LA NATURE DE LATOME
dépasser. Les nombres d'éléments à envisager dans les cas dont il s'agit (composition atomique ou moléculaire, recherche des centres de gravité, etc.) sont des nombres si grands que la fiction de la continuité est pratiquement, aussi bien que pour la facilité de l'analyse, la mieux adaptée à ce genre de problèmes. Il se passe là quelque chose d'analogue, mais en sens inverse, à ce qui a lieu dans les questions relatives au calcul des incommensurables, aux sommations des séries indéfinies de termes et aux rectifications et quadratures de courbes. En effet, dans ces dernières on feint l'existence de limites, quoique toutes limites soient réellement exclues par l'infinité que pose l'hypothèse ; dans celles qui concernent l'intégration, suivant la méthode infinitésimale, non de différentielles, mais de différences en réalité finies, on feint quil n'existe pas de limites quoique l'objet que l'on considère en ait nécessairement dans l'ordre concret des phénomènes, dans la nature.
D. La monade, Tatome et le phénoménisme.
Nous avons dit de l'atome (ci-dessus, p. 27) : « Sa nature ne se définit que par des fonctions de position et de force qui le lient avec ses semblables; c'est par des phénomènes et des lois que l'être se trouve constitué... Ce que l'atome est pour lui-même, comment le saurions-nous? Cependant des attractions et des répulsions (c'est à quoi l'atome se réduit) nous sont intelligibles de deux manières : ou par leurs effets dans l'étendue, lesquels ne concernent alors que la représentation objective en nous, de certains mouvements, ou par leur propre nature représentative qui est du genre des appétitions et des causes finales. Ainsi l'être élémentaire serait une représentation pour soi, quoique au moindre degré imaginable. » Ce passage, où les idées ordinairement distinctes, et qui doivent l'être, de l'atome et de la monade sont mêlées, et toutes deux regardées comme conciliables avec la méthode phénoméniste, réclame peut-être un éclaircissement.
« Gomment saurions-nous ce qu'est pour soi l'atome? » C'est demander si l'atome possède représentativement lui-même, à quelque degré, sous les formes perceptive, appétitive et répulsive, les propriétés que nous définissons par ces noms d'attraction et de répulsion, et qui, traduites pour nous par des mouvements, correspondent en outre, par les plus profondes et les plus obscures de toutes les lois, aux modifications de nos organes et de notre sensibilité; — ou si l'atome n'est simplement que l'un
de nos points de vue sur la nature, le point de vue abstrait et mécanique; s'il n'est, en d'autres termes, qu'une fiction dont l'objet est de rendre possible une théorie des phénomènes exclusivement considérés sous les catégories de nombre, position, succession et devenir (la causalité, la force proprement dite, ne devant pas même, au fond, y être admises). Dans la seconde supposition, qui répond au sens correct de Tatomisme pour les sciences physiques, la réalité se trouvant refusée à l'atome, il va de soi que la méthode phénoméniste est satisfaite ; tout le réel des choses mécaniques se réduit à des phénomènes et à des lois qui appartiennent essentiellement à la représentation des êtres pensants, et composent pour eux la théorie de la localisation dans le temps et dans l'espace de la partie la plus élémentaire de leurs perceptions. Mais dans la première supposition, celle d'une existence pour soi de l'atome, ce dernier n'est plus seulement le siège objectif en nous des propriétés physiques et physico-chimiques, envisagé par la science; sa notion rentre dans celle de la monade; il constitue l'espèce la plus inférieure des monades. Il reste alors à se demander comment le monadisme se concilie avec le phénoménisme.
On demanderait aussi bien et mieux, plus généralement, comment la méthode qui n'admet que des phénomènes et des lois peut s'accorder avec la reconnaissance réelle des êtres de la nature, avec tout ce qu'exige théoriquement et pratiquement la croyance commune, et qui est aussi la nôtre, aux existences externes, individuelles, et au monde entier de la vie. Cette question n'est donc que celle à laquelle nous avons répondu en montrant le vide de la notion de substance appliquée à la définition prétendue des êtres, soit matériels, soit personnels, puis en développant les idées les plus générales de fonction et de loi dans leur sens concret. Elles renferment, en ce sens, et permettent de présenter sous une forme, la seule scientifique, et même la seule intelligible au fond, tout ce que nous savons ou d'un corps ou d'une conscience, c'est-à-dire les relations tant internes qu'externes qui les constituent et au delà desquelles il n'y a pas de connaissance possible'. Or le monadisme est une théorie générale de l'existence où il est facile de considérer l'idée de substance^ appliquée à toutes les monades, comme l'expression générale et symbolique de l'unité de l'être individuel, et lïdée d'âme comme cette même idée relative soit au principe élémentaire, soit surtout au principe hégémonique d'une composition et d'un organisme de monades, tels que sont les êtres vivants et
1. Ejisais de Critique générale. Premier Essai, §5; XVIII à XXIV.
animés. Si Ton s'enquiert de la vraie notion leibnizienne de la monade, on s'apercevra, en écartant les termes substantialistes, abstraits et vides, qu'elle consiste toute en la position d'une loi qui assemble en un seul faisceau les trois grandes qualités internes constitutives de l'être sensible : la perception et Y appétit, joint à la force, principe du changement. C'est une vraie définition de l'être représentatif que Leibniz donne de cette façon; lui-même ne rejette pas d'une manière absolue l'application du terme dCâme aux plus inférieures de ces fonctions (comme nous les nommons en phénoménologie rationnelle) qu'il appelle des entéléchies; et si nous ajoutons à cela que sa théorie du temps et de l'espace, et celle des actions externes, ou de la causalité, sont à peu près celles que le criticisme phénoméniste s'approprie, nous conclurons que l'on peut, sans beaucoup d'efforts d'interprétation, réduire à des questions de mots la différence entre cette dernière méthode et la partie de la monadologie leibnizienne relative à la notion de l'être. (Voir Leibniz, Monadologie, §§ I-IIl et VIII-XIX, et l'appendice, à la fin du présent ouvrage, où il est traité de Vaccord de la méthode phénoméniste avec les doctrines de la création et de la réalité de la nature.)