‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 180 sur 194 · LA SUBSTANCE ABSOLUE · texte numérisé non relu

LA SUBSTANCE ABSOLUE

un Infini chaotique au sein duqiiel le Nombre intervenant introduit progressivement le Fini^ les limites, par conséquent tout le déterminé et l'individuel, et développe de plus en plus l'harmonie entre les déterminations diverses. Si Ton réfléchit au rapport profond que soutiennent ces idées antiques de confusion matérielle à l'origine, d'action discriminalive et ordonnatrice des nombres en toutes choses, et de progrès par la différenciation, avec les idées modernes d'homogénéité de la matière diffuse dans la nébuleuse, de lois mathématiques réglant les actions de la force et les distributions de la matière, et enfin à'' hétérogénéité croissante et d'harmonie accompagnant l'hétérogénéité, on reconnaîtra un grand point de ressemblance philosophique de ces deux conceptions substantialistes. Mais la première me paraît avoir sur celles de notre temps cet avantage, qu'elle met l'infini à sa véritable place, qui est celle de l'irrationnel et du désordonné, du rebelle à la mesure et à la connaissance, contrairement à l'opinion qu'on s'est faite plus tard de l'accord de l'infinité avec la perfection. On peut aussi lui attribuer le mérite d'échapper aux erreurs scientifiques, sa généralité et sa forme symbolique la rendant indépendante des notions précises que les sciences exigent aujourd'hui d'une philosophie de la nature. Cette même généralité et cette abstraction de la notion du Nombre ordonnateur classent la doctrine pythagoricienne, quoique évolutioniste, en parfaite opposition avec le matérialisme et le transformisme.

Il manquait à cette philosophie, pour réussir et donner pleine satisfaction au réalisme de la substance, quelque chose de plus complet et de moins abstrait que le Nombre, ou de moins indéterminé que l'Infini antérieur à l'introduction des limites. L'éléatisme apporta la substance absolue, ou, pour la nommer de son nom moderne, l'Absolu tout court, l'Un; non pas l'unité constitutive des nombres pythagoriques, mais l'Un pur, sans multiplicité; l'Être sans ombre de non-être, — car « le non-être n'est pas », disaient les éléates; — l'Être sans commencement, sans modifications, sans changements, qui n'est pas plus l'objet que le sujet de la pensée, mais qui est leur identité. Cette substance, si ce nom lui convient encore, ne trempe pas dans les phénomènes, ne pactise point avec eux, les ignore. Ceux-ci sont alors du non-être, ils n'ont pas la réalité. De là, la fameuse négation du mouvement, et des expressions, comme celle que nous avons citée du Timée de Platon : que ce qui est phénoménal n'est pas de l'être réel. Mais il y a une manière d'être qui ne se peut refuser aux phénomènes; ils forment la catégorie de l'illusion; on peut donc en faire des théories, en composer l'histoire; c'est à quoi

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n'ont pas manqué les éléates, et ils sont alors retombés dans les idées substantialistes communes, dans le transformisme, en se donnant des sujets matériels de développement cosmique analogues à ceux de la philosophie ionienne. Le choix n'en importait guère. D'ailleurs le mépris qu'ils faisaient du monde des phénomènes les rendait pessimistes dans leurs appréciations des choses de ce monde, tandis que les pythagoriciens étaient probablement optimistes, comme le sont les philosophes de notre temps qui s'enchantent de la contemplation du progrès continu des produits de l'univers phénoménal. Après les éléates, Platon, qui tint beaucoup d'eux, participa aussi de leurs vues sur la condition abaissée et toute d'illusions de ce monde, ainsi qu'en témoignent sa comparaison célèbre de la caverne des ombres, et sa doctrine de l'existence tout imitative et insubstantielle des choses d'ici-bas.

L'éléatisme est certainement Tune des directions d'esprit qu'un philosophe peut prendre en partant de l'idée de la Substance par opposition aux phénomènes, et l'on se tromperait fort en ne voyant dans cette doctrine qu'un accident curieux du cycle le plus ancien des spéculations. Ne l'avons-nous pas vue tout récemment se reproduire en image fidèle chez un penseur notre contemporain ^, qui, — le cas est d'autant plus intéressant, — ne voulait pas se reconnaître lui-même en ses antiques modèles, Parménide et Zenon l'éléate? Mais, quand il s'agit du cours que prend, dans l'histoire de la pensée spéculative, une idée très simple et très absolue, il faut plutôt s'attendre à voir cette idée se modifier, grâce à quelque grande alliance qui lui assure la durée. Dans l'espèce, c'est la séparation rigoureuse de la Substance qui ne put tenir; en d'autres termes, c'est l'inhérence des phénomènes à la Substance, vieille idée, imagination accoutumée, et c'est l'opinion du développement ou évolution cosmique qui reparut et s'imposa. Mais l'ancienne manière de concevoir la Substance fut abandonnée; au lieu du support de toutes les qualités, matière de tous les changements, nalurellement soumise aux modifications internes et aux altérations dont le point de vue ionien ne la pouvait exempter, la Substance devint le siège de l'immutabilité et de la perfection, sans laisser d'avoir les phénomènes dans sa dépendance. Ainsi s'expliquent, par une influence de l'éléatisme, dont la portée sur l'histoire entière de la philosophie n'a jamais été suffisamment reconnue, des doctrines d'absolu divin qu'on n'a pu concilier avec la personnalité divine

1. Voir le système de M. Spir et notre compte rendu dans la Critique philosophique, 4« année, n» 3 (nouvelle série).

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et la Providence, quelque peine qu'on se soit longtemps donnée pour y parvenir : celle de Platon, qui admet un principe supérieur à toute existence, et un monde intelligible, ou système d'idées pures, émané de ce principe, et duquel le monde sensible n'est que rimitation et Tombre ; et celle d'Aristote, qui, faisant de ce principe la Pensée de la pensée, sans modalités ni changement, y rattache l'évolution du monde, à laquelle il est étranger et dont il n'est que la cause finale : cause à la manière d'un but qui entraîne le mouvement, sans agir, par le seul désir d'autrui de l'atteindre.

