THÉORIE DE LA CONCURRENCE POUR LA VIE
breuses et variées qu'elles sont aujourd'hui. Il croit toutes les formes descendues d'un prototype unique, ou tout au plus de quatre ou cinq types primitifs, pour le règne animal, et d'un nombre égal ou moindre pour le végétal. Mais ce n'est pas même par Vanalogie, comme il le pense, qu'il est conduit à cette hypothèse. Il y est directement porté par la tendance illusoire de l'esprit humain à tout réduire à la simple unité et à tenir pour expliqué l'inexplicable réduit au minimum. L'analogie peut bien appuyer la thèse de l'altération des formes à travers la longue série des générations passées, sans toutefois nous éclairer beaucoup sur la limite de ses altérations ; mais en creusant tant qu'on voudra la différence possible des descendants et des ancêtres, l'analogie ne nous apprend pas si ceux-ci déjà ne difiTéraient pas entre eux, et peut-être même sur des points où ceuxlà sont arrivés à se ressembler. Je raisonne ici dans la logique du système.
La véritable classification naturelle, selon Darwin, serait celle qui se référerait exclusivement aux généalogies, et déterminerait des espèces, des genres, des ordres, en fixant les points d'embranchement d'une famille aussi vaste que possible. Mais en suivant cette idée spécieuse, on fonderait la classification des êtres sur l'histoire des êtres, qui est à peu près inconnue, et. en attendant, sur des hypothèses, et sur une très grande et très suspecte. Les naturalistes, qui ne trouvent pas assez d'éléments rassemblés de cette histoire, forment, d'après l'organisation, les classes et jusqu'aux espèces, et croient avec assez de probabilité à l'accord de la loi des générations et de celle des ressemblances, tout le long des séries dont les origines sont ignorées. Darwin lui-même se base apparemment sur les types pris en eux-mêmes, et non sur la paléontologie, quand il admet peut-être quatre ou cinq exemplaires primitifs de l'existence animale. Mais ce nombre est trop faible pour qui a égard aux faits et pour qui modère ses inductions ; trop fort de trois ou
quatre, et Darwin l'a bien senti, lorsque l'on obéit au penchant des théories unitaires, et que, au fond, l'on subit la croyance au développement d'une substance unique de la vie ; aussi a-t-il fini par céder lui-même à la logique de ses disciples monistes.
Il y a une autre question sur laquelle le naturaliste philosophe cède visiblement plus aux doctrines répandues qu'il ne suit ses propres prémisses. En effet, cellesci mènent à concevoir un arbre de croissance de l'ensemble des êtres, où se dessinent, à partir du tronc commun, la divergence des caractères et le renouvellement successif des formes spécifiques. Aucun cataclysme total n'a d'ailleurs désolé le monde dans le passé; la géologie permet presque de l'assurer. Les espèces aujourd'hui régnantes descendent ainsi des espèces éteintes et des plus anciennes, dont elles ont perdu la ressemblance. Mais ni la concurrence pour la vie ni la sélection naturelle n'ont dû plutôt garantir l'élévation et le progrès des types que servir à leur décadence. Ces causes ainsi que les faits observables à l'aide desquels on peut en apprécier l'action, sont également aptes à contraindre un végétal, un animal, à s'élever ou à s'abaisser, selon les cas, dans ses fonctions et dans ses organes. Le système doit donc avouer, et il avoue que des rétrogradations sont possibles, et aussi que la masse immense des formes inférieures ne progresse point ou ne progresse plus, n ayant nul besoin de progresser pour continuer dêtre. Mais alors pourquoi parler à'un progrès continuel vers la perfection'^ Cette thèse du progrès, fondée si peu profondément et si peu garantie, est elle-même bien faiblement accentuée pour nous, quand nous plaçons la perfection relative d'un être dans le fait de la spécialisation de ses fonctions, indépendamment de l'énergie et de l'intensité avec lesquelles il réalise son type, et quand nous envisageons dans l'avenir l'envahissement probable des espèces plus communes et les plus humbles. Enfin, il n'y a que la question des origines et des fins humaines
qui puisse donner au progrès son sens moral, le seul qui soit bien intelligible.
