LES CRITIQUES DE LA SUBSTANCE
ridée de la cause volontaire et libre que les « spiritualistes », ont à cœur de sauvegarder.
Les premiers auteurs de la critique de l'idée de substance n'eurent pas eux-rnémes Fesprit complètement affranchi du réalisme substantialiste. Locke, dont l'analyse, concernant cette idée, est vraiment admirable, et si nouvelle au regard de toute la philosophie antérieure, Locke s'est pour ainsi dire retiré le mérite de sa propre pensée, quand il a soutenu, à un autre endroit, Timpossibilité de découvrir « par la contemplation de nos idées (sans révélation) si Dieu n'a point donné à quelques amas de matière, disposés comme il le trouve à propos, la puissance d'apercevoir et de penser, ou s'il a joint et uni à la Matière ainsi disposée une substance immatérielle qui pense ». Locke s'appuyait pour faire cette déclaration, et s'appuyait avec raison, — c'est ce que les spiritualistes scandalisés se sont bien gardés d'observer, — sur l'indétermination de l'idée de substance, sur l'aptitude de cette abstraction réalisée à supporter n'importe quels attributs. Mais il oubliait que cette Matière, dont il y a des amas à propriétés diverses, et cette autre chose qu'il appelle immatérielle ne sont, elles aussi, que des abstractions réalisées, seulement avec un degré d'universalisation moindre, portant sur deux ordres de phénomènes qu'on oppose l'un à l'autre.
Berkeley, qui non seulement poursuivit avec rigueur la guerre aux abstractions réalisées, mais qui la poussa jusqu'à V immatérialisme, n'entreprit pas la critique des entités spirituelles (spirits). Tout bien examiné, il ne serait peut-être pas exact d'assimiler les êtres que ce philosophe appelle des esprits à des sujets abstraits d'inhérence pour les fonctions de conscience. Mais il est plus difficile de justifier l'auteur des dialogues d'Hylas et de Philonoiis de la fiction où il s'est complu, dans sa Siris, d'une âme matérielle du monde. Feu ou iLther, formant la chaîne physique de toutes les modifications sensibles. Cette imagination du genre du matérialisme stoïcien a beau n'être pour l'auteur qu'un point de vue, une sorte de systématisation des signes que le Créateur a, suivant lui, institués pour l'usage de ses créatures, elle ne reste pas moins un exemple des constructions habituelles du substantialisme, une des hypothèses dont on se sert en philosophie pour bannir et pour remplacer les croyances les plus chères à Berkeley, c'est-à-dire la création elle-même et la personnalité divine.
Enfin, David Hume, l'adversaire on peut dire définitif des substances, mais qui eut le tort si grave d'envelopper les notions générales de l'entendement et les lois a priori des phénomènes
dans la même « condamnation sceptique » que le réalisme métaphysique, employa souvent les mêmes procédés de critique que tels de ses contemporains enfermés dans un matérialisme vulgaire. Lui, qui ne reconnaissait de phénomènes que les phénomènes de l'esprit, il paraissait n'admettre rien qui vînt de Tesprit, dans l'essence et la marche du monde; et après avoir soutenu et démontré que l'idée de cause n'était pas contenue logiquement dans l'idée de commencement, il soutenait la doctrine de la nécessité universelle, ou déterminisme absolu, qui implique que rien ne se peut produire autrement qu'en un parfait et rigoureux enchaînement de cause à effet. Cette dernière loi prétendue, remarquons-le à ce propos, suppose que nul phénomène n'est ou n'a pu être sans antécédents, par conséquent suppose le procès à l'infini des phénomènes passés, et par conséquent l'éternité du monde : thèse à la fois contradictoire en soi, à raison de l'impossibilité logique du nombre infini actuellement réalisé dans le temps, et thèse en dehors de toute expérience possible ou imaginable. La belle proposition pour un philosophe qui fait profession de scepticisme et d'empirisme !
Le criticisme kantien, redressement de l'erreur capitale de Hume sur la méthode et les idées, a été, d'une autre part, l'abandon malheureux de tout l'acquis de l'école psychologique anglaise dans la critique delà notion de substance. Kant, s'est souvent montré pur métaphysicien et réaliste achevé. Le « noumène » et la « solution générale des antinomies de la raison pure » marquent le retour aux idées les plus transcendantes et les moins conciliables avec les premiers principes de la critique de la raison, touchant la substance aux attributs infinis, ou plus qu'infinis, et l'être en dehors du temps et de l'espace. Et de là procèdent les rêveries sur l'identité de l'être et du non-être, sur le devenir éternel de l'Idée, sur le moi noumène, qui s'oppose un non-moi pour engendrer les phénomènes, sur la liberté dans le noumène, conciliée avec l'absolu déterminisme phénoménal, sur la volonté cause aveugle de l'intellect, etc. Il est permis de douter que, sans les déviations de l'esprit criticiste chez son inventeur, et sans les nouvelles formes données à de vieilles chimères, tant de crédit eût été accordé, au commencement de ce siècle, à des doctrines qui ne valent pas celles du moyen âge et qui renferment de semblables contradictions, pour lesquelles elles n'ont pas l'excuse de la foi. Mais le criticisme ayant conservé un asile pour la spéculation substantialiste, ses efforts contre le réalisme métaphysique sont restés inefficaces. Le privilège que l'on se conservait, dans le camp philosophique des idéalistes, pour définir le noumène, il n'y avait nulle raison pour qu'on y renonçât