Ces deux doctrines n'eurent guère qu'un rôle précurseur de deux autres, qui régnèrent à la fin du monde antique, pendant le moyen âge, et au delà, et qui s'efforcèrent de déterminer le rapport de causalité du souverain principe au monde, avec plus de précision qu'en supposant l'inexplicable mouvement du mobile universel vers l'Immobile invariable et simple (Aristote), ou qu'en imaginant on ne savait bien quelle participation vague, ou imitation, poiir rattacher Tordre des choses sensibles au règne des idées éternelles (Platon). L'idée de l'émanation, d'un côté, celle de la création, de l'autre, se présentèrent pour la solution du problème.

Au moyen de l'émanation on conciliait Aristote et Platon ; on composait la théorie d'une chute, et des degrés successifs d'une chute, origine du monde, partant de l'jitre absolu des éléates, ou de l'Un supérieur à l'Être, de Platon, mais dont Platon n'avait fourni que l'indication et de poétiques symboles. On donnait satisfaction à Aristote, pour ce qui concerne la pureté et l'immobilité du Premier Principe, en ceci, qu'on voulait que ce principe, d'abord, et puis, successivement, les étals ou degrés de l'iitre, dans sa descente, restassent indifférents, ignorants, à l'égard de ce qui procédait d'eux, et, par là, inaffectés, dans la production des états inférieurs qui aboutissent aux phénomènes. C'est le Brahma indien réduit à l'abstraction de l'Un pur, et qui laisserait tomber les êtres de sa mystique substance, sans altération ou diminution de celle-ci, en sorte qu'on pût dire, si ce n'est comprendre, qu'ils n'en sont pas formés, quoique émanés. Tel est le substantialisme alexandrin, néoplatonicien, dont la doctrine de la création triompha, non toutefois qu'il ne fît des retours offensifs, et que son esprit n'ait inspiré longtemps, et jusqu'à présent même, des rêveries d'évolution descendante de l'univers, qui se flattent parfois d'être nouvelles.

La doctrine de la création, en Grèce, s'annonça d'abord sous la forme de l'action ordonnatrice de l'Esprit, opérant sur des éléments pourvus de toutes les sortes de qualités sensibles.

Aussi descendait-elle directement du matérialisme ionien, où s'introduisit brusquement cette pensée, que TEsprit seul peut être Fauteur de Tordre. Mais la supposition de la substance éternellement préexistante, et matière nécessaire de l'œuvre de FEsprit, fît dériver la conception d'Anaxagore au mécanisme, dans les apiplications. Chez Platon, l'idée du créateur étant plus anthroporaorphique, et l'idée du sujet-matière d'un genre plus abstrait, on se rapprochait de la croyance religieuse qui n'allait pas tarder, venant d'une autre origine, à dominer les esprits; mais la doctrine du Timée de Platon avait visiblement un caractère exotérique, et semblait une construction inférieure à la pure métaphysique des Idées, et de la source des Idées dans l'Innommable ; il allait se faire un étrange travail pour réunir en une même synthèse ces quatre conceptions hétérogènes : l'Absolu éléatique, dieu incompréhensible, que toute existence phénoménale, si spirituelle qu'elle fût, diminuerait, — le Siège éternel des Idées, — le Sujet de ces mêmes attributs infinis, relatifs à l'espace et au temps, qu'une philosophie plus ancienne avait rattachés à la substance matérielle, — et enfin le Créateur, le dieu du peuple d'élection, invoqué pour le salut de tous les hommes. Ce faisceau de contradictions est la théologie que les Pères et les Conciles préparèrent pour les sommes du moyen âge, œuvres gigantesques, prodigieux exemples des aberrations du génie logique appliqué à la solution d'une longue suite de problèmes dont les données sont à la fois imposées et mutuellement incompatibles. Qu'il suffise de rappeler que l'Éternité et l'Immensité objectives, l'absence de toutes limites, d'une part, impliquent le nombre infini actuel, contradictoire en soi, d'autre part, excluent, dans le sujet de ces attributs, la personnalité, et, hors de ce sujet, les existences individuelles séparées, et, par conséquent, la possibilité de la création; que toute activité réelle, non moins que toute puissance, étant rapportée à l'être étemel, en doit logiquement ou reconnaître le caractère illusoire du monde qu'on appelle créé, ou voir rentrer ce monde, cette nature dans la nature du Créateur ; ce qui est le panthéisme ; et que la prescience éternelle, universelle et absolue, réclamée pour ce dernier, suppose la prédétermination ou certitude anticipée des futurs quelconques de tous les temps, en dépit du libre arbitre apparent de quelques agents ; ce qui est le déterminisme.

On voit, et l'histoire entière de la philosophie théologique démontre clairement, que l'idée de substance, objectivée, réalisée, a toujours été l'adversaire intestin des doctrines de la personnalité divine, de la création et de la liberté, et cela de quelque genre d'attributs qu'on fît usage pour la définition d'un sujet primor-

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