Observations et développements.
A. Question du progrès ontogénique.
Parmi les naturalistes hautement compétents à qui on puisse recourir pour s'informer de la signification d'une loi de progrès des êtres, considérés à différentes époques géologiques, il est à propos de s'adresser à ceux qui ont eu les vues les plus opposées sur la cause de ce progrès, et de comparer leurs définitions. Ces dernières sont à peu près les mêmes chez tous, et elles sont peu satisfaisantes pour le philosophe.
Le savant qui a principalement attaché son nom, après Guvier, à l'hypothèse des grandes révolutions du globe et de la pluralité des actes créateurs, Agassiz, ardent partisan de la nature comme œuvre de Dieu, devait être disposé à admettre une progression dans la succession de ces actes. Il ne l'entendait cependant point dans le sens auparavant reçu et qui conviendrait le mieux, semble-t-il, à l'idée de progrès, si on pouvait le soutenir. « Les géologues et les paléontologistes croyaient naguère encore, dit-il, que les animaux inférieurs avaient fait les premiers apparition sur la terre, et qu'après eux s'étaient successivement montrés des types de plus en plus élevés, jusqu'à ce qu'enfin l'homme couronnât la série... On reconnaît aujourd'hui que, tout au contraire, il a existé simultanément dans les formations géologiques les plus anciennes, des représentants de nombreuses familles appartenant aux quatre grands embranchements du règne animal. Je me souviens pourtant d'avoir entendu les grands géologues contemporains affirmer que les Coraux avaient été les premiers habitants du globe, qu'après eux les Mollusques et les Articulés étaient venus, et que les Vertébrés s'étaient montrés seulement bien plus tard... Les naturalistes savent tous aujourd'hui que ni les Rayonnes, ni les Mollusques, ni les Articulés n'ont eu, quant à la date de leur première apparition, de priorité les uns sur les autres. Quelques auteurs soutiennent bien encore que l'origine des Vertébrés est de beaucoup postérieure, mais il est universellement admis que des animaux de ce type existaient déjà vers la fin de la première grande époque de l'histoire de notre globe. Je crois qu'il ne serait pas difficile de démontrer par des considérations physiologiques que la présence des Vertébrés sur la terre date d'une époque aussi reculée
que celle de n'importe quel des trois autres grands types du règne... »
Ce n'est pas tout; suivant Agassiz, ce ne sont pas seulement ces types qui ont été déterminés dès Torigine, mais encore les modes d'exécution de chaque plan ont été arrêtés ; les caractères de classe, de famille, de genre et d'espèce l'ont été; seules les complications de la structure ont formé, dans chacune des divisions naturelles, des variations graduées, successives, d'époque en époque, et réalisant ensemble un progrès prémédité, jusqu'à l'homme qui est la fin dernière et n'admet plus de perfectionnement possible que pour l'intelligence et la moralité.
Le progrès porte donc exclusivement sur les particularités de structure des animaux, et il n'est pas aisé, dit Agassiz, de marquer entre eux des degrés de supériorité et d'infériorité en les comparant d'embranchement à embranchement, ou même de classe à classe. Ce n'est qu'en descendant aux ordres ou familles, qu' « on peut difficilement mettre en doute que la gradation, dans chaque classe, entre ces divisions naturelles, ne soit véritablement l'essence de cette sorte de groupes ». Mais dans ceux-ci, et dans certaines classes seulement parmi les vertébrés « il y a un parallélisme très rigoureux entre leur ordre de succession et le rang relatif à assigner aux animaux du même type actuellement vivants ^ ». On ne voit pas que le naturaliste ait essayé de justifier la vue d'ailleurs commune, suivant laquelle la complication de la structure suffirait pour constituer une supériorité, et, dans le passage de certains animaux à d'autres qui leur sont antérieurs, un progrès, en dépit du principe de l'économie des moyens en toute œuvre d'art, et de l'obscurité qui couvre le rapport d'une organisation plus ou moins complexe avec l'instinct et l'intelligence. On regrette de manquer d'une règle précise d assigner les rangs dans un même type et souvent même entre des types différents.
