est constituée que par des cellules plasmatiques ou embryonnaires . Mais dans ce canevas vital est tracé le dessin idéal d'une organisation encore invisible pour nous, qui a assigné d'avance à chaque partie et à chaque élément sa place, sa structure et ses propriétés. Là où doivent être des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles et des os, etc.^ les cellules embryonnaires se changent en globules du sang, en tissus artériels, veineux, musculaires, nerveux et osseux. L'organisation ne se réalise point d'emblée ; d'abord vague et seulement indiquée, elle ne se perfectionne que par différçntes actions élémentaires, c'est-à-dire par un fini dans le détail de plus en plus achevé. Mais cette puissance organisatrice n'existe pas seulement au début de la vie dans l'œuf, l'embryon ou le fœtus; elle poursuit son œuvre chez l'adulte, en présidant
1. Introduction à V étude de la médecine expérimentale^ p. 151 et suiv.