LA DÉFINITION DE LA VIE DE H. SPENCER
assujettie et qui tenaient à sa constitution même, mais ne se trouvant plus modifiée, dans ses actions, par les fonctions et les mouvements propres à la vie dans les corps organisés, formera comme un monde inorganique en regard de ce qui subsistera des corps organisés qui faisaient partie du monde organisé tout entier : en regard, et en opposition, dans le sens où je Tai expliqué tout à l'heure.
C'est ainsi qu'on peut dire sans nier ni affaiblir les harmonies de la vie et du monde externe, qu'il y a toutefois dans le monde une opposition entre ce qui vit et ce qui ne vit point, et que la vie est, par un côté, une lutte, — je n'entends pas ici parler de la lutte entre les vivants, autre question, — mais contre les éléments, contre les plus fondamentales des lois qui les régissent : pesanteur, chaleur, actions spécifiques des composés chimiques, etc. Et, au fait, cela se voit aux maux qui viennent aux animaux de la nature et des actions des corps bruts. Il n'y a manifestement, dans le monde actuel, qu'une insuffisante adaptation de la matière à la vie, ou, si Ton préfère ainsi parler, une utilisation imparfaite des éléments par les organismes; et l'existence d'une matière indépendante ou brute est le signe et peut-être l'effet de ce désordre.
C. La définition de la vie de H. Spencer, et celle de Claude Bernard.
La réputation de la doctrine de Spencer est trop grande, depuis que l'extinction de celle de Hegel a laissé la première place à prendre dans la représentation, qui ne reste jamais vacante, du dogmatisme panthéiste, pour qu'on puisse ici ne pas dire un mot de la définition de la vie formulée par ce philosophe. L'auteur d'un système de logique où la notion exacte de l'identité qualitative est remplacée par celle de la ressemblance des relations, n'a point l'esprit fait pour définir quoi que ce soit correctement; mais H. Spencer a surpassé tout ce qu'on pouvait attendre de son inaptitude à définir, en exprimant la nature de la vie par une formule dans laquelle un lecteur, s'il n'est averti, ne distinguera pas un mot qui lui rappelle les caractères des êtres vivants tels que chacun les contemple.
La vie est « la combinaison définie de changements hétérogènes, à la fois simultanés et successifs, en correspondance avec des coexistences et des séquences externes ».
Antérieurement à ses Principes de biologie, H. Spencer avait défini quelque part la vie « la coordination des actions ». « Je penche encore à croire, dit-il en écrivant cet ouvrage, que cette
définition répond aux faits avec une précision suffisante » ; et toutefois il remarque lui-même, quelques lignes plus bas, que « cette définition est trop étendue', on peut objecter que le système solaire... manifeste aussi la coordination des actions;... et il faut reconnaître que les mouvements du système solaire ne rentrent point dans Tidée qu'on se fait communément de la vie et que nous avons à formuler* ». Le rapprochement des mots trop étendue et précision suffisante est, pour un logicien, quelque chose de bien extraordinaire.
Mais la formule définitive obtenue, à ce que croit H. Spencer, par l'addition de caractères tout d'abord oubliés ne répond pas davantage à Vidée quon se fait communément de la vie. « Une combinaison », le premier mot n'est pas heureusement trouvé; on ne sait pas, et on n'apprendra pas plus loin, de quelle espèce est l'assemblage de phénomènes dont il est question, ni dans quel sujet ils existent. Une combinaison « définie », il est bon de savoir qu'elle n'est pas indéterminée, mais cela n'apprend point en quoi elle se distingue des combinaisons auxquelles n'appartient pas la vie. Et maintenant, de quoi se forme cette combinaison? elle se forme « de changements ». On n'emploie ordinairement le mot de combinaison et ses analogues que pour dénoter des états, des groupements plus ou moins stables. Les mots loi et fonction conviennent mieux dans un ordre de rapports variables. Mais passons. Quels sont ces changements? ou plutôt que sont-ils? car leur qualité n'est pas spécifiée. Ils sont « hétérogènes » ; l'auteur entend par là qu'ils sont de plusieurs sortes ; et ils sont « à la fois simultanés et successifs », c'est-à-dire les uns simultanés et les autres successifs. L'idée à s'en faire, au lieu de se préciser, devient de plus en plus vague. Mais, enfin, où et comment, sur quel théâtre se produisent ces changements si indéterminés dont la combinaison est annoncée comme définie^ C'est ce qu'on devinera, si l'on peut, d'après les derniers mots, que voici : ces changements se produisent m en correspondance avec des coexistences et des séquences externes ». Puisqu'il y a de V externe, il doit d'autre part y avoir de Vinterne ; mais qu'estce que ce dernier et quels sont ces sujets dont les modifications se correspondent, par un accord de simultanéité ou de succession de certains phénomènes, la définition n'en dit rien.
On objectera peut être à cette critique qu'elle ne tient pas compte des explications données par H . Spencer dans le commentaire qui accompagne Ténumération et la discussion des éléments qu'il veut faire entrer dans la définition de la vie ;