En opposition parfaite avec Agassiz, qui croit que les espèces, les genres mêmes, aussi bien que les groupes plus compréhensifs, sont tous des coupes réelles effectuées à l'origine dans le plan divin, et immiscibles entre elles, on peut mettre Haeckel, au dire de qui sept grandes divisions qu'il reconnaît du règne animal, et les embranchements qui s'y sont produits, forment un arbre généalogique unique provenu tout entier des « monères animales nées par génération spontanée ». Ce dernier naturaliste prend cependant, comme le premier, le caractère du progrès dans la
1. Agassiz, De r espèce et de la classification en zoologie^ pp. 32, 36, 156.
complication relative de la structure. Chacune des sept divisions est « caractérisée par un plan de structure tout à fait spécial >> ; mais cette spécialisation n'empêche ni la descendance commune, ni la loi de progrès et de perfectionnement [teleiôsis) : au contraire. Cette loi s'ajoute à celle de la différenciation^ ou division du travail, OM polymorpldsine [divergence des caractères de Darwin) et est comme elle une conséquence de la sélection naturelle dans la lutte pour l'existence.
« Depuis l'époque, perdue dans la nuit des temps, où la vie a débuté sur notre planète par la production spontanée des monères, les organismes de tous les groupes se sont constamment perfectionnés dans l'ensemble et le détail; à chaque étape, ils ont atteint un plus haut degré de développement. La multiplication perpétuellement croissante des formes vivantes s'accompagnait toujours d'un progrès dans l'organisation. Plus on pénètre profondément dans les roches géologiques où sont enfouis les restes des animaux et des végétaux éteints, plus ces débris sont anciens, et plus il y a de simplicité, d'uniformité, d'imperfection dans leur conformation. Cela est vrai des organismes en général et aussi de tous les groupes grands et petits. » L'auteur excepte seulement de la loi de perfectionnement çweZ^we* formes rétrogrades isolées^.
Il serait difficile de citer un exemple de loi, réelle ou prétendue, exposée plus incorrectement, puisque l'auteur, parlant de tous les groupes et des organismes en général, dans les deux règnes, ne tient nul compte des classes et familles si considérables qui, appartenant aux formations les plus anciennes, survivent dans leurs formes relativement élémentaires sans éprouver le besoin de varier. Au reste, il ne s'agit pas de contester à des naturalistes le droit de constater, autant que les observations ontologiques les y autorisent (et sans anticiper trop sur les faits, s'ils peuvent s'en défendre), l'existence d'une progression de certains organismes en différenciation et complexité, correspondante à la succession chronologique des roches. Mais on peut remarquer qu'en appelant une progression en ce sens un progrès, ils entrent dans un ordre d'idées étranger à leurs études ordinaires et qui exigerait des analyses particulières et difficiles.
Darwin, avec sa grande et rare bonne foi scientifique, ne s'était pas dissimulé, lui, l'objection qui se tire, contre la loi de perfectionnement, du fait que certaines formes se perpétuent invariablement et que d'autres même se détériorent. Il s'exprime
1. Hseckel, Histoire de la création des êtres organisés, pp. 60, 239- 247, 436 de la trad. franc.
d'abord comme s'il allait, sans réserve, conclure cette loi de celle de la sélection naturelle : « Si nous prenons comme critérium de l'organisation la plus élevée la somme de différenciation et de spécialisation des organes dans l'être adulte^ (ce qui comprend le développement du cerveau au point de vue intellectuel)^, la «élection naturelle amène évidemment à un perfectionnement progressif; car, tous les physiologistes admettant que la spécialisation des organes, en tant qu'elle les rend plus propres à remplir leurs fonctions, est un avantage pour tout être, toute accumulation de variations tendant à déterminer une spécialisation sera donc du ressort de la sélection naturelle. » Mais Darwin ajoute, ce qui nuit singulièrement à sa conclusion, qu'il est aussi a parfaitement possible que la sélection naturelle puisse graduellement adapter un organisme à des situations où certaines de ses parties deviennent superflues ou inutiles : cas dans lequel il y aurait rétrogradation réelle dans l'organisation ». Puis, il se pose l'objection tirée de l'existence de la foule immense des formes qui n'ont ni progressé, ni disparu exterminées par la concurrence vitale des formes supérieures. Lamarck, partisan d'une tendance innée, inévitable vers la perfection de tous les êtres organisés, croyait que les formes inférieures s'engendrent encore aujourd'hui spontanément. Cet argument n'est plus de mise, et Darwin pense simplement que les classes d'êtres placés dans les conditions de vie les plus élémentaires sont exemptes des variations que produisent les différences individuelles accumulées, par la raison qu'une organisation élevée ne saurait pour eux « être d'aucun avantage ni avoir aucune utilité » ; elle pourrait même leur nuire, dit-il. Il ne juge pas à propos de recourir à des principes hypothétiques, à la suite de H. Spencer, afin d'expliquer comment le progrès s'est fait, quoique les êtres du bas de l'échelle n'eussent pas, comme ils n'ont pas encore, un intérêt à progresser. Il aime mieux s'en tenir aux fajts et confesser son ignorance^.
