CONDITIONS DU MOUVEMENT
le monde extérieur, telle que, à une détermination de la première correspondît, dans les êtres externes, cette suite circulaire de déplacements qui peut la rendre efficace. Une harmonie de ce genre existe certainement entre la représentation de conscience d'où procède un mouvement, et les modifications propres des êtres composants du corps auquel il appartient de le commencer physiquement; c'est du moins ce qui résulte de tout ce que nous avons établi touchant la causalité en général, et touchant la locomotion. Mais ceci serait bien autre chose. D'abord, on serait obligé d'admettre que les organes et leurs parties ne se déterminent pas à de certaines fonctions naturelles dont leur mouvement local puisse résulter directement et immédiatement, qu'elles ne se meuvent pas, mais qu'elles sont mues, et cela solidairement avec des masses étrangères, sans qu'elles aient agi sur celles-ci et subi leur réaction conformément à des lois physiques. Ensuite, cette harmonie que l'on aurait étendue hors du corps, en évitant d'interposer des forces particulières dont le jeu et les effets seraient impossibles, on devrait l'étendre encore à l'anneau de matière, si grand qu'il pût être, dont la solidarité est requise. Enfin, comme la composition et la longueur de cet anneau sont variables selon les moments où il plaît à l'être libre de se mouvoir, comme les liaisons de ce même anneau avec ses pareils et avec tous les autres mouvements du monde, qui sont dans une dépendance réciproque, varient également et viennent en ligne de compte ; il est clair qu'il ne saurait exister aucun état de repos ou de mouvement d'un corps quelconque qui ne dût entrer dans l'harmonie supposée.
On serait donc amené à poser un accord spontané entre les conséquences attachées aux déterminations imprévues et imprévoyables des agents libres et la suite continue des révolutions dans l'espace d'une matière toujours et partout solidaire. Si maintenant on supposait cette harmonie donnée anticipativement, et l'ordre total
des mouvements réglé par une loi indéfectible, c'est donc que l'on voudrait concilier la liberté et la nécessité. Il y a contradiction. Si l'on préférait admettre que chaque détermination locomotive libre entraîne, à l'instant où elle se décide, un mouvement nouveau qui commence simultanément dans toutes les parties de l'étendue, on se jetterait dans une hypothèse incompréhensible en dehors de toute loi. Si enfin on bornait l'harmonie à une sphère limitée de l'espace autour du sujet libre, c'est-à-dire au moindre milieu annulaire dont le mouvement de ce sujet exige la révolution, il faudrait pourtant que la circulation spontanée de cette portion variable et accidentelle de la matière se produisît en vertu d'un accord basé sur une loi générale, antérieure, constante, ce qui ne se comprendrait plus, car on se serait retiré tout moyen et tout fondement de généralisation. Et je ne suppose pas qu'on eût recours à Dieu {deus ex machina) comme les disciples de Descartes. Nous connaissons le précipice de cette sorte de physique théologique : le système des causes occasionnelles. Mais on ne trouverait pas d'autre ressource. C'est pour arriver là qu'on aurait mis de côté tout ce que l'expérience nous suggère si naturellement sur l'individualité des corps, sur la propagation du mouvement, sur sa naissance et sa communication par les actions et réactions des êtres élémentaires, par leurs oscillations dans des intervalles vides. Et, je le répète, en me reportant au début de cette analyse, on ne parviendra jamais à se faire une idée de la matière dont une circonférence matérielle pleine, par exemple, tournant autour de son centre dans son plan, pourrait devoir sa révolution à l'impulsion de l'un des éléments solidaires qui la composent. A cet égard, l'argumentation des atomistes est irréfutable *.
1. J'étais loin d'avoir approfondi ces choses quand je publiais, il y a bien longtemps, mes études sur Descartes et sur la physique de Descartes {Manuel de philosophie moderne). Cette remarque que je fais pour quelques lecteurs, et qui est peut-être superflue, s'appliquerait également à d'autres points importants. Je ne la répéterai pas.