Ailleurs, il maintient son affirmation de la progression des espèces, à litre de résultat vérifiable des sélections, et presque
1. Darwin voit donc bien que l'adoption de ce critérium n'est pas forcée. Il faudrait fixer le sens du mot élevé, sans pétition de principe.
2. Mais A. R. Wallace a soutenu par des raisons très fortes qu'un développement cérébral, qui, au point de vue intellectuel, dépassait de beaucoup les besoins et l'utilité des premiers hommes, n'a pu être pour eux un effet de sélection naturelle. Au point de vue moral, il ne pouvait même être que nuisible.
3. Darwin, V Origine des espèces, p. 130-1.34, trad. Moulinié.
comme leur conséquence nécessaire^ : « Les habitants de chaque époque successive de Thistoire du globe ayant dû vaincre leurs prédécesseurs dans la lutte pour Fexistence, occupent de ce fait une place plus élevée qu'eux dans Téchelle de la nature, leur conformation tendant généralement à devenir plus spécialisée; ce fait rend compte de Tidée admise par la plupart des paléontologistes, que, dans son ensemble, l'organisation a progressé. » Mais la possibilité des rétrogradations, la réalité, qu'on ne peut méconnaître, de la fixité de tant de formes inférieures retiennent Darwin d'admettre une loi propre de perfectionnement. « Quoique nous n ayons point de bonnes preuves de V existence d^une tendance innée des êtres organisés vers un développement progressif, ce dernier est un résultat nécessaire de l'action continue de la sélection naturelle, comme j'ai cherché à le démontrer. » — Continue, non, car il a précisément admis le contraire. « La meilleure définition qu'on ait donnée de l'élévation à une plus grande hauteur des types de l'organisation repose sur le degré de spécialisation ou différenciation que les organes ont atteint; et cette division du travail paraît être le but auquel conduit la sélection naturelle, tendant à amener les parties ou organes à accomplir d'' une manière toujours plus efficace leurs diverses fonctions. »
Ce dernier trait nous mène droit à voir combien l'idée de progrès a été appliquée avec peu de réflexion par les naturalistes. En effet, si nous prenons en elles-mêmes cette idée et celle de la perfection, quoique relative, dont elle dépend, — c'est ce qu'ils semblent n'avoir pas fait, — nous reconnaîtrons qu'on doit distinguer profondément entre la spécialisation, qui est relative à l'adaptation de l'organe à une fonction déterminée que les circonstances comportent, et cette fonction même, qui, en soi, peut être moins élevée tout en s'accomplissant d'une manière plus efficace. Et cette distinction est croisée par une autre, aussi très importante, entre les organes,- dont il peut arriver que les uns soient modifiés pour une fonction plus haute et d'autres pour une plus basse, dans la comparaison de différents êtres; en sorte que le progrès, si progrès il y a, n'est pas simple et uniforme, mais positif ici, et là négatif. Enfin la différenciation et la complexité peuvent s'accroître dans l'ensemble, et telle spécialisation diminuer de la façon la plus grave. Toutes ces remarques ne se renferment pas dans les limites d'un ordre ou d'une classe, elles portent jusque sur les embranchements. De nombreux Articulés avec leur puissance de locomotion aérienne,